Les graves événements qui allaient se dérouler en Mauritanie, vers
le milieu du dix-septième siècle, devaient bouleverser complètement
les tribus maures et établir d'une façon définitive les conditions
de la vie sociale telles que nos ancêtres les ont vues vers la fin
du dix-septième siècle, et telles que nous les voyons nous-mêmes
aujourd'hui.
A cette date, politiquement, les Berbères, sans opposer de résistance
militaire, essaient de tenir tête aux prétentions des hassanes, tantôt
par leur obstination implacable à refuser tout tribut, tantôt par des
offres de cadeaux, qui peuvent écarter momentanément l'orage en semant
la division chez l'ennemi.
La politique du grand marabout et imam, Nacer ad-Din, allait être le
signal de profondes modifications. Portés un instant au pinacle par la
volonté de fer de ce saint homme et unis sous sa baraka, les Berbères
faillirent triompher et exterminer les hassanes. La mort de Nacer
ad-Din, les divisions qui suivirent, réduisirent à néant leurs succès.
Ce sont là des aventures de marabouts, qui se sont renouvelées maintes
fois jusqu'à nos jours.
J'ai décrit longuement, dans _L'Émirat des Trarza_, la «guerre de
Babbah», comme l'appelle la tradition maure, ses diverses péripéties,
la fin de la lutte, ses conséquences. Il n'y a pas lieu d'y revenir ici.
Il suffit de rappeler que les tribus maraboutiques du Brakna ne
surent pas s'unir contre l'ennemi commun. Seuls les Dieïdiba semblent
s'être engagés à fond à la suite de l'imam national. Les autres ou se
désintéressèrent de la lutte, ou se prétendirent contraints de tenir
tête aux hassanes locaux. Les Brakna, au contraire, marchèrent en bloc
avec leurs cousins Trarza, fournirent des contingents et des subsides
et immobilisèrent leurs marabouts.
Les Dieïdiba, au cours de la lutte vers 1668, firent une fois bande
à part et faillirent provoquer une scission en élevant un anti-imam,
Nahoui ben Agd Abd Allah, contre Mounir ad-Din, frère de Nacer ad-Din
et cinquième imam. L'accord se fit et Mounir resta en titre, Nahoui
fut son Khalifa officiel. Il ne put malheureusement faire prévaloir
ses avis sur ceux de Mounir, jeune homme inexpérimenté, et tous deux
par bravade acceptèrent avec des forces inférieures le combat que leur
offraient les hassanes. Ils furent tués à Dokol, à 20 kilomètres en
amont de Dagana, et les troupes taillées en pièces (vers 1670).
On ne sait pas à quelle tribu appartenaient ce Nahoui, candidat
des Dieïdiba, et son frère Agd al-Mokhtar, qui fut le sixième et
dernier imam. Il paraît établi qu'ils étaient originaires d'une tribu
maraboutique du Brakna, probablement des Dieïdiba. C'est sur le
territoire brakna, en effet, que se déroulèrent les derniers incidents
de la lutte (1670-1674). L'imam fit d'abord des courses, souvent
heureuses, contre les Oulad Abd Allah, les Oulad Mbarek et les Litama.
Le suprême combat s'engagea à Tin Ifdadh, près d'Ouezzan, dans l'Agan
(Brakna septentrional). Agd Al-Mokhtar, son frère Imijen, et les
derniers guerriers zouaïa y périrent.
On connaît le traité de paix qui intervint, en 1674, à Tin Iefdadh. En
voici, d'après la tradition brakna, les trois principales clauses: 1º
Les Zaouïa donneront l'hospitalité à tous les Merafra qui viendront la
leur demander, et cette hospitalité durera au moins trois jours.
2º Les Zaouïa feront parvenir chez lui (_id est_, sans traîtrise et en
lui donnant des montures) tout hassani qui leur demandera son chemin.
3º Les hassanes auront droit au tiers de l'eau des puits, lors de
l'abreuve des animaux.
Les Dieïdiba comptèrent parmi les tribus les plus éprouvées, et se
virent affectés comme vassaux-marabouts aux Oulad Abd Allah mêmes.
Cette alliance a duré jusqu'à nos jours inclus. Les hassanes sont
restés fidèles à leurs tolba, comme ceux-ci l'étaient à leurs Arabes;
ils se sont mutuellement porté secours, au fil de leur histoire, et
l'occupation française les a fait fuir ensemble vers le nord, unis
jusque dans la chute de l'ancien régime.
On remarquera, en terminant, combien jusqu'à cette fin du dix-septième
siècle la berbérisation a été profonde dans la basse Mauritanie. La
plupart des noms de lieux et même de personnes sont des noms berbères.
Tout individu, à côté de son nom arabe, a son nom berbère ou zenagui,
sous lequel, dans le langage courant, il est plus généralement désigné.
La langue en usage est encore le berbère. Mais, avec la conquête
hassane, l'arabe va prendre le dessus et refouler insensiblement langue
et coutumes berbères. La langue berbère n'est plus parlée du tout
aujourd'hui sur le territoire brakna.