PRÉFACE

De nos jours, les progrès de l'instruction publique sont subordonnés à

deux conditions: l'initiative de l'État, l'abnégation des maîtres.

Dans une société démocratique où le temps n'a pas encore, quoi qu'on

dise, fondé les moeurs de la liberté, rien de grand et de durable ne peut

se faire que par l'État. Il ne s'ensuit pas qu'il doive interdire ou

entraver les entreprises indépendantes ou même rivales. Loin de là:

supprimer la rivalité, c'est-à-dire l'émulation, serait préparer sa

propre décadence; il doit au contraire stimuler l'activité des individus

et de ce qui reste de corps constitués, mais sans s'abuser sur les

ressources que cette activité peut offrir. Il faut qu'il sache qu'il

détient aujourd'hui une telle part de la force publique que seul il peut

être libéral dans tous les sens du mot. Convaincu de son inquiétante

responsabilité, il faut qu'il se défende énergiquement de l'esprit

d'indifférence, de coterie et de parti, parce qu'on ne sait qui

réparerait ses fautes et parce qu'il est probable qu'au contraire ses

amis et ses ennemis renchériraient sur ses erreurs.

D'autre part l'abnégation chez les professeurs devient plus difficile

parce qu'ils sont plus en vue qu'autrefois. Il suffit d'interroger le

roman et le théâtre contemporains pour apprendre qu'ils font dans le

monde une tout autre figure que jadis. L'abnégation (et ce mot signifie

non pas l'application au travail, mais, ce qui est fort différent,

l'oubli de soi) n'en demeure pas moins pour eux la plus nécessaire des

qualités, puisqu'ils doivent se proportionner à la jeunesse,

c'est-à-dire se dépouiller jusqu'à un certain point de la supériorité du

talent, des connaissances et de l'âge. Qu'ils s'adressent d'ailleurs à

un public juvénile ou à un public mûr, il leur faut accroître sans cesse

la somme de leur science, faire participer leurs auditeurs à ce progrès,

et cependant se régler toujours moins sur l'étendue de leur propre

capacité que sur celle de l'auditoire. Ils doivent cultiver leur talent

et toutefois ne pas s'y complaire; ils ne l'ont pas reçu pour en faire

simplement jouir le public, mais pour l'en faire profiter.

Ces deux pensées forment l'unité du volume qu'on va lire: les deux

premières des études qui le composent se rapportent à l'une, les deux

suivantes à l'autre. Peut-être en effet voudra-t-on bien y reconnaître

autre chose que de simples monographies, quoique le détail y ait été

traité avec le soin qu'on apporte d'ordinaire aux ouvrages de ce genre.

On verra d'un côté un État créant dans un autre État, c'est-à-dire au

milieu de difficultés toutes particulières, une oeuvre qui, après plus de

quatre-vingts ans, est aussi florissante qu'au premier jour, et l'on

remarquera que les divers essais tentés à ce propos en Italie sous la

domination française ont précisément réussi dans la proportion où le

gouvernement en avait assumé la responsabilité. D'autre part on verra en

France des établissements entourés dès leur naissance de la faveur

publique, longtemps soutenus par le talent ou même par le génie de leurs

professeurs, par l'assiduité de leurs abonnés, par le désintéressement

de leurs fondateurs, décliner après avoir rendu d'importants services,

et disparaître, sans même laisser l'espérance que d'autres puissent

durer aussi longtemps.

Cette première et cette deuxième étude se confirment en ce que l'une

fait la contre-partie de l'autre; la troisième et la quatrième se

confirment plus directement. Le cours d'un professeur brillant et même à

certains égards fort soucieux de ses devoirs, puis des éditions

scolaires qui font honneur non seulement à leurs auteurs mais à

l'Université nous montreront les divers inconvénients qui peuvent naître

de la complaisance pourtant pardonnable d'un professeur pour la

dextérité de sa parole ou pour l'étendue de son érudition.

C'est parce que toutes les parties de ce livre se relient à des

questions générales qu'en reprenant ici l'histoire des Athénées j'en ai

changé le titre. En comparant le morceau intitulé _L'enseignement

supérieur libre en France_ avec l'article publié en 1889, dans la _Revue

internationale de l'enseignement_, on trouverait que la nouvelle étude

ne diffère pas seulement de ma première esquisse par une étendue à peu

près double et par quelques erreurs de moins; car la notice de 1889

visait seulement à faire connaître et apprécier quelques établissements

érigés à la fin du dix-huitième siècle: l'étude nouvelle, outre qu'elle

embrasse aussi la curieuse Société des Bonnes Lettres, fondée par les

royalistes de la Restauration pour faire échec à l'Athénée, vise à

déterminer par un historique approfondi la mesure dans laquelle chez

nous l'enseignement supérieur libre peut servir la cause de la science.

La chute de l'Athénée, après une glorieuse carrière, n'est plus

expliquée seulement par des circonstances passagères, mais par des

raisons qui tiennent à la transformation des moeurs et qui autorisent des

conjectures sur l'avenir.

Pour l'étude par laquelle s'ouvre ce livre, ce n'est pas seulement par

la pédagogie qu'elle se rapporte à l'histoire générale. On a pu

entrevoir, par une des lignes qui précèdent, qu'elle se rattache aussi à

la vaste et belle question sur laquelle j'ai déjà essayé d'appeler, par

un autre ouvrage, l'attention des historiens: l'heureuse influence

exercée par la France sur l'Italie entre 1796 et 1814. Le moment serait

venu d'en présenter le tableau. Les Italiens ont beaucoup écrit sur

cette période de leur histoire, à laquelle ils accordent avec raison une

importance capitale; il ne suffirait certainement pas de lire les

nombreux articles ou volumes qu'ils y ont consacrés; mais le Français

qui entreprendrait de l'exposer se sentirait guidé dès ses premiers pas,

et la satisfaction qu'il ressentirait tantôt à entendre proclamer les

services alors rendus par la France, tantôt à lui découvrir de nouveaux

titres à la reconnaissance, le payerait amplement de sa peine. Il

n'aurait pas à craindre de paraître réclamer pour elle une orgueilleuse

supériorité. Toutes les nations sont à tour de rôle redevables les unes

aux autres. En rendant compte de mon dernier livre dans la _Cultura_, M.

Zannoni disait fort justement que l'Italie avait tant fait pour la

France qu'elle entendait volontiers un Français rappeler ce que la

France avait fait pour elle. Certes nous honorons la mémoire de

Vercingétorix et nous sommes avec lui de coeur dans sa résistance à

Jules César, mais nous savons gré aux Romains d'avoir aboli chez nous

les sacrifices des druides, et d'avoir mis la Gaule au rang des pays

civilisés; nous nous rappelons avec plus de plaisir les victoires de

Fornoue, d'Agnadel et de Marignan que la défaite de Pavie, mais nous

remercions l'Italie de la Renaissance de nous avoir donné le goût des

arts. Le matin de la journée de Coutras, le Béarnais rappelait à ses

cousins qu'ils étaient Bourbons comme lui et promettait de se montrer

leur aîné; à quoi ses cousins répondaient par la promesse de se montrer

ses dignes cadets: la France et l'Italie ont joué tour à tour l'une

vis-à-vis de l'autre le rôle d'un aîné qui forme ses cadets et se

réjouit de se voir égaler par eux. Il faut donc espérer que l'exemple

donné depuis longtemps par M. Rambaud, lorsqu'il décrivit l'action

bienfaisante de la France dans la vallée du Rhin au temps de la

Révolution et de l'Empire, sera enfin suivi. Au reste, on n'en est déjà

plus à le souhaiter; car on dit qu'une thèse de doctorat portera bientôt

sur l'administration impériale en Dalmatie, qu'on en projette une autre

sur l'administration impériale en Italie, qu'on travaille en ce moment à

l'histoire de la Belgique sous le gouvernement français. Je souhaite

d'autant plus volontiers le succès de ces trois projets que deux de

ceux qui les ont formés me rappellent d'anciens et agréables souvenirs.

L'histoire des collèges fondés par les Français en Italie a été surtout

écrite à l'aide du journal officiel du premier royaume d'Italie et des

Archives de Milan que M. Cesare Cantù m'a encore une fois gracieusement

ouvertes; mais j'ai reçu d'importantes communications de M. Malagola,

directeur des Archives de Bologne, que M. le sénateur Capellini avait eu

l'obligeance d'intéresser à mes recherches, de M. Benedetto Croce,

l'aimable érudit napolitain, de M. Flamini, jeune et déjà savant

professeur de Turin. MM. Luigi Ferri et Alessandro d'Ancona, M. le baron

Manno, MM. Novati, Bernardo Morsolin, Giuseppe Biadego, Ach. Neri m'ont

également prêté leur aide, ainsi que MM. Debidour, Mérimée, Bayet et

Astor, qui ont mis leurs amis à ma disposition.

Quelques-unes des additions faites à l'histoire de l'Athénée sont dues à

d'utiles avis que MM. Aulard et Chuquet m'ont donnés en rendant compte

de mon premier travail sur cet établissement.

D'autres personnes m'ont fourni ou procuré quelques documents; on verra

leurs noms au cours de ce travail. J'offre ma gratitude à tous les

érudits dont l'amitié ou la courtoisie a facilité mes investigations.

L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle · 第 25 / 96 题