Deux enfants nus s’assiéront là, feront du feu
Dans les amas ensevelis où le vent rôde...
Ils auront la cité maudite au fond des yeux.
Et ne comprenant pas la chute et le mystère,
Ils riront et se montreront avec la main
Des rats géants, de loin, dans les couloirs des pierres,
Qui, tristes, les suivront avec des yeux humains.
LE VOYAGE FANTASTIQUE
LA DIVINE ENCHAINÉE
Je traversai, conduit par l’homme au capuchon,
Les quartiers où l’on vend le fer et les chiffons.
Ensuite les maisons étaient noires et basses.
On percevait des grouillements dans les impasses,
On voyait à des soupiraux des yeux hagards.
Et j’atteignis enfin près des anciens remparts
Le quartier des déchus et des êtres sordides...
Je suivis l’homme au fond d’une boutique vide.
Et là sur le plancher pourri, je vis le corps
D’une beauté parfaite avec une peau d’or,
Un visage divin, des jambes translucides.
Une chaîne de fer tenait le cou splendide
Et l’homme qui riait prit un bâton pointu
Et se mit à piquer le sein, le ventre nu.
Faisant en gémissant se tordre la divine.
Et des êtres aux corps ravagés de famine,
Des visages affreux où ne vivait qu’un œil,
Des nains, des déformés ricanaient sur le seuil...
Comme son capuchon lui découvrait la tête,
Je vis que l’homme avait la face de la Bête...
LA VALLÉE DES LARVES
Les monstres vagissants enfantés par la femme
Étaient amoncelés sur les rochers crayeux...
Certains ouvraient des yeux énormes et sans flammes,
De frêles cous pliaient sous des crânes laiteux.
Et d’autres éclataient de sang pâle et de glaire,
Riaient avec un rire édenté de vieillard.
Des corps mous et bouffis sortaient du sol calcaire,
Semblaient en s’étalant de vivants nénufars.
Un vent froid remuait ce peuple en cartilages,
Ces larves sans contour, ces germes suintants
Et la vallée avec ces blanchâtres visages
Ressemblait la sanie et le pus du printemps.
La Parque descendait près de moi la colline.
Elle était belle et triste en le déclin du jour
Et vers le sol vivant courbant sa grande échine
Elle touchait du doigt les monstres tour à tour.
Et tout le mal inscrit au livre des ténèbres
Pénétrait ces cerveaux corrompus en naissant,
Il dessinait les traits, durcissait les vertèbres,
S’infiltrait dans leurs nerfs et coulait dans leur sang.
De sorte que ces crânes mous en apparence
Renfermaient cependant la pierre de l’orgueil,
La colère de marbre et les fureurs immenses
Qui devaient déchaîner les douleurs et les deuils.
Les visages réduits prenaient des bouffissures
De haine, devenaient tout à coup malfaisants.
Ces fœtus irrités dans des caricatures
De combats, essayaient leurs gencives sans dents.
Ils se dressaient grotesquement sur les chevilles
Et tentaient de leurs mains sans ongles de frapper,
Ou rampant sur le ventre ainsi que des chenilles
Ils se pressaient avec effort pour s’étouffer.
Mais la Parque toujours touchait les petits êtres
Et tranquille marchait vers le soleil couchant
Et toujours par milliers ceux qui venaient de naître
Affluaient à ses pieds comme l’herbe des champs.
Et je lui dis: «Ceci n’est qu’ortie et qu’ivraie:
Dans cet endroit maudit pourquoi porter tes pas
Puisque l’enfance humaine est une grande plaie
Qui coule et s’agrandit et ne guérira pas?»
Et la déesse alors au fond de la vallée
S’arrêtant, me montra dans un entassement
Effroyable, au milieu des formes emmêlées,
Un visage, rien qu’un, mais sensible et charmant...
Et le soleil mourant sur cette maladie
De la terre éclaira dans l’humus qui poussait
Un œil déjà bleuté par la naissante vie,
Un tremblotant éclat d’âme qui paraissait.
Et la Parque me dit: «Tout le mal de la terre
Est payé par un seul, s’il est vraiment humain.»
Et je la vis partir tranquille et solitaire
Parmi le flot montant des monstres enfantins.
LA RÉGION DES ÉTANGS
J’atteignis vers le soir la plaine des étangs.
Un vent glacé soufflait parmi les vastitudes,
Mes pieds s’enchevêtraient aux herbages flottants.
J’allais vite et j’étais ivre de solitude.
De longs roseaux vivants cherchaient à me saisir.
Des plantes se collaient avec leurs fleurs gluantes.
Vers moi de toutes parts comme un vaste soupir
Montait la fade odeur des choses croupissantes.
Un souffle gras sortait de ces stagnations,
Une buée épaisse, animée, une haleine
Qui semblait le ferment des putréfactions
Millénaires, dormant sous ces mares malsaines.
Et j’entendis, venant d’en bas, parler la voix
Et je vis émerger la face aux gros yeux glauques:
«L’escalier spongieux, dit-elle, est près de toi.
Descends parmi la vase et les eaux équivoques.
«Viens dormir avec nous au fond des lits tourbeux
Dans l’émanation des poisons délétères.
Viens rejoindre ce soir les hommes sans cheveux
Qui sont jusqu’à mi-corps enfoncés dans la terre.
«Avec les serpents d’eaux, les vers et les têtards
Tu joueras dans les végétaux des marécages,
Oubliant parmi les parfums des nénufars
Qu’il est un ciel immense où passent les nuages.
«Tu nous seras pareil, sans espoir, sans amour,
Tu connaîtras, vautré dans la vase éternelle,
Le bonheur de l’aveugle et l’ivresse du sourd
Et tu ne sauras plus les choses qui sont belles.»
Alors je vis des bras tendus pour me saisir
Et des milliers de blancs visages apathiques.
Et le peuple de ceux qui n’ont plus de désir
Sortait de l’eau couvert de plantes aquatiques.
Et j’avais déjà mis le pied sur l’escalier
Qui plongeait en tournant dans une boue épaisse,
Je voyais des palais informes, des piliers
Parmi les joncs sans sève et les herbes sans sexe,
Lorsqu’un grand vent passant à travers les marais
Me souffla des odeurs de forêts aux narines
Et je m’enfuis vers l’horizon où je voyais
Des sapins s’accrochant au ciel sur des collines...
LES ESCLAVES
Je les voyais marcher, enchaînés, deux par deux,
S’arrêtant quelquefois pour manger des écorces.
Alors, un cavalier courait à côté d’eux
Et d’un grand coup de fouet leur déchirait le torse.
Ils étaient las, pelés, exsangues et spectraux.
Les femmes les suivaient, à des bêtes semblables.
Comme un long bêlement humain et lamentable,
Une plainte montait de ce triste troupeau.
Les enfants suspendus aux mamelles taries
De leurs mères, tombaient au milieu des cailloux
Et les gardiens, riant de leur propre furie,
Les traversaient avec leur lance d’un seul coup.
Et quand le lieu devint comme un chaos de laves
Et de rocs, où croissaient quelques palmiers roussis,
L’homme au turban rayé, le conducteur d’esclaves
Arrêta le cortège et cria: «C’est ici.
«Vous ne sortirez plus de cet enfer calcaire.
Le ciel vous roulera ses simouns sablonneux.
Vous n’aurez pour boisson que les sucs de la pierre,
D’implacables soleils vous brûleront les yeux.
«Vous vous dessécherez comme des chrysalides.
L’éternel manque d’eau vous plissera le corps.
Vous ne verrez passer dans les azurs torrides
Que les corbeaux venant pour dévorer les morts.
«Nous placerons sur vos échines excédées
Des fardeaux écrasants, des blocs cyclopéens.
Et vos filles seront devant vous possédées,
Serviront de jouet lubrique à vos gardiens.»
Et moi sur la hauteur d’où je voyais la scène
Je criai: «Vous seriez, esclaves, les vainqueurs.
Que ne lapidez-vous ces tourmenteurs obscènes?
Faites-leur expier votre sang et vos pleurs.»
Et le maître éclata de rire. Les esclaves
A quatre pattes accouraient baiser ses pieds.
Et lui négligemment parmi ces faces hâves
Promenait comme un soc ses éperons d’acier.
Et le vent, agitant les palmiers squelettiques,
Soulevait par moments son burnous de couleur,
Le faisait ressembler sur le soir désertique
A quelque grand oiseau de proie et de malheur.
LE PALAIS DES ROIS
Le seuil de cuivre feu avait cent trente marches
Et dix mille guerriers levaient leurs sabres plats.
La porte était immense et s’ouvrait comme une arche
Et les rois revêtus d’or safran étaient là.
Des chœurs retentissaient comme pour des obsèques,
Les bannières claquant comme des oiseaux fous,
On voyait flamboyer les mitres des évêques
Et les juges avaient des visages de loups.
Et derrière ondulaient sous la géante abside
Des rivières de cavaliers aux flots profonds.
Des rayons s’échappaient des armures splendides,
Les cuirasses luisaient sur les caparaçons.
Et les clefs et les sceaux et les mains de justice
Damasquinés de talismans et de bijoux,
Reposaient sur la pourpre à côté des calices
Portés par des hérauts chevelus, à genoux.
Et les chevaux piaffaient sur l’or des mosaïques
Et devant la splendeur d’un si grand appareil
Les pauvres un à un venaient, microscopiques,
Jusqu’au palais de feu beau comme le soleil.
Et les bourreaux joyeux avec leurs longues armes
Coupaient les têtes à grands coups sur l’escalier,
Et les rois quelquefois s’esclaffaient jusqu’aux larmes
Et les rires faisaient cogner les cavaliers.
Les membres confondus et les têtes coupées
Élevaient jusqu’au ciel leur amoncellement,
Les évêques parfois avec leurs mains trempées
D’eau bénite, aspergeaient le monceau gravement.
Et mon cœur soulevait mon étroite poitrine
De terreur en marchant vers le seuil à mon tour,
Je me sentais devant ces puissances divines
Plus frêle qu’un oiseau, moins qu’une plume lourd.
Devant les cavaliers et les rois formidables,
Les juges monstrueux et les bourreaux géants,
Je n’étais, moi porteur d’une âme pitoyable,
Que fragment de poussière et reflet de néant.
Je ramassai pourtant un caillou, ma sagesse
M’enseignant de lutter jusqu’au dernier moment,
Et je le lançai loin, de toute ma faiblesse,
Vers le palais des rois recouvert d’ornement.
Et voilà que soudain du monument de gloire
Il ne resta plus rien au choc de mon caillou
Qu’un coin de chapiteau, que l’os d’une mâchoire,
Qu’une mitre d’évêque avec tous ses bijoux.
Et j’ai craché sur ces débris et ces poussières
Et j’ai d’un coup de pied lancé la mitre aux cieux,
Car l’homme pauvre et seul et qui porte une pierre
Est plus fort que les rois et plus puissant que Dieu.
L’INVASION DES INSECTES
J’arrivai dans la ville où régnait la paresse...
D’étonnantes chaleurs tombèrent des cieux lourds.
Le soleil sur le port fit vautrer les pauvresses.
On ne versa plus d’eau sur les dalles des cours.
Les végétations brusquement se séchèrent.
Les bouches des égouts empoisonnèrent l’air.
Les femmes dans les lits parfumés s’enfoncèrent
Sous la possession des forces de la chair.
Elles n’allèrent plus dans le quartier des bouges
Offrant leurs peignoirs de couleurs et leurs bas bleus,
Mais elles étalaient par terre leur corps rouge
Qu’humectait le désir et que gonflait le feu.
Et ce fut tout à coup une étrange naissance
D’insectes, dans le linge et les bois pourrissant,
Mille pullulements d’une vermine immense,
La vaste éclosion d’êtres buveurs de sang.
Les dormeurs épuisés eurent au crépuscule
Le grouillement d’un peuple gris parmi leurs draps.
On entendit le crissement des mandibules
Qui hérissaient les poils, pliaient les cheveux gras.
Des suçoirs aspiraient dans les poches rougeâtres
Le suc des hommes las qui ne résistaient plus.
Quelques-uns essayaient en vain de se débattre,
Les insectes sur eux montaient ainsi qu’un flux.
Les élytres vibraient dans les barbes vivantes,
Les œufs multipliés éclataient sur les corps.
Les dards aigus vrillaient les prunelles démentes
Et les germes actifs remuaient dans les morts.
Toute la ville fut pompée et dévorée...
Des hommes en fuyant coururent dans la mer.
Alors, un remuement obscur, une marée
De vase, les rendit à l’océan des vers.
Cela n’avait été prédit par nul prophète...
Les soleils infernaux ne se couchèrent pas...
Tout se passa sans cri, sans tocsins et sans glas...
Le peuple en ce temps-là fut mangé par les bêtes...
L’ÊTRE MAIGRE AUX MAINS IMMENSES
Et j’ai vu l’être maigre avec des mains immenses.
Il était recouvert d’écailles de poisson,
Il était étendu dans le sable d’une anse
Et le trou d’un rocher lui servait de maison.
Il m’a dit: Vois mon corps qu’un mal affreux dévaste.
Mon cœur atrophié ne bat plus sous mon sein.
Si mes mains à ce point sont ouvertes et vastes
C’est qu’un siècle durant je les tendis en vain.
Si mes yeux sont couverts d’une peau membraneuse
C’est que j’ai répandu des milliers de pleurs.
J’écoute la marée, éternelle berceuse,
Refrain toujours nouveau de la vieille douleur.
Elle vient vers celui qui n’a pas vu sur terre
La face du pardon et du soulagement,
Elle connaît le mal, son sens et son mystère
Et monte comme lui quotidiennement.
Et j’entends dans sa voix la voix des mauvais hommes,
De ceux que si longtemps jadis j’ai suppliés.
A présent le sel pur et les algues m’embaument...
Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!...
Malheur aux durs, aux furieux, aux égoïstes,
A ceux qui font semblant d’être aveugles et sourds,
A ceux qui m’ont tendu le morceau de pain triste,
Malheur aux généreux qui donnaient sans amour.
J’ai trouvé près des mers ton sentier, solitude,
Bordé de corail rouge et de pétoncles clairs,
Et mon corps rabougri par les vicissitudes
Mange le coquillage et s’enivre de l’air.
Mais, ni mon lit marin rempli de zoophytes,
Les vents de l’au-delà lourds d’aromes puissants,
Ni ma grotte verdâtre avec ses stalactites,
Ni les soleils du soir me transfusant leur sang,
Ne pourront me donner l’aliment de mon âme,
Ce que j’ai désiré, espéré, mendié,
Le repos, la chaleur, le breuvage et la flamme...
--Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!...
L’AGNEAU DÉSESPÉRÉ
L’agneau sur le rocher semblait un bloc de laine.
A côté les torrents descendaient vers les plaines
Et les forêts roulaient leurs vagues vers les monts.
Et je vis l’hippogriffe à tête de lion
Qui bondissait dans la lumière violette...
Et l’agneau se dressa, divin, devant la bête,
Il la prit par les reins, la tordit puissamment,
Puis, ayant labouré sa gorge avec ses dents,
Malgré la gueule en flamme et le dard de la queue,
Au loin la projeta dans un lac dont l’eau bleue
Éclaboussa d’azur les couloirs de rochers.
Mais quand l’agneau neigeux voulut se recoucher
Il tachait les cailloux de sa laine sanglante.
Il courut vainement parmi les jeunes plantes,
Les traces ne faisaient que s’étendre, le sang
Était sur lui plus clair et plus éblouissant.
Et dans le soir qui devenait couleur de soufre,
Je vis sur l’horizon, courant au bord des gouffres,
Franchissant les lacs morts et les puits de granit
Comme pour se baigner aux ondes de la nuit,
L’agneau rouge, l’agneau dément, l’agneau de flamme,
L’agneau désespéré par le sang, ô mon âme!
LA RENCONTRE DU SQUELETTE
Sous les figuiers géants, au fond de la vallée,
Parmi les flots de sable et les roches gelées,
Le puits me regardait, glauque et prodigieux,
Ainsi qu’un œil dans un visage de lépreux.
Sur l’antique margelle expirait le soir morne.
On était sous le signe froid du Capricorne.
Par des traces de pas j’avais été conduit
Et ces traces de pas s’arrêtaient à ce puits.
Et je savais qu’au loin mouraient les caravanes...
Il n’était ni fagot, ni vase, ni cabane,
Rien d’humain où mon âme aurait mis son espoir
Et je posai mon front sur la pierre pour voir...
Alors je vis sortir du puits un long squelette
Qui se tint devant moi, triste, branlant la tête
Et montrant ses os nus comme la vérité.
Il ressemblait un dieu du monde inhabité.
Des herbes lui faisaient une couronne noire,
Et voilà qu’une dent tomba de sa mâchoire,
Les phalanges se détachèrent de la main,
Le fémur se plia sous le poids du bassin,
Il se désagrégea, devint de la poussière...
Et l’ombre vint dans la montagne solitaire.
«Ah! que ne suis-je encor avec mes compagnons!
Quelqu’un m’appellerait peut-être par mon nom,
J’aurais un peu de vin au fond d’une outre, encore
De la chaleur sous un burnous multicolore...
Au moins je serais mort au chant des chameliers!»
La nuit morte gelait les branches des figuiers
Et je vis que la trace à peine saisissable
Des pas, allait plus loin dans la nuit, dans le sable...
LA MONTAGNE DES BÊTES
De partout, près de moi, sur les monts fabuleux,
Les loups pelés montaient par les rochers galeux.
Je voyais sur le bord des crânes plats et chauves
Bouger comme du sang la flamme des yeux fauves,
Je touchais les poils durs et les dents de métal,
Pesant la solitude et la peur et le mal
Et l’amour de la nuit qui possèdent les bêtes.
Sur un tronc dépouillé pleurait une chouette.
Près d’un trou d’eau verdi, dans le creux du ravin,
Un crapaud regardait avec ses yeux éteints.
Des scorpions tendaient le crochet de leur queue
Et des vers déroulaient leur dos d’écailles bleues.
Des milliers de fourmis sortaient des fourmilières.
Des vipères posaient leur front triangulaire
Sur mes pieds, des têtards dansaient dans mes cheveux
Et des germes sans forme éclataient hors des œufs.
«Je veux vivre avec vous, ô frères taciturnes,
Pleurer vos morts, compter vos naissances nocturnes,
Participer, moi, l’homme, à l’obscur idéal
Que verse la nature au cœur de l’animal.
Donnez-moi vos chaleurs, vos bontés et les lampes
De vos yeux, animaux, peuples de ceux qui rampent,
Car venant de plus loin, d’un plus triste chemin,
Vous voyez dans la nuit mieux que les yeux humains...
Vous êtes le sel noir mais de pure substance
Et la rédemption des choses, le silence
Qui doit parler et la beauté qui doit surgir.
Voici venir le temps, bêtes, de repartir.
Puisque l’homme a failli, vous êtes la jeunesse,
Il faut recommencer la course de l’espèce...»
LE NAGEUR
Pour aller jusqu’à l’île où sont les fleurs géantes
Et les cigognes d’or dans les arbustes nains,
Où les magnolias ont l’air d’adolescentes,
Où dans le port étroit dorment les brigantins,
J’ai nagé à travers les courants et les barres,
Enivré par l’écume et nourri par le sel;
L’épave m’a cogné, j’ai heurté des gabarres
Et vu les cachalots jouer dans l’archipel.
La mousse et le lichen m’ont couvert d’une robe,
Le crabe m’a mordu, l’espadon m’a piqué.
Suivi par les requins j’ai vu monter les aubes,
De nacre et de corail j’étais le soir casqué.
J’ai frôlé des pontons qui servaient à des bagnes
Et les forçats de loin m’ont lancé leur boulet.
J’ai troué des typhons hauts comme des montagnes
Et les vents furieux m’ont donné des soufflets.
Quand j’ai passé le long de leurs coques énormes
Les vaisseaux de haut bord ont tiré le canon.
Empoignant les cheveux d’herbages équivoques
J’ai saisi des noyés mangés par les poissons.
Je me suis débattu parmi les pieuvres bleues
Qui me fixaient avec mille yeux surnaturels,
Et les baleines du battement de leur queue
M’ont projeté dans leur jet d’eau plein d’arc-en-ciel.
Mais toujours je fendais allégrement la lame,
Sûr que je ne serais ni noyé, ni mangé,
Et porté sur les flots par la force de l’âme
L’infini de la mer me semblait sans danger.
Et lorsque j’émergeai couvert de coquillages
Et d’algues et pareil à quelque crustacé
Sur l’île merveilleuse et le divin rivage,
Mon corps marin par l’air terrestre fut glacé.
Et mes yeux n’avaient vu jamais de paysage
Plus désolé. Le sol était pauvre et crayeux.
Les grandes fleurs semblaient faites de cartilages
Et leur exhalaison était un souffle affreux.
Des squelettes de pélicans sur des eaux ternes
Claquaient du bec, non loin d’un cratère fumant.
Un soleil jaune ainsi qu’une horrible lanterne
Se balançait sur des collines d’ossements.
Alors j’ai dit: J’ai fui les grottes et les criques
Pour cela! Trahison de l’idéal humain!
J’aurais pu m’endormir sur les eaux magnétiques,
Chevaucher l’hippocampe ainsi qu’un roi marin.
Que le poulpe m’aspire et le crabe me ronge!
Je descends dans l’azur des abîmes profonds
Pour dormir à jamais dans un linceul d’éponges
Auprès de la méduse aveugle des bas-fonds...
LA DESCENTE AU PARADIS
LA DESCENTE AU PARADIS
Le lac miraculeux brillait dans les couloirs
De galets bleus et de rochers météoriques.
Des monts de fin du monde au loin fermaient le soir
Et je suis descendu dans l’abîme conique.
Des gerbes de mica jaillissaient par milliers,
Près de moi s’éployaient des arbres de porphyre,
Le soufre et le salpêtre humectaient l’escalier,
Je voyais aux parois des laves froides luire.
Et tout au fond du gouffre, au cœur des minéraux,
Parmi les champs de houille et les forêts de schiste,
Sous l’ardoise pareille à d’aveugles vitraux,
La porte d’or massif était splendide et triste.
Elle tourna pour moi silencieusement.
Je me remémorai le regard de ma mère.
Je vis les rochers noirs et leurs entassements
Et quittai le chaos fraternel de la terre.
--Que d’azur! j’en étais entièrement baigné.
C’était un printemps clair, éternel, immuable,
De parterres taillés, de sources ineffables
Et tout était choisi, sans défaut, ordonné.
Et les roses semblaient des citrouilles parfaites
Par la dimension et l’absence d’éclat
Et le parfum de ces énormes cassolettes
Était comme un parfum de tisane et d’orgeat.
Les bienheureux marchaient en mornes théories,
La vierge sans désir baissant encor les yeux,
L’épouse vertueuse avec sa peau jaunie
Et l’enfant nouveau-né dont le corps est glaireux.
Et je pus contempler leur laideur étonnante.
Ils n’étaient éclairés par aucun sentiment.
Quelques femmes montraient des poitrines pendantes.
Les groupes se croisaient géométriquement.
Ils goûtaient, sans regret des choses de la vie,
Avec affection et se tenant les mains,
Aux bords des purs ruisseaux et des calmes prairies
Les plaisirs innocents et les bonheurs divins.
«Quoi, pas même une femme et pas même une vierge,
Ai-je dit, qui malgré les azurs bleus trop clairs,
Parmi ces corps pétris dans la pâte des cierges
Ne sente le plaisir lui tourmenter la chair.
«Pas même un chérubin, qui par sa grâce double,
Son torse féminin, ses hanches d’Adonis,
Rappelle le péché délectable et son trouble
Et ses remords autant que l’amour infinis.
«N’est-il pas quelque coin où des fleurs en désordre
Sont rougeâtres avec d’émeraudes lueurs,
Ou des femmes aux bras mêlés jouent à se mordre,
Tordant avec orgueil leur corps plein d’impudeur?»
Alors je me souvins des mortes admirables,
Et des chers compagnons que j’avais tant pleurés,
C’étaient des désireux et des insatiables,
Au cœur toujours ouvert et toujours déchiré.
Et je les vis... Leurs yeux, leur forme et leur image,
Mais ils avaient perdu ta lampe, ô souvenir!
Une béatitude emplissait leur visage,
C’était là la splendeur peut-être de mourir.
Mais ils étaient pour moi plus morts que les cadavres
Que l’on voit dans les lits, déjà décomposés.
De leur morne bonheur ils étaient les esclaves,
Ils ne possédaient plus le secret du baiser.
Ils avaient oublié l’amère connaissance.
Ils n’avaient plus au front le sceau de la douleur,
Ils n’avaient plus au cœur le mal de l’espérance,
Jamais plus de leurs yeux ne couleraient des pleurs.
Et j’ai fui vers la porte ouverte sur le gouffre
Vers l’obscur escalier où le salpêtre luit,
Et j’ai baisé l’ardoise et caressé le soufre
Et joui des clartés qui tombaient de la nuit.
Et j’ai crié: «Seigneur, ton amour est sans charme!
La souffrance est trop belle, on ne peut l’oublier.
Si la vertu de Dieu ne peut verser des larmes,
Je préfère le mal qui connaît la pitié.
«Je crache sur tes lis et vomis sur tes palmes.
Ta clarté n’est pas faite avec du vrai soleil.
A tes rêves trop bleus dans les jardins trop calmes
Je préfère le cauchemar de mes sommeils.
«Je préfère la chambre étroite où je me couche
Avec le linge impur et les bouquets flétris,
La triste odeur des corps, le goût humain des bouches,
Mon paradis mauvais plein d’ombres et de cris.
«Je préfère la femme au regard immodeste,
Les peines de mes soirs, le plaisir déchirant,
Le fumier familier où croît l’arbre terrestre
Et le vice fécond qui m’a fait le cœur grand.»
TABLE
Pages.
LE JARDIN MAUDIT 1
ÉPIGRAPHE 7
L’ANE A CORNES
Combat de femmes 11
Le Jeune Homme aux citrons 16
La première Nuit au couvent 20
Le Médecin avorteur 22
La Baleine en rut 24
L’Ane à cornes au Palais 27
Le Châtiment du luxurieux 29
L’Ane à cornes sur la tour 32
Le Bal fantastique 34
Les Éphèbes et la Femme hydropique 37
La Prière du soir 39
Visite matinale 43
La Princesse et les laquais 45
Le Sérail mort 48
La Cathédrale furieuse 50
Les Chambres de l’hôtel 53
L’Après-midi du faune 55
Plaisirs du sultan 58
L’Esprit de la mer 60
Femme à la panthère 63
La Bouchère nue 65
La Fille du sultan 67
Les Castrats 69
Le Bain rouge 71
La Chambre de Barbe-Bleue 73
La Maison des adolescentes 76
L’Incube et la Vierge 78
Le Page aux gants mauves 82
La Tristesse du nain chinois 84
Le Parc masqué 87
Les Gladiateurs aveugles 89
Les Voluptueux 93
Le dernier spasme 95
La Messe de l’âne à cornes 98
LES RENCONTRES DANS LE PORT VIEUX