Tant que le Ciel m'avoit laissé dans Mme Odde une soeur tendrement
chérie, et qui m'aimoit plutôt d'un amour filial que d'une amitié
fraternelle, sûr d'avoir dans son digne et vertueux époux un véritable
ami, dont la maison seroit la mienne, dont les enfans seroient les
miens, je savois où vieillir en paix. L'estime et la confiance qu'Odde
s'étoit acquises, l'excellente réputation dont il jouissoit dans son
état, me rendoient son avancement facile et assuré; et, n'eût-il fait
que conserver l'emploi qu'il avoit à Saumur, ma petite fortune ajoutée à
la sienne nous auroit fait vivre dans une honnête aisance. Ainsi,
lorsque le monde et moi nous aurions été las, ennuyés l'un de l'autre,
ma vieillesse avoit un asile honorable et plein de douceur. Dans cette
heureuse confiance, je me laissois aller, comme vous avez vu, au courant
de la vie, et sans inquiétude je me voyois sur mon déclin.
Mais lorsque j'eus perdu ma soeur et ses enfans; lorsque, dans sa
douleur, Odde, abandonnant une ville où il ne voyoit plus que des
tombeaux, et, renonçant à son emploi, se fut retiré dans sa patrie, mon
avenir, si serein jusqu'alors, s'obscurcit à mes yeux; je ne vis plus
pour moi que les dangers du mariage, ou que la solitude d'un triste
célibat et d'une vieillesse abandonnée.
Je redoutois dans le mariage des chagrins domestiques qu'il m'auroit été
impossible d'essuyer sans mourir, et dont je voyois mille exemples; mais
un malheur plus effrayant encore étoit celui d'un vieillard obligé, ou
d'être le rebut du monde, en y traînant une ennuyeuse et infirme
caducité, ou de rester seul, délaissé, à la merci de ses valets, livré à
leur dure insolence et à leur servile domination.
Dans cette situation pénible, j'avois tenté plus d'une fois de me donner
une compagne, et d'adopter une famille qui me tînt lieu de celle que la
mort avoit moissonnée autour de moi; mais, par une heureuse fatalité,
aucun de mes projets ne m'avoit réussi, lorsque je vis arriver à Paris
la soeur et la nièce de mes amis MM. Morellet. Ce fut un coup du Ciel.
Cependant, tout aimables qu'elles me sembloient l'une et l'autre: la
mère, par un caractère de franchise, de cordialité, de bonté; la fille,
par un air de candeur et de modestie qui, joint à la beauté,
l'embellissoit encore; toutes les deux, par un langage où j'aperçus sans
peine autant d'esprit que de raison, je n'imaginois pas qu'à cinquante
ans passés je fusse un mari convenable à une personne qui n'avoit guère
que dix-huit ans. Ce qui m'éblouissoit en elle, cette fleur de jeunesse,
cet éclat de beauté, tant de charmes que la nature avoit à peine achevé
de former, étoit ce qui devoit éloigner de moi l'espérance, et, avec
l'espérance, le désir de la posséder.
Je ne vis donc pour moi, dans cette agréable aventure, que l'avantage
d'une nouvelle et charmante société.
Soit que Mme de Montigny fût prévenue en ma faveur, soit que ma bonhomie
lui convînt au premier abord, elle fut bientôt avec l'ami de ses frères
comme avec un ancien ami qu'elle-même auroit retrouvé. Nous soupâmes
ensemble. La joie qu'ils avoient tous d'être réunis, anima ce souper.
J'y pris la même part que si j'eusse été l'un des leurs. Je fus invité à
dîner pour le lendemain, et successivement se forma l'habitude de nous
voir presque tous les jours.
Plus je causois avec la mère, plus j'entendois parler la fille, plus je
trouvois à l'une et à l'autre ce naturel aimable qui m'a toujours
charmé. Mais, encore une fois, mon âge, mon peu de fortune, ne me
laissoient voir pour moi aucune apparence au bonheur que je présageois à
l'époux de Mlle de Montigny, et plus de deux mois s'étoient écoulés sans
que l'idée me fût venue d'aspirer à ce bonheur-là.
Un matin, l'un de mes amis, et des amis de MM. Morellet, l'abbé Maury,
vint me voir, et me dit: «Voulez-vous que je vous apprenne une nouvelle?
Mlle de Montigny se marie.--Elle se marie? avec qui?--Avec vous.--Avec
moi?--Oui, avec vous-même.--Vous êtes fou, ou vous rêvez.--Je ne rêve
point, et ce n'est point une folie; c'est une chose très sensée, et dont
aucun de vos amis ne doute.--Écoutez-moi, lui dis-je, et croyez-moi, car
je vous parle sérieusement. Mlle de Montigny est charmante; je la crois
accomplie, et c'est pour cela même que je n'ai jamais eu la folle idée
de prétendre au bonheur d'être son époux.--Eh bien! vous le serez sans y
avoir prétendu.--À mon âge?--Bon! à votre âge! Vous êtes jeune encore,
et en pleine santé.» Alors le voilà qui déploie toute son éloquence à me
prouver que rien n'étoit plus convenable; que je serois aimé; que nous
ferions un bon ménage; et, d'un ton de prophète, il m'annonça que nous
aurions de beaux enfans.
Après cette saillie, il me laissa livré à mes réflexions; et, tout en me
disant à moi-même qu'il étoit fou, je commençai à n'être pas plus sage.
Mes cinquante-quatre ans ne me semblèrent plus un obstacle si effrayant;
la santé, à cet âge, pouvoit tenir lieu de jeunesse. Je commençai à
croire que je pouvois inspirer non pas de l'amour, mais une bonne et
tendre amitié; et je me rappelai ce que disoient les sages: que l'amitié
fait plus de bons ménages que l'amour.
Je croyois avoir remarqué, dans cette jeune et belle personne, du
plaisir à me voir, du plaisir à m'entendre: ses beaux yeux, en me
regardant, avoient un caractère d'intérêt et de bienveillance. J'allai
jusqu'à penser que, dans les attentions dont m'honoroit sa mère, dans le
plaisir que témoignoient ses oncles à me voir assidu chez eux, il
entroit peut-être quelque disposition favorable au voeu que je n'osois
former. Je n'étois pas riche; mais cent trente mille francs, solidement
placés, étoient le fruit de mes épargnes. Enfin, puisqu'un ami sincère,
l'abbé Maury, trouvoit cette union non seulement raisonnable, mais
désirable des deux côtés, pourquoi moi-même aurois-je pensé qu'elle fût
si mal assortie?
J'étois engagé ce jour-là à dîner chez MM. Morellet. Je m'y rendis avec
une émotion qui m'étoit inconnue. Je crois même me souvenir que je mis
un peu plus de soin à ma toilette; et dès lors je donnai une attention
sérieuse à ce qui commençoit à m'intéresser vivement. Aucun mot n'étoit
négligé, aucun regard ne m'échappoit; je faisois délicatement des
avances imperceptibles, et des tentatives légères sur les esprits et sur
les âmes. L'abbé ne sembloit pas y faire attention; mais sa soeur, son
frère et sa nièce, me paroissoient sensibles à tout ce qui venoit de
moi.
Vers ce temps, l'abbé fit un voyage à Brienne en Champagne, chez les
malheureux Loménie, avec lesquels il étoit lié depuis sa jeunesse; et,
en son absence, la société devint plus familière et plus intime.
Je savois bien que de flatteuses apparences pouvoient rendre trompeur
l'attrait d'une première liaison; je savois quelle illusion pouvoit
faire la grâce unie à la beauté; deux ou trois mois de connoissance et
de société étoient bien peu pour s'assurer du caractère d'une jeune
personne. J'en avois vu plus d'une dans le monde que l'on n'avoit
instruite qu'à feindre et à dissimuler; mais on m'avoit dit tant de bien
du naturel de celle-ci, et ce naturel me sembloit si naïf, si pur et si
vrai, si éloigné de toute espèce de dissimulation, de feinte et
d'artifice; la bonté, l'innocence, la tendre modestie, en étoient si
visiblement exprimées dans son air et dans son langage, que je me
sentois invinciblement porté à le croire tel qu'il s'annonçoit; et, si
je n'ajoutois pas foi à tant de vraisemblance, il falloit donc me défier
de tout, et ne croire jamais à rien.
Une promenade aux jardins de Sceaux acheva de me décider. Jamais ce lieu
ne m'a paru si beau, jamais je n'avois respiré l'air de la campagne avec
tant de délices; la présence de Mlle de Montigny avoit tout embelli: ses
regards répandoient je ne sais quoi d'enchanteur autour d'elle. Ce que
j'éprouvois n'étoit pas ce délire des sens que l'on appelle amour:
c'étoit une volupté calme, et telle qu'on nous peint celle des purs
esprits. Le dirai-je? il me semble que je connus alors pour la première
fois le vrai sentiment de l'amour.
Jusque-là le plaisir des sens avoit été le seul attrait qui m'eût
conduit. Ici je me sentis enlevé hors de moi par de plus invincibles
charmes; c'étoient la candeur, l'innocence, la douce sensibilité, la
chaste et timide pudeur, une honnêteté dont le voile ornoit la grâce et
la beauté; c'étoit la vertu, couronnée des fleurs de la jeunesse, qui
ravissoit mon âme encore plus que mes yeux; sorte d'enchantement mille
fois au-dessus de tous ceux des Armides que j'avois cru voir dans le
monde.
Mon émotion étoit d'autant plus vive qu'elle étoit retenue... Je brûlois
d'en faire l'aveu; mais à qui l'adresser? et comment seroit-il reçu? La
bonne mère y donna lieu. Dans l'allée où nous nous promenions, elle
étoit à deux pas de nous avec son frère.
«Il faut, me dit-elle en souriant, que j'aie bien de la confiance en
vous pour vous laisser ainsi causer avec ma fille tête à tête.--Madame,
lui dis-je, il est juste que je réponde à cette confiance, en vous
disant de quoi nous nous entretenions. Mademoiselle me faisoit la
peinture du bonheur que vous goûtez à vivre ensemble tous les quatre en
famille; et moi, à qui cela faisoit envie, j'allois vous demander si un
cinquième, comme moi, par exemple, gâteroit la société.--Je ne le crois
pas, me répondit-elle; demandez plutôt à mon frère.--Moi, dit le frère
avec franchise, je trouverois cela très bon.--Et vous,
Mademoiselle?--Moi, dit-elle, j'espère que mon oncle l'abbé sera de
l'avis de maman; mais, jusqu'à son retour, permettez-moi de garder le
silence.»
Comme on ne doutoit pas qu'il ne fût de l'avis commun, mon intention une
fois déclarée, et la mère, la fille et l'oncle étant d'accord, je ne
dissimulai plus rien. Je crus même m'apercevoir qu'un sentiment qui
m'occupoit sans cesse trouvoit quelque accès dans le coeur de celle qui
en étoit l'objet.
L'abbé se fit attendre, enfin il arriva; et, quoique tout se fût arrangé
sans son aveu, il le donna. Le lendemain, le contrat fut signé. Il y
institua sa nièce son héritière après sa mort et après la mort de sa
soeur; et moi, dans cet acte dressé et rédigé par leur notaire, je ne
pris d'autre soin que de rendre, après moi, ma femme heureuse et
indépendante de ses enfans.
Jamais mariage ne s'est fait sous de meilleurs auspices. Comme la
confiance entre Mlle de Montigny et moi étoit mutuelle et parfaite, et
que nous nous étions bien persuadés l'un l'autre du voeu que nous allions
faire à l'autel, nous l'y prononçâmes sans trouble et sans aucune
inquiétude[1].
Au retour de l'église, où Chastellux et Thomas avoient tenu sur nous le
voile nuptial, on voulut bien nous laisser seuls quelques momens; et ces
momens furent employés à nous bien assurer l'un l'autre du désir de nous
rendre mutuellement heureux. Cette première effusion de deux coeurs que
la bonne foi d'un côté, l'innocence de l'autre, et des deux côtés
l'amitié la plus tendre, unissent à jamais, est peut-être l'instant le
plus délicieux de la vie.
Le dîner, après la toilette, fut animé d'une gaieté du bon vieux temps.
Les convives étoient d'Alembert, Chastellux, Thomas, Saint-Lambert, un
cousin de MM. Morellet, et quelques autres amis communs. Tous étoient
occupés de la nouvelle épouse; et, comme moi, ils en étoient si charmés,
si joyeux, qu'à les voir on eût dit que chacun en étoit l'époux.
Au sortir de table, on passa dans un salon en galerie, dont la riche
bibliothèque de l'abbé Morellet formoit la décoration. Là, un clavecin,
des pupitres, annonçoient bien de la musique; mais quelle musique
nouvelle et ravissante on alloit entendre! L'opéra de _Roland[2]_, le
premier opéra françois qui eût été mis en musique italienne, et, pour
l'exécuter, les plus belles voix et l'élite de l'orchestre de l'Opéra.
L'émotion qu'excita cette nouveauté eut tout le charme de la surprise.
Piccini étoit au clavecin; il animoit l'orchestre et les acteurs du feu
de son génie et de son âme. L'ambassadeur de Suède et l'ambassadeur de
Naples assistèrent à ce concert; ils en étoient ravis. Le maréchal de
Beauvau fut aussi de la fête. Cette espèce d'enchantement dura jusqu'au
souper, où furent invités les chanteurs et les symphonistes.
Ainsi se passa ce beau jour, l'époque et le présage du bonheur qui s'est
répandu sur tout le reste de ma vie, à travers les adversités qui l'ont
troublé souvent, mais qui ne l'ont point corrompu.
Il étoit convenu que nous habiterions ensemble, les deux oncles, la mère
et nous, que nous payerions un cinquième par tête dans la dépense du
ménage; et cet arrangement me convenoit à tous égards. Il réunissoit
l'avantage de la société domestique à celui d'une société toute formée
du dehors, et dont nous n'avions qu'à jouir.
J'ai fait connoître une partie de ceux que nous pouvions appeler nos
amis; mais il en est encore dont je n'ai pas voulu parler comme en
passant, et sur lesquels mes souvenirs se plaisent à se reposer.
Vous avez, mes enfans, entendu dire mille fois par votre mère, et dans
sa famille, quel étoit pour nous l'agrément de vivre avec M. de
Saint-Lambert et Mme la comtesse d'Houdetot, son amie; et quel étoit le
charme d'une société où l'esprit, le goût, l'amour des lettres, toutes
les qualités du coeur les plus essentielles et les plus désirables, nous
attiroient, nous attachoient, soit auprès du sage d'Eaubonne, soit dans
l'agréable retraite de la Sévigné de Sannois. Jamais deux esprits et
deux âmes n'ont formé un plus parfait accord de sentimens et de pensées;
mais ils se ressembloient surtout par un aimable empressement à bien
recevoir leurs amis. Politesse à la fois libre, aisée, attentive;
politesse d'un goût exquis, qui vient du coeur, qui va au coeur, et qui
n'est bien connue que des âmes sensibles.
Nous avions été, Saint-Lambert et moi, des sociétés du baron d'Holbach,
d'Helvétius, de Mme Geoffrin; nous fûmes aussi constamment de celle de
Mme Necker; mais, dans celle-ci, je datois de plus loin que lui: j'en
étois presque le doyen.
C'est dans un bal bourgeois, circonstance assez singulière, que j'avois
fait connoissance avec Mme Necker, jeune alors, assez belle, et d'une
fraîcheur éclatante, dansant mal, mais de tout son coeur.
À peine m'eut-elle entendu nommer qu'elle vint à moi avec l'air naïf de
la joie. «En arrivant à Paris, me dit-elle, l'un de mes désirs a été de
connoître l'auteur des _Contes moraux_. Je ne croyois pas faire au bal
une si heureuse rencontre. J'espère que ce ne sera pas une aventure
passagère. Necker, dit-elle à son mari en l'appelant, venez vous joindre
à moi pour engager M. Marmontel, l'auteur des _Contes moraux_, à nous
faire l'honneur de nous venir voir.» M. Necker fut très civil dans son
invitation; je m'y rendis. Thomas étoit le seul homme de lettres qu'ils
eussent connu avant moi; mais bientôt, dans le bel hôtel où ils allèrent
s'établir, Mme Necker, sur le modèle de la société de Mme Geoffrin,
choisit et composa la sienne.
Étrangère aux moeurs de Paris, Mme Necker n'avoit aucun des agrémens
d'une jeune Françoise. Dans ses manières, dans son langage, ce n'étoit
ni l'air, ni le ton d'une femme élevée à l'école des arts, formée à
l'école du monde. Sans goût dans sa parure, sans aisance dans son
maintien, sans attrait dans sa politesse, son esprit, comme sa
contenance, étoit trop ajusté pour avoir de la grâce.
Mais un charme plus digne d'elle étoit celui de la décence, de la
candeur, de la bonté. Une éducation vertueuse et des études solitaires
lui avoient donné tout ce que la culture peut ajouter dans l'âme à un
excellent naturel. Le sentiment en elle étoit parfait; mais, dans sa
tête, la pensée étoit souvent confuse et vague. Au lieu d'éclaircir ses
idées, la méditation les troubloit; en les exagérant, elle croyoit les
agrandir; pour les étendre, elle s'égaroit dans des abstractions ou dans
des hyperboles. Elle sembloit ne voir certains objets qu'à travers un
brouillard qui les grossissoit à ses yeux; et alors son expression
s'enfloit tellement que l'emphase en eût été risible, si l'on n'avoit
pas su qu'elle étoit ingénue.
Le goût étoit moins en elle un sentiment qu'un résultat d'opinions
recueillies et transcrites sur ses tablettes. Sans qu'elle eût cité ses
exemples, il eût été facile de dire d'après qui et sur quoi son jugement
s'étoit formé. Dans l'art d'écrire, elle n'estimoit que l'élévation, la
majesté, la pompe; les gradations, les nuances, les variétés de couleur
et de ton, la touchoient foiblement. Elle avoit entendu louer la naïveté
de La Fontaine, le naturel de Sévigné; elle en parloit par ouï-dire,
mais elle y étoit peu sensible.. Les grâces de la négligence, la
facilité, l'abandon, lui étoient inconnus. Dans la conversation même, la
familiarité lui déplaisoit. Je m'amusois souvent à voir jusqu'où elle
portoit cette délicatesse. Un jour, je lui citois quelques expressions
familières que je croyois, disois-je, pouvoir être reçues dans le style
élevé, comme: _faire l'amour, aller voir ses amours, commencer à voir
clair; prenez votre parti; pour bien faire, il faudroit; non, vois-tu:
faisons mieux_, etc. Elle les rejeta comme indignes du style noble.
«Racine, lui dis-je, a été moins difficile que vous: il les a toutes
employées», et je lui en fis voir les exemples. Mais son opinion, une
fois établie, étoit invariable; et l'autorité de Thomas ou celle de
Buffon étoient pour elle un article de foi.
On eût dit qu'elle réservoit la rectitude et la justesse pour la règle
de ses devoirs. Là, tout étoit précis et sévèrement compassé; les
amusemens même qu'elle sembloit vouloir se procurer avoient leur raison,
leur méthode.
On la voyoit tout occupée à se rendre agréable à sa société, empressée à
bien recevoir ceux qu'elle y avoit admis, attentive à dire à chacun ce
qui pouvoit lui plaire davantage; mais tout cela étoit prémédité, rien
ne couloit de source, rien ne faisoit illusion.
Ce n'étoit point pour nous, ce n'étoit point pour elle qu'elle se
donnoit tous ces soins: c'étoit pour son mari. Nous le faire connoître,
lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec éloge dans le monde,
et commencer sa renommée, tel fut le principal objet de la fondation de
sa société littéraire. Mais il falloit encore que son salon, que son
dîner, fussent pour son mari un délassement, un spectacle: car, en
effet, il n'étoit là qu'un spectateur silencieux et froid. Hormis
quelques mots fins qu'il plaçoit çà et là, personnage muet, il laissoit
à sa femme le soin de soutenir la conversation. Elle y faisoit bien son
possible; mais son esprit n'avoit rien d'avenant à des propos de table.
Jamais une saillie, jamais un mot piquant, jamais un trait qui pût
réveiller les esprits. Soucieuse, inquiète, sitôt qu'elle voyoit la
scène et le dialogue languir, ses regards en cherchoient la cause dans
nos yeux. Elle avoit même quelquefois la naïveté de s'en plaindre à moi.
«Que voulez-vous, Madame, lui disois-je, on n'a pas de l'esprit quand on
veut, et l'on n'est pas toujours en humeur d'être aimable. Voyez M.
Necker lui-même, s'il est tous les jours amusant.»
Les attentions de Mme Necker et tout son désir de nous plaire n'auroient
pu vaincre le dégoût de n'être à ses dîners que pour amuser son mari.
Mais il en étoit de ces dîners comme de beaucoup d'autres, où la
société, jouissant d'elle-même, dispense l'hôte d'être aimable, pourvu
qu'il la dispense de s'occuper de lui.
Lorsque Necker a été ministre, ceux qui ne l'avoient pas connu dans sa
vie privée ont attribué son silence, sa gravité, son air de tête, à
l'arrogance de son nouvel état. Mais je puis attester qu'avant même
qu'il eût fait fortune, simple associé du banquier Thélusson, il avoit
le même air, le même caractère silencieux et grave, et qu'il n'étoit ni
plus liant, ni plus familier avec nous. Il recevoit civilement sa
compagnie; mais il n'avoit avec aucun de nous cette cordialité qui
flatte, et qui donne à la politesse une apparence d'amitié.
Sa fille a dit de lui qu'il _savoit tenir son monde à distance_. Si
telle avoit été l'intention de son père, en le disant elle auroit trahi
bien légèrement le secret d'un orgueil au moins ridicule. Mais la vérité
simple étoit qu'un homme accoutumé dès sa jeunesse aux opérations
mystérieuses d'une banque, et enfoncé dans les calculs des spéculations
commerciales, connoissant peu le monde, fréquentant peu les hommes, très
peu même les livres, superficiellement et vaguement instruit de ce qui
n'étoit pas la science de son état, devoit, par discrétion, par
prudence, par amour-propre, se tenir réservé pour ne pas donner sa
mesure; aussi parloit-il librement et abondamment de ce qu'il savoit
bien, mais sobrement de tout le reste. Il étoit donc adroit et sage, et
non pas arrogant. Sa fille est quelquefois une aimable étourdie.
À l'égard de Mme Necker, elle avoit parmi nous des amis qu'elle
distinguoit; et je fus toujours de ce nombre. Ce n'étoit pas que nos
esprits et nos goûts fussent bien d'accord: j'affectois même d'opposer
mes idées simples et vulgaires à ses hautes conceptions; et il falloit
qu'elle descendît de ces hauteurs inaccessibles pour communiquer avec
moi. Mais, quoique indocile à la suivre dans la région de ses pensées,
et plus dominé par mes sens qu'elle n'auroit voulu, elle ne m'en aimoit
pas moins.
Sa société avoit pour moi un agrément bien précieux, celui d'y retrouver
l'ambassadeur de Naples et celui de Suède, deux hommes dont j'ai le plus
regretté l'absence et la perte. L'un, par sa bonhomie et sa cordialité,
autant que par ses goûts et ses lumières, me rendoit tous les jours son
commerce plus désirable; l'autre, par sa tendre amitié, par sa douce
philosophie, par je ne sais quelle suave odeur de vertu naïve et
modeste, par je ne sais quoi de mélancolique et d'attendrissant dans son
langage et dans son caractère, m'attachoit plus intimement encore. Je
les voyois chez moi, chez eux, chez nos amis, le plus souvent qu'il
m'étoit possible, et jamais assez à mon gré.
Heureux dans mes sociétés, plus heureux dans mon intérieur domestique,
j'attendois, après dix-huit mois de mariage, les premières couches de ma
femme, comme l'événement qui mettroit le comble à mes voeux. Hélas!
combien cruellement je fus trompé dans mes espérances! Cet enfant, si
ardemment désiré, étoit mort en venant au monde. Sa mère, étonnée,
inquiète de ne pas entendre ses cris, demandoit à le voir; et moi,
immobile et tremblant, j'étois encore dans le salon voisin à attendre sa
délivrance, lorsque ma belle-mère vint me dire: «Venez embrasser votre
femme et la sauver du désespoir; votre enfant est mort en naissant.» Je
crus sentir mon coeur meurtri du coup que ces mots y portèrent. Pâle et
glacé, me soutenant à peine, je me traînai jusqu'au lit de ma femme, et
là, faisant un effort sur moi-même: «Ma bonne amie, lui dis-je, voici le
moment de me prouver que vous vivez pour moi. Notre enfant n'est plus,
il est mort avant d'avoir vu la lumière.» La malheureuse jeta un cri qui
me perça le coeur, et tomba évanouie entre mes bras. Comme elle lira ces
_Mémoires_, passons sur ces momens cruels, pour ne pas rouvrir sa
blessure, qui n'a que trop longtemps saigné.
À son second enfant, je la vis résolue à le nourrir de son lait; je m'y
opposai: je la croyois trop foible encore. La nourrice que nous avions
choisie étoit, en apparence, la meilleure possible: l'air de la santé,
la fraîcheur, un teint, une bouche de rose, de belles dents, le plus
beau sein, elle avoit tout, hormis du lait. Ce sein étoit de marbre,
l'enfant dépérissoit; il étoit à Saint-Cloud; et, en attendant que sa
mère fût en état d'aller le voir, le curé du village nous avoit promis
d'y veiller: il nous en donnoit des nouvelles; mais le cruel nous
abusoit.
En arrivant chez la nourrice, nous fûmes douloureusement détrompés. «Mon
enfant pâtit, me dit sa mère; vois comme ses mains sont flétries; il me
regarde avec des yeux qui implorent ma pitié. Je veux que cette femme me
l'apporte à Paris, et que mon accoucheur la voie.» Elle vint; il fut
appelé, il visita son sein, il n'y trouva point de lait. Sur-le-champ il
alla nous chercher une autre nourrice; et aussitôt que l'enfant eut pris
ce nouveau sein, où il puisoit à pleine source, il en trouva le lait si
bon qu'il ne pouvoit s'en rassasier.
Quelle fut notre joie de le voir revenir à vue d'oeil et se ranimer comme
une plante desséchée et mourante que l'on arrose! Ce cher enfant étoit
Albert, et nous semblions avoir un doux pressentiment des consolations
qu'il nous donne.
Ma femme, pour garder la nourrice auprès d'elle et faire respirer un air
pur à l'enfant, désira d'avoir une maison de campagne; et un ami de MM.
Morellet nous prêta la sienne à Saint-Brice.
Dans ce village étoient deux hommes estimables, intimement unis
ensemble, et avec qui moi-même je fus bientôt lié. L'un étoit le curé,
frère aîné de l'abbé Maury, homme d'un esprit sage et d'un caractère
excellent; l'autre étoit un ancien libraire appelé Latour[3], homme
doux, paisible, modeste, d'une probité délicate, et aussi obligeant pour
moi qu'il étoit charitable envers les pauvres du village. Sa
bibliothèque fut la mienne.
Je travaillois à l'_Encyclopédie_. Je me levois avec le soleil; et,
après avoir employé huit ou dix heures de la matinée à répandre sur le
papier cette foule d'observations que j'avois faites dans mes études, je
donnois le reste du jour à ma femme et à mon enfant. Il faisoit déjà nos
délices.
À mesure que le bon lait de notre jeune Bourguignonne faisoit couler la
santé dans ses veines, nous voyions sur son petit corps, sur tous ses
membres délicats, les chairs s'arrondir, s'affermir; nous voyions ses
yeux s'animer; nous voyions son visage se colorer et s'embellir. Nous
croyions voir aussi sa petite âme se développer, et son intelligence
éclore. Déjà il sembloit nous entendre, et commençoit à nous connoître;
son sourire et sa voix répondoient au sourire, à la voix de sa mère; je
le voyois aussi se réjouir de mes caresses. Bientôt sa langue essaya ces
premiers mots de la nature, ces noms si doux qui, des lèvres de
l'enfant, vont droit au coeur du père et de la mère.
Je n'oublierai jamais le moment où, dans le jardin de notre petite
maison, mon enfant, qui n'avoit encore osé marcher sans ses lisières, me
voyant à trois pas de lui à genoux, lui tendant les mains, se détacha
des bras de sa nourrice, et, d'un pied chancelant, mais résolu, vint se
jeter entre mes bras. Je sais bien que l'émotion que j'éprouvai dans ce
moment est un plaisir que la bonne nature a rendu populaire; mais
malheur à ces coeurs blasés à qui, pour être émus, il faut des
impressions artificielles et rares! Une femme de nos amis disoit de moi
assez plaisamment: «Il croit qu'il n'y a que lui au monde qui soit
père.» Non, je ne prétends pas que, pour moi, l'amour paternel ait des
douceurs particulières; mais, ce bonheur commun ne fût-il accordé qu'à
moi, je n'y serois pas plus sensible. Ma femme ne l'étoit pas moins aux
premières délices de l'amour maternel; et vous concevez qu'auprès de
notre enfant nous n'avions l'un et l'autre à désirer aucun autre
spectacle, aucune autre société.
Notre famille, cependant, et quelques-uns de nos amis, venoient nous
voir tous les jours de fêtes. L'abbé Maury étoit du nombre, et il
falloit entendre comme il se glorifioit d'avoir présagé mon bonheur.
Nous voyions aussi quelquefois nos voisins, le curé de Saint-Brice, le
bon Latour et sa digne femme, qui aimoit la mienne.
Nous faisions assez fréquemment des promenades solitaires; et le but de
ces promenades étoit communément cette châtaigneraie de Montmorency que
Rousseau a rendue célèbre.
«C'est ici, disois-je à ma femme, qu'il a rêvé ce roman d'_Héloïse_,
dans lequel il a mis tant d'art et d'éloquence à farder le vice d'une
couleur d'honnêteté et d'une teinte de vertu.»
Ma femme avoit du foible pour Rousseau; elle lui savoit un gré infini
d'avoir persuadé aux femmes de nourrir leurs enfans, et d'avoir pris
soin de rendre heureux ce premier âge de la vie. «Il faut, disoit-elle,
pardonner quelque chose à celui qui nous a appris à être mères.»
Mais moi qui n'avois vu, dans la conduite et dans les écrits de
Rousseau, qu'un contraste perpétuel de beau langage et de vilaines
moeurs; moi qui l'avois vu s'annoncer pour être l'apôtre et le martyr de
la vérité, et s'en jouer sans cesse avec d'adroits sophismes; se
délivrer par la calomnie du fardeau de la reconnoissance; prendre dans
son humeur farouche et dans ses visions sinistres les plus fausses
couleurs pour noircir ses amis; diffamer ceux des gens de lettres dont
il avoit le plus à se louer, pour se signaler seul et les effacer tous,
je faisois sentir à ma femme, par le bien même que Rousseau avoit fait,
tout le mal qu'il auroit pu s'abstenir de faire si, au lieu d'employer
son art à servir ses passions, à colorer ses haines, ses vengeances, ses
cruelles ingratitudes, à donner à ses calomnies des apparences
spécieuses, il eût travaillé sur lui-même à dompter son orgueil, son
humeur irascible, ses sombres défiances, ses tristes animosités, et à
redevenir ce que l'avoit fait la nature, innocemment sensible,
équitable, sincère et bon.
Ma femme m'écoutoit tristement. Un jour elle me dit: «Mon ami, je suis
fâchée de vous entendre parler souvent mal de Rousseau. L'on vous
accusera d'être ému contre lui de quelque inimitié personnelle, et
peut-être d'un peu d'envie.
--Pour de la personnalité dans mon aversion, elle seroit, lui dis-je,
très injuste, car il ne m'a jamais offensé, et il ne m'a fait aucun mal.
Il seroit plus possible qu'il y eût de l'envie, car je l'admire assez
dans ses écrits pour en être envieux, et je m'accuserois de l'être si je
me surprenois à médire de lui; mais j'éprouve au contraire, en vous
parlant des maladies de son âme, cette tristesse amère que vous
ressentez à m'entendre.--Pourquoi donc, reprit-elle, dans vos écrits,
dans vos discours, le traiter si sévèrement? Pourquoi insister sur ses
vices? N'y a-t-il pas de l'impiété à troubler la cendre des morts?--Oui,
la cendre des morts qui n'ont, lui dis-je, laissé aucun exemple, aucun
souvenir pernicieux pour les vivans; mais des poisons assaisonnés dans
les écrits d'un éloquent sophiste et d'un corrupteur séduisant; mais des
impressions funestes qu'il a faites sur les esprits par de spécieuses
calomnies; mais tout ce qu'un talent célèbre a laissé de contagieux
doit-il passer à la faveur du respect que l'on doit aux morts, et se
perpétuer d'âge en âge? Certainement j'y opposerai, soit en
préservatifs, soit en contre-poisons, tous les moyens qui sont en mon
pouvoir; et, ne fût-ce que pour laver la mémoire de mes amis des taches
dont il l'a souillée, je ne laisserai, si je puis, à ce qui lui reste de
prosélytes et d'enthousiastes, que le choix de penser que Rousseau a été
méchant ou qu'il a été fou. Ils m'accuseront, moi, d'être envieux; mais
tant d'hommes illustres à qui j'ai rendu le plus juste et le plus pur
hommage attesteront que jamais l'envie n'a obscurci dans mes écrits la
justice et la vérité. J'ai épargné Rousseau tant qu'il a vécu, parce
qu'il avoit besoin des hommes, et que je ne voulois pas lui nuire. Il
n'est plus; je ne dois aucun ménagement à la réputation d'un homme qui
n'en a ménagé aucune, et qui, dans ses Mémoires, a diffamé les gens qui
l'ont le plus aimé.»
À l'égard d'_Héloise_, ma femme convenoit du danger de cette lecture; et
ce que j'en ai dit dans un _Essai sur les romans_ n'eut pas besoin
d'apologie. Mais moi-même avois-je toujours aussi sévèrement jugé l'art
qu'avoit mis Rousseau à rendre intéressant le crime de Saint-Preux, le
crime de Julie, l'un séduisant son écolière, l'autre abusant de la bonne
foi, de la probité de Wolmar? Non, je l'avoue, et ma morale, dans ma
nouvelle position, se ressentoit de l'influence qu'ont nos intérêts
personnels sur nos opinions et sur nos sentimens.
En vivant dans un monde dont les moeurs publiques sont corrompues, il est
difficile de ne pas contracter au moins de l'indulgence pour certains
vices à la mode. L'opinion, l'exemple, les séductions de la vanité, et
surtout l'attrait du plaisir, altèrent dans de jeunes âmes la rectitude
du sens intime: l'air et le ton léger dont de vieux libertins savent
tourner en badinage les scrupules de la vertu, et en ridicule les règles
d'une honnêteté délicate, font que l'on s'accoutume à ne pas y attacher
une sérieuse importance. Ce fut surtout de cette mollesse de conscience
que me guérit mon nouvel état.
Le dirai-je? il faut être époux, il faut devenir père, pour juger
sainement de ces vices contagieux qui attaquent les moeurs dans leur
source, de ces vices doux et perfides qui portent le trouble, la honte,
la haine, la désolation, le désespoir, dans le sein des familles.
Un célibataire, insensible à ces afflictions qui lui sont étrangères, ne
pense ni aux larmes qu'il fera répandre, ni aux fureurs et aux
vengeances qu'il allumera dans les coeurs. Tout occupé, comme l'araignée,
à tendre ses filets et à guetter l'instant d'y envelopper sa proie, ou
il retranche de sa morale le respect des droits les plus saints, ou,
s'il lui en revient quelque souvenir, il les regarde comme des lois
tombées en désuétude. Ce que tant d'autres se permettent de faire, ou
s'applaudissent d'avoir fait, lui paroît, sinon légitime, du moins très
excusable: il croit pouvoir jouir de la licence des moeurs du temps.
Mais, lorsque lui-même il s'est mis au nombre de ceux que les séductions
d'un adroit corrupteur peuvent rendre malheureux pour toute la vie;
lorsqu'il voit que les artifices, le langage flatteur et attrayant d'un
jeune fat, n'ont qu'à surprendre ou l'innocence d'une fille, ou la
foiblesse d'une femme, pour désoler le plus honnête homme, et lui-même
peut-être un jour; averti par son intérêt personnel, il sent combien
l'honneur, la foi, la sainteté des moeurs conjugales et domestiques, sont
pour un époux, pour un père, des propriétés inviolables; et c'est alors
qu'il voit d'un oeil sévère ce qu'il y a de criminel et de honteux dans
de mauvaises moeurs, de quelque décoration que le revête l'éloquence, et
sous quelques dehors de bienséance et d'honnêteté que le déguise un
industrieux écrivain.
Je blâmois donc Rousseau, mais, en le blâmant, je m'affligeois que de
tristes passions, un sombre orgueil et une vaine gloire eussent gâté le
fond d'un si beau naturel.
Si j'avois eu la passion de la célébrité, deux grands exemples m'en
auroient guéri, celui de Voltaire et celui de Rousseau; exemples
différens, opposés sous bien des rapports, mais pareils en ce point que
la même soif de louange et de renommée avoit été le tourment de leur
vie.
Voltaire, que je venois de voir mourir, avoit cherché la gloire par
toutes les routes ouvertes au génie, et l'avoit méritée par d'immenses
travaux et par des succès éclatans; mais sur toutes ces routes il avoit
rencontré l'envie et toutes les furies dont elle est escortée. Jamais
homme de lettres n'avoit essuyé tant d'outrages, sans autre crime que de
grands talens et l'ardeur de les signaler. On croyoit être ses rivaux en
se montrant ses ennemis; ceux qu'en passant il fouloit aux pieds
l'insultoient encore dans leur fange. Sa vie entière fut une lutte, et
il y fut infatigable. Le combat ne fut pas toujours digne de lui, et il
eut encore plus d'insectes à écraser que de serpens à étouffer. Mais il
ne sut jamais ni dédaigner ni provoquer l'offense: les plus vils de ses
agresseurs ont été flétris de sa main; l'arme du ridicule fut
l'instrument de ses vengeances, et il s'en fit un jeu redoutable et
cruel. Mais le plus grand des biens, le repos, lui fut inconnu. Il est
vrai que l'envie parut enfin lasse de le poursuivre, et l'épargner au
moins sur le bord du tombeau. Dans le voyage qu'on lui permit de faire à
Paris, après un long exil, il jouit de sa renommée et de l'enthousiasme
de tout un peuple reconnoissant des plaisirs qu'il lui avoit donnés. Le
débile et dernier effort qu'il faisoit pour lui plaire, _Irène_ fut
applaudie comme l'avoit été _Zaïre_; et ce spectacle, où il fut
couronné, fut pour lui le plus beau triomphe. Mais dans quel moment lui
venoit cette consolation, ce prix de tant de veilles? Le lendemain je le
vis dans son lit. «Eh bien! lui dis-je, enfin êtes-vous rassasié de
gloire?--Ah! mon ami, s'écria-t-il, vous me parlez de gloire, et je suis
au supplice, et je me meurs dans des tourmens affreux!»
Ainsi finit l'un des hommes les plus illustres dans les lettres, et l'un
des plus aimables dans la société. Il étoit sensible à l'injure, mais il
l'étoit à l'amitié. Celle dont il a honoré ma jeunesse fut la même
jusqu'à sa mort; et un dernier témoignage qu'il m'en donna fut l'accueil
plein de grâce et de bonté qu'il fit à ma femme, lorsque je la lui
présentai. Sa maison ne désemplissoit pas du monde qui venoit le voir,
et nous étions témoins de la fatigue qu'il se donnoit pour répondre
convenablement à chacun. Cette attention continuelle épuisoit ses
forces; et, pour ses vrais amis, c'étoit un spectacle pénible. Mais nous
étions de ses soupers, et là nous jouissions des dernières lueurs de cet
esprit qui alloit s'éteindre.
Rousseau étoit malheureux comme lui et par la même passion; mais
l'ambition de Voltaire avoit un fond de modestie, vous pouvez le voir
dans ses lettres; au lieu que celle de Rousseau étoit pétrie d'orgueil,
la preuve en est dans ses écrits.
Je l'avois vu dans la société des gens de lettres les plus estimables
accueilli et considéré: ce ne fut pas assez pour lui, leur célébrité
l'offusquoit; il les crut jaloux de la sienne. Leur bienveillance lui
fut suspecte. Il commença par les soupçonner, et il finit par les
noircir. Il eut, malgré lui, des amis; ces amis lui firent du bien, leur
bonté lui fut importune. Il reçut leurs bienfaits; mais il les accusa
d'avoir voulu l'humilier, le déshonorer, l'avilir; et la plus odieuse
diffamation fut le prix de leur bienfaisance.
On ne parloit de lui dans le monde qu'avec un intérêt sensible. La
critique elle-même étoit pour lui pleine d'égards et tempérée par des
éloges. Elle n'en étoit, disoit-il, que plus adroite et plus perfide.
Dans le repos le plus tranquille, il vouloit toujours ou se croire, ou
se dire persécuté. Sa maladie étoit d'imaginer dans les événemens les
plus fortuits, dans les rencontres les plus communes, quelque intention
de lui nuire, comme si dans le monde tous les yeux de l'envie avoient
été attachés sur lui. Si le duc de Choiseul avoit fait conquérir la
Corse, ç'avoit été pour lui ôter la gloire d'en être le législateur; si
le même duc alloit souper, à Montmorency, chez la maréchale de
Luxembourg, c'étoit pour usurper la place qu'il avoit coutume d'occuper
auprès d'elle à table. Hume, à l'entendre, avoit été envieux de
l'accueil que lui avoit fait le prince de Conti. Il ne pardonnoit pas à
Grimm d'avoir eu sur lui quelque préséance chez Mme d'Épinay; et l'on
peut voir dans ses Mémoires comment son âpre vanité s'est vengée de
cette offense.
Ainsi, pour Voltaire et pour lui, la vie avoit été perpétuellement, mais
diversement agitée. Elle avoit eu pour l'un des peines souvent bien
cuisantes, mais des jouissances très vives; pour l'autre, ce n'étoient
que des flots d'amertume, sans presque aucun mélange de joie et de
douceur. Assurément à aucun prix je n'aurois voulu de la condition de
Rousseau; il n'avoit pu l'endurer lui-même, et, après avoir empoisonné
ses jours, je ne suis point surpris qu'il en ait volontairement abrégé
la triste durée.
Pour Voltaire, j'avoue que je trouvois sa gloire encore trop chèrement
payée par toutes les tribulations qu'elle lui avoit fait éprouver, et je
disois encore: «Moins d'éclat et plus de repos.»
Restreint dans mon ambition, d'abord par le besoin de mesurer mon vol à
la foiblesse de mes ailes, et puis encore par l'amour de ce repos de
l'esprit et de l'âme qui accompagne un travail paisible, et que je
croyois le partage de l'humble médiocrité, j'aurois été content de cet
heureux état. Ainsi, renonçant de bonne heure à des tentatives
présomptueuses, j'avois, pour ainsi dire, capitulé avec l'envie, et je
m'étois réduit à des genres d'écrire dont on pouvoit sans peine
pardonner le succès. Je n'en fus pas plus épargné; et j'éprouvai que les
petites choses trouvent encore, dans de petites âmes, une envieuse
malignité.
Mais je m'étois fait deux principes: l'un, de ne jamais provoquer dans
mes écrits l'offense par l'offense; l'autre, d'en mépriser l'attaque et
de n'y répondre jamais. Je fus trente ans inébranlable dans ma
résolution; et toute la rage des Fréron, des Palissot, des Linguet, des
Aubert et de leurs semblables, n'avoit pu m'irriter contre eux.
Pourquoi donc, au moment de la querelle sur la musique, avois-je été
moins impassible? C'est que je n'étois pas le seul insulté par mes
adversaires, et que j'avois à venger un artiste inhumainement attaqué
dans ses intérêts les plus chers.
Piccini étoit père de famille, et d'une famille nombreuse qui subsistoit
du fruit de son travail; son caractère paisible et doux le rendoit plus
intéressant encore. Je le voyois seul, sans intrigue, travailler de son
mieux à plaire à un nouveau public; et je voyois en même temps une
cabale impitoyable l'assaillir avec furie, comme un essaim de guêpes.
J'en témoignai mon indignation; la cabale en fut irritée, et les guêpes
tournèrent contre moi tous leurs aiguillons.
Les chefs de la cabale avoient une presse à leurs ordres pour imprimer
leurs facéties, et un journal pour les répandre. J'y étois insulté tous
les jours. Je n'avois pas la même commodité pour me défendre; et, quand
je l'aurois eue, cette petite guerre n'auroit pas été de mon goût.
Cependant je voulois m'égayer à mon tour, car me fâcher contre des
railleurs, c'eût été faire un triste personnage.
J'imaginai de mettre en action leur intrigue et de les peindre au
naturel, n'ayant, pour les rendre plaisans, qu'à rimer leur propre
langage. Ils imprimoient leur prose, je récitois mes vers; et tous les
jours c'étoit à qui feroit mieux rire son monde.
C'est ainsi que fut composé mon poème sur la musique pour la défense de
Piccini; peut-être aurois-je mieux fait de laisser parler _Roland, Atys,
Didon_, etc.; mais je n'ai pas toujours fait ce qu'il y avoit de mieux à
faire; et j'avoue que, cette fois, je ne crus pas son injure et la
mienne assez vengées par le silence du mépris. Au reste, si d'une
dispute aussi frivole et aussi éphémère j'ai fait un poème en douze
chants, ce sont les incidens qui m'y ont engagé, et par une pente
insensible. J'aurois pu, je l'avoue, mieux employer mon temps; mais mon
travail habituel exigeoit du relâche, et c'étoient ces momens de
dissipation et de délassement que je donnois à _Polymnie_.
Le temps de mon séjour à Saint-Brice fut marqué par un événement d'un
intérêt plus sérieux: ce fut la retraite de M. Necker du ministère des
finances[4]. J'ai déjà dit que son caractère n'étoit rien moins que
séduisant. Il ne m'avoit jamais donné lieu de croire qu'il fût mon ami.
Je n'étois pas le sien; mais, comme il me marquoit autant d'estime et de
bienveillance que j'en pouvois attendre d'un homme aussi froidement
poli, et que, de mon côté, j'avois une haute opinion de ses talens, de
ses lumières, de l'ambition qu'il avoit eue de se signaler dans sa place
en faisant le bien de l'État, je m'affligeai de sa retraite.
J'avois d'ailleurs pour Mme Necker la plus sincère vénération, car je
n'avois vu en elle que bonté, sagesse et vertu; et l'affection
particulière dont elle m'honoroit méritoit bien que je prisse part à un
événement dont je ne doutois pas qu'elle ne fût très affectée.
Lorsque je l'appris à Saint-Brice, les croyant déjà retirés dans leur
maison de campagne à Saint-Ouen, je m'y rendis sur l'heure. Ils n'y
étoient pas arrivés encore, et, poursuivant ma route, j'allois les
trouver à Paris. Je les rencontrai en chemin. «Vous veniez nous voir? me
dit Necker; montez dans notre voiture, et venez à Saint-Ouen.» Je les y
accompagnai. Nous fûmes seuls toute la soirée avec Germany[5], frère de
Necker, et ni le mari ni la femme ne me dissimulèrent leur profonde
tristesse. Je tâchai de la diminuer en parlant des regrets qu'ils
laisseroient dans le public, et de la juste considération qui les
suivroit dans leur retraite; en quoi je ne les flattois pas. «Je ne
regrette, me dit Necker, que le bien que j'avois à faire, et que
j'aurois fait si l'on m'en eût laissé le temps.»
Pour moi, je ne voyois alors, dans sa situation, qu'une retraite
honorable, une fortune indépendante, du repos, de la liberté, des
occupations dont il auroit le choix, une société qui n'étoit pas de
celles que la faveur attire et que la défaveur éloigne; et, dans son
intérieur, tout ce que la vie privée et domestique pouvoit avoir de
douceur pour un homme sage. Mais j'avoue que je parlois d'après mes
goûts plus que d'après les siens: car je pensois bien que, sans
l'occupation des affaires publiques et l'influence qu'elles donnent, il
ne pouvoit être content. Sa femme parut sensible au soin que je prenois
d'affoiblir l'impression du coup dont il étoit frappé. Ainsi ma liaison
avec eux, bien loin d'être affoiblie par cet événement, n'en fut que
plus étroite.
Ma femme, pour l'amour de moi, répondoit à leurs prévenances et à leurs
invitations, mais elle avoit pour M. Necker une aversion insurmontable.
Elle avoit apporté de Lyon la persuasion que M. Necker étoit la cause de
la disgrâce de M. Turgot, le bienfaiteur de sa famille; et, à l'égard de
Mme Necker, elle ne trouvoit pas en elle cet air attrayant qu'elle avoit
elle-même avec ses amis.
Bien différente et bien plus aimable étoit une autre Genevoise, la belle
Vermenoux[6], la plus intime amie de M. et Mme Necker. Depuis que
j'avois fait connoissance avec elle, chez ces époux dont elle avoit
formé les noeuds, je l'avois toujours cultivée; mais son amitié pour ma
femme depuis mon mariage fut pour nous un nouveau lien.
Mme de Vermenoux, au premier abord, étoit l'image de Minerve; mais sur
ce visage imposant brilloit bientôt cet air de bonté, de douceur, cette
sérénité, cette gaieté naïve et décente qui embellit la raison, et qui
rend la sagesse aimable. L'inclination dont elle et ma femme se prirent
mutuellement fut de la sympathie, si l'on n'entend par là que le parfait
accord des esprits, des goûts et des moeurs. Avec quel plaisir cette
femme, habituellement solitaire et naturellement recueillie, nous voyoit
arriver à sa maison de campagne de Sèvres! avec quelle joie son âme se
livroit aux douceurs de l'intimité, et s'épanouissoit dans les petits
soupers que nous allions faire à Paris avec elle! Assez jeune encore
pour goûter les charmes de la vie, la mort nous l'enleva; mais, en la
regrettant, j'ai reconnu depuis que, pour elle, de plus longs jours
n'auroient été remplis que de tristesse et d'amertume. Plus tard, elle
auroit trop vécu.
J'en reviens à Saint-Brice et au tendre intérêt qui nous y occupoit,
dans ce temps-là, ma femme et moi: c'étoit sa nouvelle grossesse. Le bon
air, l'exercice, la vie réglée de la campagne, lui avoient été
favorables; et, l'hiver nous ayant ramenés à Paris, elle y mit au monde
le plus beau de nos enfans. Ainsi, pour nous encore, tout sembloit
prospérer; et, jusque-là, rien de plus doux que la vie que nous menions.
_Atys_[7], en dépit de l'envie, avoit le même succès qu'avoit eu
_Roland_. Les beaux airs de ces deux opéras, chantés au clavecin,
faisoient les délices de notre société dans les concerts de la comtesse
d'Houdetot et de sa belle-soeur, Mme de La Briche.
Celle-ci, bonne musicienne et chantant avec goût, quoiqu'avec une foible
voix, avoit la rare modestie de réunir chez elle des talens qui
effaçoient les siens; et, loin d'en témoigner la moindre jalousie, elle
étoit la première à les faire briller. Parfait modèle de bienséance,
sans aucune affectation, aisée dans sa politesse, facile dans ses
entretiens, ingénue dans sa gaieté, contant bien, causant bien, elle
étoit simplement et naturellement aimable. Son langage et son style
étoient purs et même élégans: mais, sensible jusqu'à l'amitié, rien de
passionné n'altéroit la douceur et l'égalité de son âme. Ce n'étoit
point la femme que l'on auroit désirée pour être vivement ému, mais
c'étoit celle qu'on auroit choisie pour jouir d'un bonheur tranquille.
En parlant de mes anciennes sociétés, j'ai dit que j'y avois vu M.
Turgot; mais, soit que nos moeurs et nos caractères ne se convinssent pas
assez, soit que ma liaison avec M. Necker lui déplût encore davantage,
il ne m'avoit jamais témoigné que de la froideur. Cependant, comme
ancien ami de l'abbé Morellet, il avoit pris part à mon mariage, et je
dus à ma femme quelques marques de ses bontés: j'y répondis avec
d'autant plus de respect qu'il étoit disgracié, et que je le voyois
sensible à sa disgrâce.
Cependant je perdois successivement mes anciens amis. L'ambassadeur de
Suède, rappelé auprès de son roi pour être son ministre de confiance, me
fut enlevé pour toujours. Celui de Naples nous quitta pour aller être
vice-roi en Sicile. L'une et l'autre séparation me fut d'autant plus
douloureuse qu'elle devoit être éternelle. Les lettres de Caraccioli
étoient remplies de ses regrets. Il ne cessoit de m'appeler en Sicile
avec ma famille, offrant de m'envoyer à Marseille un navire pour nous
transporter à Palerme.
J'ai dit quelle étoit, depuis quarante ans, mon amitié pour d'Alembert,
et quel prix je devois attacher à la sienne. Depuis la mort de Mlle de
Lespinasse, il étoit consumé d'ennui et de tristesse. Mais quelquefois
encore il laissoit couler, dans la profonde plaie de son coeur, quelques
gouttes du baume de cette amitié consolante. C'étoit surtout avec ma
femme qu'il se plaisoit à faire diversion à ses peines. Ma femme y
prenoit l'intérêt le plus tendre. Lui et Thomas, les deux hommes de
lettres dont les talens et les lumières auroient dû lui en imposer le
plus, étoient ceux avec qui elle étoit le plus à son aise. Il n'y avoit
pour elle aucun amusement préférable à leur entretien.
Thomas sembloit encore avoir longtemps à vivre pour la gloire et pour
l'amitié.
Mais d'Alembert commençoit à sentir les déchiremens de la pierre; et
bientôt il n'exista plus que pour souffrir et mourir lentement dans les
plus cruelles douleurs.
Dans une foible esquisse de son éloge[8], j'ai essayé de peindre la
douce égalité de ce caractère, toujours vrai, toujours simple, parce
qu'il étoit naturel, éloigné de toute jactance, de toute dissimulation,
_mêlé de force et de foiblesse, mais dont la force étoit de la vertu, et
la foiblesse de la bonté_.
En le pleurant, j'étois loin de penser à lui succéder dans la place de
secrétaire perpétuel de l'Académie françoise. Je fus moi-même sur le
point de le suivre au tombeau, frappé d'une fièvre maligne semblable à
celle dont Bouvart m'avoit déjà sauvé, et dont il me guérit encore.
Combien ne dois-je pas bénir la mémoire d'un homme à qui deux fois j'ai
dû la vie, et qui, jusqu'à la défaillance de ses esprits et de ses
forces, n'a cessé de donner les soins les plus tendres à mes enfans!
À peine étois-je en convalescence qu'il fallut aller donner à
Fontainebleau le nouvel opéra que j'avois fait avec Piccini. Cet opéra
étoit _Didon_. Comme il étoit tout entier de moi, je l'avois construit à
mon gré; et, pour y faire faire un pas de plus à notre nouvelle musique,
j'avois profité du moment où une marque de faveur que Piccini venoit
d'obtenir avoit ranimé son génie. Voici ce qui s'étoit passé.
Cette année (1783), le maréchal de Duras, gentilhomme de la chambre en
exercice, me demanda si je n'avois rien fait de nouveau, et me témoigna
le désir d'avoir à donner à la reine, à Fontainebleau, la nouveauté d'un
bel opéra. «Mais je veux, me dit-il, que ce soit votre ouvrage. On ne
vous sait pas assez de gré de ce que vous faites pour rajeunir les vieux
opéras de Quinault.» Je reconnus à ce langage mon confrère à l'Académie,
et ses anciennes bontés pour moi.
«Monsieur le maréchal, lui dis-je, tant que mon musicien Piccini sera
découragé comme il l'est, je ne puis rien promettre. Vous savez avec
quelle rage on lui a disputé le succès de _Roland_ et d'_Atys_; ils ont
réussi l'un et l'autre, et jusque-là le vrai talent a triomphé de la
cabale; mais, dans l'_Iphigénie en Tauride_, il a succombé, quoiqu'il
s'y fût surpassé lui-même.
«L'entrepreneur de l'Opéra, de Vismes, pour grossir sa recette par le
concours des deux partis, a imaginé de faire jouter Gluck et Piccini sur
un même sujet: il leur a fourni deux poèmes de l'_Iphigénie en Tauride_.
Gluck, dans le poème barbare qui lui est échu en partage, a trouvé des
horreurs analogues à l'énergie de son style, et il les a fortement
exprimées. Le poème remis à Piccini, tout mal fabriqué qu'il étoit, se
trouvoit susceptible d'un intérêt plus doux; et, au moyen des
corrections que l'auteur y a faites sous mes yeux, il a pu donner lieu à
une musique touchante. Mais, après la forte impression qu'avoit faite
sur les yeux et sur les oreilles le féroce opéra de Gluck, les émotions
qu'a produites l'opéra de Piccini ont paru foibles et légères.
L'_Iphigénie_ de Gluck est restée au théâtre dont elle s'étoit emparée;
celle de Piccini n'a pu s'y soutenir, il en est consterné; et vous seul,
Monsieur le maréchal, pouvez le relever de son abattement.--Que faut-il
faire pour cela? me demanda-t-il.--Une chose, lui dis-je, très facile et
très juste: changer en pension la gratification annuelle qui lui a été
promise lorsqu'on l'a fait venir en France, et lui en accorder le
brevet.--Très volontiers, me dit le maréchal. Je demanderai pour lui
cette grâce à la reine, et j'espère l'obtenir.»
Il la demanda, il l'obtint; et, lorsque Piccini alla avec moi l'en
remercier: «C'est à la reine, lui dit-il, qu'il faut marquer votre
reconnoissance en composant pour elle cette année un bel opéra.--Je ne
demande pas mieux, me dit Piccini en nous en allant; mais quel opéra
ferons-nous?--Il faut faire, lui dis-je, l'opéra de _Didon_; j'en ai
depuis longtemps le projet dans la tête. Mais je vous préviens que je
veux m'y développer; que vous aurez de longues scènes à mettre en
musique, et que dans ces scènes je vous demanderai un récitatif aussi
naturel que la simple déclamation. Vos cadences italiennes sont
monotones: la parole est plus variée, plus soutenue dans ses accens, et
je vous prierai de la noter comme je vous la déclamerai.--Eh bien! me
dit-il, nous verrons.» Ainsi fut formé le dessein de donner au récitatif
cette facilité, cette vérité d'expression, qui fut si favorable au jeu
de la célèbre actrice à qui le rôle de Didon étoit destiné.
Le temps nous pressoit: j'écrivis très rapidement le poème; et, pour
dérober Piccini aux distractions de Paris, je l'engageai à venir
travailler près de moi dans ma maison de campagne: car j'en avois acquis
une très agréable, où nous vivions réunis en famille dans la belle
saison. En y arrivant, il se mit à l'ouvrage; et, lorsqu'il l'eut
achevé, l'actrice qui devoit jouer le rôle de Didon, Saint-Huberty, fut
invitée à venir dîner avec nous. Elle chanta son rôle d'un bout à
l'autre à livre ouvert, et l'exprima si bien que je crus la voir au
théâtre.
Elle alloit faire un voyage en Provence: elle voulut y emporter son rôle
pour l'étudier chemin faisant; et, pendant son absence, on s'occupa des
répétitions. Ce fut dans ce temps-là que j'essuyai cette maladie qui me
mit au bord du tombeau. Quand vint le moment de me rendre à
Fontainebleau, je n'étois pas encore bien rétabli, et ma femme, inquiète
sur ma convalescence, voulut m'accompagner.
Ce fut là qu'en dînant chez Mme de Beauvau nous entendîmes parler pour
la première fois des vues qu'on avoit sur moi pour cette place de
secrétaire de l'Académie, que d'Alembert avoit rendue si difficile à
remplir après lui.
Cette difficulté, dont l'homme le plus vain auroit pu être intimidé,
n'étoit pas la seule qui me retînt. La place demandoit une assiduité
dont je me croyois incapable. C'étoit donc bien sincèrement que je me
refusois à l'honneur qu'on vouloit me faire; mais on m'opposa des motifs
auxquels je crus devoir me rendre, et il fut décidé que je serois du
nombre des aspirans à cette place. Seulement je me réservai de ne pas la
solliciter.
La circonstance m'étoit favorable pour les suffrages de la cour. Le
succès de _Didon_ y fut complet[9]; et aux éloges que l'on donnoit à la
musique de Piccini on mêloit aussi quelques mots de louanges pour
l'auteur du poème. «C'est le seul opéra, disoit le roi, qui m'ait
intéressé.» Il le redemanda deux fois.
Ce succès me fut très sensible; ma femme en jouissoit, et c'étoit là
pour moi l'objet le plus intéressant. Le voyage eut pour elle un
agrément inexprimable. Les promenades dans la forêt, les rendez-vous de
chasse, les courses de chevaux, les parties de plaisir à Thomery, où, à
dîner, l'on nous donnoit de somptueuses matelotes, et pour fruits
d'excellens raisins; tous les jours de spectacle, des places dans la
loge de Mme d'Angiviller, dont la maison étoit la nôtre, et qui, à
l'envi de son époux, mettoit une grâce touchante à nous attirer;
l'attention de la nombreuse et bonne compagnie qui sans cesse abondoit
chez elle; enfin tous les plaisirs que pouvoit réunir une cour jeune et
magnifique, et tout ce qui personnellement pouvoit témoigner à ma femme
qu'elle étoit estimée et chérie dans la société qui environnoit la cour:
tout cela, dis-je, fit pour elle et pour moi, du séjour de
Fontainebleau, un continuel enchantement.
Deux incidens nous y causèrent un peu d'inquiétude: le premier fut une
apparence de rechute et quelque ressentiment de fièvre que j'éprouvai au
commencement du voyage. Les médecins de la cour en auroient fait une
maladie, si ma femme eût voulu les croire; mais, sans aucun de leurs
remèdes, et en me faisant déjeuner tous les jours avec un panier de beau
raisin bien mûr, elle me rendit la santé. L'autre incident fut la petite
vérole d'Albert, que nous avions amené avec nous; mais, l'éruption ne
s'étant déclarée qu'à la fin du voyage, sur-le-champ nous partîmes, et
Albert fut remis dans les mains de notre ami Bouvart, qui prit de lui le
même soin qu'il auroit eu de son enfant.