La chasse au rhinocéros.
Par malheur, Louison, malgré toutes ses belles qualités, était du sexe
auquel les tigres doivent leurs mères, en sorte qu'elle n'eut pas
plutôt vu disparaître à l'horizon la troupe des chasseurs et respiré
le délicieux parfum des forêts que lui apportait la brise, qu'elle eut
envie de partir au triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran,
laissant là le palais et ses fonctions de garde du corps, dont elle ne
devinait pas l'importance.
En deux mots, elle était capricieuse, vaniteuse, légère et amoureuse du
plaisir. Peut-être rêvait-elle aussi de chasser le rhinocéros; c'est
ce qu'on n'a jamais su, car parmi ses défauts elle n'avait pas celui de
raconter ses pensées au premier venu.
Quoi qu'il en soit, elle bâilla si fortement, s'étira dans tous les
sens avec tant de langueur, et commença même de petits rugissements qui
laissaient voir un ennui si profond, que Sita, malgré tout son désir de
la garder près d'elle, commença à s'inquiéter de ce voisinage, et finit
par lui rendre la liberté.
A peine la porte du palais était-elle ouverte lorsque la tigresse
s'élança d'un bond, franchit la haie qui séparait le jardin du reste de
la ville, passa par-dessus la tête du factionnaire épouvanté, traversa
deux ou trois rues, renversa, sans dire gare, deux ou trois douzaines
de bourgeois paisibles qui flânaient devant leurs boutiques, et arriva
enfin à la porte principale de Bhagavapour, où les soldats du poste se
gardèrent bien de l'arrêter, et lui rendirent les mêmes honneurs qu'à un
officier supérieur, car ils se hâtèrent de rentrer dans leur caserne
et de saisir leurs fusils pour faire une décharge générale, à laquelle
Louison ne daigna pas répondre.
Tout en courant, elle ne négligeait pas de prendre des informations,
regardant avec attention la piste des chevaux, et levant le nez en
l'air, comme un bon chien de chasse qui cherche le gibier.
Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine Corcoran étaient
en chasse, et quoiqu'ils eussent bien des sujets d'inquiétude, ils
causaient fort gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocéros.
«Avez-vous chassé quelquefois le rhinocéros? demanda Holkar au Breton.
--Jamais, répondit l'autre. J'ai chassé le tigre, l'éléphant,
l'hippopotame, le lion, la panthère; mais le rhinocéros est un animal
inconnu pour moi. Je ne l'ai jamais rencontré, même dans les ménageries.
--C'est un gibier très-rare et très-précieux, dit Holkar. Il est fort
grand, lorsqu'il a atteint toute sa croissance. J'en ai vu deux ou trois
qui n'avaient guère moins de six pieds de haut et de douze ou quinze
pieds de long.
«Le rhinocéros est lourd, massif, il a la peau rugueuse et plus dure
qu'une cuirasse, la tête courte, les oreilles droites et mobiles comme
celles du cheval, le museau tronqué et surmonté d'une corne qui est son
arme principale. Vous verrez avant une heure comme il s'en sert. Si nous
sommes heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas bien sûr, car sa peau
est à l'épreuve de la balle, et il est plus robuste que tous les autres
animaux, y compris même les éléphants, je vous promets à dîner un
bifteck de rhinocéros, ce qui n'est pas à dédaigner. On n'en mange qu'à
la table des princes....»
Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivèrent à un carrefour qui se
trouvait à l'entrée de la forêt.
Ce carrefour portait le nom de _Carrefour des Quatre Palmiers_.
«Arrêtons-nous ici, dit Holkar en descendant de cheval. Nos chevaux ne
supporteraient ni la vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocéros; nous
allons monter sur des éléphants.»
En effet, un relai d'éléphants tout préparés et harnachés d'avance
attendait les principaux chasseurs.
«A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme qui est là sur le devant
et presque sur les oreilles de l'éléphant?
--C'est le conducteur, répliqua Holkar. Lui seul peut se faire entendre
et obéir de l'animal.
--Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient respectueusement
derrière moi, et semble attendre mes ordres?
--Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé.
--Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est pas le déjeuner que vous
m'avez réservé, je pense?
--Mangé par le tigre, capitaine.
--Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la chasse du rhinocéros, je
pense, et non à celle du tigre.
--Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un usage anglais que nous
avons adopté, et qui est excellent, comme vous allez voir. Les Anglais
ont remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des rencontres
auxquelles on ne s'attend pas,--celle d'un tigre, par exemple, ou d'un
jaguar, ou d'une panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin,
comme nous, qui a faim comme nous et plus que nous, qui vit de sa chasse
et qui n'a pas d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur au
coin d'un sentier, dans l'espérance de déjeuner.... De plus, comme il
n'aime pas à attaquer les gens en face, il saute presque toujours sur
eux par derrière, au moment où on l'attend le moins, et vous emporte
dans le jungle pour vous dévorer à son aise.
Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés, très-prudents, vrais
gentlemen, et qui regardent leur peau comme plus précieuse aux yeux
de l'Éternel que celle de tous les autres individus de la race
humaine,--les Anglais, dis-je, ont inventé de mettre à califourchon
sur l'éléphant, quand ils vont à la chasse ou à la promenade, outre le
cornac chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui doit servir de
proie au tigre, si par hasard quelque malheureux rôde dans les environs,
car enfin, disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose à
être mangé comme un pauvre diable, et la divine Providence a dû créer
les pauvres diables pour les faire manger à la place des gentlemen.
N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher ami, et ne serez-vous pas
bien aise vous-même que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck
au tigre au lieu de vous?
--Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre tout de suite
et de retourner à Bhagavapour par le chemin le plus court. Si je
dois servir de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera pas, je
l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais que veut dire ceci?»
Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient des signes d'une
violente frayeur. Bientôt même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en
étaient plus maîtres.
«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près d'ici dans le jungle
une chose que nous ne voyons pas encore, mais qui doit être fort
dangereuse, à en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous
prêt, capitaine, et regardez autour de vous.»
Au même instant les chevaux se cabrèrent avec violence, plusieurs
cavaliers de l'escorte furent jetés par terre, et les éléphants prirent
la fuite, malgré tous les efforts de leurs conducteurs.
C'est Louison qui était cause de tout ce désordre. Elle arrivait au
grand galop, franchissant les fossés, les haies, les broussailles, avec
la vitesse d'une locomotive lancée à toute vapeur.
A cette vue chacun mit la main à ses armes, mais Corcoran rassura tout
le monde:
«Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chère Louison.... C'est vous,
mademoiselle, ajouta-t-il en la regardant d'un air qu'il voulait rendre
sévère, que venez-vous faire ici?»
Louison ne répondit pas, mais remua la queue d'une manière
très-significative.
«Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au palais.... mademoiselle
voulait chasser le rhinocéros.... Eh bien! à bas, Louison, je n'aime pas
ces manières si familières quand on est en faute.... n'est-ce pas?...
oui, je le lis dans vos yeux... Voyons, venez avec moi, suivez la
chasse, soyez sage, et tâchez de n'effrayer personne.»
Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable, Louison ne tarda
pas à se faire pardonner son arrivée subite, et devint en peu de temps
l'amie intime de toute l'escorte d'Holkar, bêtes et gens, ou du moins
personne n'osa lui témoigner le plaisir qu'on aurait eu d'apprendre
qu'elle était enfermée dans une bonne et solide cage, à quinze cents
lieues marines de Bhagavapour.
Bientôt après, les cris des rabatteurs annoncèrent qu'on avait retrouvé
la piste du rhinocéros, et qu'il allait déboucher bientôt par un sentier
à l'entrée duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et entre autres
Holkar et le capitaine Corcoran.
En effet, l'animal ne tarda pas à paraître, poursuivi par les traqueurs
qui jetaient des pierres sans lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces
pierres, si grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son épaisse
cuirasse, comme des boulettes de mie de pain sur le casque d'un
carabinier. Il s'avançait au petit trot sans paraître ému ou intimidé
par le nombre de ses adversaires.
«Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici. Le seul endroit où
vous puissiez le blesser est l'oeil ou l'oreille, et vous ne pouvez le
frapper que par côté, car de face il est partout à couvert.»
Il avait à peine fini de parler lorsqu'une décharge générale de coups de
fusil se fit entendre. Plus de soixante balles frappèrent à la fois le
corps de l'animal sans entamer sa peau. Corcoran seul avait réservé son
feu, et bien lui en prit.
Le rhinocéros, ébranlé enfin ou irrité par cette attaque, leva la tête,
et se précipitant avec une promptitude et une roideur épouvantables,
alla frapper de sa corne l'éléphant que montait Corcoran.
Sous ce choc imprévu, l'éléphant blessé chancela et essaya de saisir
son ennemi avec sa trompe pour l'enlever de terre et le briser contre
un arbre ou un rocher; mais le rhinocéros ne laissait aucune prise,
et, d'un second coup de corne qui pénétra jusqu'au coeur, il renversa
l'éléphant, qui tomba lourdement à terre comme un chêne déraciné.
En même temps le rhinocéros se dégagea de son adversaire et s'élança
pour frapper Corcoran, qui venait d'être renversé comme sa monture.
La situation du capitaine était terrible. Les plus braves chasseurs
n'osaient s'approcher, lui-même avait le pied engagé dans les harnais de
l'éléphant et ne pouvait se tenir debout.
«A moi, Louison!» cria-t-il.
Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet appel. Elle suivait
la chasse en amateur, et semblait venue seulement pour juger des coups.
Mais dès qu'elle vit le danger où se trouvait son ami, elle s'élança
d'un bond, tourna autour du rhinocéros, le saisit par les oreilles et le
maintint presque immobile malgré tous ses efforts.
Grâce à ce prompt secours, Corcoran put se dégager et se trouva debout
en face de son ennemi.
«Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien.... c'est cela.... attends,
laisse-moi chercher l'endroit vulnérable.... Ah! le voici.»
En même temps, il plaça le bout du canon de sa carabine dans l'oreille
du rhinocéros et fit feu. L'animal, blessé à mort, eut une convulsion
suprême, fit un effort qui rejeta Louison à quinze pas de là, sur les
épaules de l'un des chasseurs, et tomba roide mort.
«Mon cher hôte, dit Holkar, vous avez tous les bonheurs, et je donnerais
la moitié de mes États pour posséder un ami aussi attaché, aussi fidèle,
aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour aujourd'hui la chasse
est terminée. Demain nous vous trouverons peut-être quelque chose de
meilleur.... En route.»
On releva le rhinocéros, on le plaça sur un chariot, et l'on reprit le
chemin de Bhagavapour.
Pendant ce temps Louison recevait les remercîments de son maître et
témoignait par ses bonds la joie qu'elle avait eue de le sauver.
Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y attendait. Chacun
semblait avoir le pressentiment de quelque grand malheur. Corcoran,
sans le dire, se reprochait d'avoir consenti à cette chasse; Holkar se
reprochait encore davantage de l'avoir proposée et tous deux craignaient
pour Sita.
Tout à coup, à une demi-lieue environ de Bhagavapour, du haut d'une
colline d'où l'on voyait la vallée de Nerbuddah et la ville, on aperçut
une épaisse fumée qui s'élevait des faubourgs, et l'on entendit un bruit
confus, lointain et sourd, où dominaient le tonnerre de l'artillerie, la
fusillade et les cris des femmes et des enfants.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous et voyez-vous? Bhagavapour
brûle ou a été prise d'assaut.»
A cette vue, Holkar pâlit.
«Et ma fille, s'écria-t-il, ma pauvre Sita!»
En même temps il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et
partit au grand galop. Corcoran le suivit avec une vitesse égale. Le
reste de l'escorte, quoique lancé à toute bride, demeura fort loin en
arrière.
Ils arrivèrent à la porte la plus voisine et voulurent interroger un
officier.
«Seigneur, dit-il à Holkar, j'ignore ce qui s'est passé. Le feu s'est
déclaré dans cinq ou six endroits à la fois, et jusque dans le palais de
Votre Altesse, mais....»
Il allait continuer, Holkar ne l'écoutait plus.
«Dans mon palais!» s'écria-t-il, et piquant des deux, il s'élança
avec plus de furie que jamais dans cette direction. Sans dire un mot,
Corcoran le suivait, et Louison courait à côté d'eux.
Tout était en désordre dans le palais. Sur les marches du grand escalier
on voyait de larges flaques de sang répandu. Des cadavres étaient
étendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs d'Holkar étaient
morts.
A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux.
«Hélas! dit-il, où est Sita?»
Tout à coup Ali parut. Il avait reçu un coup de poignard dans la
poitrine, mais le coup n'était pas mortel.
«Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda Holkar d'une voix
éclatante.
--Seigneur! s'écria Ali en se prosternant, faites grâce à votre esclave.
Ils l'ont enlevée!
--On a enlevé ma fille! dit Holkar, et toi, face de chien, tu n'as rien
fait pour la sauver! malheureux! Où est-elle? Qui l'a enlevée? Parle,
mais parle donc!
--Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences dans le
palais. La princesse a été saisie par des hommes embusqués qui ont
poignardé la plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emportée malgré ses
cris et ses pleurs dans un bateau tout prêt. Ils l'ont transportée sur
la rive opposée du fleuve, où Rao les attendait avec ses cavaliers, et
tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle direction, car ils
avaient eu la précaution d'amarrer à l'autre rive toutes les barques, de
sorte qu'on n'a pas pu les poursuivre.»
Holkar, accablé par son malheur, n'écoutait plus rien; mais Corcoran,
quoique vivement ébranlé par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux
moyens de reprendre Sita.
«Et, dit-il, d'où vient cette fumée que nous avons aperçue au-dessus de
Bhagavapour?
--Hélas! seigneur Corcoran, répondit Ali, ces bandits, pour assurer le
succès de leur crime, avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de
la ville; mais on l'a bientôt éteint.
[Illustration: Les escaliers et les galeries étaient jonchés de
cadavres. (Page 123.)]
--Eh bien, dit Corcoran, il faut aller à la nage chercher des
barques sur la rive opposée, et nous nous mettrons à la poursuite des
ravisseurs.
--Seigneur capitaine, le mal est encore plus grand que vous ne croyez,
dit Ali. Nous venons d'apprendre en même temps que l'avant-garde de
l'armée anglaise est à cinq lieues d'ici, et c'est probablement ce
qui donne à ce misérable Rao l'audace de venir nous braver jusque
dans Bhagavapour. Déjà l'on a vu un détachement de cavalerie dans les
environs.
--Eh! qu'ils viennent maintenant! s'écria Holkar désespéré, qu'ils
prennent ma ville, mon trésor et ma vie. J'ai perdu ma fille chérie, qui
seule donnait du prix à tout cela. J'ai tout perdu.»
Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme:
«Soyez homme, mon hôte, dit-il, et reprenez courage. Votre fille est
enlevée; mais elle n'est ni morte, ni déshonorée. Nous la retrouverons,
je vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle pas restée près
d'elle?... ce n'est pas elle qu'on aurait poignardée, effrayée ou
corrompue comme ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver est
arrivé.... Holkar, je vous quitte.
--Vous me quittez! Et dans quel moment!
--Mon cher hôte, je vous pardonne cet injuste soupçon. Je vais
poursuivre le misérable Rao, le prendre et de ma propre main le pendre
au premier arbre du chemin.
--Oui, vous avez raison, fit Holkar ranimé par l'espérance de retrouver
sa fille, et je vais partir avec vous.
--Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger les recherches et
pour tenir tête aux Anglais qui vont assiéger votre ville. Moi, que rien
ne retient, je vais chercher Sita et vous la ramener, je l'espère....
Allons, Louison, ma chère, c'est par ta faute que nous l'avons perdue;
c'est à toi de la retrouver.... Va, cherche...»
En même temps il prit le voile de Sita, encore tout parfumé des senteurs
de l'iris, et le fit flairer à la tigresse.
«C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit Corcoran, cherche!»
En même temps des bateliers qui s'étaient jetés à la nage ramenèrent
le bateau même dans lequel on avait placé Sita. Sans hésiter, Louison
s'embarqua avec son maître, un cheval et deux bateliers.
Corcoran, après avoir traversé la Nerbuddah, prit terre avec Louison
et lui présenta de nouveau le voile de Sita. Ce second appel fait à
l'intelligence de la tigresse fut parfaitement entendu, et sans hésiter
elle s'engagea dans un sentier peu fréquenté qui aboutissait à une vaste
clairière où il était aisé, aux piétinements qui avaient marqué le sol,
de reconnaître le passage d'une troupe nombreuse de cavaliers.
De là, elle prit une route assez large et assez bien entretenue.
Corcoran suivait toujours la tigresse au grand trot de son cheval.
A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau de la robe de Sita
qui s'était sans doute accroché au buisson, et le désigna d'un coup
d'oeil aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied à terre, ramassa le
précieux débris, le plaça sur son coeur, et continua sa route.
Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers qui s'avançaient
de son côté, et il espéra retrouver tout de suite Sita et son ravisseur.
Mais il s'était trompé. C'était un escadron du 25e régiment de cavalerie
anglaise qui battait la campagne.
Corcoran fit signe à Louison de rester immobile et s'avança à la
rencontre des nouveaux venus.
«Qui vive? cria l'officier d'une voix forte.
--Ami! répondit Corcoran.
--Qui êtes-vous?» demanda l'officier anglais.
Cet officier était un grand jeune homme aux cheveux et aux favoris roux,
aux épaules larges, qui avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un
vigoureux boxeur et d'un bon joueur de cricket.
«Je suis Français, dit Corcoran.
--Que faites-vous ici?» demanda l'officier.
Le ton impérieux et brusque de l'Anglais ne plut pas au Breton, qui
répondit sèchement:
«Je me promène.
--Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas. Nous sommes en pays
ennemi, et j'ai droit de savoir qui vous êtes.
--C'est trop juste, répliqua Corcoran. Eh bien, je suis venu chercher
ici le fameux manuscrit des lois de Manou, le Gouroukamtâ, qu'on m'a dit
être caché au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous m'indiquer où il
est?»
L'Anglais le regarda d'un air indécis, ne sachant si Corcoran parlait
sérieusement ou se moquait de lui.
«Vous avez sans doute des papiers qui attestent votre identité?
demanda-t-il.
--Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran.
--Non.
--Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson, directeur de
la Compagnie des Indes et président de la _Geographical, colonial,
orographical, and photographical Society_, et que vous devez connaître
sans doute.
--Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir ma commission de
lieutenant dans l'armée des Indes.
--Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre de recommandation que ce
gentleman...
--Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit l'officier.
--Ce baronnet,--si cela vous plaît davantage,--m'a donnée pour le
gouverneur général de Calcutta.
--C'est bien, dit l'officier. Et d'où venez-vous?
--De Bhagavapour.
--Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien, est-il prêt à se
soumettre? est-il prêt à se battre?
--Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez mieux que moi quand vous serez
plus près de Bhagavapour.
--Mais a-t-il au moins une armée nombreuse et bien disciplinée?
--Je n'entends rien à ces choses-là.... Et maintenant, messieurs,
voulez-vous, je vous prie, me laisser continuer ma route?
--Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous dit que vous n'êtes pas
un espion d'Holkar?»
Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais.
«Monsieur, dit-il, si vous étiez en rase campagne seul avec moi,
peut-être seriez-vous plus poli.
--Monsieur, dit l'Anglais à son tour, je ne m'inquiète pas d'être poli,
mais de faire mon devoir. Suivez-nous au quartier général.
--J'allais vous prier de m'y conduire,» dit le Breton.
Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de voir où l'on avait
transporté Sita était d'aller au quartier général de l'armée anglaise,
où certainement Rao avait dû chercher un asile.
«Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre d'amener un ami.
--Assurément, monsieur, dit l'Anglais, tous les amis qu'il vous plaira
amener.»
Corcoran siffla; au même instant Louison parut. Voir Corcoran, se
précipiter et le rejoindre fut l'affaire d'un instant. Les chevaux de
l'escadron, saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitèrent pour
échapper à leurs cavaliers et courir à travers la plaine.
Quant aux cavaliers, aussi émus que leurs chevaux, mais retenus par
l'honneur militaire, ils eurent beaucoup de peine à ne pas prendre la
fuite.
Cependant ils firent assez bonne contenance.
«Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un peu forte.... Où
avez-vous choisi cet ami-là?
--Je m'étonne de votre étonnement, répliqua le Breton. Vous autres,
Anglais, qui croyez connaître tous les genres de sport, vous courez
après les chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes les bêtes
de la création.... moi, je préfère les tigres.... chacun son goût....
Est-ce que vous auriez peur d'un pareil compagnon, par hasard?
--Monsieur, dit l'Anglais en colère, un gentleman anglais n'a peur de
rien; mais je me demande si la société d'un tigre est bien convenable
pour un gentleman.
--Louison se fait peut-être en ce moment la même question, dit à son
tour Corcoran, et se demande si la société d'un gentleman anglais est
bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons régulièrement les choses.
Monsieur le lieutenant, quel est votre nom?
--John Robarts, monsieur, répondit l'Anglais d'un ton rogue et gourmé.
--Très-bien, continua Corcoran. Attention, Louison! Je vous présente
le très-honorable John Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la
reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de ne mettre sur lui ni
la dent ni la griffe, excepté dans le cas de légitime défense....
--Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientôt terminé cette inconvenante
comédie!
--Et à vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran sans s'émouvoir, j'ai
l'honneur de présenter miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant,
capitaine, s'il vous plaît de trouver que j'ai manqué de respect envers
votre uniforme, je suis votre homme et tout prêt à vous en rendre raison
ici même.
--C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons cela plus tard.... En
route, et suivez-nous.»
Le voyage ne fut pas long.
A un quart de lieue de là se trouvait le camp anglais, au bord d'une
petite rivière qui se jette un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les
chevaux, les soldats, les vivandières et tout l'attirail qui accompagne
une armée dans l'Inde étaient groupés dans un désordre pittoresque.
John Robarts, accompagné de Corcoran et de Louison, entra dans la tente
du colonel Barclay.