LES FÊTES POLITIQUES.

Chaque année, quand les derniers jours de juillet ramènent pour la

France l'anniversaire de sa plus glorieuse et de sa plus rapide

révolution; quand la pensée et le souvenir se reportent vers ces jours

de jeunesse et d'enthousiasme, l'esprit est le jouet d'un double effet

d'optique morale qu'il n'est, hélas! que trop facile expliquer.

Déjà treize ans! disait-on auprès de nous tout à l'heure.

Treize ans seulement! disait un autre.

Et ces deux exclamations sont vraies toutes deux. C'est qu'il y a un

siècle déjà que s'est accompli ce prodige presque oublié; c'est que

c'était hier en effet que retentissait ce long cri de victoire!

Ne semble-t-il pas qu'en se retournant, en tendant la main, on va voir

derrière soi, on va rencontrer cette population ardente et généreuse, on

va se mêler à ses rangs, entendre le tumulte du combat, les cris de joie

et les chants de triomphe? Ne semble-t-il pas qu'on va retrouver au fond

de son coeur les illusions, les espérances candides, les rêves naïfs qui

nous berçaient alors, enfants que nous étions? A quelles belles et

bonnes choses, en effet, n'avons-nous pas cru alors, quand ce grand

mouvement national vint émouvoir la France entière et le monde avec

elle? Nous croyions que le navire qui emportait dans l'exil les derniers

débris de nos races royales emportait avec lui tous les maux. Cette

révolution si puissante et si modérée, ce peuple si intelligent, si

humain, si généreux dont la conduite venait de condamner hautement tous

les excès du pouvoir populaire, semblaient ouvrir une ère nouvelle de

paix et de fraternité. Ce drapeau glorieux qui avait conduit à tant de

victoires nos vieilles phalanges républicaines, notre grande armée

impériale, semblait devoir, après quinze ans d'absence, laisser échapper

de ses plis une gloire nouvelle, plus pacifique et plus populaire

encore. C'était l'âge d'or; que sais-je? c'était la meilleure des

républiques. Oui, tout cela, c'était hier, et vous aviez bien raison de

vous écrier: Déjà treize ans! déjà!

Mais est-ce bien la même France qui vient de saluer cet anniversaire

mémorable? Est-ce bien nous, jeunes gens, qui battions des mains, dont

le coeur bondissait d'espérance et d'orgueil? Notre génération

soucieuse, ennuyée du présent, inquiète de l'avenir, sans ardeur et sans

verve, est-ce bien la même qui, en 1830, ébranlait dans leurs bases tous

les trônes européens, et saluait, le front haut, l'oeil radieux, le

coeur jeune et le sein palpitant, une nouvelle aurore? Sommes-nous bien

cette nation qui, alors encore, prétendait à être la première entre

toutes, nous qui ne faisons plus rien de grand dans le monde? Il semble,

en effet, qu'il faut un siècle pour opérer un changement aussi profond

et que vous aviez raison de dire: Treize ans seulement!

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner au point de vue politique les

conséquences regrettables ou non de la révolution: c'est un bilan dont

l'actif et le passif sont loin de se balancer encore.

Mais il est bon, cependant, de ne pas laisser passer inaperçus un

anniversaires qui rappellent les grands mouvements des sociétés

modernes.. Quand tout est calme autour de nous, quand la paix favorise

le développement des arts et du travail, quand l'ordre, l'ordre public

du moins, règne dans nos villes, il n'est pas sans intérêt d'évoquer le

souvenir de ces luttes passionnées, et de faire servir les enseignements

qui en surgissent au progrès de la masse populaire; car c'est elle qui

porte le fardeau de ces grandes crises révolutionnaires, elle qui décide

du succès, elle qui a l'héroïsme, le courage et rarement le profit.

Il faut, du reste, faire la part des illusions et ne pas être trop

exigeant envers la révolution de Juillet, ni lui demander plus qu'elle

ne peut, qu'elle ne doit donner.

Elle a été le premier développement, le premier acte, si l'on veut, de

la révolution de 1789, qui en fut l'admirable et terrible prologue. Le

peuple, qui jusque-là n'avait compté pour rien dans les affaires

publiques, s'y rua alors avec impétuosité. Le Tiers-État qui, suivant

l'expression de Sieyès, «n'était rien et devait être tout,» eut son jour

enfin. Mais à ce mouvement désordonné succéda une ère plus calme.

Contenus par la main ferme, par la volonté hardie de Bonaparte, ces

éléments, dont désormais il n'était plus permis de ne pas tenir compte,

rentrèrent dans l'ordre.

Le peuple avait pris date; mais ses aînés, les bourgeois émancipés en

1789, devaient passer les premiers. Puissante par ses doctrines, par ses

travaux, son influence, ses richesses, ses talents, la bourgeoisie,

après les essais de l'Empire et de la Restauration, devait arriver la

première au pouvoir. La révolution de Juillet eut pour objet principal

son avènement, et les classes inférieures, les cadets du peuple,

dressèrent sur le pavois cette bourgeoisie dont ils étaient tiers et qui

sortait de leurs rangs.

Nous ne nous rendions pas compte de cela en 1830. Ardente et crédule

jeunesse que nous étions, nous pensions que tout était fini quand tout

commençait à peine, nous prenions le premier acte pour le dénouement.

Cette bataille, si bravement gagnée par le peuple, sous l'inspiration et

au profit de la bourgeoisie, n'était qu'un héroïque épisode de l'immense

épopée. Comment donc nous étonner que ses résultats n'aient pas été en

harmonie avec nos espérances.

On a reproché beaucoup de présomption, beaucoup de fautes à la

bourgeoisie. On l'a accusée d'avoir oublié, comme tout parvenu, sa

populaire origine; mais elle a fait du moins une grande chose qui prouve

que si elle a pu méconnaître le peuple, elle a eu du moins un sentiment

profond du premier, du plus indispensable de ses besoins, celui de la

paix. Elle a acheté ce bienfait suprême (malheureusement en courbant la

tête, et au prix de sa propre dignité bien souvent); mais la paix n'en a

pas moins permis le développement des grands travaux industriels,

nouveaux champs de bataille qui ne répandent plus la terreur et la mort,

mais la fécondité et la vie; d'où l'ouvrier ne sort pas encore, il est

vrai, honoré, glorieux, sûr que l'État le protégera, veillera sur lui,

et, au besoin, assurera un asile honorable à sa vieillesse, mais où il

marche avec un sentiment plus élevé de son indépendance et de sa

dignité.

Si la bourgeoisie a borné sa politique au maintien de la paix, si elle

n'a presque rien fait directement pour l'amélioration du sort des

classes inférieures, celles-ci ont fait elles-mêmes de courageux

efforts, et aujourd'hui il se forme à la tête du peuple, immédiatement

au-dessous de la bourgeoisie, une classe nouvelle, intelligente,

laborieuse, active, qui se prépare à stipuler un jour pour les intérêts

des classes ouvrières, comme les députés de la Constituante stipulèrent,

en 1789 pour les droits de l'homme et du citoyen.

Loin de s'opposer à ce progrès calme et pacifique de la démocratie,

espérons que la bourgeoisie, instruite par sa propre expérience, le

servira au contraire, en préparant les institutions que le peuple a le

droit d'attendre d'elle; qu'elle facilitera et encouragera plus

efficacement son instruction; qu'elle développera et perfectionnera les

créations utiles; qu'elle honorera le travail et les travailleurs;

qu'elle se conduira enfin en aînée intelligente et bonne, et fermera

ainsi pour toujours le gouffre des révolutions.

Cette année, ainsi que l'année dernière, les réjouissances officielles

sont supprimées. Le souvenir de la mort du duc d'Orléans est trop récent

encore pour qu'on ait cru devoir autoriser ces fêtes officielles que les

gouvernements se transmettent avec une fidélité si rare, et dont un de

nos collaborateurs a récemment raconté les banales merveilles.

Nous n'avons donc pas à suivre aujourd'hui la foule dans la poussière

des Champs-Elysée. Ne vaut-il pas mieux, en effet, se joindre par la

pensée au deuil de tant de familles attristées? Ne vaut-il pas mieux

parcourir silencieusement la grande ville, et évoquer le souvenir de ses

jours glorieux? L'émotion qu'éveillent le Louvre, le Carrousel, les

Tuileries, l'Hôtel-de-ville, ne vaut-elle pas bien les émotions du feu

d'artifice ou du théâtre en plein air du carré Marigny? La tombe modeste

de Farey, de ce bon et héroïque jeune homme, «mort pour les lois,» ne

fait-elle pas à elle seule revivre le souvenir de cette jeunesse

d'élite, si ardente, si généreuse, de ce peuple entier suivant avec

amour l'uniforme de nos écoles?

Voici la colonne de Juillet! mais n'essayez pas de lire les noms

inscrits sur le bronze; entrez plutôt avec nous sous les vastes caveaux

ou dorment tant de braves: ne vous semble-t-il pas que de ces voûtes

humides, de ces froids cercueils, sortent de populaires enseignements?

Là, en effet, ce sont les morts victorieux; mais leurs adversaires, mais

ceux que le pouvoir royal avait armés pour sa défense, les vaincus,

n'étaient-ils pas du peuple aussi, n'étaient-ils pas les frères de ceux

qui dorment sous ces caveaux sombres? Oh! ne nous le dissimulons pas!

c'est en cela que les révolutions, quelque légitimes, quelque glorieuses

qu'elles soient, ont un côté si profondément triste! Vainqueurs et

vaincus, c'est le peuple qui fournit tous les morts; c'est lui qui

souffre de l'interruption des travaux; c'est toujours lui que les

partis, longtemps encore après le combat, poussent sur la place publique

au-devant des baïonnettes du pouvoir ou sous le glaive de la justice.

[Illustration: Monument élevé à la mémoire de Georges Fracy, place du

Carrousel.]

Puisqu'une circonstance douloureuse fait, depuis deux ans, supprimer les

fêtes publiques dont l'anniversaire de Juillet était l'occasion, nous

ferons des voeux pour que l'autorité continue à laisser dans l'ombre de

vieilles habitudes, qui ne sont dignes ni du parti vainqueur dont elles

ont pour objet de perpétuer le triomphe, ni du peuple, que les fêtes

nationales devraient instruire et ennoblir.

Déjà une heureuse modification a été introduite: à ces horribles

distributions jetées publiquement en pâture au peuple, comme une pâtée à

des animaux immondes, à cet ignoble et dégradant usage ont succédé des

distributions mieux ordonnées, plus régulières, moins sauvages surtout,

faites dans chaque arrondissement, dans chaque ville de France, aux

familles nécessiteuses. Certes, ce n'est là une fête ni pour ceux qui

donnent ni pour ceux qui reçoivent cette aumône publique; c'est au

contraire la constatation officielle d'une des plaies les plus

douloureuses de notre état social, le paupérisme. Mais il est bon qu'au

milieu même de ses joies, au milieu de ses plus beaux souvenirs, la

société se trouve ainsi en présence du plus grand de ses devoirs, celui

d'assurer à tous ses membres valides le droit de vivre en travaillant.

Savez-vous rien de plus triste que le spectacle de ces malheureux

affamés, de ces visages hâves et maigris, attendant un jour de

réjouissance nationale pour recevoir un pain et quelques grossiers

aliments? Oh! ce n'est pas ainsi que nous la guérirons cette plaie

affreuse qui s'élargit de jour en jour!

[Illustration: Galerie souterraine des tombeaux sous la Colonne de

Juillet.]

Demandez à l'Angleterre si sa _taxe des pauvres_, de plus en plus

insuffisante, a remédié à ce mal qui la ronge. La charité publique, la

vraie charité, ne consiste pas à donner une aumône toujours précaire,

qui humilie et avilit la main qui la reçoit; la charité, c'est l'amour

de Dieu, l'amour des hommes; et vous qui gouvernes, les nations, songez

que vous ne serez, sûrs de votre pouvoir, que vous ne serez les

véritables chefs du peuple que quand vous convierez les derniers de ses

enfants au travail, qui fait vivre et honore, et non à l'aumône, qui

empêche à peine de mourir de faim et qui dégrade!

[Illustration: Anniversaire des fêtes de Juillet.--Distributions de

secours par les bureaux de charité.]

Nous voici bien loin des fêtes accoutumées. Si nous regrettons peu de

les voir, pour cette fois encore, supprimées par ordre, ce n'est pas que

nous jugions inutile de consacrer, par des solennités populaires, les

grands souvenirs, les glorieux anniversaires; à Dieu ne plaise! Les

fêtes publiques sont un besoin impérieux pour le peuple, et leur

institution est d'un ordre si élevé, qu'elle intéresse à la fois la

politique et la morale. Les populations aiment le plaisir et tiennent à

égayer le plus qu'elles peuvent leur passage à travers cette vallée de

larmes. Quand la société ne sait plus leur offrir des fêtes qui les

réunissent, les exaltent et les passionnent pour quelque but élevé, les

hommes alors recherchent les plaisirs grossiers, les orgies brutales où

le coeur se déprave, où l'intelligence s'amoindrit.

Loin de combattre ces instincts, ne vaut-il pas mieux les sanctifier et

les faire servir à l'amélioration morale du peuple? Dire ce que seront

les fêtes publiques quand un pareil sentiment les inspirera, est chose

impossible. C'est un rêve que chacun de nous fait suivant bon coeur,

suivant ses désirs, suivant ses idées; mais, ce qui n'est pas un rêve,

c'est la possibilité de faire servir les réjouissances populaires à

l'éducation des masses; d'inspirer au peuple, par les réunions, par les

cérémonies publiques, l'amour, la tolérance, le sentiment de sa propre

dignité.

La Foire de Beaucaire.

[Illustration: Foire de Beaucaire.--Gitanos, marchands d'ânes.]

Il est, dans le département du Gard, une ville phénoménale, qui vit

quatre semaines seulement par année; une ville de dix mille habitants,

qui en compte plus de cent mille durant un mois; une ville sans

industrie et sans commerce, qui, dans un temps donné, se trouve à

l'improviste l'une des plus commerçantes de l'Europe; une ville morne,

indolente, presque déserte, qui, du 1er au 28 juillet, devient

subitement riante, active et populeuse: c'est Beaucaire, l'antique

_Ugernum_, dont la foire rivalise avec celles de Leipzig, de Francfort,

de Novogorod et de Sinigaglia. Vue par les voyageurs qui vont de Lyon à

Arles sur les bateaux à vapeur du Rhône, cette vieille cité offre un

coup d'oeil assez pittoresque; mais, si vous pénétrez dans l'intérieur,

vous trouvez un méandre de rues sinueuses, des pavés anguleux, des

maisons lézardées, et pas un monument, à moins que vous ne preniez pour

tel le château de _Bel-Cadro_, dont les ruines couronnent la cime d'un

rocher crayeux. La fabrication beaucairienne se borne aux tricots, à la

poterie de terre, à la tannerie et à la corroierie. D'où vient que le

commerce a choisi pour rendez-vous une aussi modeste résidence, une

ville aussi étrangère aux spéculations industrielles? Uniquement de ce

que la foire de Beaucaire était franche dans un temps de multiples

prohibitions. On ne sait comment elle le devint; les paléographes ont

vainement cherché la charte de fondation; mais ils peuvent vous dire

qu'il en est question dans un acte de 1168, et que les privilèges en

furent confirmés par Charles VIII, Louis XII et Louis XIII. La franchise

fut limitée plus tard. On créa, en 1632, un droit de _réappréciation_;

puis un droit _d'abonnement_ de douze sous par balle qui n'était pas

déballée; puis la douane de Valence, qui, après avoir imposé les

marchandises portées à Beaucaire, les réimposait souvent au retour. Ces

entraves n'arrêtèrent point le mouvement commercial dont Beaucaire était

le centre. Aujourd'hui que les communications sont faciles, que les

canaux, les chemins de fer, les paquebots, portent les marchandises d'un

bout du monde à l'autre, que les plus minces négociants _vont en

fabrique_, que les commis-voyageurs pénètrent jusque dans les

chaumières, les foires, qui ont pour but de réunir en un même lieu les

acheteurs et les vendeurs, semblent une institution superflue. Jamais

cependant la foire de Beaucaire n'a été plus florissante. La somme des

affaires qu'on y fait était évaluée 18 ou 20 millions en 1789, par

Dulaure, dans sa _Description du Languedoc. Le Dictionnaire de

Géographie commerciale_, publié en l'an VII, donne le chiffre de 7

millions; la _France pittoresque_ celui de 25 millions. Or, les nombreux

négociants que nous avons consultés portent la somme des ventes et

achats à 50, 600, et même 80 millions; il y a progrès. A la vérité, le

fabricant n'obtient guère plus de son produit rendu à Beaucaire que s'il

en effectuait la livraison au siège même de son industrie. Le transport,

le voyage, le loyer, la nourriture, augmentent ses frais généraux; mais

il trouve avantage en ce qu'il écoule en peu de temps des quantités

considérables. Le trafic est énorme à Beaucaire, parce que cette ville

est en communication directe avec nos grands centres industriels et nos

principaux débouchés: par son canal, avec le Languedoc, Bordeaux, Nantes

et autres ports de l'Océan; par le Rhône, avec l'Allemagne, la Suisse,

Lyon, Grenoble. Valence et Marseille; par la Méditerranée, avec

l'Italie, l'Espagne, l'Afrique et le Levant.

[Illustration: Foire de Beaucaire.--Pré Sainte-Madeleine.]

Marseille remplit journellement l'ancien rôle de Beaucaire, en

approvisionnant ces dernières contrées de denrées coloniales et de

matières premières; mais la fameuse foire n'y a rien perdu. Elle a pris

un caractère plus industriel; elle est devenue plus utile à nos

manufactures, et son importance a été consolidée par la colonisation

algérienne.

La foire de Beaucaire commençait jadis le 22 juillet: c'est même encore

le matin de ce jour que le canon annonce l'ouverture légale; mais

vendeurs et chalands apparaissent dès le 25 juin. Le Beaucairien est

alors dans l'état d'un homme qui sort de catalepsie: il dormait au

soleil, fumait, chassait des bec-figues, travaillait toujours le moins

possible: et le voici transfiguré en être presque agissant. Vite,

badigeonnez ces façades, nettoyez ces lambris, changez ces devantures,

collez des papiers neufs, chassez les rats et les scorpions, établissez

des échoppes le long des murs, transformez les cabinets noirs en

chambres, les soupentes en boutiques, les galetas en appartements. Le

Beaucairien prend tous ces soins à votre intention, malheureux

négociant, mais il saura s'en indemniser. Un rez-de-chaussée de deux

mètres carrés lui rapportera six cents francs; vous paierez la location

d'un magasin pendant un mois aussi cher qu'une arcade du Palais-Royal

pendant un an; vous serez caserné par chambrées dans les plus

inhabitables repaires. Toutefois, vous affrontez tant d'inconvénients;

la soif du lucre, _auri sacra fames_, vous pousse vers la cité foraine.

Au commencement de juillet, la foule grossit de jour en jour; le préfet

du Gard se met en route pour venir gagner, à surveiller la foire et

donner un bal, une indemnité de 10,000 francs; le tribunal de commerce,

la balance à la main, accourt de Nîmes, son siège habituel; le Rhône se

couvre de barques, de tartanes, de felouques génoises, de pinques

catalanes, de navires de toutes nations. Suivant un vieil usage, le

maire offre au premier arrivant un mouton des _Garigues_, dont

l'équipage mange la chair, et suspend la peau, bourrée de paille, à

l'extrémité du grand mât. Les quais s'encombrent, puis les rues. Elles

s'ombragent de tentes protectrices et de toiles jaunes, blanches,

rouges, vertes ou bleues, qui portent en lettres ultra-majuscules les

noms des marchands, leurs adresses fixes et temporaires. Les magasins

s'emplissent, les marchandises débordent jusqu'au milieu du ruisseau

desséché; les bancs de pierre, les bornes même, sont envahis par des

merciers ambulants; un tumulte perpétuel, un bourdonnement confus

d'abeilles humaines, retentit dans cette ruche immense. Français de

toutes provinces, étrangers de toutes nations, vont, viennent, se

coudoient, conversent, surfont, marchandent, déboursent, reçoivent,

déballent ou chargent des colis. Que de costumes, de types, de langages

divers! Là, sont représentés Arles, Nîmes, Avignon, Castres,

Carcassonne, Toulouse, Montauban, Saint-Pons, Mazamet, Lodève, tout le

midi de la France, depuis Bordeaux et Rayonne, jusqu'à Gap et

Draguignan. L'Alsace, Rouen, Saint-Quentin, Amiens, Sedan, Elbeuf,

Flers, Mayenne, Laval, ont déversé à Beaucaire une partie de leur

population. Lyon, Saint-Etienne, Villefranche, Tatare, Thizy, Voiron.

Roanne, ont aussi fourni leur contingent. On y est venu de Genève, des

villes anséatiques, de la Corse, de l'Italie, de l'Espagne, de

l'Algérie, du Maroc, de la Grèce, de l'Arménie, de l'Égypte et de

diverses autres régions levantines. Le total de cette masse est

incalculable. «On y a compté jusqu'à trois cent mille personnes,» dit M.

A. Hugo. «Cent, mille négociants s'y rendent, «selon Vosgien. A en

croire la _Statistique_ de Peuchet, «il n'est pas extraordinaire d'y

voir un concours de six cent mille hommes.» D'après l'_Annuaire_ publié

en 1843 chez M. F, Didot, «dans un espace où dix mille personnes sont à

l'étroit en temps ordinaire, se groupe une population de deux et

quelquefois trois cent mille négociants.» Nous pensons _de visu_, que du

1er au 30 juillet, Beaucaire donne l'hospitalité à environ deux cent

cinquante mille individus. Comme l'avance Jean-Michel, de Nîmes, dans

son poème languedocien sur l'_Embarras de la fiero_:

L'on pot ben sans hyperbolo

Dire que l'y a mai d'estrangers

Qu'en Italio d'orangers.

La quantité et la variété des objets de commerce correspondent au nombre

des marchands et des acheteurs. Il vous est loisible de vous procurer à

Beaucaire des rouenneries, des toiles, des tissus de coton, des draps,

de l'orfèvrerie génoise, de la quincaillerie de Paris, de Lyon, de

Saint-Claude et de Thiers, de la parfumerie, des savons de Marseille, de

la rubanerie, des liqueurs de Montpellier, de la droguerie, des épices,

des laines d'Espagne et de Barbarie, des cuirs de Russie et d'Allemagne,

des fers, des planches, des bouchons de liège du Roussillon, etc. Il

serait impossible de se reconnaître dans ce dédale commercial, si

l'autorité n'avait établi un ordre de vente et un classement méthodique

pour certaines marchandises. Du 10 au 18, on vend les rouenneries, les

impressions, les articles de Mulhouse; du 18 au 25, les draps et les

laines; du 24 au 26, les soies grèges, du 26 au 29, les soies lavées.

Les articles d'Alsace, de Rouen, de Saint-Quentin et de Tatare occupent

les rues _Basse_, des _Couvertes_ et des _Quatre-Rois_; les cuirs, la

rue _des Tanneurs_; les toiles écrues ou blanches, la _Placette_ et les

rues adjacentes. La draperie loge rue _Haute_; la quincaillerie, rue

_Beauregard_; la mercerie, rue _Tupin_. Les grands magasins de

bimbeloteries s'installent au _Bazar_, péristyle couvert situé près de

la _Porte Beauregard_. Sur la route de Nîmes s'opère la vente des

chevaux et des bestiaux; mais elle est restreinte, car il y a pour eux

une foire spéciale le lendemain de l'Ascension. Les salaisons, anchois

et sardines, sont sur les bateaux du canal, les fers sur les quais du

canal et du Rhône, les bois sur la grève, à l'extrémité de la ville. La

lingerie et les éventails, les chapeaux de paille et les foulards, les

rubans et les nouveautés, les papiers peints et les casquettes

stationnent dans la rue _des Bijoutiers_, ainsi nommée sans doute parce

qu'un y vend de tout, excepté des bijoux.

La ville entière est un commerce; le pré _Sainte-Madeleine_ est à la

fois au commerce et au plaisir. C'est une vaste pelouse, qui serait une

délicieuse promenade sans le _mistral_, les cousins, la poussière, la

chaleur et l'air des cuisines en plein vent; elle est entourée d'allées

d'ormes et de platanes disposés en triangle, dont un côté longe le

Rhône, et dont l'angle aigu aboutit aux rochers du _Bel-Cadro_. Un bail

à loyer d'une durée de six ans donne à des adjudicataires le droit de

bâtir sur le pré des baraques. Une ville de bois s'y élève en

concurrence avec la ville de pierre, car ne faut-il pas loger les

nattes, les paillassons, les pâtes d'Italie, les parfums de Grasse, les

cordages, les souliers, la grosse ferronnerie, les porcelaines, les

faïences, les verres, les pipes, les cristaux et tout ce qui constitue

la base des magasins à vingt-cinq sous? Sans le pré Sainte-Madeleine et

ses asiles, que deviendraient les nains, les géants, les hercules, les

hommes-squelettes, les cirques, les combats de bouledogues contre des

ours rogneux et muselés, _la Défense de Mazagran, Geneviève de Brabant,

la Passion, la Bataille d'Austerlitz_, les ménageries ambulantes?

Commo son lions, léopars,

Panteros, mouninos, rainars,

Et tant d'autres bestios sauvajos,

Qu'y gagnan d'argen qué fon rajos.

Que deviendraient les charlatans qui espèrent trouver à Beaucaire une

fortune, à l'exemple de feu Chavigny, devenu presque millionnaire en

vendant à la foire un vermifuge efficace?

Le soir, vers les neuf heures, le pré Sainte-Madeleine présente à peu

près le même spectacle que les Champs-Elysées aux fêtes de Juillet: la

cohue est interminable; le bruit des grosses caisses, des cymbales, des

galoubets, des trompettes, les appels des paillasses, les aboiements des

chiens, les _hop, hop_ des écuyers, se mêlent en un gai charivari. Les

bals de _Nîmes_, d'_Aix_, d'_Avignon_, des _Catalans_, etc., réunissent

des danseurs de ces diverses localités. Des milliers de consommateurs se

rafraîchissent avec de la bière de Lyon, des glaces, des grenades et des

saucissons d'Arles. Dans les cafés-spectacles, enjolivés de guirlandes

et de tentures multicolores, des chanteuses, en toilette de bal masqué,

psalmodient les romances de mademoiselle L. Pujet; des _lustigs_

exécutent _le Choriste_ ou _le Marchand d'Images_, des Espagnols dansent

les plus fougueuses _cachuchas_: le tout avec accompagnement

d'orchestres criards et asthmatiques. Toutes ces _exhibitions_ ravissent

les assistants: après leurs laborieuses journées, ils sont si heureux de

se distraire, de respirer, d'oublier le comptoir et les chiffres!...

Tout devient nectar pour l'homme altéré.

Loin des jeux populaires, dans un coin de la prairie, campe une

population bizarre, celle des Bohémiens. Noirs, crasseux, demi-nus, ils

sont couchés autour de leurs charrettes, pêle-mêle avec leurs chevaux et

leurs chiens. Leur industrie est la vente et la tonte des ânes, la

chiromancie et surtout la mendicité. Par intervalle, une Bohémienne se

détache de la bande, charge sur ses épaules un ou deux enfants à la

mamelle, en prend un plus grand par la main et va demander la _caritat_

par les rues. Elle pousse les glapissements les plus plaintifs, tandis

que son jeune acolyte, innovateur musical, se donne des coups de poing

sur le menton pour se faire claquer les dents.

Tel est, en raccourci, le tableau de la foire de Beaucaire; il se

reproduit tous les ans avec de faibles modifications. La grande

assemblée est officiellement dissoute le 28 juillet; les négociants

plient bagage; les navires remettent à la voile; les diligences partent

chargées de voyageurs; la ville se dépeuple lentement, et le Beaucairien

se rendort. Comme le boa, il a fait son repas; il va mettre onze mois à

digérer.

Poètes Italiens contemporains.

(Voir p. 86.)

L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843 · 第 8 / 16 题