LA THÉORIE DE JACOB BURCKHARDT[1]

Le titre du grand ouvrage de Jacob Burckhardt,--_Die Cultur der

Renaissance in Italien_,--ne me semble pas rendu rigoureusement par

ces mots: _la Civilisation en Italie au temps de la renaissance_. Un

récent traducteur du _Cicerone_ de Burckhardt écrit simplement, dans

sa préface: _la Culture de la renaissance_. Il demeure ainsi beaucoup

plus fidèle à la pensée de l'auteur, qui répète souvent: «En Italie,

la _culture_ que révélaient les œuvres de la parole écrite a précédé

_l'art_, qui est une partie considérable de la civilisation. Dans le

Nord, au contraire, par exemple dans les Flandres, l'art apparaît

longtemps avant la _culture_, les portraits de l'école de Van Eyck

avant les descriptions des écrivains moralistes.» Mais il faut

s'entendre sur cette expression, la _culture_, et ne point l'appliquer

seulement au mouvement intellectuel de l'Italie vers l'antiquité et le

paganisme littéraire. Le retour aux anciens s'appelle lui-même, en

Allemagne et en France, _l'humanisme_. Burckhardt donne à l'humanisme,

dans sa théorie de la renaissance, la place qui lui convient, mais il

ne le considère que comme l'effet ou le signe de la _culture_, de même

que l'état social, les mœurs, la religion, la poésie, les arts. Le

plus sûr moyen d'entendre ce titre est encore de lire le livre même,

mais comme il mérite d'être lu. Ici, la curiosité d'un esprit cultivé

ne suffirait point. L'étonnante diversité des questions traitées par

Burckhardt peut faire d'abord illusion sur l'objet de l'ouvrage. A

travers les six divisions qui le constituent, jetez au hasard les yeux

sur quelques chapitres: _la Tyrannie au XVe siècle, la Papauté et ses

Dangers, l'État italien et l'Individu, Rome, la Ville des ruines,

Découverte de la beauté et de la campagne, les Fêtes_, vous vous

croyez en présence d'une série de tableaux historiques et d'analyses

morales. En réalité, c'est une explication scientifique, un problème

de psychologie historique que Burckhardt expose et résout. Il faut,

pour ne point s'égarer dans la multiplicité des points de vue ou se

laisser distraire par le charme d'une érudition immense, se rappeler à

chaque page que l'on étudie un chapitre capital de la philosophie de

l'histoire et s'orienter sans cesse sur la doctrine de l'auteur. On

aperçoit vite ce qu'il s'est proposé de mettre en lumière. Il n'écrit

ni l'histoire générale de la renaissance, ni celle de la littérature,

ni celle des arts; quant à celle-ci, il l'a entreprise dans un autre

livre, dont une partie seulement, la classification et la description

des monuments de l'architecture italienne, a paru[2]. Il dégage de

l'observation des faits la cause qui les a produits, la direction et

les caractères qu'elle leur a imposés; il nous fait saisir la loi d'un

développement intellectuel, ou, si l'on veut, d'une civilisation qui a

duré près de trois siècles et a renouvelé la civilisation de toute

l'Europe. C'est à l'âme italienne qu'il demande le secret de la

renaissance, et, par le mot de _culture_, il a voulu exprimer l'état

intime de la conscience d'un peuple. Pour lui, tous les grands faits

de cette histoire: la politique, l'érudition, l'art, la morale, le

plaisir, la religion, la superstition, manifestent l'action de

quelques forces vives, l'indépendance de l'esprit, le jeu constant du

sens critique, l'élan de la passion, l'énergie de l'orgueil. Mais ces

forces, bien coordonnées, forment une harmonie où les convoitises du

cœur acceptent la discipline de l'esprit, où les violences de

l'instinct concourent à la maîtrise de la raison. Jamais l'homme n'a

été plus libre en face du monde extérieur, de la société, de l'église;

jamais il ne s'est possédé plus pleinement lui-même. Les Italiens ont

appelé _virtù_ cet achèvement de la personnalité. La _virtù_ n'a, il

est vrai, rien de commun avec la vertu. Les _virtuoses_ mènent le

chœur de cette civilisation. Pour Burckhardt, le réveil de l'âme

personnelle, le sentiment que l'individu a repris de sa valeur propre,

sont non seulement le trait distinctif de la renaissance italienne,

mais la cause profonde de cette renaissance.

[1] _La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance_, par

Jacob Burckhardt, traduction de M. Schmitt. Paris, 1885; Plon et

Nourrit.

[2] Cet ouvrage a deux titres: _Geschichte der Renaissance in

Italien_, et _Geschichte der neueren Baukunst_; Stuttgart, 1878.

Il répond à un projet d'histoire complète de la renaissance, que

faisaient attendre les lacunes volontaires de _la Culture_

relativement aux lettres et aux arts de l'Italie. J'essaierai

ici, très discrètement, de suppléer au silence ou aux indications

trop sommaires du maître sur ces points.

Il fallait indiquer tout d'abord l'idée supérieure qui vivifie

l'œuvre de l'illustre professeur de Bâle. Le livre est de premier

ordre: il est comme le bréviaire historique de quiconque écrit ou

parle sur la civilisation italienne durant la période que limitent,

d'une part, le temps de Pétrarque, de l'autre, le concile de Trente.

Toutefois, pour le bien posséder, on doit y revenir souvent et se

former à la logique et à la méthode du maître. On doit aussi, par la

réflexion, élucider plusieurs questions graves que Burckhardt

considère comme résolues déjà, et sur lesquelles il n'a donné que de

trop rapides aperçus. Les différents groupes de faits qui lui servent

à établir sa théorie sont très riches en exemples pour le XVe siècle

et le premier quart du XVIe, plus clairsemés pour le XIVe et les

années qui suivent Léon X, très rares pour le XIIIe et l'âge de

décadence contemporain du concile de Trente. Ainsi, les points

d'attache de la renaissance, soit avec le moyen âge, soit avec le

milieu du XVIe siècle, sont à peine visibles. Les personnes auxquelles

la _culture_ du moyen âge n'est point familière seront déconcertées

par l'apparition un peu brusque du génie nouveau de l'Italie; elles ne

saisiront que d'une façon confuse l'originalité de cette révolution

intellectuelle et verront peut-être en elle une création spontanée de

l'histoire, absolument indépendante du passé italien. Puis, parvenu à

la dernière division, qui montre l'affaiblissement de la foi

religieuse et de la morale dans la Péninsule, le lecteur cherchera

sans doute la conclusion de l'ouvrage entier; il se demandera si la

fin des vieilles croyances n'a point une relation étroite avec le

dépérissement général de la civilisation, avec la ruine politique de

l'Italie. Il pourra même se poser une question que je ne crois point

paradoxale: ce développement magnifique de l'individualité qui fut,

pour la renaissance, le principe même de la vie, n'a-t-il pas été, par

ses propres excès, la loi mortelle du déclin? Il est donc utile

d'éclairer à ses deux extrémités le livre de Burckhardt, afin d'en

montrer plus sûrement l'ordonnance et le détail.

I

Le moyen âge, qui fut si violemment troublé par l'explosion fréquente

de la passion individuelle, a tenté un effort singulier pour

discipliner les âmes. Quelques notions très hautes, quelques

institutions très fortes, le prestige de certaines traditions,

l'ascendant mystique de l'autorité ont, à partir de l'époque

carolingienne, organisé la société et réglé les intérêts et les

consciences. L'idée de chrétienté fut la première et la plus générale

de ces notions; puis vint la théorie, à la fois religieuse et

politique, de l'empire et de la papauté; puis le régime féodal,

groupant les faibles autour des forts et les unissant entre eux par le

serment de fidélité et le devoir de la protection, fonda la hiérarchie

sociale; puis les communes créèrent l'indépendance des cités ordonnées

en corporations. Au sein de l'église, le monachisme réunit les plus

purs parmi les chrétiens sous une loi plus austère de renoncement et

d'obéissance. Enfin, la scolastique établit dans la science la tutelle

de la théologie et fit concourir les esprits, même les plus fiers, à

une œuvre commune de dialectique. En tout ceci, le moyen âge a mis à

la fois son profond idéalisme, le sentiment qu'il avait des droits de

Dieu sur l'humanité, la pitié que lui inspirait l'homme isolé, perdu

dans sa faiblesse, l'angoisse que lui donnait le rêve des âmes

solitaires. Dans ces moules rigoureux de la vie sociale ou religieuse,

dans cette enceinte étroite de l'école sur laquelle veille l'église,

la raison de l'individu, comme sa volonté, est enchaînée. Quelque

mouvement qu'il fasse, il rencontre un maître: le pape, l'empereur, le

comte, l'évêque, le texte des livres saints, la charte de sa commune;

il se sent d'autant plus fragile que, sous ces formes visibles de

l'autorité, il aperçoit la puissance de Dieu. Dieu est le suzerain

universel. Le siège idéal de sa royauté est à Rome, sur le tombeau des

apôtres, dans la ville sainte vers laquelle l'Occident gravite; là

commandent les deux vicaires infaillibles de Dieu: le pape, dont le

droit remonte à Jésus-Christ; l'empereur, qui descend de César. Tout

désordre politique est donc un attentat contre la paix de la

chrétienté: _Recordemini Dei et vestræ christianitatis_, écrit Charles

le Chauve aux barons révoltés d'Aquitaine. Plus tard, même quand

l'empire parut représenter d'une façon moins grande la notion de

chrétienté, la primauté de Dieu domina toujours le pacte social. Le

roi, les comtes, les évêques décrètent toujours au nom de la sainte

Trinité. Mais la communauté parfaite, selon le cœur du moyen âge, est

encore le monachisme, qui maintient l'homme dans la vision perpétuelle

des choses divines. «Que le moine, écrit au XIe siècle Arnoulf de

Beauvais, soit, comme Melchisédech, sans père, sans mère et sans

parents. Qu'il n'appelle sur la terre ni son père ni sa mère. Qu'il se

regarde comme seul et Dieu comme son père. _Amen._»

On le voit, le trait original de cet âge est la soumission absolue de

la conscience personnelle à une discipline inflexible. L'individu

disparaît dans le cadre politique que l'église et le dogme de la

monarchie œcuménique ont établi pour le repos du monde et

l'exaltation du royaume de Dieu. Il disparaît dans l'ordre féodal, où

le suzerain est vassal d'un seigneur plus grand, où le sujet est

serf, attaché de sa personne à la terre de son maître. L'œuvre

collective de la croisade appartient bien au temps où l'intérêt des

particuliers, comme celui des plus grands royaumes, s'effaçait devant

l'intérêt supérieur de la chrétienté. La révolution sociale des cités

fut aussi une œuvre collective où l'individu acceptait le joug

parfois très lourd de la loi communale. En France, ces petites

républiques furent vite absorbées par la royauté. En Italie, quand

elles se furent dévorées les unes les autres, elles firent sortir de

leurs ruines le régime nouveau de la tyrannie: mais la tyrannie du

XIVe siècle est déjà un des premiers signes de la renaissance. La

scolastique a duré plus longtemps que l'empire universel, la féodalité

et les communes, et c'est d'elle peut-être que les âmes ont reçu, dans

les pays où elle a dominé, la plus forte empreinte. Elle avait été, en

un certain sens, à ses débuts, une tentative de liberté, et la

première opposition de l'esprit de critique à l'autorité. Mais elle

perdit tout, dès le principe, par l'excès de sa méthode. Elle crut que

l'interprétation est le fondement de la philosophie, que l'art de

raisonner est la science même, et qu'un syllogisme régulier est

l'instrument unique de la certitude. Elle mit donc dans la logique la

philosophie tout entière. Et, comme elle avait déterminé la méthode,

elle fixa les problèmes qu'elle jugeait les plus propres au jeu de

l'_a priori_, proclama Aristote le maître par excellence, fit passer

tout le cortège des sciences expérimentales sous la règle du faux

péripatétisme des Arabes. L'école était condamnée au régime mortel de

l'abstraction. L'église, toujours inquiète pour le dogme de la

Trinité, la ramena sans cesse à l'idéalisme de Scot Erigène et de

Guillaume de Champeaux. Les plus grands docteurs, Abélard, Pierre

Lombard, Albert le Grand furent impuissants à rendre à la scolastique

le sentiment de la réalité et de la vie, l'art de l'analyse, la

liberté de l'expérience. Au commencement du XIVe siècle, Okam montra

la vanité de la sagesse gothique; il rappela, par une évolution

dernière, la doctrine au point où Abélard l'avait placée, à cette

simple notion que les idées ne sont pas des êtres. L'école avait vécu,

mais la routine scolastique, la superstition du syllogisme, abritées

par l'Université de Paris comme en une forteresse, persistèrent

jusqu'au jour où la France de Rabelais et de Ramus accueillit la

tradition platonicienne de Florence et le rationalisme de l'Italie.

Le concert de trois pays, l'Italie, l'Allemagne, la France du nord et

celle du midi, a formé la civilisation du moyen âge. Tous les trois

ont accepté le régime féodal. L'Italie a créé la primauté spirituelle

du saint-siège, l'Allemagne, la suzeraineté suprême de l'empire.

L'Italie et la France ont fondé des communes. C'est à la France

qu'appartient en propre la scolastique. Toutes les nations envoyaient

à la montagne de Sainte-Geneviève leurs maîtres et leurs écoliers. On

peut dire, d'une façon générale, que, dans ces trois contrées, les

crises les plus graves ont marqué toute tentative pour élargir ou

briser les liens rigides du moyen âge. Qu'un docteur, Abélard, essaie

d'asseoir la science sur la raison; qu'une province, le Languedoc, se

détache du christianisme; qu'un pape, Grégoire VII, veuille arracher

son église à l'étreinte de l'empire; qu'un empereur, Frédéric II,

s'attaque à l'action politique de l'église; qu'un tribun, Arnault de

Brescia, entreprenne de réduire le pape à n'être dans Rome que le

premier des évêques, toutes ces révoltes provoquent sur-le-champ un

éclat terrible. Quiconque ose toucher à quelque partie de l'édifice

sacré est un brigand, un apostat, un hérétique, une figure de

l'Antéchrist. Presque toujours, c'est d'un concile que part le coup de

foudre qui le terrasse. Presque tous ces martyrs peuvent, à leur

dernière heure, répéter les paroles de Grégoire VII expirant, car ils

ont cherché la justice et ils meurent pour la liberté.

Ainsi, au moyen âge, la tradition a primé l'invention personnelle. La

vie morale tout entière s'est trouvée atteinte par cette rigueur de

discipline dont l'effet s'est fait sentir dans les ouvrages de

l'esprit. La France, dont le moyen âge s'est prolongé jusqu'au XVIe

siècle, a vu, dès le XIVe, le déclin de son génie: sa civilisation

antérieure, si pleine de promesses, a tout à coup langui, comme

frappée d'un mal secret. Cependant, dès le XIIe siècle, l'Italie avait

rejeté peu à peu de ses épaules la chape pesante du passé, et déjà une

aurore de renaissance l'éclairait, quand le crépuscule des vieux âges

semblait s'épaissir de plus en plus sur la France. Ici, nous touchons

le point essentiel de la question préliminaire à la théorie de

Burckhardt sur la renaissance.

On sait que les créations originales de la France du nord, entre le

XIe et le XIIIe siècles, la chanson du geste, le roman chevaleresque

et l'architecture ogivale, ont fait, dans toute la chrétienté, une

fortune prodigieuse. C'est de nos trouvères que le monde civilisé a

reçu Charlemagne et les héros de la Table-Ronde. La poésie lyrique des

Provençaux eut à peu près un pareil rayonnement dans toute l'Europe

latine. Nos troubadours ont promené leur lyre en Sicile, en Toscane,

en Catalogne, en Portugal. L'Italie laisse entrevoir, dans ses plus

anciennes œuvres lyriques, l'influence provençale. Vers l'an 1200,

la première littérature de la Péninsule, dans la région du Pô et de

l'Adige, est réellement franco-italienne. Le troubadour lombard

Sordello écrivit en langue d'oïl. Jusqu'au XVe siècle, l'Italie a

traduit, refondu, compilé les _romanzi franceschi_ que Dante lisait;

elle mélangeait les _matières_ de France et de Bretagne en des livres

populaires qui inspireront plus tard Pulci et l'Arioste. Un si

étonnant succès peut s'expliquer par plusieurs causes. La figure de

Charlemagne était toujours le plus auguste souvenir de l'histoire.

L'empereur avait accompli trois choses qui le rendaient sacré pour le

moyen âge: il avait fondé la justice, élevé l'église et repoussé les

païens. Il avait ranimé l'image de l'empire romain; il faisait

trembler la terre sous les pas de son cheval. Avec Charlemagne

commence vraiment la chrétienté. Derrière lui marchaient ses pairs,

Roland, Turpin, Renauld, transfigurés par la gloire de Charles et qui

se prêtaient encore mieux que lui aux fantaisies de l'imagination

poétique. La réalité historique des personnages de la Table-Ronde

était bien plus indécise: mais le moyen âge retrouvait en eux tous ses

rêves et toutes ses larmes, l'amour mystique, le culte de la femme, le

sentiment résigné de la vie, la voix maternelle de la nature et des

fées, la vision du Paradis terrestre. Artus, Merlin, Lancelot,

Perceval, Tristan, chevaliers, prophètes et justiciers, berçaient

d'espérance les peuples courbés sous l'oppression féodale, les croisés

allant à la terre-sainte, les âmes délicates que le charme d'un amour

plus fort que la mort consolait des misères du siècle. Aux poètes de

notre Midi, l'Europe demandait les mêmes émotions, des chants d'amour

et des cris de guerre. La France eut encore le temps, avant l'heure de

son déclin, de donner à plusieurs de nos voisins la vieille épopée

moqueuse de _Renart_, c'est-à-dire la parodie du monde féodal, la

revanche des vilains contre les seigneurs, des cœurs médiocres contre

les preux, des laïques contre l'église.

La littérature française des hauts siècles exprimait à merveille ce

que tout l'Occident pensait, regrettait ou souhaitait. Mais cette

littérature, avec sa grâce d'adolescence, n'avait rien encore qui pût

déconcerter les nations pour lesquelles, dans l'ordre de la

civilisation, la France semblait une sœur aînée. Elle était d'une

candeur exquise, très intelligible à des esprits jeunes. Elle put,

sans peine, devenir populaire à l'étranger. Plus parfaite, elle fût

demeurée plus étroitement nationale. Sa naïveté même l'a faite

européenne. Il serait injuste de lui reprocher comme un défaut ce

trait de caractère, car il était de son âge. La conscience de nos

vieux poètes est une fleur encore à demi-close; les dons de la

maturité morale, les retours de la réflexion, la curiosité des

mystères du cœur, l'art d'inventer, à l'aide de ses émotions

personnelles, la passion d'autrui, l'art, plus difficile, de créer le

récit en vue de l'émotion d'autrui, et de toucher le lecteur par les

nuances de la composition, n'était point à la portée des trouvères.

C'est l'imagination impersonnelle du moyen âge qui vit en eux. Ils

rendent à leur siècle et au monde les légendes d'amour ou de batailles

qui peuplaient la mémoire des foules. Leur expérience est bien courte

encore et ils se soucient peu de dégager l'histoire des traditions

confuses qui viennent à eux. M. Pio Raina, dans son livre sur les

_Origines de l'épopée française_, vient de montrer que les souvenirs

de l'époque mérovingienne se retrouvent dans nos chansons de geste

carolingiennes. Prenez maintenant les troubadours. Leur forme est très

variée, savante même; leur inspiration est toute juvénile: sensualité

timide, tendresse spirituelle plutôt que touchante, larmes vite

essuyées, colères d'enfant aussitôt dissipées ou qui s'émoussent en se

portant à la fois contre tous ceux que hait le poète, tel est le génie

des Provençaux. Ils chantent la passion comme les poètes du moyen âge

occidental, français ou allemands, chantent la nature; ceux-ci

s'intéressent aux fleurs, à la bruyère, au rayon de soleil; il n'y a

chez eux qu'un premier plan et pas de lointain: ils peignent avec

d'éclatantes couleurs l'objet qui est sous leurs yeux, la sensation

fugitive qui les aiguillonne; personne ne sait encore voir et ne peut

mesurer les dernières profondeurs de la nature ou du cœur humain.

Était-il réservé à la France du nord de produire un Dante ou un

Arioste, à la France méridionale d'avoir un Guido Cavalcanti ou un

Pétrarque? La croisade des Albigeois n'a pas laissé à notre Midi le

loisir de donner tous ses fruits; une civilisation noble, brusquement

disparue, a emporté le secret de son propre avenir. La littérature

d'oïl a poursuivi sans trouble le cours de sa destinée. Aux XIIe et

XIIIe siècles, la France lisait et paraissait comprendre les écrivains

latins; la culture classique aidait lentement aux progrès de la

conscience littéraire. Toutefois, au temps de saint Louis, quand déjà

la nationalité française se reconnaissait clairement, tout effort pour

créer une littérature réfléchie était encore prématuré. Comparez la

débilité gracieuse de l'esprit de Joinville à la santé intellectuelle

de son contemporain italien Marco Polo. Déjà, cependant, la veine

chevaleresque s'épuisait: les compilateurs refondaient, abrégeaient,

traduisaient en prose ou grossissaient démesurément les anciens

ouvrages. La bibliothèque de don Quichotte était commencée.

Impuissants à rajeunir la tradition littéraire, les écrivains en

cherchèrent une nouvelle. On vit alors à quel point trois siècles de

scolastique avaient usé les ressorts de l'esprit français. Comme on ne

savait plus raisonner sur des choses réelles, on ne fut plus capable

de créer des figures vivantes. L'École, après avoir arrêté la science,

dessécha la poésie. On entra dans l'âge des abstractions et des

chimères versifiées. Charlemagne, Roland, Merlin, ne sont plus que de

purs accidents, des _quiddités_ littéraires que l'on rejette;

désormais, les universaux seuls ont le droit de se mouvoir et de

parler, je ne dis pas d'agir: les vices et les vertus, les espèces et

les genres qui peuplaient déjà la première partie du _Roman de la

Rose_, sont rejoints, dans la seconde, par les deux hautes

quintessences, _Raison_ et _Nature_, que n'embarrassent point des

dissertations de trois mille vers. La prédication subtile envahit tout

le champ poétique. L'allégorie théologique se glisse dans le _Roman de

Renart_ et en éteint la gaîté. Le symbolisme enveloppe d'un brouillard

cette littérature doctorale; seules, les formes toutes bourgeoises,

moqueuses, le fabliau, le mystère, le conte, la sottie, se

maintiennent en joie. Mais que nous sommes loin de la _Chanson de

Roland_!

L'art français, par excellence, l'architecture ogivale, dépérit du

même mal que la poésie. Longtemps elle avait gardé les traditions

graves du roman, les solides piliers, les grandes lignes, les

proportions qui rassurent l'œil. Elle respectait alors les lois de la

matière. Mais voici qu'elle se passionne pour la légèreté jusqu'à la

folie. Elle exagère les hauteurs et les vides, raréfie la pierre,

réduit les murs au dernier degré de maigreur, se joue des piliers et

des voûtes comme si ces masses n'étaient que des formes géométriques;

la pesanteur et l'équilibre, la loi ne compte plus pour elle. Il

s'agit d'élever dans la nue le rêve ciselé des flèches et des tours;

le détail, raffiné à outrance, multiplié en triangles aigus, afin de

supporter l'ensemble aérien, monte toujours et absorbe non seulement

les lignes horizontales, mais toutes les grandes lignes. La

cathédrale, maintenue contre toute vraisemblance, étagée par mille

contreforts, véritable sophisme de pierre, fait penser aux syllogismes

de l'école, où le raisonnement, privé de raison dans les prémisses,

vacille et s'affaisserait s'il n'était soutenu par le sophisme voisin.

Cet art tourmenté et malade tuait les autres arts: l'austère statue du

XIIe siècle n'aurait plus de place pour se tenir debout; la statuette

délicate du XIIIe est réduite au rôle de broderie; la sculpture finit

par l'imagerie, la laideur se mêle au pathétique dans les _Ecce Homo_

et les _Christ de douleur_; la Madone, l'Enfant ont perdu toute

noblesse; l'Enfant n'est plus «que le fils d'un bourgeois qu'on

amuse»; la gargouille impudente, la fleur bizarre, le diablotin

grotesque, altèrent de plus en plus la figure mystique de l'église; la

peinture sur verre se corrompt par la recherche du détail et

l'ambition de l'effet.

L'expérience historique du moyen âge a donc été complète pour la

France. Notre civilisation n'a point su prolonger ou rajeunir son

originalité. La _culture_ première de l'Occident a produit chez nous

ses dernières conséquences. L'Italie, rebelle de bonne heure à cette

culture, a fait manquer chez elle l'expérience. Son moyen âge portait

les germes les plus féconds de sa renaissance.

Toujours elle eut dans le concert de la chrétienté, une physionomie

très particulière. Envahie tour à tour par les Goths, les Lombards,

les Arabes, les Normands, dominée par les Byzantins, les Francs, les

Hohenstaufen, les Angevins, elle ne prit de ses maîtres que ce qui lui

plut et arrangea à son gré sa civilisation, sa vie publique et sa foi.

De l'histoire de Rome elle n'avait voulu conserver que des traditions

de liberté, entretenues par la persistance de ses corporations

d'artisans, et une image idéale qui lui servait de modèle pour bien

juger le régime de la double monarchie universelle et l'ordre féodal.

Elle porta plus légèrement que personne ce triple joug, parce qu'elle

rencontra vite l'art d'opposer l'un à l'autre et d'affaiblir l'un par

l'autre les deux souverains de l'Occident, l'empereur et le pape. Elle

sut empêcher, par la résistance de l'église, l'absolue primauté de

l'empire; elle arrêta sans cesse, par l'appui qu'elle prêtait aux

empereurs et les prétentions obstinées de la commune de Rome, les

progrès de la primauté temporelle de l'église; elle employa très

habilement tantôt le pape, tantôt l'empereur, à l'affaiblissement des

comtes et à la protection des républiques municipales. Quand elle se

fut délivrée du despotisme des seigneurs, il se trouva qu'elle avait

du même coup diminué le saint-siège et l'empire en détruisant la

hiérarchie qui les soutenait; elle avait les mains plus libres du côté

de l'un et de l'autre; tous les deux devaient désormais composer avec

une Italie communale, tantôt gibeline et tantôt guelfe qui, par ses

ligues militaires, savait manifester les vues d'une politique vraiment

nationale. Elle eut alors une histoire plus tragique qu'aucun autre

peuple, parce qu'à Rome était le nœud de tous les problèmes qui

agitaient la chrétienté, mais, au fond, cette histoire est tout à fait

consciente. En dehors des Deux-Siciles qui subissaient toujours

quelque domination étrangère, l'Italie a cherché un ordre social

nouveau, fondé sur l'autonomie des villes, et bientôt sur celle des

provinces, un régime où la suzeraineté de l'empereur et celle du pape

n'étaient plus que fictives, où le saint-siège, jusqu'au XVe siècle,

se vit sans cesse dépossédé de sa royauté temporelle par la commune de

Rome, mais où l'église romaine gardait toujours son prestige en tant

qu'œuvre maîtresse du génie italien. L'Italie a tourmenté les papes;

elle les a vus sans remords, pendant trois siècles, fuir, proscrits et

outragés, sur tous ses chemins; jamais elle n'a consenti à se rallier

aux antipapes, presque tous Allemands, que lui donnaient les

empereurs. Au temps des papes d'Avignon, elle a résisté aux séductions

d'un schisme; au temps du grand schisme, elle a su réserver à ses

pontifes propres la légitimité apostolique.

Il était naturel, en effet, que le plus grand effort des Italiens fût

dirigé du côté de l'indépendance religieuse. Ils n'eussent rien gagné

à se soustraire à l'empire et à la féodalité s'ils s'étaient

d'ailleurs résignés à la domination du saint-siège. Entre l'église et

l'Italie s'établit une sorte de concordat tacite où l'indulgence

réciproque eut la meilleure part. L'église permit aux Italiens de

passer sans austérité ni tristesse à travers cette vallée de larmes.

Les papes accordèrent à la Péninsule des libertés ecclésiastiques

qu'ils eussent refusées à l'étranger; à l'église de Milan, dont

l'archevêque était une sorte de souverain pontife, l'autonomie

liturgique; à Venise, un patriarcat presque indépendant de Rome; à la

Sicile, au midi napolitain, une familiarité étonnante avec la

communion grecque et l'usage de la langue grecque pour le culte. Les

meilleurs chrétiens de l'Italie, les moines, les anachorètes élèvent

sans cesse la voix contre les abus du pontificat romain, que corrompt

la puissance séculière. Pierre Damien, l'ami de Grégoire VII, déplore

que l'église ait en main le glaive temporel. On connaît les invectives

furieuses de Dante contre Rome, l'insolence du moine Jacopone à

l'égard de Boniface VIII. Mais, en tout ceci, il faut voir la passion

politique plutôt que l'émotion religieuse. Le christianisme italien

est une création singulière. Il tient beaucoup de la foi primitive; le

dogme étroit, la morale rigide, la pratique sévère, la hiérarchie

gênent fort peu son indépendance: l'inspiration individuelle, la

communion directe du fidèle avec Dieu, qui forment le fond de la

religion franciscaine, sont peut-être les plus essentielles

traditions de l'âme italienne. Une pensée paraît souvent chez leurs

premiers écrivains, tels que Dante et Francesco da Barberino: c'est

dans le cœur qu'est la religion vraie. Dante met en purgatoire le roi

Manfred que l'église a maudit, que Clément IV a fait arracher à sa

sépulture et jeter,--_a lume spento_, les cierges étant éteints,--au

bord du Garigliano. Non, s'écrie le fils de Frédéric II, leur

malédiction ne peut nous damner.

Per lor maledizion si non si perde.

L'Italie n'est pas éloignée de penser que toutes les religions mènent

au royaume de Dieu. Le voisinage des croyances les plus diverses,

l'islamisme et la foi grecque, l'avait préservée de l'égoïsme

religieux. La tolérance la conduisit à une notion libérale de

l'orthodoxie: le conte des _Trois Anneaux_ était au _Novellino_

longtemps avant Boccace. C'est pourquoi les Italiens, très libres dans

l'enceinte de leur église, n'ont jamais songé sérieusement à en

sortir. Ils n'ont point eu d'hérésie nationale: la _pataria_ lombarde,

le catharisme oriental, l'affiliation à la secte vaudoise ne furent,

entre le XIe et le XIIIe siècles, que de courtes tentatives de révolte

plus sociale encore que religieuse. La doctrine issue des prédictions

de Joachim, abbé de Flore, parut un instant plus menaçante; elle

troubla le monde franciscain par l'attente d'une troisième révélation,

l'Évangile éternel du Saint-Esprit. Le saint-siège traita avec douceur

ces excès du mysticisme italien; il autorisa la liturgie et le culte

de Joachim dans les diocèses de Calabre; il condamna Jean de Parme, le

général des frères mineurs, puis lui offrit le chapeau de cardinal,

enfin, le béatifia; il laissa pulluler les petites sectes des

_fraticelles_ et des _spirituels_, qui continuaient le joachimisme; il

béatifia à son tour Jacopone, le plus bruyant de tous ces sectaires.

Il était bien entendu, entre l'église et l'Italie, que selon la parole

empruntée à saint Paul par Joachim, «là où est l'esprit du Seigneur,

là est la liberté». La conscience libre, dans la cité libre, telle fut

alors la loi de la civilisation italienne.

Dans le domaine rationnel, l'Italien du moyen âge n'est pas moins

maître de soi-même. Il pense librement et d'une façon très saine.

C'est un fait grave que la scolastique ne s'est jamais implantée

solidement dans la Péninsule. L'Italie a donné à l'école de Paris

plusieurs de ses plus grands docteurs, Pierre Lombard, saint Thomas,

saint Bonaventure, Gilles de Rome, Jacques de Viterbe; ceux d'entre

eux qui ont repassé les Alpes étonnèrent plutôt qu'ils ne séduisirent

leurs compatriotes. Saint Thomas professa devant Urbain IV ses

doctrines «par une méthode singulière et nouvelle», écrit Tolomeo de

Lucques. La scolastique ne fut docilement acceptée en Italie que par

les théologiens et les moines. Au XIVe siècle, Pétrarque et Cino da

Rinuccini, dans son _Paradis des Alberti_, se moquent du _trivium_ et

du _quadrivium_. Les premiers moralistes, Brunetto Latini et Dante,

peuvent conserver les divisions et l'apparence logique de l'École: en

réalité, ils procèdent par expérience dans leurs descriptions de la

nature et du cœur humain. La science nationale de l'Italie, à

Bologne, à Rome, à Padoue, n'est point la dialectique, mais le droit

écrit, c'est-à-dire la raison appliquée aux choses de la vie réelle;

c'est aussi le péripatétisme de la tradition arabe, mais absolument

dégagé de la théologie, l'averroïsme, auquel se rattache la rénovation

des sciences naturelles et de la médecine. Cette grande école, dont

Padoue fut le centre, a beaucoup inquiété l'église: les peintres

religieux, tels que Benozzo Gozzoli, montrent volontiers Averroès

terrassé, véritable Antéchrist, sous les pieds de saint Thomas. Les

averroïstes ont tenté, dans l'Italie du moyen âge, une reconnaissance

de l'ordre purement rationnel que Descartes reprendra pour la France.

Leurs adhérents plus ou moins déclarés allèrent très vite jusqu'au

terme dernier de l'incrédulité: ils niaient l'immortalité de l'âme et

l'âme elle-même. Les _bonnes gens_, la _gente volgare_, voyant Guido

Cavalcanti passer rêveur dans les rues de Florence, prétendaient qu'il

cherchait des raisons de ne pas croire en Dieu. Déjà, au commencement

du XIIe siècle, on avait signalé à Florence des _épicuriens_ qui se

riaient de Dieu et des saints et vivaient selon la chair, dit Villani.

Comme tous ces libres esprits appartiennent au parti gibelin, il est

peut-être bon de n'accueillir qu'avec réserve les accusations lancées

contre eux par les guelfes et les moines. On ne peut sans doute

mesurer l'étendue de leur scepticisme, mais il faut bien signaler en

eux ce trait caractéristique de l'homme moderne. Ils ont eu, dans leur

incrédulité, l'orgueil naturel aux consciences qui dédaignent la foi

ou les illusions de leur siècle. Dante les condamne, comme hérétiques,

mais on sent qu'il les admire, car ils sont de sa race. Le plus

hautain de tous, Farinata degli Uberti, tout droit dans son sépulcre

embrâsé, le front altier, semble, dit-il, avoir l'enfer en grand

mépris. Mais n'avons-nous pas déjà perdu de vue le moyen âge

occidental? Tandis que la France s'arrête dans l'œuvre de la

civilisation, l'Italie, ouvrière plus tardive, est toute prête à

inventer une civilisation nouvelle. Elle tient en ses mains

l'instrument de tout progrès, l'art de penser clairement; elle sait

opposer à l'autorité de la tradition la valeur rationnelle et

l'énergie de l'individu. Elle passe d'une façon presque insensible du

moyen âge à la renaissance.

La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire · 第 8 / 47 题