LE GÉNÉRAL SANTA-ANNA.

[Illustration.]

Le chemin qui conduit de Vera-Cruz, à Mexico longe, en commençant, les

bords de la mer, traverse une plage, sablonneuse qui s'arrondit

gracieusement autour d'une petite baie aux vagues azurées, puis se perd,

après quelques détours, dans une vaste forêt dont on voit à l'horizon

les masses de verdure. Le voyageur qui, après avoir suivi la grève où

les flots déferlent avec un murmure imposant, pénètre sous ces arcades

naturelles, entend encore le bruissement de l'Océan répété par les

frémissements du feuillage; c'est la voix de la mer qui alterne avec

celle des grands arbres. Il prête alors avec ravissement l'oreille à

cette double harmonie, et s'abandonne, selon sa manière de voyager, au

balancement de la voiture, au trot de son cheval ou au roulis de sa

litière. Il aperçoit de temps à autre, à travers les fourrés épais, la

croupe luisante d'une génisse, ou les cornes recourbées d'un taureau à

moitié sauvage, qui montre un instant son mufle humide et noir, ses yeux

étonnés, et disparaît en faisant craquer dans sa fuite les lianes

entrelacées, en broyant sous ses pieds les clochettes des cobées et les

grandes palmes vertes des lataniers. Si l'étranger demande à son guide

d'où viennent ces troupeaux en si bon état, le guide lui répondra qu'ils

appartiennent à l'_hacienda_ (grande ferme) de _Manga de Clavo_, et que

l'_hacienda de Manga de Clavo_ appartient au général Santa-Anna.

C'est au sein de cette habitation que l'homme qui depuis 1821 a attaché

son nom à toutes les révolutions du Mexique, qui en a été le chef ou

l'instrument, vient tour à tour, victorieux ou vaincu, rassasié de

renommée ou avide de bruit, fatigué de la vie des camps on de

l'administration politique, se reposer de ses travaux, de ses défaites

ou de ses victoires; c'est là qu'il mûrit de nouveaux plans, qu'il

remplace ses antipathies politiques par des amitiés personnelles, qu'il

médite de renverser ceux qu'il a élevés, d'élever ceux qu'il a

renversés. C'est là que, pendant des mois, des années entières, il vit

retiré, oublié, jusqu'au moment où, sans transition, à l'étonnement

général, son cri de guerre retentit de nouveau à l'autre extrémité de la

république.

Les faits seuls peuvent peindre ce caractère versatile, inquiet,

remuant; cet homme n'aspirant qu'à l'impossible, dégoûté de la réalité,

victorieux après une défaite, vaincu après une victoire, jouant sa vie

et sa fortune avec autant d'indifférence qu'il expose celle des autres,

répandant le sang sans être cruel, connaissant du reste assez ses

compatriotes pour jouer impunément ce jeu téméraire, et les asservissant

parce qu'il les connaît.

Santa-Anna doit avoir quarante-cinq ou quarante-six ans; sa taille est

élevée, et la maturité de l'âge ne l'a pas encore épaissie. Son teint

pâle, ses grands yeux noirs, ses cheveux plus noirs encore bouclant sur

un front élevé, impriment à sa personne un air de distinction que ne

dément pas une élocution facile et abondante, particulière du reste à

tous ceux qui parlent cette belle langue espagnole, si harmonieuse et si

riche. Il joint à cette éloquence naturelle l'art de connaître mieux que

qui que ce soit les ressorts qu'il faut presser, les fibres qu'il faut

attaquer dans le coeur de ses concitoyens, et l'influence de sa parole

est irrésistible.

[Illustration: Santa-Anna et son aide-de-camp Arista.]

Il apparaît pour la première fois dans l'histoire politique du Mexique

en 1821. A cette époque de sa première jeunesse, il commandait un corps

d'insurgés, à la tête desquels il s'empare de Vera-Cruz, dont il est

nommé gouverneur. Favori de l'empereur Iturbide qu'il avait soutenu de

tout son pouvoir, il est cité à comparaître devant lui pour rendre

compte d'une insubordination grave. Blessé d'une destitution méritée,

mais qu'il n'attendait pas, il revient dans la place qu'il commandait,

harangue ses troupes, se soulève contre l'autorité impériale, et déclare

le Mexique république indépendante. Un général, envoyé pour le châtier,

se joint à lui; les villes de Oajaca, de Guadalajara, de Guanajuato, de

Queretaro, de San-Luis-Potosi, de Puebla se soulevèrent également, et un

an s'est il peine écoulé depuis l'audacieux défi de Santa-Anna, que

l'empereur Iturbide est renversé du trône.

Quelques mois après l'installation de la nouvelle république dont le

général Santa-Anna avait été le premier champion, il se révolte aussi le

premier contre l'autorité de son congrès.

En 1828, Santa-Anna est encore gouverneur de Vera-Cruz. Un complot a

éclaté à Mexico: on le croit complice, et le congrès le rappelle de son

commandement: le congrès ne devait pas être obéi plus qu'Iturbide. Loin

de se démettre de son autorité, qui ne s'étendait que sur la ville de

Vera-Cruz, Santa-Anna, par un de ces coups d'audace qui lui sont

familiers, usurpe le commandement de la province entière, rassemble ses

fidèles Veracruzanos, bat les troupes qu'on lui oppose, s'avance

jusqu'au fort de Perote, et s'en empare. Un décret du sénat déclare

Santa-Anna hors la loi, et de nouvelles troupes sont envoyées contre

lui.

Santa-Anna pousse la modération jusqu'il ne pas déclarer le sénat hors

la loi à son tour, et va commencer une de ces campagnes d'escarmouches

dans lesquelles la spontanéité, la brusquerie de ses mouvements le

rendent si redoutable; une de ces campagnes de marches et de

contre-marches, où la guerre se fait à la manière des Arabes ou des

Indiens d'Amérique, par ruse, par surprise, et qui tient à la fois de la

guerre et de la chasse.

Là, le costume du général et de l'officier est remplacé par l'équipement

du voyageur: une simple veste avec des attentes d'épaulettes, un large

chapeau de vigogne, une manga bleue ou violette, de lourdes bottes de

cheval, de longs éperons battus par le fourreau d'un sabre droit, tel

est le costume de Santa-Anna et de son état-major.

L'officier qui marche à côté du général, l'officier porteur de ces

longues moustaches rouges recourbées vers le menton, et qui lui donnent

l'air d'un uhlan, c'est le colonel Arista. C'est l'aide-de-camp de

Santa-Anna, son bras droit, son confident, le compagnon inséparable de

ses dangers, celui que, dans certaine comédie politique, nous verrons

lui donner la réplique. Arista est ce que les Mexicains appellent

énergiquement «hombre de caballo,» ce qui veut dire que, dans une mêlée,

pour éviter un coup de lance, il se couchera sous le ventre, de son

cheval et passera outre; ce qui veut dire que, sans mettre pied il

terre, il ramassera son épée au plus rapide galop de sa monture, qu'il

jettera rudement sur le flanc le taureau dont il aura saisi la queue

entre sa selle et la courroie de son étrier.

Les soldats que Santa-Anna commande sont tous de la Tierra-Caliente; ce

sont des hommes dont le corps a la couleur et la dureté du bronze

florentin, sur lesquels les maringouins ne peuvent plus mordre, la

fièvre jaune, n'a plus de prise; des hommes habitués à supporter la

faim, la fatigue, qui, sous un soleil brûlant dont les réverbérations

tordent et calcinent les entrailles, boivent d'une cigarette, et qui,

après douze heures de marche, dînent d'une cigarette. C'est à la tête de

ces soldats que Santa-Anna va braver la poursuite de ses ennemis,

composés peut-être en grande partie de troupes des zones froides et

tempérées, et qui, dans ce cas, laisseront pour traces de leur passage

les cadavres des leurs que la soif aura consumés. Il abandonne le fort

de Perote, tire à l'est du côté de Téhuacan, Camino-de-Oajaca, arrive

dans cette ville et s'y fortifie.

Puis, débusqué par des forces de beaucoup supérieures aux siennes, il se

replie dans l'intérieur de la ville, et, de rue en rue, de maison en

maison, s'enferme, lui et les siens, dans le couvent de _Santo-Domingo_.

Cet édifice, à peu près comme tous ceux du même genre, est protégé par

de hautes et solides murailles crénelées, défendu par une porte massive

et plus encore par la sainteté de son métier de couvent. Alors va

commencer, non pas un siège, car on n'oserait ni miner, ni saper, ni

canonner la maison sainte, mais on va tâcher de forcer par la faim et

les privations les hommes que nous venons de dépeindre. Le siège sera

long.

Santa-Anna sait à quels ennemis il a affaire; aussi, sans souci du

lendemain, ne pensant qu'à la fatigue du moment, il choisit l'endroit le

plus frais du couvent pour faire sa sieste; après il avisera aux moyens

de défense. Les assiégeants sont moins tranquilles, mais ils doivent

aussi, de leur côté, prendre leur chocolat et se reposer, car la nuit

est venue. Les Indiens suspendent la nuit leurs attaques, les Mexicains

font comme les Indiens.

Le jour revient, la fusillade commence, mais plus meurtrière pour les

assaillants et pour les murailles qui protègent les assiégés que pour

ces derniers; puis la nuit succède, au jour une fois encore. Le

lendemain, les troupes du gouvernement ont la mortification d'entendre

le mugissement des boeufs se mêler aux hennissements des chevaux bridés

et sellés dans la vaste cour de Santo-Domingo. Le corps fumant de ces

animaux, leurs flancs haletants attestent qu'ils ont fait pendant la

nuit une course longue et rapide, et les cavaliers, couchés dans leurs

grands manteaux, fument insoucieusement.

Tout d'un coup, à un signe muet, chacun est en selle, et, au moment où

les assiégeants croient leurs ennemis occupés à se réjouir de leur

succès, les portes du couvent s'ouvrent comme pour les processions

solennelles; mais, au lieu des bannières de l'église, des chasubles des

prêtres, ce sont les banderoles rouges des lanciers, les manteaux jaunes

des dragons qu'on voit flatter. Les clochers, au lieu d'être garnis de

draperies ondoyantes et de laisser échapper de leurs cages de pierre de

joyeux _repiques_, sont couronnés de soldats aux figures basanées qui

font un feu vif et soutenu. Les assiégeants surpris sont culbutés,

battus, tandis qu'un détachement de la garnison de Santo-Domingo va

s'emparer à leurs yeux d'un couvent voisin, et s'y installe.

Le chef qui commande pour le gouvernement s'aperçoit de la faute qu'il a

commise en dédaignant d'occuper ce couvent, dont les clochers lui

auraient servi à inquiéter les assiégés; il se promet, à la première

occasion, de réparer son imprudence, et prend judicieusement une autre

position, car il est entre deux feux. Plusieurs jours se passent, comme

les premiers, entre les fusillades, les repos et les sorties, pendant

lesquels Santa-Anna attend un de ces heureux hasards qui l'ont toujours

si merveilleusement servi et que la Providence semble lui réserver; de

son côté, le chef des assiégeants avise au moyen de s'emparer du couvent

qu'il ambitionne.

Au moment où il y réfléchit en se promenant avec son aide-de-camp, les

yeux fixés sur l'édifice qu'il convoite, il s'écrie:

«Mais, je ne me trompe pas, D. Cayetano, _par Maria santisima_, au lieu

de ces maudits soldats si agiles à nous fusiller il y a trois jours,

j'aperçois les moines sur les clochers; ces diables de _Pintos_ se

seront rejoints au général.

--Si, señor, répond l'aide-de-camp; ils n'étaient pas assez nombreux

pour se diviser ainsi.»

En effet, on voyait les capuchons et les longs frocs des moines se

détacher sur la blancheur des tours, et on entendit un moment après les

cloches retentir sous leurs coups, comme si ceux qui les frappaient à

bras raccourcis voulaient célébrer la délivrance de la maison sainte et

réparer le temps perdu.

Un moine, entre autres, dépassant ses camarades de toute la tête,

semblait y mettre plus d'ardeur qu'eux tous, et dans son enthousiasme,

son capuchon rabattu laisse de temps à autre pointer deux grandes

moustaches d'un rouge vif, mais que la hauteur rend invisibles.

Le général, attentif à ce spectacle, se tourne vers l'aide-de-camp:

«Qu'un détachement, lui dit-il, aille occuper de suite le couvent, et

qu'on se hâte; cette occasion est trop précieuse pour la perdre.»

L'ordre est exécuté. Un régiment s'avance l'arme au bras, quand tout à

coup les moines laissent tomber leurs capuchons el leurs frocs; les

_habits rouges_ paraissent à leur place, une grêle de balles tombe sur

le régiment en marche, et se croise avec celle que le clocher de

Santo-Domingo, également couronné de soldats de Santa-Anna, fait

pleuvoir sur lui: les malheureux sont décimés, éclaircis par un double

feu avant qu'ils ne soient revenus de leur surprise.

Cependant la position devient critique pour Santa-Anna; les vivres ne

manquent pas, mais les finances sont épuisées. Arista, qu'on a sans

doute reconnu dans ce moine aux grandes moustaches, a été, par son

ordre, mettre à contribution les mines d'argent voisines de Oajaca, et

il est de retour, Santa-Anna donne l'ordre de l'introduire dans la pièce

qu'il s'est réservée.

«Eh bien! Arista, lui dit-il, combien de talegas (sacs de 1.000

piastres) me rapportez-vous?

--Pas une, mon général; mais, ajouta-t-il, en caressant sa moustache et

avec cette satisfaction de l'homme qui a rempli consciencieusement son

devoir quoique sans résultat, j'ai apporté en croupe le directeur des

mines, bien qu'il proteste par tous les saints du paradis qu'il n'a pas

un seul réal disponible.»

Santa-Anna sourit, el lui dit en reprenant sa promenade: «Allez dire à

mes _muchachos_ que je n'ai pas d'argent, mais que je leur accorde un

tiers en sus de leur paye habituelle.»

Dans l'après-midi une grande rumeur se fait dans la ville et parmi les

assiégeants. Le bruit se répand, et ce bruit est vrai, que Mexico a été

pillé, que le président est en fuite et le gouvernement renversé.

Le hasard providentiel a servi Santa-Anna. Assiégeants et assiégés se

donnent la main, s'embrassent, s'appellent des noms les plus affectueux,

_hermanos, campadres_, et avec d'autant plus de raison que, dans les

guerres civiles, _frères_ et _compères_ combattent l'un contre l'autre.

Les moines sont remis en possession de leurs couvents, le directeur des

mines regagne sa résidence, les soldats de Santa-Anna leur ciel brûlant

en faisant crédit à leur général, et celui-ci s'en va rêver de nouveau

sous les ombrages de _Manga de Clavo_.

Tout ceci se passe dans les premiers jours de 1829,

_(La fin à un prochain numéro.)_

[Illustration.]

La session est close; M. le ministre de l'Intérieur a fait savoir, lundi

dernier, au gouvernement représentatif qu'il pouvait retourner chez lui

et prendre ses vacances. Le représentatif ne se l'est pas fait dire deux

fois: il est parti avec la joie d'un écolier qui a fini sa tâche et

s'élance à travers les grilles ouvertes, pour aller courir en pleine

campagne et respirer à l'aise. Il faut avouer que le représentatif est

dans son droit. Voici bientôt huit mois qu'il était cloué sur son banc

de gauche et de droite, et qu'il manoeuvrait au centre. De décembre à

juillet, l'exercice est rude. Quand on est resté si longtemps sur son

siège, quand on a dévoré tant de paroles sans saveur, de discours mal

assaisonnés et de budgets indigestes, on a besoin de marcher pour se

dégourdir les jambes, et de se refaire l'estomac et l'appétit par des

provisions d'air pur.

La séance de clôture a été parfaitement déserte, comme cela est dans ses

habitudes; quelques honorables se montraient encore, ça et là, sur les

banquettes, derniers échantillons du troupeau dispersé, et tout à fait

semblables à des brebis égarées; depuis deux ou trois mois, les béliers

avaient pris les devants et se promenaient sur les grandes routes

cherchant de l'eau fraîche et un peu d'herbe tendre.

Les béliers n'en font jamais d'autre: ils assistent rarement aux

derniers jours de la session. Les béliers, en effet, sont chargés de

conduire les moutons à la bataille. Dès qu'il n'y a plus de bataille,

que feraient-ils à la tête de la Bergerie? Or, les heures qui précèdent

la clôture des Chambres n'ont pas besoin de ces grands pourfendeurs:

tous les partis éprouvent la même lassitude; sans avoir précisément mis

bas les armes, ils sont à peu près désarmés. Comme il n'y a plus de

ministère à battre en brèche, ni de questions de cabinet à enfoncer, les

larges fronts qui se chargent ordinairement de cette besogne ne se

sentent plus nécessaires. Ils désertent donc, se contentant, pour

empêcher la session de rendre le dernier soupir dans un complet abandon,

comme un mourant sans amis et sans famille, de laisser à l'arrière-garde

quelques traînards, qui lui jettent l'eau bénite et crient Vive le roi!

autour de son cercueil. Ainsi, les orateurs illustres, les grands

parleurs et les bavards disparaissent un à un, quinze jours avant la

dernière scène de la comédie; il ne reste que les muets et les bègues,

ceux qui se distinguent à la Chambre par un très-profond silence. La

séance de clôture est la séance où triomphent ces foudres de guerre; le

moment de lancer les éclairs de leur redoutable éloquence est à la fin

venu; à peine M. le ministre a-t-il prononcé ces mots: «La session est

close,» que nos gens se lèvent pleins d'ardeur, et, se donnant

réciproquement la main avec de fières attitudes de Démosthènes: «Adieu,

s'écrient-ils, portez-vous bien, bon voyage, à l'année prochaine!» Après

quoi ils s'essuient le front, comme accablés sous la fatigue de cette

terrible improvisation, et se disent intérieurement; «Eh! moi aussi je

suis Mirabeau!» Pour peu qu'on les y poussât, ils feraient imprimer sur

vélin et distribuer leur superbe discours: «Adieu, à l'année prochaine,

portez-vous bien, bon voyage!»

De leur côté, les électeurs sont avertis et se tiennent sur le qui-vive?

Le canton n'est pas fâché de revoir son représentant, et de se trouver

engraissé et décoré dans sa personne. Si le canton est satisfait de son

illustre enfant, il lui dresse un banquet et une demi-douzaine de toasts

et d'allocutions; si, au contraire, il a contre lui quelque rancune,

trois ou quatre bureaux de poste, une dizaine de bureaux de tabac,

quelques aunes de rubans arrivant à propos, adoucissent son

ressentiment, et couronnent le front du mandataire d'une resplendissante

auréole. Le grand homme! il a compris les besoins de son époque: honneur

à lui!

Lui, cependant, se promène par les rues de sa ville d'un pas relevé et

avec tous les signes d'une méditation profonde; que voulez-vous? il

porte, dans sa tête, les destinées de la France et de l'Europe,

l'Angleterre, et la Russie, et l'Espagne, et même un peu la Cochinchine.

Ne le dérangez pas, ne le troublez pas, de grâce! prenez garde qu'il ne

se heurte et ne fasse un faux pas: l'équilibre du monde en serait

ébranlé!--Si vous avez l'honneur de payer 200 francs de contribution,

ou d'être patenté, vous pouvez vous hasarder cependant et l'éveiller

dans ses rêves. L'élu a des égards pour l'électeur, tant que sa cote

n'est pas diminuée; il l'aperçoit de loin, il lui sourit, il lui tend la

main, il le devine d'une lieue au fumet. Comment vous portez-vous?

comment va madame votre épouse? et votre petit Eugène? Mon Dieu! que

vous avez bon air et bon visage, et que la France est heureuse d'avoir

des citoyens tels que vous!

J'en connais un qui pousse à sa perfection cet art de caresser

l'électeur et de l'emmieller; celui-là est tout fraîchement arrivé aux

honneurs du représentatif; c'est à la poursuite de cette toison d'or

qu'il a déployé une souplesse de ressorts digne d'admiration. Vous

soupçonnait-il électeur, ou tout au moins cousin, ami, domestique ou

portier d'un électeur? il courait après vous comme un limier sur la

piste d'un fin gibier, vous tirait par le pan de l'habit, et vous

accablait de protestations et de tendresses; vous aviez beau faire et

vous débattre, et dire que vous n'en pouviez mais, qu'il ne faisait pas

votre affaire, que vos opinions ne vous permettaient pas de le choisir,

et qu'il s'adressât à un autre: notre homme n'en démordait pas, et

faisait si bien, qu'en vous quittant il emportait toujours quelque chose

de votre personne; si ce n'était pas votre vote, c'était au moins le

bouton de votre habit, tant il était tenace et vous tiraillait par tous

les bouts, pour arracher quelques lambeaux de votre conscience.

Très-habile à tendre ses hameçons en plein vent et à happer les

électeurs au passage, il était plus remarquable encore dans sa chasse de

l'électeur à domicile. Je l'ai vu écumer le pot et arroser le rôti pour

plaire à la cuisinière; il appliquait à la politique le système que

l'Eliante de Molière conseille pour réussir en amour:

Jusqu'au chien du logis il s'efforçait de plaire.

Un jour, c'était la veille de l'élection, il avisa sur sa porte la femme

d'un électeur influent; un enfant de deux ou trois ans jouait sur le

seuil, près d'elle, illustre rejeton, l'orgueil, l'espoir de cette

famille électorale. Le candidat s'approcha de madame *** et la salua de

son air le plus souriant et le plus gracieux; puis, se tournant vers le

marmot: «C'est là monsieur votre fils? dit-il; charmant enfant,

semblable à sa mère; bon Dieu, quels yeux! quel front! il y a quelque

chose dans cette tête-là; voilà un jeune homme qui ira loin, nous en

ferons un jour un conseiller d'État, qui sait? un ministre; et, si je

suis député en ce temps-là, il pourra compter sur ma voix.»

A ces mots, il prit le petit bonhomme dans ses bras et le caressa avec

de grandes démonstrations d'enthousiasme et de tendresse. Soit que

l'enfant fût sensible outre mesure à la flatterie, soit que les

prédictions que venait de faire le député en expectative eussent ouvert

subitement la voie et chatouillé son ambition, il ne se contint pas et

se conduisit comme les petits chiens de l'Intimé sur les genoux de

Perrin Dandin. Précisément le candidat le tenait en l'air, dans une

situation perpendiculaire à son visage, de sorte qu'il n'en perdit rien

et fut inondé de ses marques de joie et de reconnaissance. Mais il ne

s'en troubla point le moins du monde: «Adorable enfant! heureuse mère!»

s'écria-t-il. Le lendemain, l'élection eut lieu, et notre héros fut

nommé; la voix du père de l'enfant vint, au second tour de scrutin,

compléter l'appoint de sa majorité. Ou a vu avec quelle résignation

stoïque il supportait, dans l'intérêt de sa candidature, tout ce qui

pouvait lui tomber d'en haut; depuis qu'il est député, il en a essuyé

bien d'autres.

Ce n'est pas seulement, la Chambre qui déserte Paris, tout le monde s'en

mêle; on ne rencontre que des gens qui font leur malle ou qui vont la

faire. Quand le mois d'août commence à poindre à l'horizon, il y a toute

une couche de population parisienne qui s'inquiète et s'agite; le besoin

de locomotion la sollicite et la tourmente; ce Paris, si cher et si

adoré pendant huit mois de l'année, devient maussade, insupportable,

odieux; il semble qu'on étouffe dans ses murs comme dans une bastille;

le pavé vous blesse et vous brûle, et vous avez hâte de lever le pied et

de vous enfuir quelque part, à droite ou à gauche, ici ou là,

qu'importe?

Les symptômes de cette impatience se font voir, en ce moment, de tous

côtés; chacun fait ses préparatifs de départ et de changement de

domicile. Au signal donné par les deux Chambres, Paris va répondre de

tous les points de la ville: les notaires, les avocats et les avoués

expédient les actes, dévorent les dossiers et se préparent à demander au

bienheureux mois de septembre un peu de liberté et de repos. Les

présidents et les juges commencent à mettre leur bonnet au fourreau et à

plier leur hermine et leur loge, caressant l'espoir prochain de donner

un peu de bon temps à Thémis; l'Académie distribue ses couronnes et

envoie promener ses lauréats; le ministère fait atteler sa chaise de

poste; la guerre va au midi, l'instruction au nord; le commerce, la

marine, les affaires étrangères n'attendent que l'heure de se mettre au

galop. La royauté elle-même prendra bientôt ses vacances: elle ira au

château d'Eu dans quelques jours. Cependant les altesses royales

voyagent; mais tout n'est pas rose et plaisirs pour elles dans ces

pérégrinations que l'officiel et le solennel gênent et attristent

toujours. Les vacances des princes et des rois ne sont pas les

meilleures vacances; ne trouvent-ils pas sans cesse, à chaque pas, au

coin de toutes les villes et de tous les sentiers, la harangue du maire,

du conseil municipal, du commandant de la garde citoyenne, du député en

congé et de l'académie locale qui lui jette ses fleurs de rhétorique et

lui barre le chemin?

Voyez-vous dans l'enceinte des collèges cette, multitude jeune et

ardente qui feuillette un dictionnaire, et, les deux coudes appuyés sur

la table, griffonne un thème grec ou une dissertation latine? c'est la

nation des écoliers. Voilà les véritables bienheureux, les élus du mois

d'août et du mois de septembre. Pour ceux-là, du moins, le mot vacances

a des charmes inappréciables, un bonheur immense et sans mélange: il

renferme les émotions les plus vives et donne les biens les plus

désirés, l'air, la liberté, les bois, les prés fleuris, les courses

haletantes dans la plaine ou sur la montagne, les caresses d'une mère,

les douceurs du foyer domestique, les joies de la famille!

Aussi, comme ils calculent les jours! comme ils attendent avec

impatience l'heure qui doit ouvrir les portes de leur cage! A l'instant

où je vous parle, il n'y a pas un élève des collèges royaux, de Rollin à

Charlemagne, de Henri IV à Louis-le-Grand, de Bourbon à Saint-Louis, qui

ne compte sur ses doigts tous les matins en se levant, tous les soirs en

se couchant, et ne dise: «Dans un mois, dans quinze jours, dans huit

jours, je serai en vacances!» Les plus calmes, les plus graves, les plus

indifférents, les plus forts et thèmes, ne sont pas eux-mêmes exempts de

cette impatience et de cette palpitation.

Mais nos écoliers ne partiront pas avant d'avoir livré la grande

bataille de grec et de latin qui couronne l'année scolaire et lui sert

de dénouement; bientôt les voûtes de la Sorbonne répéteront les noms des

heureux vainqueurs au concours général, et chaque collège donnera, dans

son enceinte particulière, une imitation en miniature de ce triomphe

solennel; l'heure de la lutte n'est pas loin; déjà tous nos jeunes

athlètes s'arment de la plume et lui donnent le fil: c'est une grande

rumeur dans les collèges: le proviseur excite ses bataillons, le

professeur les harangue, le maître d'étude leur crie: _Macte animo!_ il

n'est pas jusqu'au tambour qui ne batte l'appel des classes avec plus de

vivacité et d'ardeur, donnant à son roulement un air de _Te Deum_

anticipant sur les prochaines victoires.

Le combat fini, quand les victorieux s'en retourneront les couronnes au

bras, quand les fils, ceints de lauriers, se seront jetés dans les bras

des mères, quand le proviseur leur aura donné le baiser magistral, alors

il fera bon voir la foule des écoliers libres enfin s'élancer à travers

les grilles et prendre son vol vers le toit paternel en poussant des

cris joyeux.

En ces jours de liesse et de repos, il semble que le monde change de

face; il y a de tous côtés un désarmement général qui ferait presque

croire au bonheur et à la paix universels; tout se tait, tout est calme

et tranquille; les avocats ne crient plus, les ministres ne se

querellent plus, les juges ne condamnent plus, les professeurs ne

donnent plus de pensums; on se croirait en plein âge d'or, avant le coup

de dent donné imprudemment par Eve au fruit défendu.

Mais quel bonheur n'a pas son excès, quelle médaille n'a pas son revers?

De cette distraction générale que les vacances autorisent, de cet oubli

des affaires qu'elles encouragent et qu'elles donnent, naît un tant soit

peu de langueur et de tristesse; chacun s'amuse à part soi, sur les

grands chemins ou dans son enclos; mais le monde parisien en souffre; il

semble que la vie se retire de lui: peu d'affaires, peu de plaisirs, peu

de bruit! Ce qui reste de Paris, ce qui ne voyage pas, ce qui n'a ni

parents, ni amis _extra muros_, ni coin de terre, ni maison des champs,

le Paris immobile en un mot, le Paris qui reste sur lieu, prend je ne

sais quel air indifférent et désoeuvré. Cette année, le ciel en a pitié

et lui envoie un remède efficace contre cet engourdissement et cet

ennui. Quelle est cette merveilleuse panacée! Quoi! ne devinez-vous pas,

vous tous, chers lecteurs, qui en faites chaque semaine, un usage

agréable, vous qui en connaissez, par expérience, l'incontestable vertu?

Et qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus étonnant, de plus important

aujourd'hui que..... le rébus de _l'Illustration?_

Notre rébus a conquis toutes les affections; notre rébus attire tous les

regards; il n'est pas de parti, pas de Pyrénées, que notre rébus ne

réunisse dans une commune fraternité et dont il n'abaisse les cimes; il

est l'intérêt, le souci, la passion du moment. Les Chambres ont bien

fait de se dissoudre, car leur éloquence pâlissait devant les mystères

de ce rébus adoré; on ne s'inquiétait déjà plus de M. Guizot, mais du

rébus de _l'Illustration_; la gauche, la droite', le centre, avaient

beau se démener et se débattre.--Quelle est la nouvelle du jour? un

discours de Barrot? une harangue de Lamartine? Zurbano, Narvaez,

Saragosse, Madrid, O'Connell, la prise de la Zméla? Allons donc, vous

n'y pensez pas! Voilà de belles affaires vraiment auprès des rébus de

_l'Illustration!_ Quoi de plus nouveau, en effet, ô Athéniens! quoi de

plus digne d'attention que ces rébus incomparables?

_L'Illustration_ est naturellement modeste; cependant la plus robuste

modestie ne saurait se taire en présence d'une sympathie si honorable et

d'un si prodigieux succès. Se taire ne serait plus de la pudeur, mais de

l'ingratitude; il est décent de baisser les yeux quelque temps et de se

dérober à sa propre gloire; mais que cette gloire finisse par vous

envelopper de toutes parts et vous inonde, on est bien obligé de la

voir, de l'envisager, de s'en faire honneur et de s'en parer: tel est le

cas de _l'Illustration_.

Ses rébus occupent Paris, le font coucher tard, l'éveillent de bonne

heure, et souvent agitent ses nuits. Le samedi, dès que _l'Illustration_

paraît, les Parisiens se répandent dans la ville par centaines; vous

croyez qu'ils vont à leurs affaires: non, ils courent après le rébus. Le

chef de bureau en cherche le sens à travers ses dossiers, l'agent de

change à la Bourse, le marchand dans sa boutique, le millionnaire dans

son hôtel, la jolie femme dans son boudoir, le garde national en

faction, et le ministre en plein conseil!

_L'Illustration_ refusait d'abord de croire à une vogue si universelle,

à une influence si extraordinaire, mais il a bien fallu qu'elle se

rendit à l'autorité et à l'évidence des faits.

A tous les coins de rues, des femmes, des enfants, des vieillards,

arrêtent les écrivains, les dessinateurs, les employés, les imprimeurs,

les éditeurs, les brocheuses, les porteurs de _l'Illustration_ pour leur

demander le mot du rébus de la semaine. Toutes les nuits, le rédacteur

en chef est éveillé en sursaut pour la même question. Dans les théâtres,

sur les places publiques, voici des gens en groupe qui chuchotent; vous

approchez et vous distinguez ces mots: «C'est cela!--Non, c'est

ceci!--Je n'en viendrai jamais à bout!

--Ah! m'y voici; quel bonheur! je le devine; j'ai deviné!» C'est encore

de notre rébus qu'il s'agit.

Hier, à minuit, M. de Rotschild rencontra M. Hottinger sur le boulevard

Montmartre: «Où allez-vous si tard?

--J'allais chez vous.--Et moi aussi, répondit M. de Rotschild, pareil

à l'un des deux amis de la fable.--S'agit-il d'un emprunt ou d'un chemin

de fer?--Non, pardieu! j'allais savoir si vous aviez pu deviner le

dernier rébus?--Eh! j'allais vous en demander autant.--Ma foi non! je

n'ai rien deviné.--Ni moi; mais je ne me coucherai pas sans en avoir le

coeur net.--Ni moi, vraiment.» Et nos deux grands financiers se

promenèrent longtemps de long en large dans une agitation difficile à

décrire. A quatre heures du matin, ils cherchaient encore: leur anxiété

était au comble. Nous donnerons dans notre prochain numéro le bulletin

des suites de cette crise financière.

A la même heure, tout remuait au domicile d'un avocat à la Cour de

cassation.--Sa jeune femme se désolait de ne pas savoir encore à quoi

s'en tenir sur le fin mot de la chose.--Elle sonnait ses domestiques,

elle harcelait son mari, et celui-ci, sautant à bas du lit, envoyait

chercher des renseignements chez le premier président de la Cour, et, à

son défaut, chez le garde-des-sceaux.

Vendredi, le trouble était à l'ambassade d'Autriche; M. l'ambassadeur et

madame l'ambassadrice avaient mis toute leur maison sur pied; est-ce

qu'il serait arrivé à monseigneur quelque nouvelle diplomatique

fâcheuse? Est-ce que madame l' ambassadrice, aurait des maux de nerfs?

Point du tout; c'est le rébus de _l'Illustration_ qui cause ce désordre:

depuis le matin, monseigneur se creusait la tête en vain et se dépitait;

un congrès ne lui aurait pas causé plus de soucis; heureusement, le

secrétaire d'ambassade connaissait un maître des requêtes qui

connaissait un oncle de la cousine de la nièce du propriétaire de

_l'Illustration_. On remonta de source en source, et le secrétaire

d'ambassade victorieux rapporta enfin, tout haletant, le mot du rébus à

M. le comte d'Appony. Immédiatement. M. le comte expédia un courrier

extraordinaire à M. de Metternich.

_L'Illustration_ sent ici le besoin d'exprimer sa reconnaissance à ses

lecteurs et toute son émotion.

Il se publie depuis quelques jours un journal qui est bien loin d'avoir

le même agrément de popularité: l'abonné n'y mord pas, et le lecteur

passe à côté. Un des rédacteurs de ce journal non moins généreux

qu'inconnu, disait hier avec une résignation naïve: «C'est très-agréable

de travailler dans ce journal-là: on est bien payé, on y met toutes

sortes de bêtises, et personne ne sait rien!»

Le Sapeur-Pompier (1),

[Illustration: Costume de service.]

Deux heures viennent de sonner, Paris s'est enfin décidé à terminer sa

longue journée; il dort, ou du moins il s'est retiré dans ses plus

secrets appartements. A peine si les patrouilles grises rencontrent ça

et là quelque ivrogne attardé dans les rues désertes et silencieuses.

Tout à coup un cri terrible a troublé le calme de la nuit: Au feu! au

feu!--Déjà tous les habitants du quartier menacé sont réveillés en

sursaut et courent sans savoir où. Un incendie vient de se déclarer au

troisième étage d'une maison habitée par de nombreux, locataires et

entourée de magasins de bois; des tourbillons de flamme et de fumée

s'échappent par les fenêtres brisées; une foule immense s'agite devant

la maison; les habitants des étages supérieurs, ne pouvant descendre par

l'escalier que l'incendie a déjà dévoré à moitié, se sont réfugiés sur

les toits, où ils sollicitent à grands cris de prompts secours. Le

désordre est à son comble. Les spectateurs sont pleins de zèle, de bonne

volonté, de dévouement, mais ils ne savent quels moyens employer pour

éteindre le feu et secourir les malheureuses victimes de l'incendie. Un

redoute les plus grands désastres, et déjà les locataires des maisons

voisines, perdant la tête, commencent à jeter par les fenêtres leurs

meubles les plus précieux...

Mais, en ce moment, un autre cri retentit à l'extrémité de la rue: Les

pompiers! les pompiers!--A ces mots, l'espérance renaît dans toutes les

âmes; il semble que tout danger ait disparu comme par enchaînement, et

que l'incendie, sûr de sa défaite prochaine, diminue d'intensité et

semble vouloir battre en retraite devant son redoutable ennemi toujours

vainqueur. Ils arrivent en effet, traînant trois par trois, avec la

vitesse d'un cheval au galop, une pompe munie de tout les appareils

nécessaires, et des voitures chargées de seaux remplis d'eau. Ils

veillent la nuit comme le jour. A peine avertis, ils sont partis; ils

accourent, ils arrivent, et en quelques minutes ils ont rétabli l'ordre,

rendu la confiance à cette population effrayée, et organisé des secours

efficaces. L'escalier est détruit; ils parviennent, à l'aide de courtes

échelles appliquées d'étage en étage, jusqu'au but: les uns en font

descendre dans un grand sac de toile, sans secousse et sans danger, les

malheureux qui s'y étaient réfugiés et qui, croyant leur mort prochaine,

recommandaient leur âme à Dieu; les autres pénètrent dans l'appartement

où l'incendie a pris naissance, ils l'y concentrent, ils le défient, ils

le bravent, ils en triomphent. Deux heures après, les dernières flammes

sont éteintes, et chacun reprend son sommeil interrompu; eux seuls

retournent à leur caserne chargés des bénédictions de la foule; mais ils

ne se livreront pas encore au repos; cette nuit même ils auront

peut-être d'autres vies ou d'autres propriétés à sauver.

Note 1: Au moment où M. le général Schramm vient de terminer

l'inspection du corps des sapeurs-pompiers de la ville de Paris, nous

avons cru devoir donner aux lecteurs de l'_Illustration_ quelques

détails peu connus sur l'histoire et l'organisation de ce bataillon

d'élite, qui rend de si grands services en temps de paix à la capitale

de la France.

[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Grande tenue.]

L'établissement d'un corps organisé de sapeurs-pompiers remonte à la fin

du dix-septième siècle. En 1699, Louis XIV, qui avait déjà donné 12

pompes à incendie à la ville de Paris, accorda à M. Dumouriez-Duperrier

le privilège de construire seul, pendant vingt années, des machines

semblables à celles qu'il avait rapportées de l'Allemagne et de la

Hollande.--Les incendiés payaient alors les secours qu'ils recevaient.

En 1705, à l'époque de l'incendie de l'église du Petit-Saint-Antoine, la

ville possédait 20 pompes desservies par 32 hommes de service, 16

gardiens de pompe et 16 sous-gardiens... Les pompes, alors, étaient

déposées dans les établissements religieux, et des détachements de

pompiers accompagnaient le roi dans toutes ses résidences.

Vers 1722, on lisait sur la porte du directeur des pompes: _Pompes

publiques du roi pour remédier aux incendies, sans qu'on soit tenu de

payer_. En outre, il y avait à Hôtel-de-Ville des pompes qui étaient la

propriété de quelques particuliers... En 1764, le nombre des hommes

attachés au service des pompes publiques fut porté à 80, et l'on créa

six corps de garde. L'année suivante, les pompiers portèrent leur

premier casque en cuivre. En 1767, la compagnie fut portée à 108 hommes,

et en 1770, son effectif était de 146 hommes, plus 14 surnuméraires. Il

y avait une somme de 70,000 francs allouée à l'entretien du corps. Seize

ans plus tard, en 1786, 221 hommes coûtaient 116,000 francs. L année

suivante, on comptait 25 corps-de-garde. En 1792, les théâtres furent

forcés d'avoir un service de pompiers rétribué par leur direction, et

déjà à cette époque il était défendu de rien accepter des incendiés. En

1705, le corps reçut son premier drapeau, et dès lors les pompiers

parurent à toutes les solennités nationales, ils eurent un code et un

conseil de discipline, et leurs veuves furent assimilées à celles des

défenseurs de la patrie. Bonaparte, premier consul, réduisit le nombre

des pompiers, ce qui permit d'élever le chiffre de leur solde. Les

compagnies se composaient toujours de 150 hommes, mais il y avait 60

surnuméraires par compagnie, qui s'habillaient à leurs frais, et qui en

complétaient le cadre. Au bout de deux ans de service, ces surnuméraires

étaient exempts de la conscription, et faisaient partie du corps soldé

par l'État.

[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Le sinistre.]

Plus tard, l'Empereur décréta que le bataillon des sapeurs-pompiers de

la ville de Paris concourrait au service de sûreté publique, sous les

ordres du préfet de police, et qu'il serait soumis en tout à la

discipline militaire.

[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Manoeuvre de l'échelle à crochets.]

Enfin, aujourd'hui, le corps des sapeurs-pompiers compte 623

sous-officiers, caporaux et soldats, 5 capitaines, 4 lieutenants, 5

sous-lieutenants, 1 trésorier, 2 chirurgiens et 2 adjudants. Ces 623

hommes forment 4 compagnies qui occupent les quatre points cardinaux de

la capitale. Il y a dans Paris 37 postes de ville; chaque poste est

composé des 3 hommes nécessaires à la manoeuvre d'une pompe.--Le

lieutenant-colonel commandant des sapeurs-pompiers de la ville de Paris

est M. Gustave Paulin, ancien élève de l'École Polytechnique et ex-chef

de bataillon du génie. M. Paulin n'est que lieutenant-colonel parce que

les statuts militaires ne permettent pas de nommer à un grade plus élevé

le commandant d'un seul bataillon, et que le corps des sapeurs-pompiers

ne forme qu'un seul bataillon. Toutefois, si, aux termes des règlements,

les pompiers ne peuvent pas être commandés par un colonel, la France a

confié à leur petit nombre la garde d'un de ses drapeaux.

Paris s'agrandit chaque année; partout de nouvelles maisons se

construisent; certains quartiers autrefois inhabités se sont

transformés, comme par enchantement, en petites villes entièrement

neuves; le chiffre de la population s'élève dans la même proportion que

le nombre des habitations, et cependant tel est le zèle, tel est le

dévouement du faible corps des sapeurs-pompiers, qu'on ne songe pas

encore à augmenter son personnel; on n'en éprouve même pas le besoin.

Quel plus bel éloge pourrait-on faire de cette admirable institution?

Qu'on nous permette cependant de citer un passage de l'_avant-propos_

que M. le lieutenant-colonel Paulin a mis en tête de sa _Théorie du

Maniement de la Pompe_:

«Le corps des sapeurs-pompiers de Paris est un corps d'élite, et cela ne

peut être autrement... En effet, lorsque les sapeurs arrivent dans un

lieu incendié, ils sont maîtres des localités, tous les objets précieux

restent à leur disposition et sous leur garde; il faut donc avant tout

qu'ils soient parfaitement honnêtes; aussi existe-t-il fort peu

d'exemples que des hommes de ce corps aient été punis pour infidélité.

«Ils doivent être intelligents, car leur métier ne consiste pas à agir

comme de simples machines; ils doivent opérer avec discernement pour

exécuter avec fruit les ordres qui leur sont donnés par leurs chefs,

desquels dépend le succès des opérations dont ils sont chargés.

«Ils doivent être sages, parce qu'une conduite déréglée, l'ivrognerie,

la passion du jeu et la fréquentation des mauvais lieux peuvent les

porter à faire plus de dépenses que leur solde ne le permettrait; qu'ils

auraient alors besoin de se procurer de l'argent, et que par suite ils

pourraient être tentés de soustraire les objets précieux qui se

trouveraient abandonnés dans le local incendié qui leur est confié. Ils

doivent être ouvriers d'art, maçons, charpentiers, couvreurs, plombiers,

parce que les hommes de ces professions ont déjà l'habitude de parcourir

les lieux élevés sans être effrayés, et d'agir sur ces points, et qu'ils

sont d'autant plus adroits qu'ils connaissent la construction des

bâtiments.

«Ils doivent savoir lire et écrire afin de pouvoir s'instruire sur les

théories qui leur son données dans les livres et pouvoir faire au besoin

un rapport sur ce qu'ils ont remarqué dans un incendie.

«Ils doivent avoir une taille moyenne, parce que c'est dans cette classe

d'hommes qu'on trouve une constitution robuste et en même temps agile,

qui leur permet de faire de la gymnastique et de pouvoir agir ainsi avec

peu de danger dans des opérations où leur vie serait compromise s'ils

n'avaient l'habitude de travailler sur des points élevés, isolés, et qui

présentent peu de sécurité.

«Quand des sous-officiers de l'armée s'enrôlent dans les

sapeurs-pompiers, ils ne sont reçus dans le corps que comme simples

soldats, nul ne pouvant y être admis avec son grade, car il faut que les

sous-officiers qui dirigent les sapeurs dans un incendie aient exercé

comme simples soldats pour avoir les connaissances requises du métier.

«Les officiers qui y arrivent des autres corps sont choisis de

préférence dans le génie, et dans l'artillerie.»

Les appareils ou ustensiles dont se servent les pompiers pour éteindre

les incendies sont tellement connus ou si exactement représentés dans

les gravures ci-jointes, qu'il serait inutile d'en donner ici une

description détaillée. Il en est un cependant qui, bien qu'illustré,

mérite néanmoins une courte explication. Nous voulons parler de

l'appareil Paulin.

Jusqu'à ces dernières aimées les feux de cave avaient été

très-difficiles à éteindre et très-meurtriers, les sapeurs-pompiers ne

pouvant pénétrer dans une cave où un incendie s'était manifesté, sans

s'exposer à être asphyxiés par la fumée, Grâce à la sollicitude

paternelle de leur commandant, ces dangers n'existent plus pour eux, el

ils sont presque certains de se rendre, maîtres en peu de temps des feux

de cave les plus terribles. En effet, M. Paulin est l'inventeur d'un

appareil aussi simple que commode, à l'aide duquel l'homme qui en est

revêtu peut respirer facilement au milieu de la plus épaisse fumée.

Cet appareil peu connu consiste en une large blouse en basane et en un

masque de verre demi-cylindrique de trois millimètres d'épaisseur,

au-dessous duquel est un sifflet à soupape servant à transmettre les

commandements. Cette espèce de blouse est serrée sur les hanches par une

ceinture qui fait partie de l'uniforme du sapeur; deux bracelets bouclés

la ferment sur les poignets; deux bretelles ajustées au bas de la blouse

et se bouclant par derrière la tiennent solidement attachée.

C'est cette enveloppe qui doit contenir l'air respirable; aussi est-elle

percée au côté gauche et à la hauteur de la poitrine d'un trou auquel

est adapté un raccordement en cuivre; à ce raccordement vient se fixer

la vis d'un tuyau de cuir avec spirale; ce tuyau est lui-même fixé sur

la bâche de la pompe à incendie: or, en faisant fonctionner la pompe

vide d'eau, ou envoie dans la blouse une grande quantité d'air frais,

qui permet au sapeur de respirer sans aucun danger au milieu d'une

épaisse fumée et des gaz les plus délétères. Il reçoit même plus d'air

qu'il n'en consomme, mais cet air s'échappe par les plis que fait la

blouse à la ceinture et aux poignets, et en fuyant par ces issues il

remplit deux objets importants: celui de ne pas gêner la respiration, et

celui de refouler à l'extérieur de la blouse toutes les vapeurs

malfaisantes qui tendraient à s'y introduire.

[Illustration: Appareil Paulin.]

Nous avons dit que malgré l'agrandissement de Paris, on n'éprouvait pas

le besoin d'augmenter le personnel du corps des sapeurs-pompiers. Cela

est vrai, et cependant une réforme devient plus que jamais nécessaire.

Les sapeurs-pompiers actuels font un service très-pénible. Si on tardait

longtemps encore à leur donner des auxiliaires, ils périraient victimes

de leur zèle et de leur dévouement, la ville de Paris leur doit trop de

reconnaissance pour qu'on ne double pas leur nombre. Terminons enfin en

exprimant le voeu que toutes les principales villes imitent l'exemple

utile que leur a donné la métropole, qu'elles organisent à leurs frais

des corps spéciaux de sapeurs-pompiers. Le capital qu'elles emploieront

à cette dépense leur produira de gros intérêts.

[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Manoeuvre du sac de sauvetage.]

Au moment on nous écrivons, le commandant Paulin fait instruire par ses

soldais des pompiers que le Sénat de Hambourg a récemment envoyés à

Paris. Des soldats étrangers apprennent des soldats français, non plus

l'art de détruire leurs semblables, mais l'art de les sauver.

L'effroyable leçon donnée à la malheureuse cité de Hambourg ne

profitera-t-elle pas à tous les chefs-lieux des quatre-vingt-six

départements français?

Une Mort.

L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843 · 第 5 / 16 题