De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des devoirs de
l'amitié.
Car tout n'était pas fini. La plupart des zémindars n'avaient subi
qu'avec peine leur nouveau maître. Plusieurs d'entre eux avaient
aspiré à la main de Sita et à l'héritage d'Holkar. Tous auraient
désiré demeurer indépendants, chacun dans sa province et perpétuer
leur tyrannie comme au bon temps de l'ancien roi. Cependant aucun n'osa
prendre les armes contre Corcoran. On le craignait et on le respectait.
Beaucoup de gens du peuple le prenaient, comme l'avait dit Sougriva,
pour la onzième incarnation de Wichnou; et Louison dont les fortes
griffes avaient accompli des exploits si merveilleux passait pour la
terrible Kali, déesse de la guerre et du carnage, dont nul ne peut
soutenir les regards. On se prosternait sur son passage les mains
réunies en coupe dans les rues de Bhagavapour et on lui rendait des
honneurs presque divins.
Un seul homme crut le moment favorable pour s'emparer du trône et faire
périr Corcoran par trahison.
C'était un des principaux zémindars mahrattes, brahmine de haute
naissance, nommé Lakmana, qui croyait descendre du frère cadet de Rama
et avoir des droits à l'empire d'Holkar. Du vivant même de ce dernier
il avait plusieurs fois essayé de se rendre indépendant et de nouer des
intrigues avec le colonel Barclay; mais après la défaite des Anglais il
fut le premier à s'empresser auprès de Corcoran-Sahib, à se prosterner
devant lui et à protester de son dévouement.
Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable pour démasquer sa
trahison et soulever le peuple. Il réunissait dans sa maison tous les
mécontents; il se plaignait qu'on eût violé la loi sacrée de Brahma en
donnant la couronne d'Holkar à un aventurier d'Europe; il prêchait le
retour aux anciennes moeurs; il accusait Corcoran de porter des bottes
faites de cuir de vache (ce qui était vrai d'ailleurs et passait pour
un sacrilège horrible aux yeux des Mahrattes); enfin il armait ses
forteresses, garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait de tous
côtés des provisions de poudre et de boulets.
Sougriva s'en aperçut et voulait qu'on lui coupât la tête avant qu'il
eut le temps de devenir dangereux; mais Corcoran s'y refusa.
«Seigneur, dit le fidèle brahmine, ce n'est pas ainsi qu'en agissait
votre glorieux prédécesseur Holkar. Au moindre soupçon, il aurait fait
donner cent coups de bâton sur la plante des pieds de ce traître.
--Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa méthode, qui ne l'a pas
empêché, comme tu vois, d'être trahi et de périr. Moi, j'ai la mienne,
c'est à Brahma de prévenir les crimes; il est sûr de son fait; il ne
risque pas de condamner un innocent; mais les hommes ne doivent punir le
crime qu'après qu'il est commis. Sans cette précaution, on s'exposerait
à des méprises abominables et à des remords affreux.
--Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana.
--Qui? Moi! J'irais créer une police, prendre à mon service les plus
infâmes coquins de tout le pays, m'inquiéter de mille détails, toujours
craindre la trahison! Je ferais épier et suivre cet homme qui peut-être
ne pense à rien! J'empoisonnerais ma vie de défiance et de soupçons!
--Mais, seigneur, dit Sita qui était présente, songez qu'à tout moment
Lakmana peut vous assassiner. Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est
pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la couleur et la beauté du
lotus bleu, que ce soit du moins pour moi, qui vous préfère à toute la
nature, au ciel même et aux palais resplendissants du sublime Indra,
père des dieux et des hommes.»
En parlant ainsi, les yeux mouillés de larmes, elle se jeta dans les
bras de Corcoran. Il la serra tendrement sur son coeur, la regarda un
instant et dit:
«Tu le veux, ma Sita, douce et charmante créature à qui je ne peux rien
refuser, tu le veux! Vous le voulez tous deux! Eh bien, j'y consens,
et je vais mettre ce terrible Lakmana sous une surveillance telle
qu'il maudira à jamais le jour où il forma le dessein de m'ôter ma
couronne.... Louison! Ici, Louison!...»
La tigresse s'approcha d'un air caressant et vint frotter doucement sa
belle tête sur les genoux de Corcoran. Ses yeux épiaient avec attention
les yeux de son ami et cherchaient à deviner sa pensée.
«Louison, ma chérie, dit-il, fais bien attention à ce que je vais te
dire. J'ai besoin de toute ton intelligence.»
La tigresse agita sa queue puissante et redoubla d'attention.
«Il y a dans Bhagavapour, continua le Breton, un homme que je soupçonne
de mauvais desseins. S'il est ce que je crois, c'est-à-dire s'il médite
quelque trahison, je te charge de m'avertir.»
Louison tourna successivement son mufle rose garni de fortes moustaches
vers les quatre points cardinaux, cherchant sans doute où était le
traître et offrant d'en faire justice.
«Pour que tu ne te trompes pas, je vais le faire appeler.... Sougriva,
va le chercher toi-même et amène-le ici de gré ou de force.»
Sougriva se hâta de porter ce message, et reparut bientôt après, suivi
du séditieux brahmine. Celui-ci était un homme de taille moyenne; ses
yeux profondément enfoncés dans leurs orbites étaient pleins de flamme
et de haine contenue; ses pommettes saillantes et ses oreilles écartées
à la manière des Tartares et de tous les grands carnassiers annonçaient
l'instinct de la ruse et de la destruction.
Il ne parut pas surpris de l'appel de Corcoran, et, dès les premiers
mots, il jura qu'il avait toujours regardé celui-ci comme son vrai
maître et seigneur. Il répondit au témoignage accusateur de Sougriva par
des serments de fidélité qui ne persuadèrent pas le Breton. Sa défiance
redoubla lorsque Sougriva qui avait fait secrètement main-basse sur
les papiers du brahmine montra tout d'un coup, par un coup de théâtre
inattendu, les preuves d'une conspiration qui se tramait dans l'ombre
et dont Lakmana était le chef véritable. Il s'agissait d'assassiner
Corcoran à la prochaine fête de la déesse Kaly.
Le brahmine demeura stupéfait. Toutes ses menées étaient découvertes. Il
était sans défense aux mains de son ennemi, et il n'attendit plus que la
mort; mais c'était bien mal connaître la générosité du Breton.
«Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais je te méprise et je te
laisse la vie. D'ailleurs, quelque coupable que tu sois, tu n'as pas
eu le temps ou le pouvoir d'exécuter le crime; c'est assez pour que
je t'épargne. Je ne te ferai même aucun mal. Je ne te prendrai ni
ton palais, ni tes roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne
t'enfermerai pas, je ne te mettrai pas hors d'état de nuire; tu pourras
courir, conspirer, crier, maudire, calomnier, insulter; c'est ton droit;
mais si tu prends les armes contre moi, si tu cherches à m'assassiner,
tu es un homme mort. Je te donne dès aujourd'hui un ami qui ne te
quittera jamais et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret,
car il est muet. Il est incorruptible, car il a des moeurs frugales,
et, excepté le sucre, il n'aime rien de ce qui séduit les autres hommes.
Quant à l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son dévouement sont
au-dessus de tout.... En deux mots, c'est Louison.»
A ces mots, Lakmana devint pâle de terreur et trembla de tous ses
membres.
«Seigneur Corcoran, dit-il, ayez pitié de moi. Je....
--Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidèle, Louison sera ton
amie. Si tu conspires, elle, qui sait tout, l'apprendra bientôt et me
le dira, ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra fin à la
conspiration et au conspirateur.... Louison, ma belle, donne à Sougriva
une preuve de ta sagacité. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?»
Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant avec tendresse.
«Très-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde ce brahmine. Est-ce
un homme à qui l'on peut se fier, oui ou non?»
La tigresse s'approcha lentement du brahmine, le flaira d'un air de
mépris et regarda Corcoran avec des yeux dont l'expression n'était pas
douteuse.
«Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait signe qu'elle a senti
une odeur de coquin, et qu'elle a des nausées.... Louison, ma
chérie, voilà votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez, vous
l'observerez, et, s'il trahit, vous l'étranglerez.»
A ces mots, il congédia le brahmine qui sortit tout effrayé du palais.
Derrière lui, marchait Louison avec une gravité admirable. On voyait
qu'elle était chargée de veiller au salut de l'État.