IX

Au galop! Au galop! Hurrah!

Pendant que la moitié de la cavalerie anglaise partait au galop, à la

poursuite de Corcoran et de la belle Sita, le capitaine galopait aussi

sur la route de Bhagavapour, ayant à ses côtés la fille d'Holkar et

l'intrépide Louison.

Tous trois fort bien montés, les deux premiers sur les meilleurs chevaux

du colonel Barclay, et Louison sur ses pattes, franchissaient avec la

vitesse d'un train express les plaines, les collines, les vallées,

et commençaient déjà à espérer d'échapper à leurs ennemis, lorsqu'un

obstacle terrible, imprévu et presque insurmontable se dressa sur leur

route.

Tout à coup Corcoran aperçut un groupe de cinq ou six habits rouges qui

venaient à cheval au-devant de lui.

C'étaient des officiers anglais qui avaient quitté le camp pour aller

chasser, et qui revenaient tranquillement, suivis d'une trentaine de

serviteurs indiens et de plusieurs chariots chargés de gibier et de

provisions.

A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison s'assit gravement

sur ses pattes de derrière, toute prête à délibérer, puisqu'on

assemblait le conseil.

Le capitaine n'aurait pas hésité s'il avait été seul; il aurait

hardiment tenté l'aventure et passé au travers de cette petite troupe

avec Louison; mais il craignait de hasarder sur un coup de dés la vie ou

la liberté de Sita.

Peut-être Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait mieux fait de

rechercher, comme on l'en avait prié, le manuscrit des lois de Manou que

de se mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause paraissait tout

à fait désespérée; mais il rejeta bientôt cette réflexion comme indigne

de lui.

Cependant Sita le regardait avec une terrible anxiété.

«Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.

--Êtes-vous décidée à tout? répliqua Corcoran.

--Je le suis, dit Sita.

--Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou par ruse. J'essayerai

de la ruse, mais si les Anglais s'en aperçoivent, il faudra en tuer

trois ou quatre ou périr. Êtes-vous prête? Ne craignez-vous rien?

--Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel, je ne crains que de ne

plus voir mon père et de retomber dans les mains de cet infâme Rao.

--Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes sauvés. Mettez votre

cheval au petit trot, sans affectation. Cela lui donnera le temps

de souffler..., et tenez-vous prête.... Quand je dirai: _Brahma

et Vishnou!_ il faudra piquer des deux. Louison et moi nous ferons

l'arrière-garde.»

Les trois fugitifs étaient alors dans une vallée assez large arrosée par

le Hanouvéry, ruisseau profond qui va rejoindre la Nerbuddah.

Les deux pentes de la vallée sont couvertes de jungles et de gros

palmiers où se cache tout le gros gibier de l'Inde,--les tigres y

compris. Aussi n'est-il pas aisé de quitter le grand chemin et de

s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut à tout moment

se rencontrer nez à mufle avec les plus redoutables de tous les

carnassiers, sans parler de ces terribles serpents dont le poison est

foudroyant comme le curare ou l'acide prussique.

Cependant les officiers anglais s'avançaient au petit trot, d'un air

nonchalant, comme des gens qui n'ont aucun ennemi à craindre ou à

poursuivre. Ils avaient bien dîné, ils fumaient des cigares de la

Havane, et commentaient paisiblement les articles du _Times_.

Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui avait l'habit et la

mine flegmatique d'un _civilian_, c'est-à-dire d'un employé civil de la

Compagnie des Indes, mais ils furent éblouis de la rare beauté de Sita.

Quant à Louison, ils furent d'abord étonnés, mais comme ils

étaient Anglais et _sportsmen_, ils comprirent bien vite ce genre

d'excentricité, et l'un d'eux fut même tenté d'acheter la tigresse.

«Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il à Corcoran.

--Oui, répliqua le Breton.

--Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre? Les lettres de Londres

devaient arriver à midi.

--Elles sont arrivées en effet, répondit Corcoran.

--Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais. Est-ce toujours lady

Suzan Carpeth qui tient la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle

cédé la place à lady Margaret Cranmouth?

--A vous dire le vrai,--répliqua le Breton, qui ne voulut pas, de peur

d'exciter des soupçons, paraître se soucier peu de lady Suzan ou de lady

Margaret,--je crains que miss Belinda Charters ne l'emporte bientôt sur

ces deux dames.

--Oh! oh! dit le gentleman étonné. Miss Belinda Charters! quelle est

cette beauté nouvelle dont je n'ai jamais entendu parler?

--Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas étonnant. M. William

Charters est un gentleman qui a amassé en Australie, dans le commerce de

la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou quatre-vingt millions

de francs et qui....

--Soixante-quinze ou quatre-vingt millions! s'écria le gentleman bavard

et curieux. C'est une jolie somme!

--Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que miss Belinda Charters, qui

d'ailleurs est la beauté même, ne manque pas de soupirants! Au revoir,

messieurs...»

Et il allait s'éloigner avec Sita et Louison, lorsque le gentleman le

rappela.

«Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrétion; mais je dois vous

avertir que vous êtes en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup en

suivant cette route.

--Je vous remercie de cet avis, monsieur.

--Les éclaireurs d'Holkar battent la campagne, et vous pourriez être

enlevé par eux.

--Ah! ah! En vérité! Eh bien, je serai prudent.»

Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais, qui paraissait

décidé à ne pas le lâcher avant le coucher du soleil, essaya encore de

le retenir.

«Vous êtes sans doute, monsieur, employé au service de la Compagnie?

--Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.»

Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa selle, persuadé qu'un

homme qui va de l'Europe dans l'Inde pour son seul plaisir devait être

un fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou un membre influent

de la Chambre des communes.

Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran l'interrompit. Il

entendait derrière lui le bruit des cavaliers qui le poursuivaient et

qui allaient l'atteindre.

«Excusez-moi, dit-il, je suis pressé.

--Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez bien de vous offrir un

cigare.

--Je ne fume pas en présence des dames,» répliqua Corcoran impatienté.

La conversation avait lieu en anglais, et le Breton connaissait fort

bien cette langue; malheureusement, l'ennui de se voir arrêté par un

bavard et de perdre des moments si précieux lui fit oublier son rôle, et

il prononça ces dernières paroles en français.

«Mais, par le diable! s'écria l'officier, vous êtes Français, monsieur,

et non pas Anglais! Que faites-vous sur cette route, et à cette heure?

Le moment décisif approchait. Corcoran jeta un coup d'oeil sur Sita pour

l'avertir de se tenir prête pour la fuite.

Celle-ci avait les yeux fixés sur un des Indiens qui suivaient l'escorte

et qui conduisaient les chariots anglais. Corcoran regarda du même

côté et s'aperçut avec étonnement que l'Indien et la fille d'Holkar

échangeaient, sans mot dire, des signes d'intelligence.

En regardant l'Indien avec plus d'attention, il reconnut Sougriva, ce

brahmine qui avait été envoyé à Holkar par Tantia Topee.

Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour réfléchir, car les dix

officiers anglais l'entourèrent, et celui qui avait déjà parlé, ajouta:

«Monsieur, en attendant que votre présence dans le pays d'Holkar soit

expliquée, vous êtes notre prisonnier.

--Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire, messieurs. Place donc, ou

je vous tue!»

En même temps il tira de sa poche un revolver et l'arma en un clin

d'oeil.

Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver, et tous deux

allaient faire feu à bout portant, lorsqu'un incident inattendu décida

la victoire.

Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait, Louison comprit qu'on

allait se battre. Elle bondit brusquement sur la croupe du cheval de

l'Anglais, qui se cabra et désarçonna son cavalier; grand bonheur pour

celui-ci et pour notre ami Corcoran, car à la distance où les deux

adversaires étaient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient

de sauter ensemble, comme les bouchons de deux bouteilles de vin de

Champagne.

Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet, mais la balle, détournée

de son but par le bond prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un

autre gentleman qui s'était avancé pour saisir Corcoran.

«Brahma et Vishnou!» cria tout à coup celui-ci.

A ce signal, Sita donna un coup d'éperon à son cheval, qui partit lancé

comme une flèche. Corcoran la suivit en écartant rudement de la main

un Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant ses deux amis en

fuite, s'élança sur leurs traces. A peine eut-on le temps de tirer sur

eux cinq ou six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval de

Corcoran.

Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le chariot et qui étaient

armés comme leurs maîtres, pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran,

soit pour le faire prisonnier.

Un seul, le brahmine Sougriva, à qui tous paraissaient obéir, fit faire

aux chariots une manoeuvre assez singulière, qui retarda pendant trois

ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il feignit de vouloir

détourner le chariot qui occupait la tête de la colonne, et, dans son

empressement, il le fit verser en travers du chemin.

Aussitôt les autres Indiens, comme s'ils avaient obéi à un mot d'ordre,

quittèrent leurs chariots et vinrent se grouper autour de celui qui

était renversé, remplissant l'étroit passage, enchevêtrant leurs

chariots et leurs chevaux de trait l'un dans l'autre, et forçant les

Anglais à s'arrêter devant ce mur vivant d'hommes et d'animaux.

Au même instant arrivaient les cavaliers partis du camp pour courir à la

poursuite des fugitifs. En tête galopait le bouillant John Robarts.

«Avez-vous vu le capitaine? s'écria John Robarts.

--Quel capitaine?

--Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde! Barclay est dans une

colère épouvantable. Il s'est laissé jouer comme un enfant, mais il n'en

veut pas convenir, et il a promis dix mille livres sterling à celui qui

lui ramènera le capitaine Corcoran et la fille d'Holkar.

--Comment s'écria l'un des gentlemen, c'était la fille d'Holkar et nous

ne l'avons pas deviné! Je l'avais prise, à demi cachée sous son voile,

pour une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde en compagnie

de son futur mari.

--Allons! allons! En route! dit l'impatient Robarts. Mille guinées à

celui qui arrivera le premier.»

À ces mots, une ardeur magique s'empara de tous les coeurs. A coups de

fouet, on força les Indiens de ranger le long du chemin leurs attelages

disloqués, et l'on courut au triple galop sur les traces des fugitifs.

Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des tropiques, et la

poursuite était d'autant plus vive qu'elle ne pouvait pas durer très

longtemps.

X

A l'assaut! A l'assaut!

De son côté, Corcoran ne s'endormait pas.

Il galopait à côté de Sita, maudissant la sotte curiosité de l'Anglais

qui lui avait fait perdre un temps si précieux.

Cependant il espérait que l'approche de la nuit, l'éloignement du

camp anglais, et quelque accident heureux, peut-être la rencontre

de l'avant-garde d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner

Bhagavapour. Ce qui le fâchait le plus, c'était d'être obligé de fuir.

«Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle honte! Que dirait mon père

s'il me voyait! Pauvre père, qui n'a jamais rencontré un Anglais sans

lui proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de quelque autre

divertissement semblable à ceux qui réjouissent ces gentlemen!... Et

moi, je galope devant eux, et tout à l'heure, au lieu de prendre ce

maudit bavard à la cravate et de le jeter dans le fossé, comme j'en

avais envie et comme c'était mon devoir, je n'ai pensé qu'à lui laisser

croire que j'étais un _goddam_ comme lui! c'est à se briser la tête

contre la muraille.»

Pendant ces réflexions, il s'aperçut tout à coup que son cheval

faiblissait, que le galop se ralentissait et, malgré les coups d'éperon,

se changeait en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte était

couverte de sang. Son cheval avait reçu une balle dans le flanc.

Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du Breton.

Il se hâta de mettre pied à terre.

«Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment de faire halte? Les

Anglais sont sur nos traces.

--Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est blessé par la décharge

que ces lâches coquins ont faite sur nous il y a un instant.... Sita,

si vous voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera et vous

défendra....

--Oui, dit Sita, mais qui me défendra de Louison?...»

Corcoran parut frappé de cette réflexion.

«C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dîné; il est déjà tard. Je ne

crains rien pour vous sans doute, mais je ne répondrais pas de votre

cheval, ou peut-être Louison irait-elle chercher sa proie dans le

voisinage.

--Capitaine, dit Sita en descendant de cheval, je reste avec vous; quel

que soit le sort qui vous attend, nous le partagerons ensemble....

--Ah! dit Corcoran avec joie, voilà qui tranche toutes les difficultés!

Qu'ils viennent, maintenant, tous les Anglais, et John Robarts, et

Barclay, et les colonels, et les capitaines, et les majors, et tous les

habits rouges de la création!»

En même temps, il chercha dans les fontes des selles des deux chevaux,

et trouva deux revolvers tout chargés; celui qu'il avait à la ceinture

était le troisième, et Corcoran avait des cartouches dans ses poches.

«Nous avons des armes et des munitions, dit-il, pour trente ou quarante

coups de feu, et comme je compte bien ne tirer que de près et à coup

sûr, je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita; et toi,

Louison, va devant comme un éclaireur, et regarde s'il n'y a pas quelque

ennemi caché dans le jungle.»

Le plan de Corcoran était très-simple. De la route où il était, il

apercevait à quelque distance une petite pagode indienne abandonnée, à

laquelle paraissait aboutir un sentier assez large tracé dans le jungle.

C'est là qu'il voulait chercher un asile. Entrer dans la pagode, en

refermer la porte sur eux, et barricader l'entrée avec des poutres qui

se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer des meurtrières à

travers la porte, ce fut pour les fugitifs l'affaire d'un instant.

Louison regardait ces préparatifs avec étonnement. Elle était même

un peu mécontente. Cela se comprend; elle adorait le grand air, les

prairies les vastes forêts, les hautes montagnes; elle n'aimait pas

à être enfermée, et surtout elle ne comprenait pas qu'on prît tant

de peine pour s'enfermer soi-même. Aussi Corcoran prit soin de lui

expliquer les raisons de sa conduite.

«Louison, ma chérie, lui dit-il, il n'est pas temps de vous livrer à vos

caprices et de courir les champs, suivant votre détestable habitude....

si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous ne serions pas, vous et

moi, à l'heure qu'il est, enfermés sans souper dans une méchante

pagode où il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait le mal, ma

chérie.... il faut le réparer d'une façon éclatante. Donc, attention!...

tenez-vous derrière cette fenêtre ouverte, et si quelque gentleman

essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chérie....»

Ayant donné ces ordres, que Louison promit d'exécuter ponctuellement, du

moins on pouvait le deviner à la vivacité de son regard, et à la manière

affectueuse dont elle remuait la queue et entr'ouvrait ses lèvres,

Corcoran se retourna vers Sita pour l'encourager.

«Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer, capitaine, dit-elle en lui

tendant la main. Ce n'est pas pour ma vie que je crains..., c'est pour

vous, qui allez donner la vôtre avec tant de générosité, et pour mon

père qui ne survivrait pas, je le sais, au désespoir de me voir entre

les mains des Anglais. Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de

fierté, soyez sûr que la fille d'Holkar ne sera pas reprise vivante

par ces barbares aux cheveux roux. Ou je serai libre avec vous, ou je

mourrai.»

Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui contenait un de ces

poisons subtils dont l'Inde est remplie.

«Voilà, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude et du déshonneur

d'épouser ce traître Rao.»

Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit un bruit léger comme

le sifflement du _cobra capello_, ce terrible serpent de l'Inde. Il se

leva brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir.

À ce sifflement succéda le cri du colibri, puis un bruit de feuilles

froissées.

«Qu'est cela! dit Corcoran.

--Ne craignez rien. C'est un ami, répliqua Sita, je reconnais ce

signal.»

En effet, après un court instant, une voix d'homme chanta doucement ces

vers du Ramayanâ, par lesquels le roi Djanaka présenta la belle Sita la

Vidéhaine, sa fille, à Rama, son fiancé:

«.... J'ai une fille, belle comme les déesses et douée de toutes

les vertus; elle est appelée Sita, et je la réserve comme une digne

récompense à la force. Très-souvent, des rois sont venus me la demander

en mariage, et j'ai répondu à ces princes: Sa main est destinée en prix

à la plus grande vigueur....»

Sita se leva alors, et récita, comme une réponse à la question qui lui

venait du dehors, les belles paroles que la Vidéhaine adresse dans le

poëme de Valmiki à Rama, son époux, lorsque, par la perfidie de Kékegi,

ce héros invincible fut envoyé en exil et privé du trône:

«.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales du lotus,

pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton

visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?...»

--Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez, je suis Sougriva!»

Corcoran lui tendit la main par-dessus la fenêtre, et quand l'Indou,

s'accrochant aux saillies du mur, fut parvenu jusqu'à cette main, le

robuste Breton l'enleva comme une plume, et le déposa dans l'intérieur

de la pagode.

A peine arrivé, Sougriva se prosterna devant la fille d'Holkar.

«Relève-toi, dit Sita. Où sont les Anglais?

--A cinq cents pas d'ici.

--Ils nous cherchent toujours?

--Oui.

--Et ils ont retrouvé nos traces?

--Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez s'est abattu, frappé d'une

balle. Ils en ont conclu que vous deviez être dans le voisinage.

--Et toi, qu'as-tu fait?»

L'Indou se mit à rire silencieusement.

«J'ai fait verser en travers de la route le chariot que je conduisais.

Les autres coolies en ont fait autant. C'est un quart d'heure de gagné.»

Ici, Corcoran s'aperçut que la figure de Sougriva était ensanglantée.

«Qui t'a fait cela? demanda-t-il.

--Le seigneur John Robarts, répliqua l'Indou. Quand il a vu le chariot

verser, il m'a donné un coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh!

oui, je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais!

--Sougriva, dit la belle Sita, mon père te donnera la récompense que tu

as si bien méritée....

--Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance pour tous les

trésors du prince Holkar.... Mais elle est proche, je le sais.»

Et comme il voyait quelque doute dans le regard de Corcoran:

«Seigneur capitaine, dit-il, vous êtes des nôtres, puisque vous êtes

l'ami d'Holkar. Avant trois mois il n'y aura plus un Anglais dans

l'Inde.

--Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu déjà bien des prophéties, et

celle-là n'est pas plus sûre que toutes les autres.

--Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes de l'Inde ont fait

serment d'exterminer les Anglais, et que le massacre a dû commencer il y

a cinq jours à Meerut, à Lahore et à Bénarès.

--Qui te l'a dit?

--Je le sais. Je suis le messager de confiance de Nana-Sahib, le rajah

de Bithoor.

--Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais?

--Il est trop tard, répliqua l'Indou.

--Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu faire ici?

--Seigneur capitaine, répliqua Sougriva, je vais partout où je pourrai

nuire aux Anglais. Je ne voudrais pas que Robarts mourût d'une autre

main que la mienne....»

A ces mots, il s'interrompit tout à coup.

«J'entends le bruit des chevaux qui trottent dans le sentier, dit-il,

c'est la cavalerie anglaise qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut

sera rude.

--Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas à ma première affaire.... Toi,

charge les armes, et vous, Sita, invoquez pour nous la protection de

Brahma.»

Quelques instants après, cinquante ou soixante cavaliers entourèrent la

pagode et apprêtèrent leurs armes en silence. Tous les autres étaient

retournés au camp.

Robarts, qui commandait le détachement, s'avança et dit d'une voix

forte:

«Rendez-vous, capitaine, ou vous êtes mort!

--Et si je me rends, répliqua Corcoran, serai-je libre avec la fille

d'Holkar?

--Par le diable! cria Robarts, vous êtes en notre pouvoir.... allez-vous

nous dicter des conditions? Rendez-vous et vous aurez la vie sauve,

voilà tout ce que je puis vous promettre.

--Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous plaira. Je ferai de mon

mieux. Et maintenant, commencez!»

A ce signal, les Anglais mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux

à des arbres et se préparèrent à enfoncer la porte de la pagode avec les

crosses de leurs carabines.

Au premier coup de crosse, la porte trembla et chancela sur ses gonds.

«Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit fait suivant votre plaisir!

En même temps, il tira un premier coup de revolver par la fenêtre

laissée entr'ouverte.

Un Anglais tomba, frappé mortellement.

Aussitôt Corcoran s'effaça contre le mur, et ce fut un grand bonheur

pour lui, car à peine l'eut-on aperçu qu'on tira sur la fenêtre quinze

ou vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit.

«Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre aux moineaux. Voici

comment il faut viser.»

Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants.

A ce coup de revolver, les Anglais ripostèrent par une seconde décharge,

qui fit aussi peu de mal à Corcoran que la première.

«Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que casser des vitres.

N'allez-vous pas essayer quelque chose de plus sérieux?»

C'était bien l'intention des Anglais.

Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre la porte et la

fenêtre de la pagode, cinq ou six cavaliers étaient allés chercher un

tronc d'arbre dans le voisinage et l'apportaient en triomphe.

«Diable! ça devient sérieux,» pensa Corcoran.

Il se tourna vers Sougriva et lui dit:

«La porte va être enfoncée; c'est clair. On donnera l'assaut....

Personne ne sait ce qui peut arriver. Emmène Sita dans quelque coin de

la pagode à l'abri des balles.»

Sita, pleine d'admiration pour le courage de Corcoran, voulait rester

à côté de lui, mais Sougriva l'emmena malgré elle et la cacha dans une

encoignure.

Pendant ce temps, Louison ne disait rien.

L'intelligente bête devinait tous les désirs et toutes les pensées de

Corcoran. Elle savait qu'on lui avait confié la garde de la fenêtre,

et rien n'aurait pu la détourner de ce devoir. Du reste, suivant sa

consigne, elle se taisait, et restait couchée à plat ventre, les pattes

étendues, réfléchissant et attendant.

Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apporté fut dirigé à grand

renfort de bras contre la porte de la pagode. Dès le premier coup, la

porte faillit s'écrouler. Au second, l'un des battants fut enfoncé et

laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au passage d'un homme.

Corcoran vit que le danger pressait, et laissant à Louison le soin de

garder la fenêtre, il se précipita vers la brèche. Il était temps, car

déjà un Anglais montrait sa tête rousse et avait engagé ses épaules dans

l'ouverture. Heureusement, le passage était encore un peu étroit.

Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut tirer sur lui un coup

de carabine, mais il était tellement gêné par les battants de la

porte, qu'il n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran,

au contraire, libre et maître de ses mouvements, appuya le canon de son

revolver sur le crâne de l'Anglais et lui brûla la cervelle.

Puis, comme il n'avait guère de munitions, il attira de son côté le

cadavre de l'Anglais, lui prit sa giberne, ses cartouches, sa carabine,

et, renfort plus précieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont il avait

grand besoin.

Cela fait, il replaça l'Anglais devant la porte pour refermer la brèche

et attendit.

Cependant les assiégeants s'impatientaient.

Ils ne s'étaient pas attendus à rencontrer une résistance aussi

sérieuse; ils avaient déjà deux morts et un blessé, et ils craignaient

de faire des pertes plus considérables.

«Si nous mettions le feu à la pagode?» conseilla un lieutenant.

Heureusement, John Robarts n'entendait pas de cette oreille.

«Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille livres sterling si on

lui ramène vivante la fille d'Holkar. Mais nous n'avons rien à gagner

si elle périt.... Allons! encore un effort, mes garçons! Est-ce qu'un

Français tiendrait en échec la vieille Angleterre?... Si vous n'entrez

point par la porte, entrez au moins par la fenêtre!»

On obéit aussitôt. Pendant que la moitié de la troupe continuait à

tirailler au travers de la porte, l'autre moitié se précipita vers la

fenêtre, qui était à douze pieds du sol.

Trois ou quatre soldats faisant la courte échelle à un sergent, celui-ci

mit la main sur le bord de la fenêtre, s'enleva à la force des poignets

et d'un élan vigoureux s'assit sur la fenêtre.

A cette vue, ses camarades crièrent:

«Hurrah!»

Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier à son tour, car à

peine avait-il ouvert la bouche, lorsque Louison se dressa debout sur

ses pattes de derrière, appuya ses pattes de devant sur le bord de la

fenêtre, saisit avec les dents le cou du malheureux sergent, le brisa et

le rejeta sur ses camarades épouvantés.

Jusque-là, l'on avait oublié Louison; l'exploit de la tigresse refroidit

singulièrement l'ardeur des cavaliers.

«Après tout, dit un officier, que faisons-nous là? Nous devrions être

au camp. Si Barclay a laissé échapper la fille d'Holkar, c'est à lui

de réparer sa faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes là

cinquante, occupés à canarder un gentleman que nous ne connaissons pas,

qui ne nous avait fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si nous

consentions à le laisser tranquille. Franchement, cela n'a pas le sens

commun.

--Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit John Robarts, et Barclay

doit avoir ses raisons. Je ne partirai pas sans avoir rempli ma mission.

--Eh bien, répliqua l'autre, rien ne presse. Nous prendrons la fille

d'Holkar et son chevalier aussi aisément et bien plus commodément demain

qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement bonne garde, la

main sur nos armes; soupons et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il

sera bientôt forcé de se rendre.»

Le calcul était assez juste, et Corcoran, qui entendait la délibération,

était inquiet de l'avenir.

Il vit les Anglais s'éloigner un peu de la pagode, mais sans la perdre

de vue, poser des sentinelles de distance en distance et s'asseoir pour

souper, car les coolies indous les avaient suivis à distance avec des

chariots et venaient de déballer l'argenterie, les pâtés de venaison,

les viandes froides et les bouteilles de claret.

Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et lui tordait les

entrailles, car il avait à peine déjeuné le matin, et la journée avait

été remplie de tant d'événements, qu'il ne lui était pas resté une

minute pour penser au dîner.

Mais ce n'était rien encore auprès de l'inquiétude qu'il avait pour sa

chère Sita, élevée jusqu'ici dans le luxe et l'abondance d'un palais, et

qui se trouvait tout à coup réduite aux extrémités de la fatigue et de

la faim.

Un sujet d'alarme encore plus redoutable était Louison.

Certes, la tigresse était une amie dévouée; mais son appétit était

encore plus grand que son dévouement.

Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il pas, suivant les

physiologistes, le maître et le souverain de la nature entière? Peut-on

reprocher à une pauvre tigresse, à peine frottée de civilisation, de ne

pas être maîtresse de ses passions et de son appétit, quand on voit

tous les jours de très-grands princes, élevés avec soin par de savants

gouverneurs et nourris dès l'enfance de la sagesse des philosophes,

manquer d'une façon éclatante à tous les préceptes de la morale et de la

philosophie!

Corcoran s'inquiétait donc, et avec raison, de l'avenir. Il voyait les

yeux de Louison se tourner avec convoitise sur le malheureux Sougriva et

il craignait un accident irréparable.

Cependant il n'avait guère que le choix des victimes, car Louison

voulait souper à tout prix; elle s'agitait, elle bondissait sans motif

et sans but apparent. Évidemment, elle avait faim.

Enfin Corcoran prit son parti.

«Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe d'un Anglais que de ne

pas souper du tout ou de souper de mon malheureux ami Sougriva.»

Sur cette pensée, il appela l'Indou.

«As-tu faim? demanda Corcoran.

--Oh! oui.

--As-tu des vivres?

--Non.

--Veux-tu souper?»

Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait pas.

«Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes où est le souper. Eh

bien, regarde.»

Et, de la main, il lui montra les Anglais qui déjà étaient assis sur des

tapis et qui avaient commencé à manger.

«Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir. Elle saisira une

sentinelle. L'autre criera. On courra aux armes. Tu te glisseras

adroitement dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et tu

l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible. Comprends-tu

maintenant? Moi, si c'est nécessaire, je ferai une sortie les armes à la

main pour protéger ton retour.... C'est une affaire décidée?....

--C'est décidé,» dit le brahmine.

Louison reçut à son tour ses instructions, que Corcoran lui donna à voix

basse, plus par gestes que par paroles.

Au reste, la tigresse était si intelligente, qu'elle devina tout de

suite le but de sa sortie; elle se coula joyeusement par la porte

entre-bâillée, et fut suivi de Sougriva.

[Illustration: La sentinelle anglaise veillait. (Page 177.)]

Les Anglais, ne s'attendant pas à une sortie et se fiant d'ailleurs au

nombre, n'étaient pas sur leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune,

qui s'était déjà levée, éclairait pleinement tous ces mouvements.

Le factionnaire qui veillait devant la porte de la pagode, était à dix

pas environ de l'ouverture. En deux bonds, Louison sauta sur lui, le

désarma d'un coup de griffe et lui ouvrit la tête avec ses dents.

A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous les Anglais prirent

leurs armes et se mirent à chercher l'ennemi. La vue de Louison fit

reculer un instant les plus braves. Mais pendant ce temps, Sougriva, qui

était presque nu, suivant la coutume des Indous, profitait du désordre

et de l'obscurité, se glissait à plat ventre jusqu'au lieu du festin,

se hâtait d'empiler le pain, la viande et quelques bouteilles de vin, et

revenait sans avoir été vu.

Pour attirer d'un autre côté l'attention des Anglais, Corcoran tira par

la fenêtre deux coups de revolver qui n'atteignirent personne. On lui

répondit par une décharge de quarante coups de carabine. Les balles

s'aplatirent sur le mur de la pagode. Aussitôt Sougriva traversa en

courant l'espace de cinquante pas environ qui le séparait de la porte,

et se glissa à travers l'ouverture avec son butin.

La sortie avait admirablement réussi, mais Louison ne voulait pas

rentrer. C'est en vain que le capitaine faisait entendre son sifflement

habituel; Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lâcher prise.

Les autres Anglais firent sur elle une décharge générale, mais à

distance et dans l'obscurité; car aucun d'eux ne voulait se hasarder

la nuit à tirer à bout portant sur un tel adversaire. Corcoran frémit.

Outre la tendresse réciproque qui l'unissait à Louison, c'est d'elle

surtout qu'il attendait son salut.

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie · 第 14 / 45 题