IV

_Lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan, au colonel

Barclay, résident, attaché à la personne d'Holkar, prince des Mahrattes,

à Bhagavapour, sur la Nerbuddah._

Calcutta, 1er janvier 1857.

«On m'informe de divers côtés qu'il se prépare quelque chose contre

nous, qu'on a surpris des signes mystérieux échangés entre les

indigènes, à Luknow, à Patna, à Bénarès, à Delhi, chez les Radjpoutes et

jusque chez les Sikhs.

«Si quelque révolte venait à éclater et à gagner les pays des Mahrattes,

l'Inde entière serait en feu dans l'espace de trois semaines. C'est ce

qu'il faut éviter à tout prix.

«Vous aurez donc soin, aussitôt la présente reçue, d'obliger, sous un

prétexte quelconque, Holkar à désarmer ses forteresses et à remettre

dans nos mains ses canons, ses fusils, ses munitions et son trésor. Par

là, il sera hors d'état de nuire, et son trésor nous servira d'otage

dans le cas où, malgré nos précautions, il voudrait faire quelque

tentative désespérée. Justement, les coffres de la Compagnie sont vides,

et ce renfort d'argent viendrait fort à propos.

«S'il refuse, c'est parce qu'il a de mauvais desseins, et dans ce

cas, il ne doit mériter aucun pardon. Vous irez prendre aussitôt le

commandement des 13e, 15e et 31e régiments d'infanterie européenne, que

sir William Maxwell, gouverneur de Bombay, mettra sous vos ordres avec

quatre ou cinq régiments de cavalerie indigène et d'infanterie cipaye.

Vous ferez le siége de Bhagavapour, et, quelques conditions que vous

demande Holkar, vous ne le recevrez qu'à discrétion. Le meilleur serait

qu'il pérît dans l'assaut, comme Tippoo Saheb, car la Compagnie des

Indes n'a que trop de ces vassaux indociles, et nous serions délivrés de

l'ennui de faire une pension à des gens qui nous détesteront jusqu'à la

fin des siècles.

«Au reste je m'en rapporte à votre prudence; mais hâtez-vous, car on

commence à craindre une explosion, et il faut ôter d'avance aux insurgés

(s'il doit y avoir insurrection) leurs chefs et leurs armes.

«BRADDOCK, gouverneur général.»

_Le colonel Barclay, résident anglais,

au prince Holkar._

Bhagavapour, 18 janvier 1857.

«Le soussigné se fait un devoir de prévenir Son Altesse le prince

Holkar qu'il est venu à sa connaissance que ledit prince a fait donner

cinquante coups de bâton à son premier ministre Rao, sans qu'aucune

action, connue du soussigné, ait pu valoir un traitement aussi cruel;

«Le soussigné doit aussi prévenir Son Altesse que, à plusieurs reprises,

des charrettes pesamment chargées sont entrées pendant la nuit dans la

forteresse de Bhagavapour, et que, à divers indices sur lesquels il

ne croit pas nécessaire de s'expliquer, il a cru reconnaître des amas

d'armes, de vivres et de munitions, ce qui est contraire aux traités

et ne peut qu'exciter les justes soupçons de la très-haute et

très-puissante Compagnie des Indes;

«En conséquence et après avoir pris les ordres du gouverneur général,

le soussigné,--sans vouloir dépouiller le prince Holkar d'une autorité

contre laquelle s'élève cependant tout le pays,--le soussigné, dis-je,

veut bien pour cette fois fermer l'oreille à des rapports peut-être trop

fidèles, et, pour offrir au prince Holkar une éclatante occasion de se

justifier, se contentera aujourd'hui de demander à Son Altesse qu'elle

remette ses armes, ses canons, ses fusils et son trésor particulier aux

mains du soussigné, qui les enverra à Calcutta, où le gouverneur général

gardera le tout provisoirement, jusqu'à ce qu'il ait acquis la preuve

certaine de l'innocence d'Holkar.

«En outre, ledit prince Holkar est invité à remettre aux mains du

soussigné sa fille unique Sita, qui sera conduite à Calcutta avec une

suite nombreuse, et qui recevra tous les honneurs dus à son rang.

«Moyennant quoi Son Altesse conservera éternellement la bienveillante

protection de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes.

«Colonel BARCLAY.»

_Le prince Holkar au colonel Barclay, résident._

«Le soussigné se fait un devoir d'inviter le colonel Barclay à sortir

immédiatement de Bhagavapour, s'il ne veut avoir la tête coupée avant

vingt-quatre heures par ordre du soussigné.»

_Le colonel Barclay à lord Henri Braddock,

gouverneur général._

«Mylord,

«J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Seigneurie une copie de la lettre

que, suivant vos instructions, j'ai adressée au prince Holkar, et de la

réponse dudit Holkar.

«Je pars à l'instant même pour Bombay, où je vais, conformément aux

ordres de Votre Seigneurie, prendre le commandement du corps d'armée qui

doit réduire Holkar à la raison.

«Agréez, mylord, etc.

«Colonel BARCLAY.»

Or, six semaines environ après que les lettres qu'on vient de lire

eurent été échangées entre le seigneur Holkar, le colonel Barclay et

lord Henri Braddock, Holkar était assis, tout pensif, sur un tapis

de Perse, au sommet de la plus haute tour de son palais que baigne

la Nerbuddah, et regardait mélancoliquement la haute cime des monts

Vindhyâ, contemporains de Brahma. A côté de lui se tenait sa fille

unique, la belle Sita, qui cherchait à lire dans les yeux de son père

toutes ses pensées.

Holkar était un noble vieillard, de pure race indoue, et le descendant

de ces princes mahrattes qui ont disputé la possession de l'Inde aux

Anglais.

Par une exception assez rare, ses aïeux avaient échappé à la conquête

des Persans et des Mogols, et gardaient derrière leurs montagnes la foi

de Brahma. Holkar lui-même se vantait de descendre en droite ligne du

célèbre Rama, le plus illustre des anciens héros et le vainqueur de

Ravana. C'est en l'honneur de cette glorieuse origine qu'il avait donné

à sa fille le nom de Sita.

Il avait autrefois combattu les Anglais. Son père avait été tué dans

la bataille, et lui, bien jeune encore, avait gardé son héritage à

condition de payer tribut. Pendant trente ans, il avait espéré se venger

un jour; mais sa barbe avait blanchi, ses deux fils étaient morts sans

postérité, et il ne songeait plus qu'à vivre en paix et à laisser sa

principauté à sa fille unique, la belle Sita.

Il était environ cinq heures du soir. On n'entendait aucun bruit dans

Bhagavapour, la capitale d'Holkar. Les sentinelles veillaient à leur

poste, les yeux fixés sur l'horizon. Les soldats, accroupis sur leurs

talons, jouaient aux échecs sans dire un seul mot. Quelques officiers à

cheval, armés de longs cimeterres, parcouraient les rues et veillaient

au maintien de l'ordre. Sur leur passage, tout le monde s'inclinait

en silence. Une tristesse mortelle semblait avoir envahi Bhagavapour.

Holkar lui-même était abattu. Il voyait venir la tempête. Il savait

depuis longtemps que les Anglais voulaient le dépouiller, et il se

désespérait en songeant à l'avenir de sa fille. Résigné pour lui-même à

la volonté de Brahma, prêt à rentrer dans le grand Être et à retrouver

la «Substance Éternelle,» il ne pouvait se résoudre à laisser Sita sans

appui.

[Illustration: Holkar était assis sur un tapis de Perse. (Page 57.)]

«Que la volonté de Brahma s'accomplisse!» dit-il enfin en répondant à sa

pensée intérieure.

«Mon père, dit la belle Sita, à quoi songez-vous?»

On chercherait vainement entre le cap Comorin et les monts Himalaya une

jeune fille plus charmante que Sita. Elle était droite comme un palmier,

et ses yeux étaient comme la fleur du lotus. De plus, elle avait quinze

ans à peine, ce qui est, dans l'Inde, l'âge de la suprême beauté.

«Je pense, dit Holkar, que maudit est le jour où je t'ai vue naître,

toi, la joie de mes yeux et mon dernier amour sur la terre, puisque je

vais mourir en te laissant aux mains de ces barbares roux!

--Mais, dit Sita, n'avez-vous aucun espoir de vaincre?

--Et quand j'aurais cet espoir, crois-tu que je pourrais le donner à mes

soldats? La vue seule de ces hommes impurs, qui dévorent la vache sacrée

et qui se repaissent de viande crue et de sang, épouvante nos brahmines.

Ah! pourquoi ne suis-je pas mort avec mon dernier fils? Je n'aurais pas

vu la ruine de tout ce qui m'est cher.

--Vous m'oubliez, dit Sita en se levant et entourant de ses bras le cou

du vieillard.

--Je ne t'oublie pas, ma chère fille, mais je crains tout pour toi; et

pour tes frères je ne craignais que la mort.... J'ai reçu aujourd'hui la

nouvelle que le colonel Barclay s'avance dans la vallée de la Nerbuddah

avec une armée. Il est à sept lieues d'ici, c'est-à-dire à deux jours

de marche; car cette race pesante traîne avec elle tant d'animaux,

de fourrages, de chariots, de canons et de munitions de toute

espèce, qu'elle ne fait jamais plus de deux ou trois lieues par jour.

Malheureusement, je n'ose leur livrer bataille le long de la rivière,

n'étant pas assez sûr de mon armée. Je soupçonne ce misérable Rao de

vouloir me trahir. Si j'en ai la preuve, le misérable me payera cher

sa trahison!... Mais.... continua-t-il en regardant avec une longue-vue

l'horizon, que signifie ce steamer que j'aperçois au détour de la

rivière? Serait-ce déjà l'avant-garde de Barclay?»

Au même instant, un coup de canon retentit: c'était un artilleur de la

forteresse qui faisait feu sur le bateau à vapeur et qui l'avertissait

de s'arrêter. Le boulet passa par-dessus le bateau et s'enfonça en

sifflant dans la rivière.

[Illustration: Arrivée du capitaine Corcoran à Bhagavapour. (Page 65.)]

A ce signal, le capitaine du bateau à vapeur arbora le drapeau tricolore

et s'avança, sans riposter, vers le rivage. Les Indous, étonnés, ne

cherchèrent pas à contrarier sa manoeuvre, et le capitaine Corcoran (car

c'était lui) mit pied à terre et s'avança d'un air assuré vers la porte

du fort. Un sergent et quelques soldats voulurent croiser la baïonnette

et lui barrer le passage; mais Corcoran, sans répondre à leurs questions

et à leurs menaces (quoi qu'il entendît très-bien la langue du pays),

se retourna lentement et appliqua à ses lèvres un sifflet qui était

suspendu à sa ceinture.

Le coup de sifflet retentit, aigu comme la pointe d'une épée, et fit

frémir tous les assistants. Mais leur frémissement devint de l'épouvante

lorsqu'une magnifique tigresse se montra sur le pont du bateau et

répondit au coup de sifflet par un «ronron» formidable.

«Ici, Louison!» cria Corcoran.

Et il siffla pour la seconde fois.

A ce second appel, Louison bondit hors du bateau à vapeur et se trouva

sur la rive, où déjà Corcoran avait fait amarrer son bateau. Une minute

après, les officiers, les soldats, les canonniers, les fantassins, les

curieux, les hommes, les femmes et les petits enfants avaient pris

la fuite dans toutes les directions et laissé là Corcoran, excepté un

malheureux chef de poste, celui-là même qui avait fait tirer le coup de

canon, et que notre ami le capitaine venait de saisir par la nuque.

«Lâchez-moi, disait l'Indou en se débattant de toutes ses forces;

lâchez-moi, ou je vais appeler la garde!

--Et toi, dit Corcoran, si tu fais un pas sans ma permission, je vais te

donner pour souper à Louison.»

Cette menace rendit le pauvre officier plus docile et plus doux qu'un

agneau.

«Hélas! dit-il, seigneur tout-puissant que je ne connais pas, retenez

votre tigresse, ou je suis un homme mort!»

Effectivement, Louison, privée depuis longtemps de chair fraîche,

tournait autour de l'Indou d'un air affamé. Elle le trouvait

appétissant, ni trop jeune, ni trop vieux, ni trop gras, ni trop maigre,

mais tendre, dodu et bien à point.

Heureusement Corcoran le rassura.

«Quel est ton grade? demanda-t-il.

--Lieutenant, seigneur, répondit l'Indou.

--Mène-moi au palais du prince Holkar.

--Avec votre.... amie? demanda l'Indou qui hésitait.

--Parbleu! répliqua Corcoran, crois-tu que je rougis de mes amis quand

je vais à la cour?

--O Brahma et Bouddah! pensait le pauvre Indou, quelle fâcheuse idée

ai-je eue de faire tirer un coup de canon sur ce bateau à vapeur qui ne

pensait à rien! Quel besoin avais-je de demander son nom à ce passant

qui ne me disait rien? O Rama, héros invincible, prête-moi ta force

et ton arc pour que je perce Louison de mes flèches, ou prête-moi ton

agilité pour que je puisse prendre mes jambes à mon cou et trouver un

asile dans ma maison.

--Eh bien, dit Corcoran, as-tu terminé tes réflexions? Louison

s'impatiente.

--Mais, seigneur, répliqua l'Indou, si je vous mène au palais du prince

Holkar avec une tigresse sur vos talons,--ou plutôt, hélas! sur les

miens,--Holkar vous fera couper le cou.

--Le crois-tu? demanda Corcoran.

--Si je le crois, seigneur! si je le crois! Mais le prince Holkar

ne fait jamais sa prière du soir sans avoir fait empaler cinq ou six

personnes dans la journée.

--Ah! ah! cet Holkar me plaît.... Je me décide; nous verrons lequel de

lui ou de moi empalera l'autre.

--Mais, seigneur, il commencera par moi, certainement.

--Ah! que de raisons! Marche devant, ou je mets Louison à tes trousses.»

Cette menace rendit le courage à l'Indou. Après tout, il n'était pas

bien sûr qu'Holkar le fît empaler, tandis qu'il voyait à six pouces de

distance les dents et les griffes de Louison.

Il adressa donc intérieurement une dernière prière à Brahma, «Père de

tous les êtres,» et marcha d'un pas rapide vers la porte du palais.

Corcoran le suivait de près, et Louison, toute joyeuse, bondissait à

côté de son maître comme un lévrier caressant.

Grâce à cette double escorte, Corcoran entra sans peine dans le palais.

Tout le monde s'écartait sur son passage. Mais lorsqu'il fut arrivé au

pied de la tour où le prince Holkar était assis avec sa fille, l'Indou

refusa d'aller plus loin.

«Seigneur, dit-il, si je monte avec vous, ma mort est certaine. Avant

que j'aie pu dire un seul mot pour me justifier, Holkar me fera couper

la tête; et vous-même, seigneur, si vous persistez dans ce dessein

téméraire, vous ferez bien....

--Bon! bon! répliqua Corcoran, Holkar n'est pas si méchant qu'on le

dit, et j'en suis sûr. il ne refusera rien à mon amie Louison. Pour toi,

c'est autre chose. Va-t'en, poltron!

--Seigneur, dit humblement l'Indou, aucune tête ne va aussi bien à mes

épaules que la mienne propre, et s'il plaisait à ce grand prince de

l'abattre, je ne connais aucun onguent qui pût la recoller.... Que

Brahma et Bouddah soient avec vous!»

En même temps il s'enfuit.

Corcoran ne chercha pas à le retenir et monta sans s'arrêter les deux

cent soixante marches qui conduisaient à la terrasse d'où le prince

Holkar contemplait en silence la vallée de la Nerbuddah.

Louison précédait son maître et parut la première sur la terrasse.

A cette vue, la belle Sita poussa un cri de frayeur et le prince Holkar

se leva brusquement, prit à sa ceinture un pistolet et fit feu sur

Louison.

Heureusement la balle frappa sur le mur, s'aplatit et ricocha sur

Corcoran, qui suivait de près son amie et qui reçut une légère contusion

à la main.

«Vous êtes vif, seigneur Holkar! s'écria le capitaine sans s'étonner de

l'accident.... Ici, Louison!»

Il était temps de retenir la tigresse, qui allait bondir sur son ennemi

et le mettre en pièces.

«Ici, mon enfant! continua Corcoran. Là, c'est bien!... Couchez-vous à

mes pieds!... Très-bien!... Et maintenant, allez, en rampant, présenter

vos respects à la princesse.... Ne craignez rien, madame, Louison est

douce comme un agneau.... Elle va vous demander pardon de vous avoir

effrayée.... Va, Louison, va, ma chérie, demander pardon à cette belle

princesse....»

Louison obéit, et Sita, rassurée, la caressa doucement de la main, ce

qui parut flatter beaucoup la tigresse.

Cependant Holkar se tenait toujours sur la défensive.

«Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur. Comment avez-vous pénétré

jusqu'ici? Suis-je déjà trahi par mes propres esclaves et livré aux

Anglais?

--Seigneur, répliqua Corcoran d'un ton doux, vous n'êtes pas trahi; et

s'il est une chose dont je remercie Dieu, après la bonté qu'il a eue de

me faire Breton et de m'appeler Corcoran, c'est surtout de ne m'avoir

pas fait Anglais.»

Holkar, sans lui répondre, prit un petit marteau d'argent et frappa sur

un gong.

Personne ne parut.

«Seigneur Holkar, dit Corcoran en souriant, personne n'est à portée de

vous entendre. A la vue de Louison, tout le monde a pris la fuite.

Mais rassurez-vous. Louison est une fille bien élevée et qui sait se

conduire.... Et maintenant, seigneur, quelle trahison craignez-vous?

--Si vous n'êtes pas Anglais, répliqua Holkar, qui êtes-vous et d'où

venez-vous?

--Seigneur, dit Corcoran, il y a dans ce vaste univers deux espèces

d'hommes, ou, si vous le voulez, deux races principales,--sans compter

la vôtre,--c'est le Français et l'Anglais, qui sont l'un à l'autre

ce que le dogue est au loup, ce que le tigre est au buffle, ce que la

panthère est au serpent à sonnettes. Ce sont deux races affamées, l'une

de louanges, l'autre d'argent,--mais toutes deux également batailleuses

et prêtes à se mêler des affaires d'autrui sans y être invitées.

J'appartiens à la première de ces deux races. Je suis le capitaine

Corcoran....

--Quoi! dit Holkar, vous êtes ce célèbre capitaine qui commandait le

brick du _Fils de la Tempête_?....

--Célèbre ou non, dit le Breton, je suis ce capitaine Corcoran.

--Et c'est vous, demanda encore Holkar, qui avez, surpris près de

Singapore par deux cents pirates malais et n'ayant avec vous que sept

hommes d'équipage, jeté ces brigands à la mer?

--C'est moi, dit Corcoran. Où donc avez-vous lu cette histoire?

--Dans le _Bombay-Times_. Car ces coquins d'Anglais sont instruits les

premiers de tout ce qui se fait sur l'Océan, et même ils avaient pendant

quelque temps essayé de faire croire que ce Corcoran était un Anglais.

--Un Anglais! Moi! s'écria le capitaine avec indignation.

--Oui, mais l'erreur n'a pas duré longtemps. On pendit, comme vous devez

le savoir, une douzaine de ces coquins de Malais.... Mais un treizième

échappa pendant qu'on le conduisait à la potence, se glissa dans les

rues de Singapore, y resta caché quelque temps et trouva moyen de

s'embarquer sur un bateau chinois, d'où il passa à Calcutta, et de

Calcutta il est venu chercher un asile ici. C'est un Indou musulman.

C'est lui qui a raconté par quelle aventure il s'était rencontré face à

face avec vous, et.... tenez.... le voici....»

En effet, un esclave paraissait en ce moment sur le seuil de la

terrasse. C'était un homme assez grand, bien fait et même beau à la

manière des Européens, mais avec des membres un peu grêles et qui

indiquaient plus d'agilité que de force.

A la vue de Corcoran et surtout de Louison qui poussa un rugissement

formidable, l'esclave parut prêt à fuir, mais Holkar le rappela.

«Ali! dit-il.

--Seigneur!

--Regarde bien cet étranger au teint blanc. Le connais-tu?»

Ali s'avança d'un air indécis; mais à peine eut-il regardé Corcoran,

qu'il s'écria:

«Maître, c'est lui!

--Qui? lui!

--Le capitaine! Et c'est elle! ajouta-t-il en montrant la tigresse....

Seigneur, seigneur, ne me perdez pas!

--Bon! dit gaiement Corcoran, est-ce que nous avons de la rancune,

Louison et moi? Va, mon brave, tu aurais pu être pendu; tu as su retirer

à temps ta tête du noeud coulant qui déjà serrait ton cou. Je ne t'en

veux pas; et le prince Holkar a bien fait de te prendre à son service,

s'il aime les gens de sac et de corde.

--Mais, dit Holkar, d'où vient ce désordre que je vois d'ici dans les

rues de Bhagavapour? Qu'est-ce que tous ces cris que j'entends, ces

coups de fusil et ces roulements de tambour?

--Seigneur, dit Ali, c'est pour vous en avertir que je suis venu ici

sans y être appelé. Quand le capitaine Corcoran a mis pied à terre

sur le quai, on a cru que c'était un envoyé des Anglais. Votre ancien

ministre Rao a répandu le bruit que vous aviez été tué d'un coup de

pistolet et que l'armée anglaise était à deux lieues de la ville. Il a

soulevé une partie des troupes et parle de ses droits à la couronne.

--Ah! le traître! dit Holkar. Je vais le faire empaler.

--En attendant, il assure qu'il a l'appui des Anglais, et il a commencé

le siége du palais.

--Ah! ah! fit Corcoran, la situation devient intéressante.»

Jusque-là la belle Sita avait gardé le plus profond silence; mais

en voyant le danger que courait son père, elle s'élança au-devant du

capitaine Corcoran, et lui prenant les mains:

«Ah! seigneur! dit-elle en pleurant, sauvez-le!

--Parbleu! dit Corcoran, il ne sera pas dit que j'aurai résisté

aux prières et aux larmes de deux si beaux yeux! Seigneur Holkar,

pouvez-vous me faire donner un revolver et une cravache?... Avec ces

deux armes, je réponds de tout et en particulier du traître Rao.

Ali se hâta d'apporter le revolver et la cravache. Puis le prince,

Corcoran et Ali descendirent les marches de l'escalier, pendant que la

belle Sita, prosternée, invoquait pour ses défenseurs la protection de

Brahma.

Un petit nombre de soldats défendaient l'entrée du palais et

paraissaient près de céder à l'effort de la foule. Trois régiments

de cipayes assiégeaient les portes et faisaient entendre des cris

séditieux. Rao à cheval les commandait et les excitait à tenter

l'assaut. Les balles sifflaient de tous côtés et les rebelles amenaient

des canons pour enfoncer les portes. Corcoran jugea qu'il n'y avait pas

une minute à perdre.

«Ouvrez les portes! dit-il, je réponds de tout.»

L'air assuré du capitaine rendit la confiance à son hôte. Il fit

ouvrir les portes, et cette action étonna tellement les cipayes, qui

craignaient un piége, qu'ils reculèrent instinctivement. La fusillade

cessa aussitôt et un grand silence se fit sur la place.

Corcoran demanda d'une voix forte:

«Où est le seigneur Rao?

--Me voici, répliqua Rao qui s'avança à cheval, suivi de son état-major.

Est-ce que Holkar se rend à discrétion?

--Parbleu! dit Corcoran, voilà un impudent drôle!»

En même temps, il siffla légèrement.

A ce coup de sifflet, Louison parut.

«Ma chérie, dit Corcoran, va me cueillir ce coquin sur son cheval; ne

lui fais aucun mal. Prends-le délicatement entre la mâchoire supérieure

et l'inférieure, sans le casser ni le déchirer, et apporte-le-moi

ici.... Tu m'entends bien, chérie?...»

Et du geste, il désignait le malheureux Rao.

Aussitôt celui-ci voulut tourner bride; malheureusement son cheval se

cabra et se mit à ruer. Les chevaux de l'état-major ne montrèrent pas

plus de calme. Les officiers généraux tournèrent le dos promptement et

se mirent à galoper en désordre au travers des rangs de l'infanterie, de

peur d'être confondus par Louison avec le traître Rao.

Celui-ci aurait bien voulu suivre cet exemple, mais le destin ne le

permit pas. Déjà Louison avait bondi sur la croupe de son cheval.

Elle saisit le malheureux par la ceinture et sauta à terre en le

désarçonnant. Puis, comme un chat qui tient dans sa gueule une souris,

et qui ne veut pas la tuer tout de suite, elle le déposa à demi évanoui

aux pieds du capitaine.

«C'est bien, mon enfant, dit affectueusement Corcoran.... Je te donnerai

du sucre à souper.... Ali, désarme-moi ce vieux coquin et garde-le

prisonnier, pendant que je vais parler à ces imbéciles.»

Puis, s'avançant, cravache en main, à cinq pas du premier rang des

cipayes, dont les fusils étaient chargés et prêts à faire feu:

«Est-il quelqu'un de vous, dit-il, qui veuille être pendu, ou empalé, ou

décapité, ou écorché vif, ou livré à Louison... Personne ne répond?»

En effet, la frayeur était générale. La seule vue du capitaine, qui

semblait tomber du ciel, étonnait les superstitieux Indous. Les griffes

et les dents de Louison les effrayaient encore davantage. Et enfin

pourquoi et pour qui se révolter, Rao étant aux mains d'Holkar?

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie · 第 9 / 45 题