Comment l'Académie des sciences (de Lyon) fit connaissance avec Louison.
Mais quelle que fût l'émotion de Louison lorsque le capitaine Corcoran
l'eut menacée de ne plus la conduire dans le monde, à coup sûr cette
émotion n'approchait pas de celle dont furent saisis les membres
de l'illustre Académie des sciences (de Lyon). Et si l'on veut bien
réfléchir que leur profession habituelle étant d'être savants et non
de jongler avec les tigres du Bengale, peut-être ne leur saura-t-on pas
mauvais gré d'avoir eu leur part de faiblesse humaine.
Leur première pensée fut de regarder du côté de la porte et de
se précipiter dans la salle voisine, d'où ils comptaient gagner
l'antichambre qui aboutit à un bel escalier par où l'on descend dans la
rue.
Là, il ne leur serait pas difficile de gagner du terrain, car un bon
fantassin, lorsqu'il ne porte sur son dos ni vivres ni bagages, peut
faire aisément douze kilomètres à l'heure.
Or, l'académicien le plus éloigné de son domicile n'avait guère plus
d'un kilomètre ou deux à mesurer avant d'arriver au but, c'est-à-dire
au coin de sa cheminée. Il avait donc de grandes chances d'échapper en
quelques minutes à la société de Louison.
Quelque long que semble ce raisonnement lorsqu'on l'écrit sur le papier,
il fut fait avec une rapidité si grande et si unanime, qu'en un clin
d'oeil tous les académiciens se levèrent et voulurent prendre la fuite.
Le président lui-même, bien qu'en toute circonstance il dût donner
l'exemple, et qu'en celle-ci il eût montré tout le zèle imaginable,
n'arriva pourtant que le dix-neuvième à la porte d'entrée brisée par le
choc de Louison.
Mais personne ne s'avisa de franchir le seuil. Louison, qui s'ennuyait
d'être enfermée, devina leur dessein, et voulut, elle aussi, prendre
l'air.
En un clin d'oeil et d'un bond elle passa pour la deuxième fois
par-dessus leurs têtes et tomba justement devant M. le secrétaire
perpétuel, qui se hâtait de sortir le premier. Cet homme vénérable fit
un pas en arrière, et en aurait fait volontiers plusieurs autres, si les
pieds de ceux qui le suivaient n'avaient été un obstacle insurmontable.
A la vérité, quand on vit que Louison servait d'avant-garde, tout le
monde se hâta de reculer, et le secrétaire perpétuel fut dégagé. Sa
perruque seule eut quelques faux plis.
Cependant Louison, toute joyeuse, avait pris le grand trot et se
promenait dans la salle d'attente comme un jeune lévrier qui va partir
pour la chasse. Elle regardait les académiciens avec des yeux vifs
et pleins de malice, et paraissait attendre les ordres du capitaine
Corcoran.
L'Académie fut fort indécise. Sortir n'était pas sûr à cause des
caprices de Louison. Rester était moins sûr encore.
On se groupait, on se pelotonnait dans un coin de la salle. On entassait
fauteuils sur fauteuils pour former une barricade.
Enfin le président, qui était un homme sage, ainsi qu'on a pu en juger
par ses discours, émit tout haut l'avis que le capitaine Corcoran ferait
honneur et plaisir à tous les membres présents de l'honorable assemblée,
s'il consentait à «filer par le chemin le plus direct et le plus court.»
Bien que le mot _filer_ ne fût pas très-parlementaire, Corcoran ne s'en
offensa point, sachant bien qu'il est des minutes où l'on n'a pas le
temps de choisir ses mots.
«Messieurs, dit-il, je regrette bien vivement que....
--Ne regrettez rien, au nom de Dieu! et partez! s'écria le secrétaire
perpétuel. Je ne sais ce que votre Louison regarde en moi, mais elle me
donne froid dans le dos.»
Effectivement, Louison était fort intriguée. Dans la confusion de la
mêlée, M. le secrétaire avait, sans y prendre garde, laisser glisser sa
perruque sur son épaule droite; de sorte que le crâne paraissait tout nu
aux yeux de Louison, et ce spectacle nouveau l'étonnait beaucoup.
Corcoran s'en aperçut, et, sans dire un mot, il montra le chemin à
Louison et s'avança vers la seconde porte d'entrée.
Mais cette porte était solidement barricadée en dehors. Et, pour comble
de malheur, comme elle était en bronze, Corcoran lui-même n'aurait pu
l'ébranler. Cependant il fit un effort et donna un tel coup d'épaule,
que la porte et la muraille tremblèrent et que la maison tout entière
en parut ébranlée. Il allait en donner un second, mais le président
l'arrêta.
«Ce serait bien pire, dit-il, si vous faisiez tomber la maison sur nos
têtes.
--Que faire? dit alors le capitaine.... Ah! je vois un moyen.... Nous
allons passer par la fenêtre, Louison et moi.»
[Illustration: M. le secrétaire avait laissé glisser sa perruque. (Page
18.)]
Le président eut un mouvement de générosité.
«Capitaine, dit-il, prenez garde. D'abord, il faut desceller les
barreaux de fer. De plus, il y a trente pieds depuis la fenêtre jusqu'au
pavé de la rue. Vous aller vous casser le cou. Quant à votre vilain
animal....
--Chut! répondit Corcoran. Ne dites pas de mal de Louison. Elle est
très-susceptible. Elle se fâcherait.... Quant aux barreaux, c'est peu de
chose.»
Et, en effet, il en arracha trois presque sans effort apparent.
«Maintenant, ajouta-t-il, on peut passer.»
A vrai dire, l'Académie était partagée entre la crainte de le voir se
casser le cou et le plaisir de dire adieu à Louison.
Corcoran s'assit sur la fenêtre et se disposa à descendre dans la rue
en s'aidant des sculptures et des saillies de la muraille. Mais, tout à
coup, le président le rappela.
«Eh! dit-il, capitaine, est-ce que vous allez nous laisser seuls avec
Louison?
--Ma foi! répliqua Corcoran, il faut bien que quelqu'un passe le
premier, et jamais Louison ne sautera si je ne lui donne pas l'exemple.
--Oui, reprit le président; mais si, quand vous serez descendu, Louison
refuse de sauter?
--Ah! si le ciel tombait, répliqua Corcoran, bien des allouettes
seraient prises. Une dernière fois, faut-il descendre, oui ou non?
--Faites descendre Louison d'abord, dit le président.
--C'est juste! reprit Corcoran. Mais si je prends Louison par la peau
du cou et si je la jette par la fenêtre, Louison, qui est fantasque,
ne m'attendra pas, et se mettra à courir dans les rues, et dévorera
peut-être dix ou douze personnes avant que j'aie pu venir à leur
secours. Vous ne connaissez pas l'appétit de Louison! Et justement il
est quatre heures, et elle n'a pas fait son _lunch_. Car elle fait son
lunch tous les jours à une heure après-midi, comme la reine Victoria.
Sabre et mitraille! elle n'a pas pris son lunch aujourd'hui! Ah! maudite
étourderie!»
Au mot de _lunch_, les yeux de Louison étincelèrent de plaisir.
Elle regarda l'un des académiciens, brave homme, bien portant, gros,
gras, frais et rose, ouvrit et ferma deux ou trois fois les mâchoires
et fit claquer sa langue d'un air de satisfaction. De l'académicien, son
regard se porta sur Corcoran. Elle paraissait lui demander si le moment
était venu de _luncher_. L'académicien vit ces deux regards et pâlit.
«Allons, dit Corcoran, je reste.... Et toi, ma belle, ajouta-t-il
en caressant Louison, tiens-toi tranquille. Si tu ne lunches pas
aujourd'hui, tu luncheras demain, parbleu! Il ne faut pas être sur sa
bouche.»
Ici Louison gronda légèrement.
«Silence, mademoiselle, dit Corcoran en levant sa cravache. Silence ou
vous aurez affaire à Sifflante!»
Est-ce le discours du capitaine? est-ce la vue de Sifflante qui calma la
tigresse? Elle se coucha à plat ventre en frottant sa belle tête contre
la jambe de son ami en imitant le ron ron des chats.
«Messieurs, dit le président, je vous invite à vous rasseoir. Si la
porte est fermée et barricadée c'est sans doute parce que le portier est
allé chercher du secours. Prenons patience en l'attendant, et si vous
voulez, pour ne pas perdre de temps, examinons sur-le-champ le beau
travail de notre savant confrère M. Crochet sur l'origine et la
formation de la langue mandchoue.
--Il s'agit bien de mandchou, interrompit en grognant un des
académiciens. Je donnerais le mandchou, tous ses composés, tous ses
dérivés, et par-dessus le marché le japonais et le thibétain, pour me
chauffer à l'heure qu'il est les pieds au coin de mon feu. A-t-on jamais
vu un coquin de portier comme celui-là? Brigand! je lui casserai ma
canne sur les épaules!
--Je crois, suggéra le secrétaire perpétuel, que l'honorable assemblée
ne jouit pas tout à fait du calme moral qui est si propre à favoriser
les investigations de la science, en sorte qu'il paraîtra peut-être
convenable de remettre à un autre jour l'affaire des Mandchous. En
revanche, s'il plaisait au capitaine de nous raconter par suite de
quelles aventures nous nous trouvons aujourd'hui face à face avec Mlle
Louison....
--Oui, reprit le président, capitaine, racontez-nous vos aventures et
surtout l'histoire de votre jeune amie.»
Corcoran s'inclina d'un air respectueux et commença son discours en ces
termes: