J'ai donné dans mon ouvrage «L'Émirat des Trarza» les traditions
historiques et légendaires relatives au séjour dans la basse Mauritanie
du premier peuple que nous y voyons installé, à l'aurore de son
histoire, vers le dixième siècle: le peuple bafour.
On retiendra seulement que ce peuple, qu'il soit noir, comme le veulent
plusieurs traditions maures, ou d'extraction juive, comme le croit M.
Gaden, vit mettre un terme à son indépendance par la poussée des tribus
berbères çanhadja du Sud marocain. La plus grande partie de ces Bafour
descendit vers le fleuve Sénégal; ils le traversèrent et refoulèrent à
leur tour vers le sud, les peuples socé de la rive gauche du Sénégal.
D'autre part, certaines fractions bafour restèrent sur les lieux, après
avoir fait acte de soumission, et payèrent tribut aux vainqueurs.
Plusieurs lettrés maures affirment que ces Bafour asservis sont, dans
le Trarza, les actuelles fractions zenaga Id Rarla des Lemradin, et
dans le Brakna, les Ahel Ramouch, qui sont tantôt chez les Zombot du
Trarza et tantôt dans le Chamama du Brakna, les uns et les autres
tributaires des émirs. Il est plus vraisemblable que les Bafours
primitifs n'ont pas seuls donné naissance à ces fractions, d'ailleurs
métissées, mais qu'ils ont contribué par fusion avec des éléments
maures, à les former au cours des siècles.
Le mouvement almoravide a pour principaux effets d'introduire la race
berbère et la religion islamique jusqu'aux abords du fleuve Sénégal.
Désormais toute la région saharienne qui est au nord du fleuve, ou plus
exactement au nord du Chamama, devient le territoire des parcours des
berbères lemtouna et de leurs innombrables troupeaux. C'est le sort
du pays brakna actuel, comme celui du Trarza. Les tribus qui vivent à
la frange méridionale de la région saharienne vont, par leur contact
quotidien avec les Nigritiens, se teinter fortement de noir. Ceux-ci
remontaient d'ailleurs beaucoup plus haut qu'à l'heure actuelle,
n'ayant pas perdu le souvenir du temps où ils dominaient jusque dans
l'Agan et sans doute plus au nord encore. Dans ce Brakna toucouleur, à
chaque puits, à chaque oued, à chaque pâturage, à chaque lieu dit même,
le nom maure est accompagné d'un nom poular. De multiples traditions et
légendes locales y sont attachées, qui seraient des plus utiles pour
la reconstitution historique du pays et qu'il est regrettable de voir
disparaître à chaque génération.
[Illustration: JEUNE FILLE BRAKNA.]
Au sud, c'est-à-dire entre les dernières dunes sahariennes et le
fleuve, dans cette zone d'inondation et de cultures qu'on appelle
le Chamama et où seuls les Mélaniens peuvent vivre et travailler,
l'élément noir continue à subsister; mais les relations avec ses
voisins blancs seront plus d'une fois tendues, et pratiquement ces
cultivateurs qui passent d'ailleurs le plus facilement du monde d'une
rive à l'autre, vivront dans un demi-état de dépendance, jusqu'au jour
où les invasions arabes viendront troubler cet équilibre politique et
social, chasser la majeure partie des Noirs vers le sud, asservir les
autres et accaparer les terres.
C'est Abou Bekr ben Omar qui, à la tête de bandes lemtouna, Djodala
et Messoufa, descendues du sud marocain par la sebkha d'Idjil, fit,
entre 1062 et 1087, la conquête de l'empire bafour précité. On retrouve
aujourd'hui, _sous ce même nom_, leurs descendants en basse Mauritanie:
les _Lemtouna_ dans le Brakna, l'Assaba et le Tagant; les _Guedala_
(ex-Djodala) dans le Tiris et le Brakna, où, comme on le verra, les
campements haratines des Oulad Abd Allah sont dénommés haratines Igdala.
Il y avait évidemment dans cette invasion berbère bien d'autres tribus
que les ancêtres des actuels campements guedala et lemtouna. Comme
on peut déjà le constater dans l'Afrique du Nord, après un siècle
d'occupation, certaines fractions des peuples envahisseurs se sont
accrues démesurément et ont fini par être désignées sous leur nom
propre, perdant ainsi leur nom général de tribu, et arrivant même
quelquefois à le remplacer chez les autres fractions.
En ce qui concerne le Brakna, il y a donc bien d'autres tribus que les
campements cités plus haut, qui soient d'origine berbère.
Il y a: 1º une grande partie des fractions tributaires, plus
spécialement appelées zenaga (ou lahma, «viande»; ou ashab, «gens»)
chez les guerriers, et telamides chez les marabouts; 2º toutes les
fractions proprement maraboutiques (zouaïa, tolba). On en verra la
liste plus loin de ces fractions qui sont aujourd'hui les seules
lettrées, se sont attribué, des origines, soit chérifiennes, soit
pour le moins arabes: c'est là une question de mode, une sorte de
snobisme universel dans le monde islamique, blanc ou noir. On ne
nie pas la plupart du temps provenir du haut pays marocain et être
d'origine lemtouna et çanhadja, mais on déclare qu'il ne faut pas
confondre ces tribus, berbères si l'on veut par leur habitat, avec les
autres tribus berbères, les vraies, les autochtones marocaines, les
Chleuh. Les Chleuh sont des aborigènes. Les Çanhadja-Lemtouna sont les
descendants de tribus arabes, immigrées d'Orient en Afrique du Nord,
les uns peu après l'hégire, les autres mêmes antérieurement à l'islam,
ce qui explique leur islamisation tardive. On donne comme cause de leur
établissement pré-islamique au milieu des Berbères que le roi Friqicha,
qui les avait à sa solde, les abandonna dans le Moghreb, au cours de
ses expéditions à travers le monde. Ces Arabes étaient fils de Tobbaa,
qui s'était enfui de chez ses frères d'Orient. Par ces explications
les plus intelligents d'entre les lettrés maures (Cheikh Sidia, par
exemple) espèrent concilier dans leur esprit leur indubitable origine
berbère marocaine et leur traditionnelle arrivée dans le Sahara
méridional avec les bandes d'Abou Bekr ben Omar, d'une part, et leur
vif désir de se rattacher, envers et contre tout, à une souche arabe
d'autre part. On trouvera développé plus loin, dans la notice consacrée
à chaque tribu, le récit légendaire de ces origines.
Quant à l'usage de parler zenaga, il est complètement tombé en
désuétude dans les tribus brakna. En dehors du Trarza, on ne le
trouve plus en Mauritanie. Mais le dialecte maure qui porte le nom
de hassania, c'est-à-dire langue des hassanes, Arabes des invasions,
et qui s'est substitué par droit de conquête à la langue zenaga a
été fortement marqué par l'empreinte de cette dernière langue. On
y trouvera plus spécialement une foule de noms de lieux, de flore,
de faune, des termes concernant la vie matérielle, etc., tous mots
constituant une onomastique spéciale au pays, et que les Arabes ont dû
emprunter aux tribus qu'ils trouvaient sur les lieux et soumettaient à
leur domination.
A tous ces titres et attendu que les traditions, forgées par les
zouaïa, pour se donner des origines chérifiennes, himyarites ou
qoreïchites, ne reposent sur aucune précision et leur sont contestées
formellement par les hassanes très souvent par leurs propres frères,
marabouts comme eux, on peut conclure que les tribus maraboutiques
maures sont pour la très grande majorité des Berbères, soit descendant
des hordes guerrières qui suivaient Abou Bekr ben Omar, ce qui
est admis par les intéressés mêmes chez les Medlich, Tendra et
Tadjakant (Trarza), chez les Dieïdiba (Brakna), chez les Ida Ou Aïch
(Tagant-Assaba), et chez les Mechdouf (Hodh), soit issus des familles
ou des individualités qui, par la suite, vinrent chercher fortune dans
la Mauritanie zenaguïa.
* * * * *
A la fin du quatorzième siècle, se place un événement considérable qui
allait changer la face de la Mauritanie. Cet événement, générateur de
la situation actuelle, est l'arrivée dans l'Ouest saharien des bandes
d'origine arabe. Cette introduction de sémites, nomades guerriers et
pillards, dans un milieu berbère, devait être une cause de troubles;
et comme elle devait se renouveler, les immigrants, quoique moins
nombreux, allaient dompter les Berbères, leur imposer leurs conditions
et modifier leur état social.
Je ne reviendrai pas sur l'histoire des Arabo-hassanes. Elle a été
faite dans mon ouvrage «L'Émirat des Trarza» et avec plus de détails
encore dans «Les tribus maures du Sahel et du Hodh».
On retiendra seulement ceci: les groupements hassanes, qui, vers 1400,
envahissent la Mauritanie sont au nombre de deux, issus des deux fils
de Hassan: Oudeï et Delim.
De Delim sont issus les Oulad Delim, dont il n'y a pas lieu de
s'occuper ici.
C'est d'Oudeï que sont sorties les tribus hassanes qui peuplent le
Brakna, celles-là mêmes qui portent ce nom, à l'exclusion de toutes les
autres tribus maraboutiques zenaga ou haratines, qui peuvent habiter
les pays Brakna (trab brakna), mais ne sont pas dites telles. Voici ces
origines d'après les traditions générales et les généalogies données
universellement, à quelques variantes près. Ce tableau résume les
données de la tradition maure. Il établit la filiation arabe de ces
tribus, leur parenté avec leurs cousins du Sahara et leur rattachement
commun à Oudeï, fils de Hassan.
Hassân.
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/ \
| | |
Oudeï. Delim, Hamma,
______________|__________________ ancêtre ancêtre
| | | | des des
Marfar, Rizg, Mohammed. Arrouq. O. Delim. Berabich.
ancêtre ancêtre | |
des des Daoud, Daoud,
Merafra. O. Rizg. ancêtre des ancêtre des
| Oulad Daoud Oulad Daoud
| Mohammed. Arrouq.
Othman.
|__________________________________________________
| | | |
Omran. Yahia, Antar, Rehhal,
| ancêtre ancêtre ancêtre
|___________ des des des
| | O. Yahia Oulad Rehahla.
Heddaj. Mohammed, ben Othman. Nacer.
| ancêtre des
| O. Mohammed
| et des O. Mbarek.
|_______________________
| | |
Barkenni, Terrouz, Khouaou,
ancêtre des ancêtre ancêtre
Brakna. des des Khouaouat
Trarza. (disparus).