Cette résolution parut inopinée et soudaine parmi le peuple; mais elle
étoit préméditée dans le conseil des chefs de la Révolution. La
Bastille, comme prison d'État, n'avoit cessé d'être odieuse par l'usage
souvent inique qu'en avoit fait, sous les précédens règnes, le
despotisme des ministres; et, comme forteresse, elle étoit redoutable,
surtout à ces faubourgs populeux et mutins que dominoient ses murs, et
qui, dans leurs émeutes, se voyoient sous le feu du canon de ses tours.
Pour remuer à son gré ce peuple et le faire agir hardiment, la faction
républicaine vouloit donc qu'il fût délivré de ce voisinage importun.
Les gens de bien les plus paisibles et même les plus éclairés vouloient
aussi que la Bastille fût détruite, en haine de ce despotisme dont elle
étoit le boulevard; en quoi ils s'occupoient bien plus de leur sécurité
que de leur sûreté réelle: car le despotisme de la licence est mille
fois plus redoutable que celui de l'autorité, et la populace effrénée
est le plus cruel des tyrans. Il ne falloit donc pas que la Bastille fût
détruite, mais que les clefs en fussent déposées dans le sanctuaire des
lois.
La cour la croyoit imprenable; elle l'auroit été, ou l'attaque et le
siège en auroient coûté bien du sang, si elle avoit été défendue; mais
l'homme à qui la garde en étoit confiée, le marquis de Launey, ne
voulut, ou n'osa, ou ne sut faire usage des moyens qu'il avoit d'en
rendre la résistance meurtrière; et cette populace, qui l'a si lâchement
assassiné, lui devoit des actions de grâces.
De Launey avoit espéré d'intimider le peuple; mais il est évident qu'il
voulut l'épargner. Il avoit quinze pièces de canon sur les tours; et,
quoi qu'en ait dit la calomnie pour pallier le crime de son assassinat,
pas un seul coup de canon de ces tours ne fut tiré. Il y avoit de plus,
dans l'intérieur du château, trois canons chargés à mitraille, braqués
en face du pont-levis. Ceux-ci auroient fait du carnage dans le moment
que le peuple vint se jeter en foule dans la première cour; il n'en fit
tirer qu'un, et qu'une seule fois. Il étoit pourvu d'armes à feu de
toute espèce, de six cents mousquetons, de douze fusils de rempart d'une
livre et demie de balle, et de quatre cents biscaïens. Il avoit fait
venir de l'Arsenal des caissons, des boulets, quinze mille cartouches et
vingt milliers de poudre. Enfin, pour écraser les assiégeans, s'ils
s'avançoient jusqu'au pied des murs de la place, il avoit fait porter
sur les deux tours du pont-levis un amas de pavés et de débris de fer;
mais, dans tous ces apprêts pour soutenir un siège, il avoit oublié les
vivres; et, enfermé dans son château avec quatre-vingts invalides,
trente-deux soldats suisses et son état-major, il n'avoit, le jour de
l'attaque, pour toutes provisions de bouche, que deux sacs de farine et
un peu de riz; preuve que tout le reste n'étoit rien qu'un épouvantail.
Le petit nombre de soldats suisses qu'on lui avoit envoyés étoient des
hommes sûrs et disposés à se défendre; les invalides ne l'étoient pas,
il devoit bien le savoir; mais du moins n'auroit-il pas dû les exposer à
la peur de mourir de faim. Trop inférieur à sa position, et dans cet
étourdissement dont la présence du péril frappe une tête foible, il le
regardoit d'un oeil fixe, mais trouble, et plutôt immobile d'étonnement
que de résolution. Malheureusement, cette prévoyance qui lui manquoit,
personne dans les conseils ne l'eut pour lui.
Pour enivrer un peuple de son premier succès, on a outrément exalté,
comme un exploit, l'attaque et la prise de la Bastille. Voici ce que
j'en ai appris de la bouche même de celui qui fut proclamé et porté en
triomphe comme ayant conduit l'entreprise et comme en étant le héros.
«La Bastille n'a point été prise de vive force, m'a dit le brave Élie;
elle s'est rendue avant même d'être attaquée; elle s'est rendue sur la
parole que j'ai donnée, foi d'officier françois, et de la part du
peuple, qu'il ne seroit fait aucun mal à personne si on se rendoit.»
Voilà le fait dans sa simplicité, et tel qu'Élie me l'a attesté; en
voici les détails écrits sous sa dictée.
Les avant-cours de la Bastille avoient été abandonnées. Quelques hommes
déterminés ayant osé rompre les chaînes du pont-levis qui fermoit la
première, le peuple en foule y étoit entré. De là, sourd à la voix des
soldats qui, du haut des tours, s'abstenoient de tirer sur lui et lui
crioient de s'éloigner, il voulut se porter vers les murs du château. Ce
fut alors qu'on fit feu sur lui; et, mis en fuite, il se sauva sous les
abris des avant-cours. Un seul mort et quelques blessés jetèrent
l'épouvante jusqu'à l'Hôtel de ville, et l'on y vint, au nom du peuple,
demander instamment que l'on fît cesser le carnage en employant la voie
des députations. Il en arriva deux, l'une par l'Arsenal et l'autre du
côté du faubourg Saint-Antoine. «Avancez, leur crioient les invalides du
haut des tours, nous ne tirerons pas sur vous, avancez avec vos
drapeaux. Le gouverneur va descendre, on va baisser le pont du château
pour vous introduire, et nous donnerons des otages.» Déjà le drapeau
blanc étoit arboré sur les tours, et les soldats y tenoient leurs fusils
renversés en signe de paix; mais ni l'une ni l'autre députation n'osa
s'avancer jusqu'à la dernière avant-cour. Cependant la foule du peuple
s'y pressoit vers le pont-levis, en faisant feu de tous côtés. Les
assiégés eurent donc lieu de croire que ces apparences de députation
n'étoient qu'une ruse pour les surprendre; et, après avoir inutilement
crié au peuple de ne pas avancer, ils se virent contraints de tirer à
leur tour.
Le peuple, repoussé une seconde fois, et furieux d'avoir vu tomber
quelques-uns des siens sous le feu de la place, s'en vengea selon sa
coutume. Les casernes et les boutiques de l'avant-cour furent pillées,
le logement du gouverneur fut livré aux flammes. Un coup de canon à
mitraille et une décharge de mousqueterie avoient écarté cette foule de
pillards et d'incendiaires, lorsqu'à la tête d'une douzaine de braves
citoyens, Élie, s'avançant jusqu'au bord du fossé, cria qu'on se rendît,
et qu'il ne seroit fait aucun mal à personne. Alors il vit, par une
ouverture du tablier du pont-levis, une main passer et lui présenter un
billet. Ce billet fut reçu au moyen d'une planche qu'on étendit sur le
fossé; il étoit conçu en ces mots:
_Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons sauter le château
si vous n'acceptez pas la capitulation._
Signé: DE LAUNEY.
Élie, après avoir lu le billet, cria qu'il acceptoit; et, du côté du
fort, toutes hostilités cessèrent. De Launey cependant, avant de se
livrer au peuple, vouloit que la capitulation fût ratifiée et signée à
l'Hôtel de ville, et que, pour garantir sa sûreté et celle de sa troupe,
une garde imposante les reçût et les protégeât; mais les malheureux
invalides, croyant hâter leur délivrance, firent violence au gouverneur,
en criant de la cour: «La Bastille se rend!»
Ce fut alors que de Launey, saisissant la mèche d'un canon, menaça,
résolut peut-être d'aller mettre le feu aux poudres. Les sentinelles qui
les gardoient lui présentèrent la baïonnette; et, malgré lui, sans plus
de précaution ni de délai, il se vit forcé de se rendre.
D'abord, le petit pont-levis du fort étant ouvert, Élie entra avec ses
compagnons, tous braves gens, et bien déterminé à tenir sa parole. En le
voyant, le gouverneur vint à lui, l'embrassa, et lui présenta son épée
avec les clefs de la Bastille.
«Je refusai, m'a-t-il dit, son épée, et je n'acceptai que les clefs.»
Les compagnons d'Élie accueillirent l'état-major et les officiers de la
place avec la même cordialité, jurant de leur servir de garde et de
défense; mais ils le jurèrent en vain.
Dès que le grand pont fut baissé (et il le fut sans qu'on ait su par
quelle main), le peuple se jeta dans la cour du château, et, plein de
furie, il se saisit de la troupe des invalides. Les Suisses, qui
n'étoient vêtus que de sarraux de toile, s'échappèrent parmi la foule;
tout le reste fut arrêté. Élie et les honnêtes gens qui étoient entrés
les premiers avec lui firent tous leurs efforts pour arracher des mains
du peuple les victimes qu'eux-mêmes ils lui avoient livrées; mais sa
férocité se tint obstinément attachée à sa proie. Plusieurs de ces
soldats à qui on avoit promis la vie furent assassinés, d'autres furent
traînés dans Paris comme des esclaves. Vingt-deux furent amenés à la
Grève, et, après des humiliations et des traitemens inhumains, ils
eurent la douleur de voir pendre deux de leurs camarades. Présentés à
l'Hôtel de ville, un forcené leur dit: «Vous avez fait feu sur vos
concitoyens; vous méritez d'être pendus, et vous le serez sur-le-champ.»
Heureusement les gardes-françoises demandèrent grâce pour eux; le peuple
se laissa fléchir; mais il fut sans pitié pour les officiers de la
place. De Launey, arraché des bras de ceux qui vouloient le sauver, eut
la tête tranchée sous les murs de l'Hôtel de ville. Au milieu de ses
assassins, il défendit sa vie avec le courage du désespoir; mais il
succomba sous le nombre. Delosme-Salbray, son major, fut égorgé de même.
L'aide-major, Mirai, l'avoit été près de la Bastille. Person, vieux
lieutenant des invalides, fut assassiné sur le port Saint-Paul, comme il
retournoit à l'hôtel. Un autre lieutenant, Caron, fut couvert de
blessures. La tête du marquis de Launey fut promenée dans Paris par
cette même populace qu'il auroit foudroyée s'il n'en avoit pas eu pitié.
Tels furent les exploits de ceux qu'on a depuis appelés les héros et les
vainqueurs de la Bastille. Le 14 juillet 1789, vers les onze heures du
matin, le peuple s'y étoit assemblé; à quatre heures quarante minutes,
elle s'étoit rendue; à six heures et demie, on portoit la tête du
gouverneur en triomphe au Palais-Royal. Au nombre des vainqueurs, qu'on
a fait monter à huit cents, ont été mis des gens qui n'avoient pas même
approché de la place.
Le peuple, après cette conquête, ivre de son pouvoir, mais sans cesse
nourri de soupçons et d'inquiétudes, et d'autant plus farouche qu'il
frémissoit encore des dangers qu'il avoit courus, ne montra plus que le
caractère d'un tyran ombrageux et cruel. On devoit savoir que, pour lui,
de la licence au crime il n'y avoit de barrière que la crainte des
châtimens; et, dans un temps de trouble et de sédition, la défense de la
Bastille étoit, pour le repos public, un objet de haute importance. On
vient de voir à quel excès elle avoit été délaissée. Ni Broglie,
ministre et général, ni le conseil du roi, ni le parti des nobles,
personne ne s'étoit avisé de savoir si la garnison en étoit sûre et
suffisante, si elle avoit du pain et des vivres, et si le commandant
étoit un homme d'un courage assez froid et assez ferme pour la défendre.
On l'avoit supposée inutile ou inattaquable, ou plutôt on sembloit
l'avoir mise en oubli.
Il n'en est pas moins vrai que, si de Launey avoit fait usage de son
artillerie, il eût épouvanté Paris. Il se souvint sans doute qu'il
servoit un bon roi, et, parmi le peuple, chacun le savoit comme lui.
Paris, au moment de l'attaque, s'étoit porté vers la Bastille. Les sexes
et les âges, tout venoit se confondre autour de ces remparts hérissés de
canons. Qu'est-ce donc qui les rassuroit? Le roi permet qu'on menace son
peuple, mais le roi ne veut pas que son peuple soit écrasé. Quelle leçon
funeste on a donnée aux rois par l'exemple de celui-ci!
Le soir, le peuple, encore plus altéré de sang, poussé au crime par le
crime, demande la tête de Flesselles, qui, le matin, dit-il, lui a
refusé des armes, et qui, d'intelligence avec la cour, l'a trahi, l'a
trompé, et s'est joué de lui avec la dernière insolence; et la Grève et
l'Hôtel de ville retentissoient de ces clameurs; mais le foyer de la
fermentation et de la rage populaire, ce n'étoit point la Grève, c'étoit
le district de Saint-Roch, le quartier du Palais-Royal: c'étoit là que
Flesselles avoit été proscrit.
Durant l'attaque de la Bastille, le malheureux avoit assisté au comité
de l'Hôtel de ville, assailli d'une troupe de brigands qui l'accabloient
d'injures et qui lui annonçoient la mort. Après deux heures de silence
et d'angoisses, il avoit résolu de passer de la salle du comité dans la
grande salle, pour demander au peuple à être entendu et jugé par
l'assemblée générale des électeurs, las de vivre, et voulant mourir
plutôt que d'endurer une si cruelle agonie. En effet, c'étoit se livrer
à une mort certaine que d'aller se jeter dans cette foule impitoyable.
Il y passa, et il y prit séance dans le cercle des électeurs. Il se
voyoit couché en joue de toutes parts; mais, d'autres incidens ayant
fait diversion à la fureur dont il étoit l'objet, il profita de ce
relâche; et, se penchant vers un ecclésiastique qui étoit auprès de lui
(c'étoit l'abbé Fauchet), il lui tendit la main, le conjurant tout bas
de se rendre à la hâte au district de Saint-Roch. «On y veut ma tête,
ajouta-t-il, et c'est de là que partent toutes les accusations intentées
contre moi. Allez, et dites-leur que je ne demande que le temps de me
justifier.» Fauchet, s'étant ému pour lui d'un sentiment de compassion,
alla implorer cette grâce, et l'implora inutilement. Il s'agissoit
d'épouvanter ceux qui, comme Flesselles, se croiroient par devoir
attachés au parti du roi; et, pour vaincre la probité par la terreur, il
falloit encore des victimes. Le peuple n'étoit pas encore assez habitué
au crime; et, pour l'y aguerrir, on vouloit l'y exercer. Le district,
conducteur de l'insurrection, fut donc inexorable, et Flesselles ne
revit plus celui dont il attendoit son salut.
Ici je dois faire observer quels étoient, à l'Hôtel de ville, ceux qu'on
y envoyoit demander la tête de Flesselles. «C'étoient, nous dit un
fidèle témoin[51], des hommes armés comme des sauvages; et quels hommes?
de ceux qu'on ne se souvient pas d'avoir jamais rencontrés au grand
jour. D'où sortoient-ils? qui les avoit tirés de leurs réduits
ténébreux?
«À la tête du comité des électeurs, nous dit le même témoin, Flesselles
marquoit encore quelque assurance: on le vit jusqu'au moment fatal
écoutant tout le monde avec un air d'empressement et d'affabilité si
naturel qu'il s'en seroit tiré, si le parti de le faire périr n'avoit
pas été pris irrévocablement. Il fut témoin de la joie féroce qu'on fit
éclater à la vue de cette lance au bout de laquelle étoit la tête du
gouverneur de la Bastille. Il fut témoin des efforts que firent, dans
ces momens, quelques bons citoyens pour arracher au peuple quelques-unes
de ses victimes. Il entendit les cris de ceux qui demandoient que
lui-même il leur fût livré.
«Cependant, parmi tant d'horreurs, hasardant tout pour échapper, et se
croyant oublié un moment, il osa sortir de sa place et se glisser parmi
la foule. Il l'avoit percée en effet; mais ceux qui l'avoient poursuivi
dans cette salle, et qui sans doute avoient promis sa mort, le
poursuivoient encore en lui criant: «Au Palais-Royal! au
Palais-Royal!--Soit», leur dit-il en sortant; et, le moment d'après, sur
l'escalier de l'Hôtel de ville, un de ces brigands lui cassa la tête
d'un coup de pistolet. Cette tête fut aussi promenée dans Paris en
triomphe, et ce triomphe fut applaudi. Il en fut de même du meurtre des
soldats invalides que l'on voyoit égorger dans les rues, tant le délire
de la fureur avoit étouffé dans les âmes tout sentiment d'humanité!
«J'ai remarqué, ajoute mon témoin en se servant d'une expression de
Tacite, que, si, parmi le peuple, peu de gens alors osoient le crime,
plusieurs le vouloient, et tout le monde le souffroit. Ils n'étoient pas
de la nation, ces brigands qu'on voyoit remplir l'Hôtel de ville, les
uns presque nus, et les autres bizarrement vêtus d'habits de diverses
couleurs, hors d'eux-mêmes, et la plupart ou ne sachant ce qu'ils
vouloient, ou demandant la mort des proscrits qu'on leur désignoit, et
la demandant d'un ton auquel, plus d'une fois, il ne fut pas possible de
résister.»
Si l'Assemblée nationale eût voulu pressentir les maux dont le royaume
étoit menacé par cette effroyable anarchie; si elle avoit prévu
l'impuissance où elle seroit elle-même de faire rentrer dans les liens
d'une autorité légitime cette bête féroce qu'elle auroit déchaînée; si
ceux qui la flattoient avoient pensé qu'un jour peut-être eux-mêmes ils
en seroient la proie, ils en auroient frémi d'une salutaire frayeur.
Mais, pour se donner à soi-même une autorité dominante, on ne songea
qu'à désarmer celle qui seule auroit pu tout sauver.
La bourgeoisie de Paris, se laissant aveugler sur ses intérêts
véritables, se livra aux transports d'une joie insensée quand il fut
décidé que la Bastille seroit détruite. On n'eût pas vu avec plus
d'allégresse, sous le règne de Louis XI, les cages de fer se briser.
L'histoire rendra cependant ce témoignage à la mémoire de Louis XVI que,
de sept prisonniers qui se trouvèrent à la Bastille, aucun n'y avoit été
enfermé sous son règne.
Tandis que la ville de Paris se déclaroit hautement soulevée contre
l'autorité royale, les moteurs de la rébellion triomphoient à
Versailles, en paroissant gémir des malheurs et des crimes qu'ils
avoient commandés; et, pour en effrayer le roi, ils l'en affligeoient
tous les jours. «Vous déchirez de plus en plus mon coeur, leur dit-il
enfin, par le récit que vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est
pas possible de croire que les ordres que j'ai donnés aux troupes en
soient la cause.» Non, ils ne l'étoient pas, car ils se réduisoient à
maintenir la police et la paix.
Cependant l'Assemblée demandoit au roi, avec les plus vives instances,
l'éloignement des troupes, le renvoi des nouveaux ministres et le rappel
des précédens. Il commença par ordonner le renvoi des troupes qui
étoient au Champ-de-Mars; mais le départ des autres camps n'étoit pas
ordonné, et dans Paris, qui se croyoit toujours menacé d'un assaut,
cette nuit du 14 au 15 juillet fut terrible encore. Le peuple, toujours
plus farouche, frémissoit de peur et de rage; les motions du
Palais-Royal étoient des listes de proscription. Le lendemain, à travers
une foule d'opinions diverses qui agitoient l'Assemblée nationale, la
voix du baron de Marguerittes[52] se fit entendre. «Ce n'est pas,
dit-il, dans une circonstance aussi affligeante qu'il faut discourir:
toute parole superflue est un crime de lèse-humanité. Je persiste dans
l'avis que je proposai hier d'envoyer au roi sur-le-champ de nouveaux
députés, lesquels lui diront: «Sire, le sang coule, et c'est celui de
vos sujets. Chaque jour, chaque instant, ajoute aux désordres affreux
qui règnent dans la capitale et dans tout le royaume. Sire, le mal est à
son comble; c'est en éloignant les troupes de Paris et de Versailles,
c'est en chargeant les députés de la nation de porter en votre nom des
paroles de paix, que le calme peut se rétablir. Oui, Sire, il est un
moyen digne de vous, et surtout de vos vertus personnelles: ce moyen,
fondé sur l'amour inaltérable des François pour leur roi, est de mettre
en ce jour toute votre confiance dans les représentans de votre fidèle
nation. Nous vous conjurons, Sire, de vous réunir sans délai à
l'Assemblée nationale pour y entendre la vérité, et aviser, avec le
conseil naturel de Votre Majesté, aux mesures les plus promptes pour
rétablir le calme et l'union, et assurer le salut de l'État.»
Cet avis adopté par acclamation, une députation nouvelle alloit se
rendre auprès du roi, lorsque le duc de Liancourt vint annoncer que le
roi lui-même alloit venir, et qu'il apportoit les dispositions les plus
favorables.
Cette nouvelle causoit dans l'Assemblée la plus sensible joie, et tous
les gens de bien la faisoient éclater, lorsque Mirabeau se hâta de la
réprimer: «Le sang de nos frères coule à Paris, dit Mirabeau; cette
bonne ville est dans les horreurs des convulsions pour défendre sa
liberté et la nôtre; et nous pourrions nous abandonner à quelque
allégresse avant de savoir qu'on va rétablir le calme, la paix et le
bonheur! Quand tous les maux du peuple devroient finir, serions-nous
insensibles à ceux qu'il a déjà soufferts? Qu'un morne respect soit le
premier accueil fait au monarque par les représentans d'un peuple
malheureux. Le silence des peuples est la leçon des rois.»
Comme si le sang répandu, comme si les crimes du peuple, les crimes
commandés par lui-même et par ses complices, avoient pu s'imputer au
roi! Cependant, malgré l'évidence d'une si noire calomnie, la véhémence
de ce discours replongeoit l'Assemblée dans un triste silence, lorsque
le roi parut; et, debout, au milieu des députés qui, debout comme lui,
l'écoutoient, il leur parla ainsi:
«Messieurs, je vous ai assemblés pour vous consulter sur les affaires
les plus importantes de l'État. Il n'en est point de plus instante et
qui affecte plus sensiblement mon coeur que les désordres affreux qui
règnent dans la capitale. Le chef de la nation vient avec confiance au
milieu de ses représentans leur témoigner sa peine, et les inviter à
trouver les moyens de ramener l'ordre et le calme. Je sais qu'on a donné
d'injustes préventions; je sais qu'on a osé publier que vos personnes
n'étoient point en sûreté. Seroit-il donc nécessaire de vous rassurer
sur des bruits aussi coupables, démentis d'avance par mon caractère
connu? Eh bien! c'est moi qui ne suis qu'un avec ma nation; c'est moi
qui me fie à vous. Aidez-moi dans cette circonstance à assurer le salut
de l'État; je l'attends de l'Assemblée nationale. Le zèle des
représentans de mon peuple, réunis pour le salut commun, m'en est un sûr
garant; et, comptant sur la fidélité et l'amour de mes sujets, j'ai
donné ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de Versailles. Je vous
autorise et vous invite même à faire connoître mes intentions à la
capitale.»
Après la réponse du président, qui se terminoit à demander au roi pour
l'Assemblée une communication toujours libre et immédiate avec sa
personne, le roi s'étant retiré, l'Assemblée entière se mit en foule à
sa suite, et forma son cortège depuis la salle jusqu'au palais.
Ce fut sans doute un spectacle majestueux que ce cortège national
accompagnant le roi à travers une multitude qui faisoit retentir les
airs d'acclamations et de voeux, tandis que, du haut du balcon de la
façade du château, la reine, embrassant le Dauphin, le présentoit au
peuple, et sembloit le recommander aux députés de la nation; mais ce
triomphe étoit réellement celui des factieux, auxquels le roi venoit de
se livrer. Les confidens de la Révolution étoient encore en petit
nombre; le reste étoit de bonne foi; mais les fourbes, au fond de leur
coeur, insultant à la noble sincérité du roi et à la crédule simplicité
de la multitude, s'applaudissoient des pas rapides qu'ils faisoient
faire à leur puissance, et laissoient exhaler ces sentimens de joie et
d'amour mutuel qu'ils sauroient réprimer lorsqu'il en seroit temps.
La nombreuse députation que l'on fit partir pour Paris y fut reçue, dès
la barrière jusqu'à l'Hôtel de ville, par une armée de cent mille hommes
diversement armés d'instrumens de carnage: scène évidemment préparée,
comme pour étaler les moyens qu'on avoit de se faire obéir si le roi
n'avoit point cédé; et à cet appareil terrible se mêloit une joie de
conquérans de cette liberté sans frein qui n'avoit produit que des
crimes, et dont les meilleurs citoyens eux-mêmes se laissoient encore
enivrer. Un blocus, un siège, une famine, un massacre, étoient les noirs
fantômes dont on les avoit effrayés; et, en voyant éloignées les troupes
que l'on croyoit chargées de commettre ces crimes, Paris ne croyoit plus
rien avoir à craindre.
Arrivés à l'Hôtel de ville, les députés furent applaudis, couronnés
comme les sauveurs et les libérateurs d'une ville assiégée; calomnie
perpétuelle que le marquis de La Fayette, dans le discours qu'il
prononça, se dispensa de démentir, n'osant rendre hommage aux intentions
du roi, dans la crainte d'offenser le peuple.
Il eût été naturel, il eût été juste de rappeler dans ce moment ce que
le roi avoit dit tant de fois, qu'il n'avoit assemblé des troupes que
pour maintenir dans Paris l'ordre, la sûreté, le calme, et pour servir
de sauvegarde au repos des bons citoyens. Ce fut là ce que La Fayette
passa sous silence.
«Messieurs, dit-il, voici enfin le moment le plus désiré par l'Assemblée
nationale: _le roi étoit trompé_, il ne l'est plus. Il est venu
aujourd'hui au milieu de nous, sans armes, sans troupes, sans cet
appareil inutile aux bons rois. Il nous a dit qu'il avoit donné ordre
aux troupes de se retirer: _oublions nos malheurs_, ou plutôt ne les
rappelons que pour en éviter à jamais de pareils.»
À son tour, le sincère et courageux Lally-Tolendal se fit entendre; et,
pour donner à mon récit toute la vérité qu'il peut avoir, c'est le sien
que je vais transcrire[53].
«Dans la salle où nous fûmes reçus, il y avoit, dit-il, des citoyens de
toutes les classes. Un peuple immense étoit sur la place, et j'éprouvai
qu'on eût pu facilement, si tout le monde s'étoit accordé à le vouloir,
tourner toute leur exaltation du côté de l'ordre et de la justice. Ils
tressailloient en m'entendant parler de l'honneur du nom françois.
Lorsque je leur dis qu'ils seroient libres, que le roi l'avoit promis,
qu'il étoit venu se jeter dans nos bras, qu'il se fioit à eux, qu'il
renvoyoit ses troupes, ils m'interrompirent par des cris de _Vive le
roi!_ Lorsque je leur dis: «Nous venons de vous apporter la paix de la
part du roi et de l'Assemblée nationale», ce fut à qui répéteroit: _La
paix! la paix!_ Lorsque j'ajoutai: «Vous aimez vos femmes, vos enfans,
votre roi, votre patrie», tous répondirent mille fois: _Oui_. Lorsque
enfin, les pressant davantage, je hasardai de leur dire: «N'est-ce pas
que vous ne voudriez pas déchirer tout ce que vous aimez par des
discordes sanglantes? n'est-ce pas qu'il n'y aura plus de proscriptions?
La loi seule en doit prononcer. Plus de mauvais citoyens; votre exemple
les rendra bons», ils répétèrent encore: «_La paix, et plus de
proscriptions!_»
Ainsi dès lors rien n'étoit plus facile que de rétablir l'ordre et que
d'entretenir la plus heureuse intelligence entre le monarque et son
peuple. Le roi ne désiroit rien tant que d'être aimé, et à ce prix rien
ne lui étoit pénible. La ville de Paris venoit de se donner Bailly pour
maire, et La Fayette pour commandant de sa milice. Le roi, qui seul
auroit dû nommer à ces deux places, agréa sans difficulté les choix que
la ville avoit faits. Elle avoit demandé le rappel de Necker: Necker fut
rappelé, ainsi que Montmorin, La Luzerne et Saint-Priest, qui avoient
partagé sa disgrâce; et les nouveaux ministres prévinrent leur renvoi en
donnant leur démission. Enfin Paris, de nouveau travaillé par ses
perfides _agitateurs_, désira que le roi vînt lui-même à l'Hôtel de
ville dissiper ses fausses alarmes, et le roi s'y rendit (le 17 juillet
1789), sans autre garde que la milice bourgeoise de Versailles et de
Paris, au milieu de deux cent mille hommes armés de faux, de pioches, de
fusils et de lances, traînant des canons avec eux.
À l'arrivée du roi, et sur son passage, toute acclamation en sa faveur
étoit défendue, et, si aux cris de _Vive la nation!_ quelques-uns
ajoutoient _Vive le roi!_ des brigands apostés leur imposoient silence.
Le roi s'en aperçut, et il dévora cette injure. Après avoir entendu à la
barrière la harangue du maire Bailly, dans laquelle il lui disoit que,
si Henri IV avoit conquis sa ville, cette ville à son tour venoit de
conquérir son roi, il reçut à l'Hôtel de ville la cocarde républicaine,
il la reçut sans répugnance; et, comme sa réconciliation avec son peuple
étoit sincère, il lui montra tant de candeur et de bonté qu'enfin tous
les coeurs en furent émus. Les félicitations des orateurs portèrent
l'émotion jusqu'à l'enthousiasme, et, lorsque Lally-Tolendal prit la
parole, ce ne furent plus que des élans de sensibilité et des transports
d'amour.
«Eh bien, citoyens, leur dit-il, êtes-vous satisfaits? Le voilà, ce roi
que vous demandiez à grands cris, et dont le nom seul excitoit vos
transports lorsqu'il y a deux jours nous le proférions au milieu de
vous. Jouissez de sa présence et de ses bienfaits. Voilà celui qui vous
a rendu vos assemblées nationales, et qui veut les perpétuer; voilà
celui qui a voulu établir vos libertés, vos propriétés, sur des bases
inébranlables; voilà celui qui vous a offert, pour ainsi dire, d'entrer
avec lui en partage de son autorité, ne se réservant que celle qui lui
étoit nécessaire pour votre bonheur, celle qui doit à jamais lui
appartenir, et que vous-mêmes devez le conjurer de ne jamais perdre. Ah!
qu'il recueille enfin des consolations! que son coeur noble et pur
emporte d'ici la paix dont il est si digne! et puisque, surpassant les
vertus de ses prédécesseurs, il a voulu placer sa puissance et sa
grandeur dans votre amour, n'être obéi que par l'amour, n'être gardé que
par l'amour, ne soyons ni moins sensibles, ni moins généreux, que notre
roi, et prouvons-lui que même sa puissance, que même sa grandeur, ont
plus gagné mille fois qu'elles n'ont sacrifié.
«Et vous, Sire, permettez à un sujet qui n'est ni plus fidèle ni plus
dévoué que tous ceux qui vous environnent, mais qui l'est autant
qu'aucun de ceux qui vous obéissent, permettez-lui d'élever sa voix vers
vous, et de vous dire: «Le voilà, ce peuple qui vous idolâtre, ce peuple
que votre seule présence enivre, et dont les sentimens pour votre
personne sacrée ne peuvent jamais être l'objet d'un doute. Regardez,
Sire, consolez-vous en regardant tous les citoyens de votre capitale;
voyez leurs yeux, écoutez leurs voix, pénétrez dans leurs coeurs qui
volent au-devant de vous. Il n'est pas ici un seul homme qui ne soit
prêt à verser pour vous, pour votre autorité légitime, jusqu'à la
dernière goutte de son sang. Non, Sire, cette génération françoise n'est
pas assez malheureuse pour qu'il lui ait été réservé de démentir
quatorze siècles de fidélité. Nous périrons tous, s'il le faut, pour
défendre un trône qui nous est aussi sacré qu'à vous et à l'auguste
famille que nous y avons placée il y a huit cents ans. Croyez, Sire,
croyez que nous n'avons jamais porté à votre coeur une atteinte
douloureuse qu'elle n'ait déchiré le nôtre; qu'au milieu des calamités
publiques, c'en est une de vous affliger, même par une plainte qui vous
avertit, qui vous implore et qui ne vous accuse jamais. Enfin, tous les
chagrins vont disparoître, tous les troubles vont s'apaiser. Un seul mot
de votre bouche a tout calmé. Notre vertueux roi a rappelé ses vertueux
conseils; périssent les ennemis publics qui vouloient encore semer la
division entre la nation et son chef! Roi, sujets, citoyens, confondons
nos coeurs, nos voeux, nos efforts, et déployons aux yeux de l'univers le
spectacle magnifique d'une de ses plus belles nations, libre, heureuse,
triomphante sous un roi juste, chéri, révéré, qui, ne devant plus rien à
la force, devra tout à ses vertus et à notre amour.»
Tolendal fut vingt fois interrompu par des cris de _Vive le roi!_ Le
peuple étoit ravi d'être rendu à ses sentimens naturels; le roi les
partageoit, et son émotion les lui exprimoit plus vivement que n'eût
fait l'éloquence. Mais, si ces sentimens avoient été durables entre son
peuple et lui, il auroit été trop puissant au gré des factieux qui
vouloient le réduire à n'être plus qu'un fantôme de roi.