XXI

De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des devoirs de

l'amitié.

Car tout n'était pas fini. La plupart des zémindars n'avaient subi

qu'avec peine leur nouveau maître. Plusieurs d'entre eux avaient

aspiré à la main de Sita et à l'héritage d'Holkar. Tous auraient

désiré demeurer indépendants, chacun dans sa province et perpétuer

leur tyrannie comme au bon temps de l'ancien roi. Cependant aucun n'osa

prendre les armes contre Corcoran. On le craignait et on le respectait.

Beaucoup de gens du peuple le prenaient, comme l'avait dit Sougriva,

pour la onzième incarnation de Wichnou; et Louison dont les fortes

griffes avaient accompli des exploits si merveilleux passait pour la

terrible Kali, déesse de la guerre et du carnage, dont nul ne peut

soutenir les regards. On se prosternait sur son passage les mains

réunies en coupe dans les rues de Bhagavapour et on lui rendait des

honneurs presque divins.

Un seul homme crut le moment favorable pour s'emparer du trône et faire

périr Corcoran par trahison.

C'était un des principaux zémindars mahrattes, brahmine de haute

naissance, nommé Lakmana, qui croyait descendre du frère cadet de Rama

et avoir des droits à l'empire d'Holkar. Du vivant même de ce dernier

il avait plusieurs fois essayé de se rendre indépendant et de nouer des

intrigues avec le colonel Barclay; mais après la défaite des Anglais il

fut le premier à s'empresser auprès de Corcoran-Sahib, à se prosterner

devant lui et à protester de son dévouement.

Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable pour démasquer sa

trahison et soulever le peuple. Il réunissait dans sa maison tous les

mécontents; il se plaignait qu'on eût violé la loi sacrée de Brahma en

donnant la couronne d'Holkar à un aventurier d'Europe; il prêchait le

retour aux anciennes moeurs; il accusait Corcoran de porter des bottes

faites de cuir de vache (ce qui était vrai d'ailleurs et passait pour

un sacrilège horrible aux yeux des Mahrattes); enfin il armait ses

forteresses, garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait de tous

côtés des provisions de poudre et de boulets.

Sougriva s'en aperçut et voulait qu'on lui coupât la tête avant qu'il

eut le temps de devenir dangereux; mais Corcoran s'y refusa.

«Seigneur, dit le fidèle brahmine, ce n'est pas ainsi qu'en agissait

votre glorieux prédécesseur Holkar. Au moindre soupçon, il aurait fait

donner cent coups de bâton sur la plante des pieds de ce traître.

--Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa méthode, qui ne l'a pas

empêché, comme tu vois, d'être trahi et de périr. Moi, j'ai la mienne,

c'est à Brahma de prévenir les crimes; il est sûr de son fait; il ne

risque pas de condamner un innocent; mais les hommes ne doivent punir le

crime qu'après qu'il est commis. Sans cette précaution, on s'exposerait

à des méprises abominables et à des remords affreux.

--Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana.

--Qui? Moi! J'irais créer une police, prendre à mon service les plus

infâmes coquins de tout le pays, m'inquiéter de mille détails, toujours

craindre la trahison! Je ferais épier et suivre cet homme qui peut-être

ne pense à rien! J'empoisonnerais ma vie de défiance et de soupçons!

--Mais, seigneur, dit Sita qui était présente, songez qu'à tout moment

Lakmana peut vous assassiner. Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est

pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la couleur et la beauté du

lotus bleu, que ce soit du moins pour moi, qui vous préfère à toute la

nature, au ciel même et aux palais resplendissants du sublime Indra,

père des dieux et des hommes.»

En parlant ainsi, les yeux mouillés de larmes, elle se jeta dans les

bras de Corcoran. Il la serra tendrement sur son coeur, la regarda un

instant et dit:

«Tu le veux, ma Sita, douce et charmante créature à qui je ne peux rien

refuser, tu le veux! Vous le voulez tous deux! Eh bien, j'y consens,

et je vais mettre ce terrible Lakmana sous une surveillance telle

qu'il maudira à jamais le jour où il forma le dessein de m'ôter ma

couronne.... Louison! Ici, Louison!...»

La tigresse s'approcha d'un air caressant et vint frotter doucement sa

belle tête sur les genoux de Corcoran. Ses yeux épiaient avec attention

les yeux de son ami et cherchaient à deviner sa pensée.

«Louison, ma chérie, dit-il, fais bien attention à ce que je vais te

dire. J'ai besoin de toute ton intelligence.»

La tigresse agita sa queue puissante et redoubla d'attention.

«Il y a dans Bhagavapour, continua le Breton, un homme que je soupçonne

de mauvais desseins. S'il est ce que je crois, c'est-à-dire s'il médite

quelque trahison, je te charge de m'avertir.»

Louison tourna successivement son mufle rose garni de fortes moustaches

vers les quatre points cardinaux, cherchant sans doute où était le

traître et offrant d'en faire justice.

«Pour que tu ne te trompes pas, je vais le faire appeler.... Sougriva,

va le chercher toi-même et amène-le ici de gré ou de force.»

Sougriva se hâta de porter ce message, et reparut bientôt après, suivi

du séditieux brahmine. Celui-ci était un homme de taille moyenne; ses

yeux profondément enfoncés dans leurs orbites étaient pleins de flamme

et de haine contenue; ses pommettes saillantes et ses oreilles écartées

à la manière des Tartares et de tous les grands carnassiers annonçaient

l'instinct de la ruse et de la destruction.

Il ne parut pas surpris de l'appel de Corcoran, et, dès les premiers

mots, il jura qu'il avait toujours regardé celui-ci comme son vrai

maître et seigneur. Il répondit au témoignage accusateur de Sougriva par

des serments de fidélité qui ne persuadèrent pas le Breton. Sa défiance

redoubla lorsque Sougriva qui avait fait secrètement main-basse sur

les papiers du brahmine montra tout d'un coup, par un coup de théâtre

inattendu, les preuves d'une conspiration qui se tramait dans l'ombre

et dont Lakmana était le chef véritable. Il s'agissait d'assassiner

Corcoran à la prochaine fête de la déesse Kaly.

Le brahmine demeura stupéfait. Toutes ses menées étaient découvertes. Il

était sans défense aux mains de son ennemi, et il n'attendit plus que la

mort; mais c'était bien mal connaître la générosité du Breton.

«Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais je te méprise et je te

laisse la vie. D'ailleurs, quelque coupable que tu sois, tu n'as pas

eu le temps ou le pouvoir d'exécuter le crime; c'est assez pour que

je t'épargne. Je ne te ferai même aucun mal. Je ne te prendrai ni

ton palais, ni tes roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne

t'enfermerai pas, je ne te mettrai pas hors d'état de nuire; tu pourras

courir, conspirer, crier, maudire, calomnier, insulter; c'est ton droit;

mais si tu prends les armes contre moi, si tu cherches à m'assassiner,

tu es un homme mort. Je te donne dès aujourd'hui un ami qui ne te

quittera jamais et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret,

car il est muet. Il est incorruptible, car il a des moeurs frugales,

et, excepté le sucre, il n'aime rien de ce qui séduit les autres hommes.

Quant à l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son dévouement sont

au-dessus de tout.... En deux mots, c'est Louison.»

A ces mots, Lakmana devint pâle de terreur et trembla de tous ses

membres.

«Seigneur Corcoran, dit-il, ayez pitié de moi. Je....

--Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidèle, Louison sera ton

amie. Si tu conspires, elle, qui sait tout, l'apprendra bientôt et me

le dira, ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra fin à la

conspiration et au conspirateur.... Louison, ma belle, donne à Sougriva

une preuve de ta sagacité. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?»

Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant avec tendresse.

«Très-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde ce brahmine. Est-ce

un homme à qui l'on peut se fier, oui ou non?»

La tigresse s'approcha lentement du brahmine, le flaira d'un air de

mépris et regarda Corcoran avec des yeux dont l'expression n'était pas

douteuse.

«Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait signe qu'elle a senti

une odeur de coquin, et qu'elle a des nausées.... Louison, ma

chérie, voilà votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez, vous

l'observerez, et, s'il trahit, vous l'étranglerez.»

A ces mots, il congédia le brahmine qui sortit tout effrayé du palais.

Derrière lui, marchait Louison avec une gravité admirable. On voyait

qu'elle était chargée de veiller au salut de l'État.

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie · 第 25 / 45 题