Si Hadj-Mohammed-el-Mezari, dont la famille appartient à l'aristocratie
de la tribu des Douairs d'Oran, est, dans l'armée française, le
représentant de la milice indigène au service des anciens beys de la
province, le jeune sous-lieutenant de saphis, Mohammed-el-Aboudi,
originaire de la tribu des Douairs de Médéah, représente, de son côté,
dans nos escadrons indigènes d'Alger, les chefs de la cavalerie
régulière au service de l'émir Abd-el-Kader.
Agé aujourd'hui de vingt-trois ans, Mohammed-el-Aboudi, depuis l'âge de
onze ans, monte à cheval; aussi est-il un parfait cavalier. En 1838,
pendant la paix, il alla rejoindre Abd-el-Kader dans la vallée du
Chélif, au pays des Shihen, après de 50 lieues à l'ouest de Blidah, et
prit du service dans la cavalerie que l'émir organisait. Il s'y lit
bientôt remarquer, et obtint successivement, les grades de brigadier, de
maréchal-des-logis et d'officier. Pendant une expédition dans le désert
de Constantine, au sac de Sidi-Okbah, ville des Ziban, une jeune fille,
parente de notre. Cheikh-el-Arab, Bou-Azis-ben-Gannah, se jeta à ses
pieds en implorant sa protection contre les insultes d'une soldatesque
effrénée. Il la couvrit de son burnous, et déclara, avec cette énergie
calme qui le caractérise, qu'il tuerait le premier qui oserait lever les
yeux sur celle qu'il choisissait dès ce moment pour sa compagne. En
effet, il ne tarda pas à épouser la jeune Arabe. Les différents combats
auxquels il prit part, dans les provinces de Constantine et de Titteri,
lui valurent trois décorations d'Abd-el-Kader. Suivant l'habitude des
Arabes, qui n'estiment la valeur d'un guerrier qu'en proportion du
nombre des têtes coupées à l'ennemi, El-Aboudi compte, dans ses états de
services, vingt-cinq têtes coupées dans le combat à des Arabes hostiles
à la cause qu'il servait.
A l'affaire du bois des Oliviers, le 20 mai 1840, El-Aboudi fit
prisonniers deux soldats français, dont un blessé. Il commandait le
détachement qui, sur la route de Douéra, enleva M. le sous-intendant
militaire Massot dans la voiture publique chargée de la correspondance
entre cette ville et Alger. L'arrivée de quelques cavaliers du poste le
plus voisin obligea ce détachement à abandonner la voiture, avec deux
femmes et une somme d'argent assez considérable qui se trouvaient dans
l'intérieur, les Arabes ayant vainement essayé d'y pénétrer par le coupé
et par la rotonde.
Après deux ans de luttes sanglantes, en 1842, les tribus, épuisées par
la guerre et mourant de faim, demandaient la paix. El-Aboudi, grâce aux
bons conseils que lui donna sa jeune femme, parente d'un de nos chefs
les plus dévoués de la province de. Constantine, vint dans le camp
français et s'enrôla dans les spahis comme simple cavalier. Il fut nommé
brigadier après six mois de services brillants et signalés. Le duc
d'Aumale ayant pris le commandement de la province de Titteri, El-Aboudi
lui fut désigné parmi les plus grands cavaliers du régiment. Le prince
le choisit pour porter son _fanon_ de guerre. A la suite d'une
expédition, au mois de mars 1843 il obtint le grade de
maréchal-des-logis. A la prise de la Zméla, cette capitale nomade
d'Abd-el-Kader, composée de tribus nombreuses dont le convoi, au retour
sus Médéah, occupait cinq lieues de long, El-Aboudi, toujours à côté du
prince, faisait flotter nos nobles couleurs au-dessus de la tête de son
jeune général.
[Illustration: El-Aboudi, actuellement à Paris.]
Quand M. le duc d'Aumale dut retourner en France, El-Aboudi demanda à
l'accompagner, et il est venu avec le prince à Paris, qu'il habite en ce
moment. Nommé chevalier de la Légion-d'Honneur par ordonnance du 5
juillet 1843, il a reçu des mains du roi la décoration que son général
avait demandée pour lui, «Voilà une décoration, s'est-il écrié, qui vaut
mille de celles que distribuait l'émir!» Et lorsque, le soir, un vieil
officier lui demandait qui lui avait donné cette croix, l'Arabe répondit
fièrement: «C'est mon sabre et elle a été demandée au grand sultan des
Français par le duc d'Aumale.» Une ordonnance du 9 juillet l'a promu au
grade de sous-lieutenant de spahis (escadrons d'Alger).
El-Aboudi a été, depuis son séjour à Paris et dans les différents lieux
publics où il a paru, l'objet d'une curiosité souvent importune et
quelquefois gênante. Homme bien élevé, plein de mesure et de retenue
dans ses relations comprenant et parlant le français, il est à sa place
partout, et devine, plutôt qu il n'apprend, tous les usages de notre
société française. El-Aboudi ne sourit guère, et surtout il ne s'étonne
de rien. A l'orchestre de l'Opéra, on eût dit un spectateur blasé par
l'habitude. Au Cirque des Champs-Elysées, il a admiré _la fantasia_ de
M. Gaucher sur _Partisan_, mais beaucoup moins le cavalier que le
cheval, et un retour sur lui-même lui a arraché cette exclamation tout
arabe: «Pauvre cheval noir! lu fais gagner quelques boudjoux à ton
maître: mais si tu appartenais à El-Aboudi, combien ne lui vaudrai-tu
pas de moutons, de boeufs et de chameaux!»
[Illustration.]
[Illustration.]
Bulletin bibliographique.
_Les Constitutions des Jésuites_ avec les déclarations; texte latin
d'après l'édition de Prague. Traduction nouvelle.--Paris. 1843. 1 vol.
in-18 de 522 pages. Paulin. 3 fr. 50 c.
Depuis quelques années, la France se croyait heureusement débarrassée
des jésuites, A son grand étonnement et à son grand effroi, elle vient
d'apprendre qu'elle était encore affligée de ce terrible fléau. Après
s'être tenus longtemps cachés, muets et silencieux on ne sait où, les
disciples de Loyola ont reparu tout à coup au milieu de ce monde qui a
tant de raisons de les haïr et de les redouter; ils ont le verbe haut;
ils ne se contentent pas de prêcher, ils écrivent, ils ont des
journaux,--je voulais dire un journal dans lequel ils impriment
sérieusement les absurdités les plus révoltantes; ils fabriquent un ils
font fabriquer des livres remplis d'injures et de grossièretés. En un
mot, ils deviennent aussi insolents, aussi audacieux, aussi francs,
qu'ils étaient naguère humbles, timides et hypocrites.
Que veulent-ils donc? A quoi bon le demander? ce qu'ils ont toujours
voulu: devenir les souverains absolus de l'univers entier. Que tous les
hommes qui seraient tentés de les regarder comme les victimes d'une
erreur de l'opinion publique, se donnent la peine de lire le volume que
vient de réimprimer M. Paulin, et ils apprendront à les connaître. C'est
là, c'est dans ses constitutions, dans ses lois organiques, dans ses
règlements officiels, que la trop fameuse société de Jésus se montre
réellement telle qu'elle est, telle surtout qu'elle voudrait être. C'est
là que, tout en admirant le puissant génie et la force de volonté de ses
illustres fondateurs, on apprend à détester leurs maximes, et surtout à
craindre pour l'humanité que leurs espérances et leurs projets ne
parviennent à se réaliser un jour.
Ce volume, dont la publication est si opportune, ne contient pas toutes
les lois auxquelles sont soumis les jésuites, et qui, publiées à Prague,
en 1757, par ordre de la dix-huitième et dernière assemblée générale,
sous le titre d'_institutum societatis Jesu_, remplissent deux gros
volumes in-folio. L'_Institutum_ est trop considérable pour que
l'éditeur des _Constitutions_ ait pu songer à le remettre en entier
sous les yeux du public. Obligé de faire un choix, il a fait traduire
et il a réimprime de préférence les ouvrages fondamentaux de la société,
ceux qui sont sortis de la plume d'Ignare de Loyola: les
_Constitutions_, suivies des _Déclarations_; les _Exercices spirituels_;
la _Lettre sur l'obéissance_.--l'_Examen général_ que doivent
préalablement subir tous ceux qui demandent à entrer dans la société de
Jésus, précède les _Constitutions_.
Les _Constitutions_ ne sont plus maintenant telles qu'elles furent
écrites par Ignace de Loyola. Le texte n'en a été fixé que deux ans
après la mort du célèbre fonda leur de l'ordre des jésuites, par la
première assemblée générale, qui, comme on peut le voir dans le
compte-rendu de ses décrets, changea plusieurs articles, en ajouta
quelques-uns, en retrancha d'autres, en fit passer des _Déclarations_
dans les _Constitutions_, ou des _Constitutions_ dans les
_Déclarations_, et enfin en fit faire une traduction latine, imprimée en
1538. Toutefois, divers changements eurent encore lieu par la suite, et
ce ne fut qu'en 1593, qu'on cessa de corriger le texte primitif, qui
avait déjà subi tant d'altérations.
Les premières éditions des _Constitutions_ n'étaient point destinées à
être publiées; elles devaient au contraire être tenues très-secrètes.
Aquaviva (_Institut_, I. XI, p. 243) défend de communiquer, sans le
consentement du provincial, aux autres membres de la société, les
exemplaires qu'on doit avoir dans chaque maison et dans chaque collège
pour l'usage particulier des supérieurs et des consulteurs, «de manière,
dit-il, qu'on ne puisse ni les montrer aux étrangers ni les transporter
ailleurs;» à plus forte raison ne les laissait-on pas lire aux novices
avant qu'ils eussent fait leurs voeux. Cependant les éditions des
_Constitutions_ se multiplièrent à tel point que le secret devint
impossible à garder. La grande édition de Prague se répandit rapidement
dans toute l'Europe, et ce fut d'après cette édition que les parlements
de France et les tribunaux étrangers jugèrent et condamnèrent les
jésuites.
«Malgré l'importance des divers documents que nous avons réunis dans ce
volume, dit le traducteur, notre travail serait de peu d'utilité, si
nous laissions entièrement de côté les antres parties de _l'Institut_.
Dans un ouvrage qui n'est à proprement parler qu'un recueil de pièces
mises sous les yeux du public, nous devions du moins donner une idée des
principales règles et du _ratio studiorum_. Nous devions aussi insister
sur les points contestés, et mettre en évidence, par le rapprochement
impartial de passages extraits des Bulles, des formules de toutes les
parties de l'_Institut_, l'esprit des _Constitutions_. C'est ce que nous
avons essayé de faire dans les notes rejetées à la fin du volume. Ces
notes ne sont pas un commentaire epigrammatique, elles viennent toujours
à propos de quelques passages des _Constitutions_ qu'elles expliquent et
développent au moyen de citations textuelles. Nous aurions pu
facilement, à l'aide de ces notes, rédiger une exposition suivie des
lois de la société; nous avons mieux aimé laisser chacun en particulier
faire ce travail, et nous nous contentons de l'avoir préparé en en
réunissant les matériaux.»
_Catalogue des livres composant la bibliothèque poétique de M. Viollet
Le Duc_.--Paris, chez _L. Hachette_, libraire de l'Université royale de
France, rue Pierre-Sarrazin, 12.
M. Viollet Le Duc nous fait connaître dans la préface de son livre par
quelles circonstances il a été amené à former la précieuse collection
dont il nous donne aujourd'hui le catalogue raisonné. Il se vit forcé en
93, à l'époque où les collèges furent fermés, d'abandonner ses études
commencées à peine. Plus tard, il les reprit n'étant plus un enfant et
cherchant lui-même sa route dans les origines de la littérature
française. Les recherches auxquelles il se livra étaient alors faciles.
La spoliation des grandes bibliothèques avait couvert de livres curieux
les quais et les boulevards. Ces livres, alors à vil prix, sont
aujourd'hui introuvables et surtout horriblement coûteux. Les Anglais
accourus en 1814 ont fait main basse sur tout ce qui restait de ces
inappréciables bouquins.
Depuis longtemps la bibliothèque de M. Viollet Le Duc était bien connue
de tous ceux qui s'occupent en antiquaires de la poésie française;
trésor d'autant plus précieux que le propriétaire y laissait puiser à
pleines mains, appelant lui-même l'attention des curieux sur ce qu'il
avait de plus rare et leur prodiguant les conseils de son érudition en
même temps que les documents par lui rassemblés à grands frais. Bien des
gens ont ainsi contracté envers lui des obligations qu'ils ont eu le
soin de tenir secrètes. D'autres, au contraire, les ont hautement
avouées, M. Sainte-Beuve notamment, dans le _Tableau historique et
critique de la poésie française_, porte à plusieurs de ses pages
l'expression d'une reconnaissance honorable.
M. Viollet Le Duc n'est donc pas un de ces _bibliotaphes_--le mot est de
lui.--qui achètent de vieux livres pour les enfouir sous l'acajou et le
palissandre, et qui se garderaient bien d'y toucher eux-mêmes, tant ils
ont de respect pour ces reliques chèrement payées. Par une conséquence
bien naturelle, le catalogue de M. Viollet Le Duc ne ressemble point aux
sèches nomenclatures dressées par un commissaire-priseur. C'est un
véritable livre, un véritable _cours de littérature poétique_, tel qu'il
n'en existait aucun avant la publication de ce beau travail. Nous
trouvons au début et en guise d'introduction, un tableau de toutes les
Poétiques, depuis le _Grand et vray Art de plaine rhétoricque_, par
Pierre Fabry (très-expert scientifique et vray orateur), jusqu'au poème
de François de Neufchâteau sur les _Tropes_. Viennent ensuite les
dictionnaires d'épithètes, de synonymes et de rimes, depuis l'ouvrage de
M. de La Porte, _Parisien_ (1602), jusqu'au _Dictionnaire de Michelet_
(1760), le meilleur ouvrage de cette espèce. Après cela, les recueils de
poésies mêlées, tels que ceux de Sinner, bibliothécaire de Berne, de M.
de Bock, de Lambert Doux fils, gentilhomme bruxellois; _les Quinze Joyes
de Mariage; les Blasons_, colligés par Méon; _le Parnasse_, de Gille
Corozet; _les Marguerites_, d'Esprit Aubert; _les Muses illustres_, de
Colletet; le célèbre _Recueil de Sercy_; les _Pièces choisies_ de La
Monnoye; _les Epigrammatismes_, de La Martinière; _tes Annales
poétiques_, attribuées à Sauterau de Marsy et Imbert, le tout finissant
aux _Bijoux des neuf Soeurs_, publiés en 1796, chez Didot jeune.
Parmi les notices qui suivent, et qui comprennent le plus grand nombre
des ouvrages de poésie publiés en France depuis le treizième jusqu'à la
fin du dix-septième siècle, nous aurions à citer trop d'études
nouvelles, trop de points de science habilement discutés et éclaircis,
trop de morceaux charmants pour la première fois mis en lumière, et les
bornes de cet article nous permettent à peine de signaler sommairement
l'analyse du _Livre des Quatre Dames_, par Alain Chartier; les pages
consacrées à François Villon et à Martin Franck; les détails donnés sur
le _Jardin de plaisance de l'Infortuné_; enfin, un long et complet
travail sur le _Séjour d'honneur_ d'Octavien de Saint-Gellais. Ce livre,
presque totalement inconnu, qui contient et décrit des faits historiques
et des traits de moeurs du plus grand intérêt, n'avait jamais été
suffisamment examiné. Il devra désormais une véritable importance au
catalogue de M. Viollet Le Duc.
Nous terminerons cette appréciation bien sommaire et bien insuffisante
par quelques beaux vers tires des oeuvres de Jean et de Jacques de La
Taille. Ils sont placés dans la bouche d'un vieux courtisan, qui décrit
ainsi les ennuis de son état:
Il (le courtisan) doit négocier pour parents importuns,
Demander pour autruy, entretenir les uns;
Il doit, estant gesné, n'en faire aucun murmure,
Prester des charitez et forcer sa nature;
Jeusner s'il fault manger; s'il fault s'asseoir, aller;
S'il fault parler, se taire, et si dormir, veiller;
Se transformer du tout et combattre l'envie:
Voilà l'aise si grand de la cour, et ma vie!
.....................................................
N'est-ce la pitié lors de voir un gentilhomme,
Qui, défavorisé, rompt mille fois son somme?
De le voir tourmenté comme s'il fust couché
Dessus un lict qu'on eust d'orties enjonché?
De voir comme il tient haut son chevet, et se veautre
Tantost sur un costé et tantost dessus l'autre?
De voir comme il ne fait que resver, murmurer,
Regretter sa maison, maudire et souspirer?
.....................................................
La cour est un théâtre où nul n'est remarqué
Ce qu'il est; mais chascun s'y mocque, estant mocqué.
L'esprit bon s'y fait lourd, la femme s'y diffame,
La fille y perd sa honte, la veufve y acquiert blasme.
Les sçavants s'y font sots, les hardis esperdus,
Le jeune homme s'y perd, les vieux y sont perdus.
_Lettres de lord Chesterfield_ à son fils Philippe Stanhope. Traduction
par M. AMÉDÉE RENÉE. 2 vol. in-18.--Paris, 1843. _Jules Labitte_. 5 Fr.
50 c. le volume.
N'est-ce pas une chose étrange qu'en pleine fleur du dix-huitième
siècle, alors que la société française était à l'apogée de son éclat, de
sa politesse et de son esprit, il ait été donné à un Anglais de
promulguer le code des bienséances, les lois de cette politique mondaine
à l'aide de laquelle un jeune homme s'avance et se pousse dans la
société? L'amour paternel fit ce miracle, et aussi, ajoutons-le,
l'influence de l'éducation toute française que recevaient alors, au
sortir des universités, les jeunes héritiers de l'aristocratie
britannique. Avant d'être un homme d'État, Philippe Stanhope, comte de
Chesterfield, avait fait son apprentissage dans la diplomatie amoureuse
des boudoirs parisiens. Ce qu'il appelait dédaigneusement «la croûte
anglaise,» il l'avait perdue en venant à plusieurs reprises visiter la
France. Ajoutons qu'il était aidé dans ce travail sur lui-même par un
ardent désir de plaire qui le caractérisa toujours. Sans cette émulation
naturelle, sans ce naturel besoin de charmer, sans cette ferme croyance
à l'irrésistible pouvoir des formes et du beau langage, il n'est pas
d'homme, en effet, qui trouvât en lui la patience de s'astreindre aux
minutieuses exigences de la vie de salon, telle surtout qu'on la
pratiquait à la brillante époque dont nous parlons.
Orateur, homme du monde, homme de lettres tout à la fois, lord
Chesterfield fut toujours,--nous nous servons d'une expression de M.
Amédée Renée, l'_esclave favorite_ de la société brillante où il vivait.
Au milieu de toutes les préoccupations qui lui étaient imposées par un
grand rôle, un seul sentiment naturel s'était fait jour, l'affection qui
dicta au noble comte les fameuses _Lettres à son Fils_. Et le destin,
qui semble se plaire quelquefois à se jouer des prévisions humaines,
voulut justement que tous les discours du grand politique, les mesures
importantes adoptées par le vice-roi d'Irlande, les savants écrits de
l'ami de Pope et d'Addison fussent à peu près inconnus de la postérité;
tandis que la correspondance familière, les épanchements paternels que
le lord Chesterfield vouait d'avance, au mystère de l'intimité, devaient
être en fin de compte son titre le plus durable au souvenir des hommes.
De sévères moralistes se sont fortement récriés contre la tendance de
ces lettres et l'espèce d'immoralité mondaine prêchée à son fils par le
courtisan émérite. Il est certain que, absolument parlant, comme système
général d'éducation, les doctrines morales de lord Chesterfield sont
loin d'être irréprochables. Mais on les jugerait mal en se plaçant à ce
point de vue: il faut se rappeler, en les lisant, que les lettres furent
écrites à un jeune diplomate par un ex-ministre, et qu'elles durent se
ressentir naturellement du génie des cours au milieu desquelles le
second avait vécu, au milieu desquelles le premier allait vivre. Il faut
se rappeler, en outre, que lord Chesterfield avait à combattre un de ces
naturels froids et contraints, sobres et gauches, apathiques et
scrupuleux, qui réussissent ordinairement si mal dans la vie publique;
avec un jeune homme de cette trempe, les conseils sérieux étaient pour
ainsi dire superflus. Chesterfield voyait à son fils Philippe plus de
dispositions qu'il ne lui en souhaitait pour l'étude, la retraite, les
_in-quarto_ poudreux, les vieilles médailles. Tout au contraire, il ne
lui trouvait pas l'esprit assez délié, les manières assez gracieuses, la
parole assez facile pour un futur courtisan. N'est-il pas convenable,
dès lors, qu'il lui recommande le commerce de la bonne compagnie, les
artifices quelquefois légitimes par lesquels on y réussit, et, jusqu'à
un certain point, le culte des femmes, qui pouvaient seules, au
dix-huitième siècle, commencer la réputation d'un jeune homme?
La réimpression des _Lettres de lord Chesterfield_ est d'autant plus
appropriée aux besoins de notre époque, que notre époque ressemble un
peu, par son caractère général, à celui de Philippe Stanhope. Elle donne
plus au fond qu'à la forme, et, cherchant à prévaloir par le mérite,
elle ne s'occupe peut-être pas assez des qualités futiles auxquelles le
mérite peut devoir son lustre: il est assez superflu de lui prêcher
l'économie, les fortes études, l'application sérieuse aux choses utiles,
mais non pas de la rappeler à l'élégance des manières, à l'agrément des
causeries, à la bonne grâce dans les mille menus détails qui composent
la vie de société. Aussi félicitons-nous M. Amédée Renée de nous avoir
donné en deux beaux volumes à bon marché ce manuel de la politesse, que
nos ancêtres, spirituels et raffinés comme ils étaient, jugeaient
suffisant pour eux; nous le félicitons aussi de sa traduction élégante
et fidèle, et nous rendons enfin justice au travail dont il l'a fait
précéder, et où se trouvent réunis avec bonheur tous les documents
relatifs soit à la vie de lord Chesterfield, soit à ses autres écrits,
dont il n'existe aucune traduction française (2).
[Note 2: On a extrait des recueils et des publications périodiques de
nombreux échantillons de sa critique morale et littéraire, des poésies
légères, etc., qui ont formé, sous le titre de _Mélanges_, deux volumes
in-4. Il a été composé, en outre, d'autres recueils de ses discours el
de ses écrits politiques, puis une vaste collection de lettres divisées
en trois livres.]
_Mexique et Guatemala_, par M. DE LA RENARDIÈRE; _Pérou et Bolivie_, par
M. LACROIX. 1 vol. in-8°, avec 2 cartes et 76 gravures.--Paris, _Firmin
Didot_. (Tome quatrième de l'_Amérique_, dans la collection de
l'_Univers pittoresque_.)--6 francs.
_L'Univers pittoresque_, cette importante collection qui doit embrasser
l'histoire et la description de tous les peuples de la terre, vient de
s'enrichir d'un nouveau volume: c'est le quatrième publié sur
l'Amérique. Il comprend le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la
Bolivie. Un de nos plus savants géographes, M. de La Renaudière, s'est
chargé d'écrire, en 500 pages, l'histoire et la description du Mexique
et du Guatemala; M, Frédéric. Lacroix, jeune écrivain dont le nom est
déjà avantageusement connu dans lu science, a résumé en 200 pages tout
ce que les historiens et les voyageurs nous ont appris jusqu'à ce jour
concernant le Pérou et la Bolivie. Ce double travail est d'autant plus
estimable et plus digne d'un grand succès, qu'il n'existait pas encore
en français. Nous possédions sans doute une foule d'ouvrages
recommandables sur ces contrées si fameuses des deux Amériques; mais de
tous ces fragments détachés, il eut été même fort difficile de former un
ensemble complètement satisfaisant. MM. de La Renaudière et Frédéric
Lacroix ont rempli avec conscience et avec talent l'utile tâche qu'ils
s'étaient imposée; ils ont rendu un véritable service à toutes les
personnes qui désirent apprendre à connaître en peu de temps et à peu de
frais le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la Bolivie, sous le rapport
historique, comme sous le rapport descriptif. Les nombreuses gravures
qui ornent ce volume représentent pour la plupart les curieux monuments
des Mexicains et des Péruviens, avant la découverte de l'Amérique et les
conquêtes de Cortez et de Pizarre.
_Méthode complète et progressive de Piano_; par HENRI BERTINI.--Chez
Schonenberger, éditeur, boulevard Poissonnière.
Un ouvrage élémentaire écrit pour faciliter l'étude d'un instrument ne
mérite l'attention du public, qu'autant qu'il diffère des autres, et
qu'il ajoute quelque chose à la masse des procédés connus avant son
apparition. A ce titre, le travail de M. Bertini doit être
particulièrement remarque. Ce n'est pas, comme les anciennes méthodes,
un recueil d'airs plus ou moins connus, plus ou moins vulgaires, que
l'élève sait d'avance et joue de mémoire; ce n'est pas non plus une
série aride d'exercices mécaniques, dont un homme fait et doué d'une
volonté forte peut seul surmonter l'ennui et la fatigue, grand défaut
qui s'opposera toujours à ce que la méthode de M. Kalkbrenner puisse
être mise entre les mains d'un enfant.
M. Bertini a su éviter ces deux inconvénients. Sa méthode est simple et
sagement progressive. L'élève n'y rencontre jamais deux difficultés à la
fois, chacune de ces difficultés est habilement présentée dans un air
très-court, facile à comprendre, d'une mélodie agréable, et dont
l'harmonie correcte et distinguée forme de bonne heure le goût de
l'élève, et lui donne le sentiment de l'élégance de la forme et de la
pureté du style. Fruit de l'expérience acquise par l'auteur dans une
longue et honorable carrière consacrée à l'enseignement, l'ouvrage de M.
Bertini nous paraît un des mieux faits qui aient jamais paru en ce
genre, et tous les professeurs qui en adopteront l'usage ne tarderont
pas sans doute à en constater l'utilité.
Modes.
Nous avons assisté cette semaine à l'emballage de quelques toilettes de
genres si différents, qu'on les croirait les unes pour l'été, les autres
pour l'hiver.
La première, celle dont nous donnons le dessin, se compose d'un chapeau
de crêpe blanc à plumet russe et d'une robe de soie glacée scarabée. La
jupe est ouverte sur un jupon de mousseline; le corsage, demi-décolleté,
laisse voir une chemisette à jabot; l'ombrelle douairière vient seule
nous indiquer que ce costume est pour l'été.
Pour les jours heureux, les beaux jours, il y avait des robes de barège
èolien laine et soie, et des robes de barège de soie sur lesquelles
serpentait une petite guirlande de fleurs. Ces dernières étaient
charmantes de fraîcheur et de légèreté: deux grands volants ou des plis,
les corsages décolletés et les manches courtes.--Fichus de mousseline
brodée, des chapeaux de crêpe ornés de fleurs.
Une robe de mousseline de l'Inde, le devant brodé en tablier à dessins
de guipures, dentelle bordant la broderie, relevée de chaque côté de la
jupe par un noeud de ruban; corsage juste, décolleté et brodé devant, la
dentelle de la jupe se continuant au bord de la broderie et entourant le
corsage. Turban en point d'Angleterre.--Une robe de tarlatane blanche à
deux jupes sans broderie, corsage à la grecque, ceinture très-étroite
attachée devant par une agrafe formée de deux plaques ovales, émail bien
entouré de perles. Ces deux dernières toilettes étaient envoyées à Bade.
Toutes les robes d'étoffes un peu lourdes se garnissent en tablier, et
les biais, les petits plissés à la vieille, les passementeries, font de
jolis ornements dans ce genre.
Correspondance.
_A M. Bonj... de Pezenus_.--Ce que vous nous écrivez de M. votre fils
nous paraît tout à fait admirable; mais l'avis de madame sa tante nous
semble aussi bien sage. Ne vaut-il pas mieux attendre, pour publier le
portrait de M. Alexandre Bonj..., qu'il se soit fait un peu plus
connaître par ses oeuvres? Vous devez être parfaitement persuadé,
monsieur, que vous n'attendrez pas longtemps.
_A M. Na..., de Montpellier_.--Il est inutile de faire acheter le livre.
Le libraire Tes... en a vendu un exemplaire à l'un de vos compatriotes,
M. Renouv..., qui est trop ami du vrai savoir pour ne pas vous le
laisser consulter.
_A madame J. R. d'Ar_.--Un de nos rédacteurs en a trois ou quatre, mais
ils ne sont pas à vendre.
_A M. Rob..., de Nantes._--La recommandation de deux députés vous sera
plus utile que celle de la presse tout entière.
_A MM. R., de Lyon; J., d'Avallon; F. et Ob., de Prov.; mademoiselle
Jos. Ri..., de Gisors; De., Leb., Val., Lorm., de Paris._--Il est
singulier que l'un fasse de pareilles communications à un journal. Dans
quel but? Est-ce pour économiser les frais de correspondance?
L'administration des postes se plaindra. En somme et pour cette fois,
voici les réponses dans l'ordre où nous avons placé les noms des
correspondants:--Oui.--L'adresse est inexacte.--Mort
insolvable.--Consultez votre avocat.--Soit; mais nous ne vous remercions
pas.--25 myriamètres.--En onyx.--Assez, de grâce. Faites-vous soigner et
ne lisez rien, pas même l'_Illustration_; faites-nous lire par
d'autres.--Nous aimons mieux le croire.
_A M. Math. d'Arg..._-Le pilier n'est pas détruit. Obtenez
l'autorisation de le faire abattre à vos frais; si le chandelier d'or
s'y trouve, nous le publierons. A S..., on dit que depuis 400 ans un
cierge brille dans le troisième pilier de la nef de Saint-Et., à gauche.
Ne serait-ce pas le cierge de votre chandelier?
_A MM. Lum. et Rod._--Il avait à cette époque vingt-deux ans. C'était à
son retour de C. La rencontre ont lieu à environ deux cents pas du L. Un
signe particulier marque la place. E. M. a toujours affirmé que l'un des
témoins était une femme. Le garde de M. d'Arb. raconte des circonstances
qui ne paraissent point croyables. Il n'y a pas eu de commencement
d'instruction. C'est tout ce que l'on veut nous confier, au moins pour
cette première fois. Avant de rien ajouter, on veut savoir quel intérêt
a dicté la lettre du 2 juillet.
_A M. O. Vard..._-L'intention est digne d'éloges; l'exécution serait
difficile, le succès nul. Le conseil que M. Suard donnait à M. votre
père est encore bon à suivre aujourd'hui; il en sera peut-être autrement
pour votre petit-fils. _L'Illustration_ ne peut pas accepter
actuellement une si grave responsabilité; si elle vit un quart de
siècle, comptez sur elle.
_A M le professeur Is..._--Très-certainement. Ce serait une économie
considérable; mais l'invention est encore très-imparfaite. Nous
accueillerons, du reste, avec reconnaissance, tous les renseignements
que vous voudrez bien nous communiquer dans cette direction.