Il y a quinze ans environ, si nous ne nous trompons, que _le Globe_,
journal que n'ont oublié aucun de ceux qui à cette époque s'occupaient
sérieusement de littérature, et le nombre en était grand, publia, sans
nom d'auteur, le texte el la traduction de deux petits poèmes italiens
remarquables par la forme, par la pensée, surtout par l'énergie et la
profondeur du sentiment. Ces poèmes, divisés en strophes comme presque
tous les poèmes italiens, avaient reçu de leur auteur le modeste titre
de _Romances_, qu'il leur a conservé: c'étaient _le Remords (il
Rimorso)_ et _l'Ermite du Mont-Cenis (il Romito del Cenigio)_; tous deux
étaient une énergique protestation contre la domination étrangère, tous
deux étaient un cri de liberté qui devait retentir profondément dans les
coeurs italiens, et qui réveilla de secrets échos dans tout ce qu'il y
avait en France de noble, de généreux, de jeune, de vivant.
Effectivement la France était aussi lasse du joug que lui avait imposé
l'étranger que l'Italie était lasse elle-même du joug autrichien: l'une
el l'autre avaient jadis combattu sous le même drapeau, et ni l'une ni
l'autre n'oubliaient que la jeune République Cisalpine et la jeune
République Française avaient été soeurs un moment. Les amis de la
liberté se considéraient d'ailleurs comme frères à quelque pays qu'ils
appartinssent; et, regardant la belle Italie du sommet du Mont-Cenis, il
n'en était pas un qui ne fût prêt à s'écrier comme l'ermite de la
romance: «Maudit soit-il celui-là qui, sans pleurer peut s'approcher de
la terre de douleur...--Les malheurs de l'Italie sont immenses, sa
douleur est inépuisable. Elle a voulu la liberté; mais, insensée! elle a
cru aux princes, elle s'en est fiée à leurs serments pour obtenir ce
qu'elle voulait. Ses princes l'ont jouée, ils l'ont entourée de
perfidies; ils l'ont vendue à l'étranger.» Et tandis que Berchet, car
c'était lui qui chantait ainsi, exhalait avec énergie ses douleurs de
patriote, plus d'un ardent admirateur le salua tout bas du nom de
_Béranger de l'Italie_, que lui donnent encore aujourd'hui bon nombre de
ses compatriotes. M. Berchet trouve lui-même, nous n'en doutons pas,
l'éloge fort exagéré; mais, au-dessous de notre grand poète national,
les places sont encore élevées, honorables, et l'auteur des _Romances_,
on doit le dire, occupe peut-être la première dans le genre auquel il
s'est voué, genre qui, il ne faut pas l'oublier, n'est qu'une partie et
non toute la gloire de notre Béranger.
Né dans cette belle Lombardie qui, plus rapprochée du nord que les
autres parties de l'Italie, plus française aussi, a su se faire une
langue qui n'a ni la mollesse du toscan, ni la grâce enfantine et
coquette du doux parler vénitien, mais plutôt une sorte de vigoureuse
senteur que semble lui communiquer le vent sain et parfois âpre des
Alpes, si le mot âpre peut sans contre-sens s'appliquer à quelque chose;
sur cette douce terre d'Italie; né dans la Lombardie d'une famille
italienne mais originaire de France, Berchet, comme aussi Manzoni, a su
retrouver toute l'énergie de l'antique idiome italien; et cette énergie
il l'a puisée dans la douleur de son âme, car depuis de longues années
ce n'est que dans l'exil que le noble poète peut aimer, chanter sa
patrie, et on sait ce qu'est la patrie pour l'exilé, de quelle sainte
auréole elle lui apparaît ceinte au delà de la barrière qu'il lui est
interdite de franchir.
Le recueil que nous avons sous les yeux, et qui se compose de huit
poèmes, plus ou moins étendus, porte à chaque page, j'ai presque dit à
chaque vers, l'empreinte du regret de la patrie, de la haine de
l'étranger, de l'amour de la liberté. Le premier de ces poèmes n'est pas
consacré à l'Italie, mais à une autre grande nationalité longtemps
gémissante sous le joug étranger, qu'elle est enfin aujourd'hui parvenue
à secouer, non sans d'immenses efforts, non sans verser pour le saint
baptême de son indépendance des flots de sang mahométan, et surtout
chrétien. Ce poème, d'environ quatre cent cinquante vers, est une oeuvre
véritablement grande, malgré ses dimensions peu étendues, et la
composition en est si belle que, dans l'impossibilité de traduire ici
cette pièce dans son entier, à cause de sa longueur, nous espérons
intéresser nos lecteurs en leur en offrant une brève analyse.
_Les Fugitifs de Parga_ (tel est le litre de ce poème divisé en trois
parties: _le Désespoir, le Récit, la Malédiction_) commencent ainsi: Un
Anglais, Henri, traversant la mer sur un navire grec de Corcyre, voit un
homme assis sur le rivage et regardant du côté où doit se trouver Parga,
que l'Angleterre vient de vendre au farouche Ali-Pacha, livrant sans
pitié ses habitants chrétiens à toute l'atrocité des vengeances
musulmanes. Tout dans l'homme du rivage annonce le plus profond
désespoir, et après avoir vainement tenté de se poignarder, on le voit
se précipiter dans les flots, malgré les efforts d'une femme qui le
suit: «Qu'on le sauve!» s'écrie Henri; mais près de lui une voix s'élève
d'au milieu des matelots grecs, et cette voix lui crie: «Hé! que
t'importe, vil Anglais, que t'importe la mort d'un malheureux débris de
Parga!» Henri se tut; mais il ressentit profondément l'injure qui lui
était adressée, et l'infamie de l'île où il reçut le jour pesa
lourdement sur sa tête. Cependant le fugitif de Parga est sauvé, et sa
triste épouse trouve avec lui un asile assuré à bord du navire
corcyréen. L'Anglais manifeste une douce sympathie aux pauvres exilés;
il semble vouloir réparer, au moins envers eux, les torts de sa pairie,
et lorsque le navire touche terre, il est devenu leur hôte, et ose
enfin, au milieu de la léthargie où est plongé le Grec, demander à la
jeune épouse de lui dévoiler la cause de tant de douleurs. «O
bienveillant étranger, à quelque pays que tu appartiennes, il m'est doux
de t'ouvrir mon coeur, répond celle-ci; sans doute l'ange de Parga t'a
lui-même amené ici pour être témoin du malheur de son peuple. Mais avant
de parler, je t'en supplie, si, durant mon récit, il sort de ma Douche
quelque parole qui te puisse blesser, ne t'en offense pas, mais pleure
sur nous.» Puis, après avoir considéré quelques instants avec amour son
époux endormi, après s'être réjouie de voir son front plus calme, la
Grecque revient raconter à Henri les malheurs de sa patrie, non sans
s'interrompre maintes fois pour s'approcher encore du lit de son cher
malade.
Les Turcs avaient voulu punir Parga, qui, non contente d'avoir offert un
asile aux héroïques Souliotes, tendait encore les bras à tous les
proscrits. La guerre fut terrible: «Nous, femmes, nous-mêmes on nous vit
combattre, ou bien, accourant au bruit du mousquet, aider nos frères en
rechargeant leurs armes. La victoire fut le prix de notre courage.
L'ennemi se retira, mais en se retirant il jura de se venger, et les
malheureux habitants de Parga, voyant venir la tempête, cherchèrent
refuge; mais, hélas! où le cherchèrent-ils? «Dans le nid du serpent!» Un
ban ne tarda pas à leur apprendre que les Anglais, sous la protection
desquels ils s'étaient mis, les avaient vendus au farouche pacha de
Janina, leur mortel ennemi. «Alors un cri général s'éleva du milieu de
nous: Non, nous le jurons par notre Dieu, nous ne nous soumettrons pas
au tyran; plutôt mille fois l'exil que l'esclavage.» Puis, avant
d'abandonner leurs foyers, les Parginotes se préparent à l'exil en
célébrant le saint sacrifice; el pour que l'Osmanli ne viole pas les
sépultures de leurs pères, ils tirent les morts de leurs tombeaux, et
rassemblant sur un bûcher qu'ils bénissent avec de pieuses cérémonies
les ossements sacrés, ils y mettent le feu, et, touchant souvenir des
moeurs de leur antique pairie, «les vierges et les jeunes épouses
sacrifient sur le bûcher leurs chevelures flottantes. Quand le bûcher
fut éteint, nous dispersâmes ses cendres et nous partîmes,» dit la jeune
Grecque.
Dire, que dans tout ce chant le poète s'est montré à la hauteur des
héroïques souvenirs qu'il rappelle, est un éloge suffisant, ce nous
semble, mais il n'est que juste.
Dans celui qui suit, Henri se trouve en face de son hôte, enfin sorti de
son évanouissement. Il essaie non d'excuser son inexcusable patrie, mais
de faire comprendre au Grec que tous les Anglais ne sont pas coupables
des fautes, des crimes du gouvernement de la Grande-Bretagne. C'est
presque à genoux qu'il supplie le fugitif d'accepter de lui une aide
fraternelle. Ses remords, dit-il, doivent l'absoudre du crime de son
pays. La jeune Grecque pleure, mais ce n'est que du regard qu'elle ose
supplier son époux, qui, sans se laisser attendrir, répond ainsi:
«Garde tes dons; conserve-les pour des malheurs que la faute de ton
peuple ne peut manquer d'attirer sur lui, là, au jour de la douleur, tu
le trouveras, le lâche, qui implorera ta pitié; mais il est une douleur,
il est des blessures qui rendent fier celui qui les ressent; moi je
m'enorgueillis de mon malheur, et celui-là qui m'a tout enlevé ne pourra
du moins me ravir cet orgueil.
«Retiens les pleurs, je n'en veux pas de celui qui m'inspire une
invincible horreur. Tu es juste? et qu'importe? N'es-tu pas fils d'une
terre exécrée, d'une terre maudite! Partout où gémissent des peuples
dépouillés exilés, esclaves, un cri de vengeance ne s'élève-t-il pas
contre elle? N'est-ce pas elle qui a conclu l'odieux marché dont tous
sont victimes?... Au moment même où elle affranchit fastueusement ses
nègres, n'insulte-t-elle pas à ses frères d'Europe? Mais le temps
prépare notre vengeance, et Dieu daigne la hâter en soulevant contre
vous tout ce que l'Europe a d'âmes généreuses... Peut-être il n'est pas
loin le jour auquel nous nous appellerons tous Frères, alors que la
guerre ayant expié la guerre, le pardon et l'oubli viendront fermer tant
de plaies; mais aujourd'hui les haines sont, encore vivantes.... Un
jour, en se rappelant ce que je fus et ce que je suis, j'en jure par le
ciel, mes fils frémiront, mais jamais aucun d'eux n'aura la honte de
dire: Il a emprunté son pain à l'Anglais.»
A partir du jour où il se vit ainsi repoussé, une mortelle tristesse
dévora le coeur de Henri, et cette tristesse ne fut illuminée par aucun
rayon de bonheur. «Sa patrie est infâme, il la renie, il la fuit, il
l'abhorre; cependant il ne peut sans colère l'entendre maudire par les
autres; son âme souffre de ne pouvoir l'aimer. Malheureux! il parcourt
toute l'Europe; mais un cri de douleur s'élève de toutes parts: il ne
peut trouver un lieu où l'homme vive paisible.... Partout il entend
s'élever contre l'Angleterre la malédiction de ceux qui souffrent:
ceux-ci, elle les a trahis; ceux-là, elle les a vendus.»
_Clarina_ et _Mathilde_ sont des romances d'amour où s'entend, plus haut
que la voix de la tendresse, le cri de l'indépendance nationale, la
première est une jeune fille qui pleure son amant exilé, son amant
auquel elle-même a dit: «Va, pars malgré mes larmes. Tu avais une patrie
avant de m'avoir donné ton coeur, brise les chaînes de cette patrie,
puis reviens près de moi t'enivrer d'amour.» Mathilde est une autre
jeune fille qui supplie vainement son père de ne pas la donner en
mariage à l'étranger.
_Le Remords_ nous montre une autre femme italienne; mais celle-là,
«c'est la femme de l'un de nos tyrans, c'est l'épouse de l'étranger.» Et
seule au milieu des bals, des concerts, des spectacles, elle entend dire
à ceux qui la regardent: «Maudite soit-elle, celle-là qui, d'un baiser
italien, rend heureux le soldat allemand! «Mais tant de honte ne
suffirait pas à venger la pairie outragée par une union impie:
l'Italienne se voit abandonnée de l'époux étranger, et nulle
consolation, nulle sympathie ne la vient soulager dans son malheur; tous
les regards semblent lui dire: «Misérable! de tes propres mains tu l'as
tissu, le manteau d'infamie, tu as voulu t'en revêtir; maintenant que ce
manteau te couvre les épaules, la plainte est inutile, nul ne peut te
l'ôter.»
Négligeant d'autres pièces, faute d'espace, nous essaierons de faire
mieux connaître notre poète en donnant la traduction entière d'une
romance à nos lecteurs.