Les funérailles imposantes faites en septembre dernier, par la
population de Rio de Janeiro, au grand écrivain dont nous venons
aujourd'hui, respectueusement et pieusement célébrer ici la
mémoire,--mémoire qui doit être chère à toute la race latine qu'il
illustra outre-mer,--révèlent un état de culture vraiment avancé chez
le peuple brésilien. Car ces funérailles ne furent pas seulement
officielles, elles eurent aussi ce caractère plus noble et inattendu
d'être pour ainsi dire à peine officielles. Le gouvernement, certes,
y avait contribué par toutes ses pompes civiles et par le plus bel
éclat militaire: ne s'agissait-il pas du président de l'Académie
Brésilienne, une quasi fondation d'État? Mais la note remarquable et
particulièrement touchante était donnée par l'adhésion spontanée, par
la participation effective et empressée des étudiants, des professeurs,
des fonctionnaires, des commerçants, des industriels, de ce que l'on
appelle avec raison le monde intellectuel et de ce que quelques-uns
appellent, à tort, le monde non-intellectuel, car l'intelligence
revêt bien des formes et emprunte même des déguisements, sans que
l'expression littéraire puisse être considérée comme son unique apanage.
Cet hommage eut assurément surpris Machado de Assis lui-même, parce
que, de sa vie, il n'en avait jamais recherché de pareils, et c'est
d'autant plus flatteur pour sa renommée, comme aussi pour ceux qui le
lui rendirent. Ces derniers ont montré par là qu'ils appréciaient à sa
juste valeur le mérite d'un écrivain qui ne semblait pas tout à fait
destiné à être si bien compris par la foule. C'est surtout à cause de
cela que l'hommage, comme je viens de le dire, honore ceux qui s'y sont
associés avec une pareille ferveur. Nous l'appelions bien, nous autres
gens du métier, le Maître, mais j'aurais personnellement juré que son
influence, bien que dépassant de beaucoup une coterie de lettrés et
d'artistes, n'allait pas au-delà d'un cercle de gens de haute culture,
ou, si l'on préfère, de lecture; je croyais,--et je suis fort heureux
de m'être trompé,--que sa gloire ne rayonnait point aux yeux du plus
grand nombre.
Tout d'abord, il n'était pas ce que l'on est convenu d'appeler un
écrivain patriotique,--extérieurement, intentionnellement patriotique,
bien entendu. Il l'était toutefois dans l'âme, car, comme il l'écrivait
lui-même à propos de José de Alencar, il existe une façon de voir et de
sentir qui donne la note intime de la nationalité, indépendante de la
physionomie extérieure des choses. Et cependant, tout en considérant
avec lui Racine comme le plus français des tragiques français, encore
que dans son œuvre la parole ne soit prêtée qu'à des anciens, je me
demande s'il est réellement le plus populaire?
On ne peut s'étonner, au Brésil, de la popularité retentissante et
durable des Gonçalves Dias, des Casimiro de Abreu, des Castro Alves, de
nos meilleurs poètes de l'école romantique. Outre qu'ils s'adressaient
à la sensibilité plutôt qu'à l'intelligence, en traduisant avec une
tendresse exquise les peines du cœur--auxquelles nul ne demeure
étranger,--ils chantèrent à dessein, avec des accents toutefois
sincères, touchants et incomparables, les beautés de la nature
brésilienne, la douceur de la vie brésilienne, les illusions, les
espérances et les rêveries de l'âme brésilienne. Il est donc fort juste
que leurs compatriotes les aient récompensés en gardant le souvenir de
leurs plus belles compositions. Tout brésilien vous récitera sur le
champ la _Chanson de l'Exil_, ou _Mon âme est triste_, ou les _Voix
d'Afrique._ Un poète d'esprit subtil me faisait un jour une très
juste remarque. Il prétendait qu'il suffisait de lire quelques-unes
de ces strophes où s'égrènent les merveilles du ciel tropical pour se
procurer le plus sûr commentaire à l'une des gravures coloriées du
livre d'Emmanuel Liais: celle qui reproduit ce firmament somptueusement
étoilé du Brésil, d'où se dégage une sorte de volupté cosmique et
l'ivresse de l'amour.
Quoique poète lui aussi, Machado de Assis est bien différent. Il s'est
libéré des liens les plus étroits du nationalisme, qui souvent touche
au nativisme et qui envahit également les vers. Il s'est élevé à une
conception plus générale et, disons-le, plus humaine de la vie; mais
sans cesser toutefois de garder la note essentiellement nationale.
En décrivant les caractères de ces personnages, il n'avait pas la
prétention de les rendre synthétiques. Et pourtant ils le sont devenus,
et tout leur promet même de devenir universels. Dans ses contes et
dans ses romans, l'intrigue est courte, élémentaire, pour ne pas dire
effacée: ce manque de robustesse de l'armature était cependant arrivé
chez lui à valoir mieux qu'un artifice ou un attrait, parce que cette
armature, il l'enveloppait tout entière de la tunique soyeuse de sa
philosophie discrète, et qu'en outre, il savait l'embellir de son style
élégant, limpide et impeccable.
Je viens de mentionner, sans le vouloir, les qualités maîtresses
de cet écrivain, qui serait remarquable dans n'importe quelle
littérature et qui s'était beaucoup assimilé les chefs-d'œuvres des
littératures étrangères, de Sterne à Renan et de Heine à Anatole
France. Ces qualités sont la souplesse dans la composition, la mesure
dans l'ironie, l'harmonie dans l'ensemble. Avec tout cela, par une
combinaison savante dont, seul, il possédait le secret, il resta
inimitable quoique fort imité, ce qui est encore une preuve certaine,
indiscutable même, de sa supériorité. Lui-même cependant ne devint
jamais imitateur, malgré son étude approfondie des modèles. On peut
être peintre, doué d'originalité et de talent, tout en ayant beaucoup
subi l'influence des maîtres. La discussion sur ce sujet est close,
je pense. Rubens étudia longuement, en Italie, la manière composée et
noble des artistes, et n'en resta pas mois flamand dans son exubérance.
Et Fromentin n'écrivit-il pas sur les grands peintres flamands et
hollandais des pages admirables d'entrain et de vérité,--aussi
lumineuses que ses toiles sahariennes, qui sont la négation du
clair-obscur?
Il en est de même parmi les écrivains. Machado de Assis fut un
lecteur assidu des chefs-d'œuvre écrits dans sa langue et en d'autres
langues. Il prisait fort les classiques portugais et admirait tout
particulièrement Almeida Garrett, dont le langage se rapprochait
tant du sien par la grande pureté, la simplicité voulue et la grâce
réservée. Tout comme son devancier, qui fut le plus illustre des
romantiques portugais, il ne s'attachait pas scrupuleusement à des
formes anciennes ni à des règles surannées; mais il gardait dans son
esprit de nouveauté le sentiment de discipline qui empêchait cette
tendance de déborder et qui le portait à ciseler son style avec la
délicatesse d'un orfèvre qui eût été non seulement un bon artisan
mais encore un grand artiste. À n'en pas douter, ce fut en maniant
patiemment son outil qu'il atteignit cette perfection relative--je ne
veux pas dire absolue--qui n'était ni compliquée ni ouvragée, parce
que les belles choses ne le sont jamais: elles doivent présenter la
limpidité et la régularité du cristal, géométriquement simple et
chimiquement précis.
Le style de Machado de Assis avait conquis à la longue un fini
extraordinaire, sans paraître jamais prétentieux, encore moins
précieux, et sans que l'esprit de détail portât aucunement atteinte à
l'unité de la conception. On trouve l'auteur assez souvent hésitant,
non pas quant à la langue, qui est toujours coulante en même temps que
sobre,--car, vers le temps de sa mort, on peut dire qu'aucun écrivain
d'expression portugaise ne la connaissait mieux et ne savait s'en
servir avec plus d'adresse,--mais quant aux idées. Cette hésitation,
employée beaucoup à dessein et beaucoup par tempérament, était en effet
devenue chez lui une habitude, et, à maintes reprises, ce lui fut une
ressource: elle resta jusqu'à la fin une caractéristique de sa manière
et ajouta même à son charme, sans que la forme eût jamais à en pâtir.
En vérité, elle découlait de sa philosophie: j'entends par ce mot, la
façon de voir et de comprendre l'univers, ce qui est, je crois, une
définition suffisante, quoique un peu ancienne et même vulgaire, si
l'on veut. L'auteur de _Braz Cubas_ s'efforçait de voir cet univers
à travers une ironie sceptique et calme, en dissimulant autant qu'il
le pouvait ses inquiétudes et en laissant échapper parfois une pointe
d'émotion qu'il s'ingéniait également à ne pas montrer. Car il désirait
par-dessus tout paraître impersonnel à l'époque la plus personnelle des
Lettres, à l'époque romantique.
On oubliait volontiers, à le voir travailler et produire, sans cesse
quoique sans hâte, jusqu'à son dernier moment,--son dernier livre
a paru peu de semaines avant sa mort,--que Machado de Assis était
en littérature un ancêtre. Ses premiers vers et sa première prose
datent de près d'un demi-siècle. Dans un de ses romans, il a fait
cette remarque: «qu'il y a en politique des vieux garçons:--ceux qui
parviennent à un âge très ingrat sans avoir connu la béatitude des
gens qui se mettent en ménage... avec un portefeuille». Ce n'était
pas son cas dans la vie littéraire, puisque, de bonne heure, il avait
rencontré le succès et qu'encore jeune il avait épousé la renommée.
Si l'écrivain, comme tel, n'avait pas vieilli, c'est qu'il était
décidément lui-même plutôt qu'il n'appartenait à une école. Il l'était
même foncièrement. Sa personnalité a une place à part dans notre
littérature, elle ne se confond avec aucune autre; et le fait qu'on
a cherché à l'imiter prouve également qu'il n'était pas pareil à ses
contemporains, car les pastiches ne se copient point.
De vouloir être impersonnel, c'est-à-dire de ne pas vouloir apparemment
river sa subjectivité à son œuvre en la composant d'éléments objectifs,
il en était arrivé à être, en quelque sorte, indéfini dans le temps. En
effet, ses personnages n'appartenaient pas exclusivement à une époque
déterminée, ils n'en étaient pas le produit direct et circonscrit.
Généralement, la liaison intime manquait entre le monde des acteurs de
la petite comédie humaine créée par son imagination et le temps choisi
pour leur action. Parmi ses personnages, il en est quelques-uns tout
en demi-teintes, comme nous en connaissons tous, qui traversent la
vie d'une manière vague, qui sont comme effacés et presque inaperçus;
d'autres cependant, sont des personnages qui décèlent tout simplement
la psychologie humaine sans avoir recours à la modalité d'une époque.
Est-ce que par hasard Harpagon, Alceste, M. Jourdain, Célimène, dans
la littérature française, sont des caractères du XVIIe siècle? La
préoccupation du synchronisme dominait-elle Molière? Ne sont-ce pas
plutôt les types de son théâtre immortel qui, pour figurer sur les
planches, se parent des habits brodés, des jabots à dentelles et des
perruques frisées du grand siècle, tout comme ils auraient pu endosser
la redingote noire et se couvrir du chapeau haut de forme de notre
temps? Les personnages de Machado de Assis portent les vêtements de
nos jours, exactement comme ils pourraient, sans anachronisme, porter
ceux d'une autre époque. L'humanité est du reste uniforme sous ses
aspects variés, elle est identique à travers l'évolution de la mode.
Heureux celui qui réussit à en saisir les traits généraux, car les
traits locaux ne font que dissimuler le fond commun et universel. Le
Timon de Shakespeare est aussi bien de Londres que d'Athènes: ce serait
partout le désenchanté de la flatterie; comme sa Cléopâtre, aussi peu
égyptienne que possible, est surtout la grande amoureuse de la légende,
que les historiens en quête de nouveauté ne parviennent pas à détruire.
D'autres fois, Machado de Assis n'était pas, répétons-le, aussi
impersonnel qu'il prétendait l'être; on peut même dire qu'il existe
sous bien des rapports une étroite relation entre son œuvre et sa
personnalité. _Braz Cubas_, par exemple, dont il a écrit les mémoires
posthumes, car il affectionnait tout particulièrement cet artifice
littéraire,--ce qui est encore une manifestation du caractère
fréquemment personnel de son œuvre,--_Braz Cubas_, c'est lui-même à s'y
méprendre. N'est-ce pas sa philosophie qu'il y a dépeinte:--«dégagée de
la brièveté du siècle, comme une philosophie inégale, tantôt austère,
tantôt badine, une chose qui ne construit ni ne détruit, qui n'enflamme
ni ne glace, et qui malgré cela est plus qu'un passe-temps, mais moins
qu'un apostolat?»
De même, dans la description du ménage Aguiar, contenue dans son
dernier livre intitulé: _Souvenirs du diplomate Ayres_,--une fois de
plus des mémoires--tout le monde s'est plu à reconnaître son heureux et
honnête foyer, où la compagne chérie d'une longue existence commune,
toute d'affection et de travail, faisait défaut dans les derniers
temps et se faisait amèrement regretter comme la confidente de ses
pensées, de ses tristesses d'homme et de ses joies d'écrivain. Voyez
plutôt en quels termes Ayres résume, dans son journal, les impressions
d'une fête de famille chez les Aguiar, à l'anniversaire de leurs noces
d'argent: «Elles ne pourraient guère être meilleures. La première fut
celle de l'union du ménage. Je sais bien qu'il n'est pas sûr de juger
de la situation morale de deux personnes d'après une fête de quelques
heures. Naturellement l'occasion éveille le souvenir des temps passés
et l'affection en est comme doublée par l'affection des autres. Mais ce
n'est pas cela. Il y a en eux quelque chose de supérieur à l'occasion
et de différent de la joie d'autrui. J'ai senti que les années avaient
dans ce cas fortifié et raffiné la nature et que les deux êtres étaient
devenus à la fin une seule et même personne. Je n'ai pas senti cela, je
ne pouvais le sentir, sitôt arrivé; mais ce fut le résumé de la soirée».
[Illustration: Machado de Assis--Dessin de Henrique Bernardelli]
Machado de Assis souffrait beaucoup de son veuvage; mais comme il
avait à un haut degré la pudeur de la souffrance, il laissait à peine
entrevoir toute l'étendue de sa solitude morale. Il montrait une vraie
répugnance à exhiber sa douleur, et c'est beaucoup pour cette raison
qu'il adopta le travesti littéraire. À l'ombre de ce travestissement,
il put librement évoquer la douce silhouette de l'absente, de la
créature bonne et dévouée dont il se souvenait chaque jour sans
le proclamer à haute voix, épanchant par là ses longs regrets et
consacrant son hommage sans en faire le cabotinage d'une apothéose.
À ce propos, qu'il me soit permis de rappeler un souvenir personnel. La
publication d'_Esaú et Jacob_, l'histoire de ces jumeaux ennemis par
leurs goûts différents et leur amour commun, coïncida presque avec la
mort de Mme Machado de Assis. En m'écrivant après ce fatal événement,
pour me remercier d'un article que j'avais publié sur ce roman, il ne
put s'empêcher d'évoquer celle qui n'avait point lu la critique, et
voici en quels termes, d'une émotion contenue et profonde, il le fit:
«Ma femme, si elle avait pu lire l'article, aurait éprouvé le même
sentiment que moi; mais elle n'a même pas lu le livre, quoiqu'elle en
eût témoigné l'intention. Elle n'en a lu que des passages, ce qui m'a
été confirmé par une de ses amies à qui elle l'avoua comme la meilleure
preuve de l'état où elle se trouvait».
À partir du jour où elle ne fut plus là, sa chère mémoire l'accompagna,
le hanta, l'absorba. Il ne vécut plus que par le sentiment, ou pour
mieux dire, il l'associa à l'espérance de l'au-delà; mais la vie
intellectuelle fut plus lente à s'éteindre chez lui. Il ne cessa de
travailler, parce que le travail littéraire lui était une consolation
et un besoin, et ce fut par là qu'il connut ses dernières joies,
puisqu'il est admis que la tristesse même a ses joies. Sous le titre
suggestif de _Reliques de vieille maison_, il rassembla quelques
anciennes pages, choisies parmi celles qui lui plaisaient le plus, et
il en dédia le recueil à celle à qui ces pages avaient été familières.
Ensuite, il rédigea le journal intime de ce diplomate retraité,
qui, suivant sa propre expression--laquelle aurait pu s'appliquer à
lui-même--avait «l'ironie dans la rétine», une ironie pas méchante
mais fine, plus superficielle que maligne, et malgré cela légèrement
incisive, quoique plutôt indulgente, qui s'apercevait toujours du côté
ridicule des choses mais ne l'exposait qu'avec une raillerie souriante
et aimable.
Il est bien dommage qu'à côté du journal imaginaire du Conseiller
Ayres, Machado de Assis n'ait pas écrit le sien, le véritable; d'autant
plus qu'il n'oubliait pas d'observer à propos de vieux papiers
condamnés au feu par l'ancien diplomate, homme du monde avisé, que
«nous portons tous dans notre tête d'autres vieux papiers qui ne
brûlent jamais et qui ne s'égarent point dans de vieux bahuts». Un
chapitre de Mémoires qu'il nous a laissé sous le titre: _Le Vieux
Sénat_, est de nature à rendre plus vif encore ce regret. C'est une
ébauche délicate et en même temps saisissante du Sénat de l'empire
en 1860, au temps de sa jeunesse de journaliste: une assemblée où se
groupaient les parlementaires des premiers temps de la Constituante
orageuse, les champions de la majorité du jeune monarque contre une
régence affaiblie par la discorde civile, et les derniers venus à cette
oligarchie éclairée et grave qu'était notre Chambre Haute d'alors.
«Ces hommes,--je traduis ses paroles--que je voyais là réunis tous les
jours, avaient fait ou vu faire l'histoire des débuts du régime, et
moi je n'étais qu'un adolescent étonné et curieux. Je leur trouvais
une tournure particulière, demi-militante, demi-triomphante, qui
leur donnait un aspect participant un peu de l'homme, un peu de
l'institution. En même temps, je me souvenais des injures et des
quolibets que la passion politique avait inspirés contre quelques-uns
d'entre eux, et j'éprouvais l'impression que ces personnages calmes et
respectables, qui maintenant se reposaient sur ces fauteuils étroits,
n'avaient pas joui jadis du respect des autres ni probablement ressenti
leur sérénité actuelle. Et je leur enlevais les cheveux blancs et
les rides, et je les faisais de nouveau jeunes, ardents, agités.
J'ai commencé là à apprendre la part de présent qu'il y a dans le
passé, et réciproquement. L'_oligarchie_, le _coup d'État_ de 1848 et
nombre d'expressions de la politique en opposition avec l'ascendant
conservateur trottaient dans mon imagination; et en voyant les chefs
de ce parti, souriants, familiers, plaisantant entre eux et avec les
autres, échangeant des prises de tabac et prenant ensemble leur café,
je me demandais en moi-même si c'était eux qui pouvaient faire, défaire
et refaire les éléments et gouverner ce pays avec une main de fer».
Quelques croquis individuels de ce «Vieux Sénat» sont frappants et je
ne puis résister à vous en donner une idée. Voyez, par exemple, le
marquis d'Itanhaem, l'ancien tuteur de l'Empereur, «que l'âge rendait
moins assidu aux séances, mais qui venait néanmoins plus qu'on ne
pouvait s'y attendre. À peine pouvait-il descendre de voiture, gravir
les escaliers et se traîner jusqu'à son fauteuil à droite. Il était
sec, décharné, coiffé d'une perruque et portait de grosses lunettes.
À l'ouverture et à la clôture du Parlement, son aspect s'aggravait
de l'uniforme de sénateur. S'il eût porté la barbe, il aurait pu
dissimuler en partie ses traits émaciés et flétris, car le visage
rasé accentuait sa décrépitude; mais c'était la mode autrefois, et
la majorité du Sénat y restait encore attachée». On croit entendre,
dans ces pages, «les sons gutturaux qui rendaient plus pénétrante et
agressive la parole tranchante, fine et rapide» de Zacharias, ce maître
consommé du sarcasme. On y rappelle des oubliés, comme Ribeiro, Vicomte
de Rio Grande, «philosophe et philologue, qui ne parlait jamais, mais
tenait à côté de lui, à terre, sur le tapis, contre le pied de son
fauteuil, le dictionnaire de la langue, dont il consultait l'un ou
l'autre tome quand, pendant une discussion, il entendait un vocable qui
lui semblait d'origine incertaine ou d'acceptation douteuse».
Le grand écrivain a, jusqu'à un certain point, racheté cette lacune
de son œuvre--lacune d'autant plus sensible que tous s'accordent à
déplorer la rareté extrême des mémoires dans notre littérature,--en
confiant à son excellent ami, l'homme de talent et de cœur qu'est
M. José Verissimo, la tâche de publier sa correspondance. M. José
Verissimo l'avait souvent prié d'écrire ses souvenirs, mais je crois
que Machado de Assis hésitait à le faire, en raison, non pas de sa
modestie--on ne peut l'exagérer à ce point quand on connaît sa juste
valeur--mais de sa retenue. Il n'aimait pas à se livrer, c'est-à-dire
qu'il n'aimait pas à dévoiler tout le fond de sa pensée. Il en gardait
une partie pour lui-même, soit par politesse, soit par fierté, car
ce timide avait la dignité de l'orgueil,--cet orgueil qu'il qualifia
«d'irradiation de la conscience»,--et cet humoriste reculait toujours
devant l'idée de blesser les autres.
Que la contradiction entre ces termes ne nous étonne point. La
timidité n'exclut pas la force d'âme, et ce sceptique en fournissait
bien la preuve sous ses façons un peu embarrassées et ses dehors
presque craintifs. Il était même passionnément attaché à plusieurs
opinions, disons à quelques articles de foi:--à la probité
littéraire, à l'indépendance de l'esprit, à la noblesse de sa tâche
professionnelle;--comme il resta toujours fidèle à ses admirations
intellectuelles et à ses amitiés. Cependant, il n'avait pas à
proprement parler, d'amis vraiment intimes, quoiqu'il fût loin de
posséder l'_air distant_ de Mérimée, une de ses idoles littéraires.
Renan fut aussi l'objet constant de son admiration par son style et par
son scepticisme optimiste qu'il se plut à comparer, dans un petit essai
charmant, avec la mélancolie pessimiste de la grave et bonne Henriette
à la tendresse égoïste et au vigoureux esprit de sacrifice.
Je viens d'employer le mot «sceptique». C'est une expression commode,
usitée à chaque instant et répondant néanmoins à quelque chose de
précis. Est-ce qu'on peut s'empêcher d'être tant soit peu sceptique
quand on a assisté à beaucoup d'événements, quand on a été mêlé à
beaucoup de faits? Et il est à peu près impossible qu'il en soit
autrement de nos jours, si peu intense et mouvementée que soit la
vie pour quelques-uns. Un critique anglais écrivait au sujet de John
Morley, à propos de sa dernière publication: «Il a envisagé trop de
croyances pour se laisser déconcerter par les plus récentes; il a suivi
le cours de trop de mouvements dans l'histoire pour se laisser abuser
par des mirages». Rappelez-vous tout ce que Machado de Assis a vu
pendant son demi-siècle d'activité littéraire. Il l'avait commencé vers
1860, quand l'empire avait acquis tout son éclat: la paix intérieure
était assurée, l'agriculture prospérait, le commerce se développait.
Les derniers romantiques célébraient en littérature leurs amours
exaltés de tristesse, qui sonnaient déjà faux dans ce milieu apaisé et
utilitaire. Machado de Assis composait alors, lui aussi, des vers, et
de fort beaux: on n'est pas impunément jeune et sensible, et l'auteur
des _Mémoires de Ayres_ l'était resté dans l'âme. Ses premières poésies
avaient cependant un aspect déjà intellectuel, indépendamment de leur
forme châtiée et de leur grâce exquise, qui plus tard devint parfois
un peu mièvre. L'amour ne suffisait point à éveiller son lyrisme: il
lui fallait la vibration du cerveau en même temps que celle du cœur.
Lamartine et Musset n'étaient plus seuls à satisfaire son inspiration:
celle-ci avait besoin du stimulant tragique d'Edgar Poe, en même temps
que du condiment imaginatif d'Henri Heine.
Il fit aussi de la poésie politique: c'était à l'époque qui suivit
l'apparition des _Châtiments._ Dans son premier recueil de vers
intitulé _Chrysalides_, qui date de 1864, le sort de la Pologne et
du Mexique, représentatifs à ce moment des peuples asservis et des
nations vaincues, ne laisse pas d'exciter son indignation et de toucher
chez lui ce sentiment libéral qui réside dans tout cœur brésilien.
Précisément alors, la guerre étrangère contre le Paraguay venait
d'éclater à nos frontières. Machado de Assis éprouva comme les autres
la fièvre patriotique de ces jours d'attente et de délire. Le reflet
s'en est conservé dans quelques pages de _Yaya Garcia_, où justice est
rendue à nos vertus militaires pendant le danger; mais l'impression la
plus durable qu'il eût gardée de ce temps n'était point belliqueuse. Du
moins, je ne l'ai jamais entendu témoigner de sympathie pour la guerre
ou rendre hommage à l'esprit de conquête.
Bien que son œuvre ne le traduise point, il garda un souvenir plus ému
des luttes de la tribune et de la presse, pacifiques quoique acerbes
et violentes, entre ceux qui voulaient retarder et ceux qui voulaient
précipiter l'abolition de l'esclavage. De 1871 à 1888, ce fut la grande
question sur laquelle s'échafaudaient les combinaisons politiques, le
problème absorbant de l'existence nationale qui élevait et renversait
les ministères en accordant alternativement la victoire aux partis
et aux groupes franchement et inlassablement hostiles entre eux. On
sait de quelle façon rapide, calme et digne, s'accomplit la réforme
par excellence. Rien ne fait plus d'honneur à notre histoire et ne
prouve mieux notre culture avancée. La littérature, pendant ce temps,
continuait son évolution. La muse nationale avait été patriotique et
guerrière avec Tobias Barreto, philanthropique et éprise de réparation
sociale avec Castro Alves, toujours sous l'influence de Victor Hugo.
Elle se fatigua un jour des grandes envolées et se mit à perfectionner
la forme avec entrain. Ce fut le triomphe de l'art pour l'art: la
placidité parnassienne avec de-ci de-là des réminiscences sentimentales
et des échappées dans le domaine scientifique. Leconte de Lisle, Sully
Prudhomme, Coppée, Hérédia étaient devenus les modèles: ils furent les
dieux de cet Olympe.
Machado de Assis n'eût pas de peine à suivre cette transformation à
laquelle il était préparé; mais il trouva dans la prose, mieux encore
que dans la poésie, l'instrument le plus propre à faire valoir ses
talents littéraires. Il fut un chroniqueur délicieux au temps où la
chronique succéda au feuilleton. Il s'en montra même si épris, que,
dans l'un de ses romans, la vie conjugale est comparée à une chronique,
parce qu'elle n'avait besoin, expliquait-il, que de fidélité et de
quelque style. Le style, certes, ne lui faisait pas défaut. Son progrès
fut graduel et remarquable. Il atteignit un degré de perfection et
de charme que tous s'accordent à lui reconnaître. Pour s'en rendre
compte, il suffit de repasser chronologiquement son œuvre: on verra
ainsi comment il en arriva à rejeter les artifices d'abord visibles, à
se dépouiller de toute convention, à éliminer les lieux communs sans
recourir aux bizarreries, à témoigner d'un manque de prétention allié
à une recherche du beau dans la simplicité, ce qui constitue le très
grand art. L'impression serait pareille si, dans une exposition de
modes rétrospectives, on passait d'une coiffure poudrée Louis XVI aux
bandeaux noirs et lisses des vierges grecques, d'une robe à paniers de
gracieuse étoffe Pompadour a une chlamyde aux plis harmonieux, voilant
juste ce qu'il faut pour faire ressortir la nature.
L'esprit du chroniqueur avait le cachet athénien. On y trouvait la
mesure d'Henry Fouquier atténuant la verve railleuse d'Alphonse Karr,
et aussi une grâce toute personnelle qu'aucun autre écrivain n'a jamais
atteinte chez nous; une façon à lui de considérer les événements,
de ne pas s'en montrer surpris, de les expliquer par des assertions
dubitatives, avec des semblants de précaution, des hypothèses
ingénieuses, des interrogations curieuses, en deux mots, avec une
fantaisie et une finesse séduisantes.
Le conte est au roman ce que la chronique est à l'essai: un raccourci
par lequel on obtient des effets surprenants. Machado de Assis, plus
que nul autre chez nous, a excellé dans le conte. Ce ne sont pas des
narrations serrées, vigoureuses, dramatiques, comme celles de Guy de
Maupassant--son talent littéraire, quoique nourri de logique, n'était
pas fait d'assurance--; ce serait davantage, si l'on pouvait établir un
parallèle qui par d'autres côtés échappe à l'analyse, des compositions
dans le genre d'Alphonse Daudet, ayant plutôt que le relief du tableau
à l'huile la fluidité du pastel, et aussi une sorte d'émotion qui anime
les couleurs et en rend la tonalité plus douce et pour ainsi dire
caressante.
Pour le genre de talent de Machado de Assis, le conte possède un
avantage: celui d'être plus court, ce qui veut dire qu'il a une
allure plus rapide et plus condensée. L'action ne menace pas de se
perdre en des observations à côté, même lorsqu'il s'agit d'analyse
directe, et l'ironie autant que l'émotion y affleurent davantage.
Le roman fut néanmoins son domaine d'élection: non pas le roman à
intrigues, mais le roman psychologique, d'une psychologie subtile sans
affectation et vraie sans brutalité, qui vous prend et vous retient
par son développement ondoyant et ne vous impose pas ses déductions
trop savantes et inexorables. C'est de la psychologie alerte et sobre,
qui tâche de ne pas trop se faire voir, s'efforçant à ne pas paraître
ennuyeuse, ayant l'air de procéder comme par jeu, tout à son aise,
aimanta railler les opinions, mais sans disséquer les cœurs.
Les premières nouvelles de Machado de Assis portent l'empreinte
romantique dans leur manière plus que dans leur essence. Elles sont
d'un romanesque très mêlé de bon sens, et d'une préoccupation de
spiritualité que le naturalisme corrige déjà à chaque pas. Il y a en
elles du Feuillet et du Mérimée. Ce n'est que dans les plus récentes,
à partir de _Braz Cubas_, qui date de 1879, que les conflits aigus
et violents des âmes cèdent la place aux oppositions quotidiennes de
sentiments, aux nuances psychologiques, aux simples divergences de vues
qui suffisent à remplir leurs pages, comme elles suffisent d'ailleurs
à remplir l'existence. Dès ses débuts même, dans la préface de son
livre intitulé _Résurrection_, sa première tentative de ce genre, il se
défendait de vouloir faire autre chose que du roman d'analyse: «Je n'ai
pas songé à faire du roman de mœurs--telles sont ses paroles;--j'ai
tenté d'esquisser une situation et le contraste de deux caractères;
avec ces éléments si simples, j'ai essayé de créer l'intérêt du livre».
Les deux caractères en présence, ou mieux, en opposition, sont ceux de
Livia, la jeune veuve aimante et confiante, dans son élan imaginatif,
et de Félix, le médecin à l'amour ombrageux qui, au fond, méprise les
femmes autant que M. de Camors.
[Illustration: Machado de Assis. Tableau de Henrique Bernardelli,
appartenant à l'Académie Brésilienne.]
Ses personnages de moins en moins tranchants, de plus en plus à
demi-teintes, sans pour cela cesser de se détacher de l'ensemble, ne
s'agitent finalement plus avec les conventions de l'art: ils se meuvent
avec le naturel de la vie et restent toutefois gravés dans la mémoire
comme de vieilles connaissances. Ne pouvant en évoquer beaucoup ici,
je rappellerai Ayres, le diplomate rangé dans ses habitudes et dans
ses sentiments, auquel les Ministères et les salons ont enlevé la
spontanéité, mais qui a gardé son sens commun, qui s'épie et se ménage;
il semble un égoïste parce qu'il ne se sacrifie pas, mais sa charité
consiste à ne pas sacrifier son prochain. Je rappellerai encore José
Dias, l'homme aux superlatifs,--«une façon à lui de prêter un aspect
monumental aux idées et servant, à défaut d'idées, à prolonger les
phrases»--; le parasite qui ne se contente pas de sa place à table,
mais qui s'est installé dans la maison, où il s'est rendu utile et
enfin nécessaire, par sa discrétion, ses petits talents de société, la
sincérité qu'il met dans son hypocrisie forcée, l'aisance et la dignité
avec lesquelles il porte plutôt qu'il ne supporte sa dépendance.
L'histoire est presque tragique de ce Rubião, héritier inattendu
des biens et des doctrines d'un philosophe erratique, se plongeant
voluptueusement dans le désœuvrement sentimental, se laissant dévaliser
à tort et à travers--l'un de ses exploiteurs, Camacho, le journaliste
doctrinaire, est un type inoubliable--et finissant par sombrer dans la
misère et dans le délire des grandeurs.
Dans ses personnages féminins, la volonté, généralement, abonde.
Depuis Helena jusqu'à Fidelia, en passant par Estella,--la victime
de la fierté, de la pudeur et du dévouement,--ce sont des femmes à
la raison claire et forte, qui ne dénoncent moralement leur sexe que
parce qu'elles savent bien pratiquer l'art de la dissimulation, qui
d'ailleurs peut bien, dans beaucoup de cas, passer pour une vertu.
«La dissimulation est un devoir,--lit-on dans son roman _Helena_,
daté de 1876,--quand la sincérité est un danger». Elle est encore une
vertu chez la Sophia de _Quincas Borba_, coquette qui par manque de
tempérament et par une foule de considérations sociales ne recherche
pas le péché, mais qui se livrerait si on l'y acculait; dépitée de
ne point l'être par qui elle le voudrait, et si pas indifférente
aux hommages, puisqu'elle est trop femme et forcément vaniteuse,
du moins sourde à l'appel des autres; se demandant un beau jour,
ou plutôt par un jour de pluie, pourquoi elle a refusé tous ses
adorateurs,--«question sans mots qui lui courut par les veines, les
nerfs, le cerveau, sans autre réponse que le trouble et la curiosité».
Le sens psychologique de l'auteur intervient pour nous en donner
l'explication: «Si vous me demandiez si Sophia a quelques remords, je
ne saurais vous le dire. Il y a une gradation dans le ressentiment
et dans la réprobation. Ce n'est pas seulement dans les actes que la
conscience passe graduellement de la nouveauté à la coutume et de la
crainte à l'indifférence. Les simples péchés par pensée sont soumis
à cette même variation, et l'habitude de songer aux choses nous les
rend si familières que l'esprit finit par ne plus s'en étonner ni s'en
froisser».
On dirait, et on dirait juste, à voir la discrétion avec laquelle
sont dessinés ses caractères féminins, respectables presque tous sans
exception, et à en juger par l'ensemble de son œuvre où l'humour
est sans grossièreté comme aussi sans méchanceté, que Machado de
Assis a beaucoup vécu dans l'intimité intellectuelle des écrivains
anglais. Il avait en effet, on l'a bien remarqué, un faible, tant
pour les humoristes du XVIIIe siècle, Sterne, Fielding, Swift, que
pour les romanciers du XIXe, Dickens, Eliot, Thackeray. Il admirait
beaucoup Shakespeare, comme un arbre colossal et touffu à la floraison
merveilleuse, tout paré de force et de beauté; mais c'était de
préférence aux premiers qu'allait sa plus grande sympathie, parce
qu'il éprouvait tout leur attendrissement devant la vie, et que, comme
eux, il cherchait à dérober ce sentiment sous le masque d'une ironie
toujours en éveil mais jamais cruelle. Son sarcasme, quoiqu'on ait pu
l'envisager comme une manifestation quelque peu amère, était plutôt
celui qu'il attribuait à l'un des personnages de son premier roman:
«bienveillant et anodin, sachant mêler les épines aux roses».
Cet écrivain admirable était du reste l'homme le mieux élevé et le
plus correct que j'aie jamais connu. L'urbanité apparaissait en
Machado de Assis constitutionnelle et spontanée, c'est-à-dire que le
premier mouvement était déjà chez lui le mouvement poli. Il n'avait
pas à faire, comme tant d'autres, et du meilleur monde, un effort
sur lui-même pour ne blesser ni ne heurter son prochain, car cette
qualité de courtoisie supérieure lui était personnelle: c'était un
don tout naturel plus encore qu'un produit de l'éducation. Il avait
invariablement pour juger les événements un mot d'esprit, mais en
général, des hommes il en faisait individuellement abstraction. Il a
fait dire à l'un de ses personnages que «la valeur des hommes se mesure
de différentes façons, mais que le moyen qui consiste à valoir par
l'opinion des autres est le plus sûr». Ce n'était toutefois pas lui qui
se serait chargé de juger les autres, du moins dans un but hostile. Je
n'assure pas qu'il s'abstint de penser du mal de quelques-uns de ses
semblables; mais, par principe, il ne disait du mal de personne. Tout
au plus soulignait-il, en le répétant avec son léger bégaiement naturel
et un fin sourire dans ses yeux retranchés derrière le pince-nez, un
jugement moins aigre que celui qu'il avait entendu et sur lequel il
était d'accord. Cependant, que de malice pétillante dans quelques-unes
de ses phrases, que d'ironie mordante dans quelques-uns de ses aperçus,
le tout jeté à la légère, d'une façon pour ainsi dire distraite.
Écoutez, par exemple, cette remarque: «On ne perd pas tout dans les
banques; l'argent lui-même, quand parfois il se perd, ne fait que
changer de propriétaire».
Sa politesse extrême dérivait d'une indulgence qui, loin d'être du
cynisme, était, au contraire, une tolérance faite en proportions égales
de bonté et de doute. La bonté, il l'avait dans l'âme; le doute, il
se l'était acquis en coudoyant les choses et les gens, en observant
le monde ou mieux les mondes qu'il connut, parce que la société de sa
jeunesse avait entièrement changé au temps de sa maturité, et celle de
1888 semble retarder d'au moins soixante ans par rapport à la société
d'aujourd'hui. «Venez donc voir la ville de Rio habillée à nouveau,
m'écrivait-il à Caracas, il y a quatre ans. Vous aurez de la peine à la
reconnaître. C'est une métamorphose qui vous étonnera; j'en suis tout
surpris moi-même, quoique j'aie assisté à l'éclosion du papillon».
Il en était ravi, lui aussi, car il l'aimait d'un grand amour cette
ville de Rio de Janeiro, jolie comme pas une, d'où il n'était jamais
sorti, et dont il a si bien pénétré l'âme et si aisément deviné les
ressorts cachés. Si les pages descriptives manquent singulièrement
dans son œuvre, sur laquelle ne se projette pas l'ombre la plus légère
d'un paysage brésilien, de ville ou de campagne, c'est que la nature
sauvage, apprivoisée ou parée, ne l'intéressait guère. Elle n'avait
aucune influence sur ses sens. Si une remarque de ce genre s'imposait,
il la faisait comme si la nature s'animait à ses yeux au point de
présenter un aspect humain. Je prends au hasard cette phrase de Quincas
Borba: «La pluie alors cessa un peu et un rayon de soleil parvint à
percer le brouillard,--un de ces brouillards humides qui semblent émis
par des yeux qui ont pleuré». La vision morale se fixait seule sur
sa rétine. Les seules forêts, les seuls paysages qui attirassent son
attention, c'était les âmes et les cœurs, malgré ou peut-être à cause
de l'importance exagérée prêtée par les romantiques brésiliens à la
sensation vécue du milieu indigène. L'âme indigène lui avait cependant
dévoilé ses mystères et l'avait heureusement inspiré: son recueil de
poésies _Americanas_, daté de 1875, en fait foi; et l'indianisme, on
peut le dire, n'a rien produit chez nous de plus tendre et de plus
émouvant que ces tableaux des débuts de notre vie coloniale.
«L'amour, dit-il dans l'un de ses poèmes, l'amour qui s'infiltre dans
l'âme et détruit la vie, est de tous les climats comme la lumière et
l'air». Ses indiennes l'éprouvent à la façon des femmes européennes.
Potyra a la pudeur farouche des premières martyres chrétiennes, et
Niani a la passion mortelle d'une infante délaissée. La licence
poétique lui permet ces rapprochements psychologiques défendus par
la prose plus sévère, car les créations de ces nouvelles peuvent
convenir indistinctement à des phases différentes d'une même époque;
mais elles sont véritablement de leur milieu, c'est-à-dire tout à fait
locales. Si le Brésil entier pleure en Machado de Assis un maître de
notre langue portugaise; si depuis les grands lyriques, Gonçalves Dias
en tête, et le puissant et délicat José de Alencar,--le peintre de
l'existence indigène et de l'existence civilisée, de la vie des villes
et de la vie champêtre, qui, dans la phrase de l'écrivain que nous
célébrons, composa avec la diversité des mœurs, des régions et des
temps l'unité nationale de son œuvre,--personne n'a chez nous conquis
le même prestige et exercé le même ascendant sur l'opinion, ou, pour
mieux dire, sur le goût éclairé du public, l'auteur de _Braz Cubas_ fut
cependant le moins provincial de nos écrivains.
Ses _Contos Fluminenses_ (dont l'équivalent, en France, serait: Contes
Parisiens) furent les premiers qu'il fit paraître, et tous ceux qui
suivirent restèrent dans le même cadre. Ces types qu'il a crayonnés,
ces caractères dont il a enregistré l'évolution--en notant avec un
art merveilleux les détails qui sont insignifiants pour le vulgaire,
mais qui ne le sont jamais pour l'analyste, toute chose insignifiante
ayant sa valeur documentaire et son importance, et constituant, dans
son cas, l'objet d'une science concluante,--appartiennent à un monde
plus large, ou du moins plus tolérant d'idées, d'habitudes plus douces
et de rapports plus aisés. L'auteur le trouve et nous le fait trouver
prodigieusement intéressant, parce que rien dans la vie de ce monde-là
ne lui est indifférent. Il ne le prétend du reste pas extraordinaire;
il se contente de ce qu'il y voit et y trouve ample matière à
réflexion: «la vie, dit-il, se compose de quatre ou cinq situations,
que les circonstances font varier et multiplient à nos yeux». Ceci
se trouve dans _Quincas Borba_, et dans le _Memorial de Ayres_, on
trouve la même idée, plus développée: «la vie, c'est bien cela, une
répétition d'actes et de gestes, comme dans les réceptions, les dîners,
les visites et autres distractions; de même dans les travaux. Les
événements, pour peu que le hasard les embrouille et les débrouille,
résultent maintes fois pareils dans le temps et dans les circonstances;
de même pour l'histoire, de même pour le reste».
Machado de Assis a sûrement témoigné une sensibilité toute particulière
dans l'étude du moral féminin. Pour commencer, il avait en piètre
estime la vanité masculine, encore qu'il l'explique de façon plutôt
ingénieuse en matière d'amour. «Pour ce qui est des aventures,
rappelle-t-il dans _Braz Cubas_, j'ai trouvé des hommes qui souriaient,
ou qui niaient difficilement, froidement, par monosyllabes, etc.,
tandis que leurs complices n'avaient l'air de rien et auraient juré
par les Saints Evangiles que tout n'était que calomnie. La raison
de cette différence est que la femme se livre par amour, soit par
l'_amour-passion_, dont parle Stendhal, soit par celui purement
physique de quelques dames romaines par exemple, ou polynésiennes,
ou laponnes, ou cafres, et peut-être d'autres races civilisées; mais
l'homme,--celui bien entendu qui appartient à une société cultivée
et élégante,--unit sa vanité à l'autre sentiment. En outre, et je me
rapporte toujours aux cas défendus, la femme, quand elle aime un autre
homme, croit manquer à un devoir et cherche pourtant à dissimuler
avec un plus grand art: elle doit raffiner la perfidie; tandis que
l'homme, se sentant cause de la faute et vainqueur d'un autre homme,
devient légitimement orgueilleux et passe tout de suite à un autre
sentiment, moins âpre et moins secret:--cette bonne fatuité qui est la
transpiration lumineuse du mérite».
Venant en droite ligne et en succession immédiate du romantisme, un peu
paladin de la femme par conséquent, il ne s'est jamais laissé bercer
par l'illusion de ces réhabilitations si chères à la sensiblerie de
l'école. Écoutez-le railler les tristesses de Menezes, dans le plus
ancien de ses romans: «Il vivait maritalement avec une perle qu'il
avait, peu de temps auparavant, ramassée dans la fange; mais il avait
découvert la veille, chez lui, des traces d'un autre amateur de pierres
précieuses. Sûr de l'infidélité de sa maîtresse, il demandait conseil».
L'écrivain est, on le voit, tout entier en germe dans ses premières
productions. Dans ses contes de début existe déjà la note délicatement
spirituelle des derniers, comme dans ses plus anciens romans on
découvre l'investigation minutieuse et sympathique de l'âme humaine,
qui distingue les plus récents. Naturellement le style a changé: il a
acquis constamment de nouveaux dons jusqu'à en devenir irréprochable;
mais même dans ses commencements, à sa période romanesque, ce style
ne fut jamais rhétorique ni diffus. Le bon goût, vertu fondamentale
de l'écrivain, et qui lui était d'ailleurs naturelle, l'en aurait
détourné s'il n'y avait pas eu, pour le tenir éloigné des pires défauts
de l'école, le caractère tout personnel de son œuvre qui la rend pour
ainsi dire unique dans notre littérature.
On a surnommé distinction cette qualité littéraire du bon goût que
Machado de Assis révèle à un si haut degré et qui, sans faire de lui un
moraliseur en fait un moraliste. Son œuvre est saine et honnête; elle
est la preuve vivante que la vie peut être considérée même dans ses
rapports sexuels, sans qu'il soit nécessaire ou même utile de verser
dans l'immoralité. Dans les types féminins qu'il a créés, il existe
toujours une retenue, une pudeur même, qui ne portent pas obstacle
à leur fougue sentimentale--Rachel, Livia, Yaya Garcia sont bel et
bien des amoureuses--; mais qui les maintiennent dans la bienséance,
laquelle est d'ailleurs une règle de la vie, heureusement assez
observée en général. Cela n'empêche point que ces types exquis soient
rendus avec fidélité en même temps qu'avec décence.
Machado de Assis ne se vantait pourtant pas de connaître les femmes.
_Résurrection_, son premier essai de roman, contient même cette
phrase de psychologie méfiante: «Il ne suffit pas de voir une femme
pour la connaître, il faut aussi l'entendre, quoique souvent il soit
suffisant de l'entendre pour ne la connaître jamais». Il ne se vantait
du reste de rien, puisqu'il n'affichait aucune prétention, étant au
fond un timide. C'est même cette timidité qui l'a empêché de donner
plus d'essor à sa fantaisie qui était grande--ses poésies nous en
fournissent la preuve--et qui, dans quelques-uns de ses contes et dans
quelques-unes de ses chroniques, se permet d'endosser avec une grâce
piquante le déguisement d'autres âges et d'autres civilisations. La
poésie ne pourrait se passer de fantaisie, et la sienne est imprégnée
d'une fantaisie peu échevelée, plutôt correcte, mais toutefois
troublante, puisqu'elle évoque tous les problèmes de la vie et de la
mort sous leur aspect complexe et suivant leur issue unique. C'est
ce que, dans un élan ému, il appelle le monde de la lune: «cette
mansarde lumineuse et réservée du cerveau, qui n'est que l'affirmation
dédaigneuse de notre liberté spirituelle».
Dans le roman, il s'est intentionnellement limité au monde ordinaire,
et même à un coin de ce monde. Ses créations féminines, en particulier,
procèdent bien du milieu _fluminense._ Elles sont des produits
légitimes de la capitale, ces femmes à l'orgueil fréquemment chaste
et au cœur sagace, dont la réserve est une des qualités, mais qui
n'en sont pas moins séduisantes, parce que ce leur est une réserve
intelligente, comme chez quelques autres, bien plus rares, la malice
est également intelligente. «Cette dame,--écrivait, au sujet de Dona
Cesaria, le Conseiller Ayres--cette dame ne vaudrait peut-être rien
si elle n'avait du fiel. Je ne la vois jamais d'une autre façon, et
cela est exquis... Il y a des moments où l'esprit de Dona Cesaria est
tel qu'on regrette que ce qu'elle dit ne soit pas exact, et on le lui
pardonne facilement».
[Illustration: Maison où vécut de longues années et où mourut Machado
de Assis.]
S'il use de délicatesse envers tous les âges, la vieillesse
spécialement lui suggère un respect ému. Quelle créature adorable
que cette Dona Carmo, la femme d'Aguiar--Mme Machado de Assis en
réalité--«qui possède ce don de parler et de vivre par tous les traits
et une faculté de charmer le monde... Ses cheveux blancs, nattés avec
art et goût, donnent à son âge avancé un relief spécial et font que
tous les âges se confondent en elle». Mais ses jeunes filles sont-elles
par hasard moins charmantes? Quelle création vivante que cette jolie
Capitú, la fillette précoce d'esprit qui, dans une adorable idylle
d'enfants, si simple et pourtant si attachante, guide, conseille et
déjà domine de sa décision intelligente l'adolescent de volonté plus
faible, qu'elle trompera plus tard, en plongeant dans les siens ses
«_yeux ressac_,--des yeux qui entraînaient en dedans, comme la vague
qui se retire de la plage aux jours de ressac».
L'éveil de l'amour chez Bentinho, les surprises qui chez lui en
dérivent, la sensation du premier baiser, la conscience de son
sentiment, tout cela se trouve décrit avec une légèreté de touche et
un grain de malice qui sont d'un art consommé! Le roman psychologique
est là tout entier, avec ses enquêtes pénétrantes, quoique sans effort
apparent, comme s'il s'agissait d'une suite de raisonnements faciles
à la portée de tout le monde et dont tout le monde serait capable,
et néanmoins si habilement dégagés, si magistralement conduits, que
précisément les plus incisifs sont ceux qui semblent d'une déduction
plus aisée.
On fait tout de suite la remarque, en passant en revue toute l'œuvre
de Machado de Assis,--une quinzaine de volumes, car il ne s'est pas
trop prodigué,--que dans ses derniers livres il ne se préoccupe plus
comme dans les premiers des incidents moins communs, je ne dis pas des
rares ou des dramatiques, parce qu'il les a presque toujours écartés à
dessein--; qu'il laisse plutôt couler la vie avec son train habituel et
tranquille, sûr d'y trouver ample matière à observation et à méditation
dans cette espèce de tête-à-tête avec son imagination, quand les idées,
comme l'exprime une de ses belles phrases, «ouvrent les ailes et
commencent à se heurter de côté et d'autre pour s'envoler, comme des
oiseaux qui voudraient s'échapper d'une cage vers l'azur».
Il semble que les personnages féminins de Machado de Assis disposent
de plus de sagacité et d'énergie que les autres, bien que l'écrivain
n'ait nullement été intentionnellement dur pour son sexe: Estacio
et Jorge, par exemple, sont des modèles de droiture et d'honneur.
Seulement, parfois, ils parviennent moins à maîtriser leurs sentiments.
Comparez-les à une Yaya Garcia, l'enfant vive et espiègle qui, un
beau jour, par l'effet d'un secret deviné, atteint la puberté morale
puisqu'en elle éclôt subitement le sentiment de l'amour, et non
seulement se trouve chérir celui qu'elle croyait détester, mais entend
le posséder sans partage et le dispute à l'autre affection, refoulée
mais pouvant renaître, l'enveloppant des fils de sa grâce câline et le
conquérant par la seule force de son caractère.
L'écrivain ne se garde pas d'afficher une tendresse particulière
pour les jeunes veuves: Livia et Fidelia ont été sa première et
sa dernière création. On ne peut pas dire que l'âme des jeunes
filles le troublait,--nous venons de mentionner des exemples qui le
démentiraient--mais on dirait qu'il se défendait d'avoir à chercher
des caractères exceptionnels, trouvant en général dans ces jeunes âmes
trop d'ingénuité et trop peu de résistance à l'amour. Il ne se lassait
au contraire jamais d'épier la lutte du sentiment nouveau contre le
sentiment ancien et paraissait se plaire à faire vaincre le regret par
l'espérance, ce qui est une assez belle et heureuse façon de comprendre
la vie. «La vie, s'écria-t-il un jour, en mettant cette réflexion sous
la plume autobiographique de Dom Casmurro, la vie est si belle que
l'idée même de la mort a besoin de surgir à la lumière, avant que la
mort puisse trouver son accomplissement».
On a cependant découvert, fréquemment même, le plus noir pessimisme
dans l'ironie de Machado de Assis. Il me semble plutôt que la vieille
distinction, si tranchée, entre l'optimisme et le pessimisme fait,
cette fois encore, faillite. L'écrivain n'appartient exclusivement ni
à l'une ni à l'autre de ces écoles: ni Démocrite, ni Héraclite. La
conciliation est d'ailleurs dans sa nature. Il a écrit quelque part
«que le ciel et la terre finissent par s'entendre: ce sont presque
des frères jumeaux, le ciel ayant été créé le deuxième jour et la
terre le troisième». Il est plutôt et toujours lui-même, c'est-à-dire
qu'on découvre dans son esprit un fond de mélancolie organique, qui
n'arrive pas tout à fait à l'amertume, mais qui des fois s'épanouit en
un sourire,--ce sourire dont il parle, qui effleure nos lèvres, quand
nous approuvons intimement quelque chose qui va d'accord avec notre
âme,--et d'autres fois en une larme mouillant à peine la paupière,
sans un sanglot, parce que, comme il l'a observé à l'égard d'un de
ses personnages, «l'intensité est plus dans le sentiment que dans
l'expression».
Sa mélancolie était un peu le produit de l'hypochondrie, cette fleur
qu'il a dépeinte «jaune, solitaire et morbide, d'un parfum enivrant
et subtil». L'hypochondrie a cependant ses joies: il existe même une
volupté de l'ennui, que l'auteur considère «une des sensations les
plus fines de ce monde et de ce temps». D'un autre côté, son optimisme
était souvent du cynisme, bien entendu dans l'acception philosophique
du terme dont l'esprit remonte à la morale socratique et comprend la
glorification de la vertu par le renoncement au vice. _Braz Cubas_
déduisait, il est vrai, de certaines réflexions, que le vice sert pas
mal de fois d'engrais à la vertu, mais cela ne l'empêche pas d'avoir
pour la vertu l'estime qu'on a pour une fleur odorante et saine.
La vérité est que Machado de Assis avait atteint, au moyen d'une
assez longue évolution, cet équilibre parfait de la sensibilité qui
se reflétait, comme dans un miroir poli, dans son style patiemment
travaillé, mais en apparence coulant, clair et naturel. Ses premières
productions tenaient par de fortes attaches au romantisme, non pas
précisément au romantisme primitif, dont les sentiments étaient outrés,
(il y a tout juste une réminiscence de celui-ci dans son conte intitulé
_Frei Simão_, et assez dans les romans du début, _Helena_ surtout) mais
au romantisme de la dernière phase, plus conventionnel que débordant,
où l'amour triomphe par sa fatalité bien plus que par son élan.
Virgilia, la maîtresse mariée de Braz Cubas, de qui elle avait été un
moment la fiancée, n'aime déjà plus avec passion: le romanesque avait
expiré en elle et en lui. Elle aime, certes, d'amour; mais cet amour
est fait de désœuvrement et de plaisir, il se rallume au jour le jour
et s'éteint sans tragédie. Virgilia se retrouve veuve, affectueuse et
tendre, au chevet de l'amant vieilli et moribond, comme le meilleur
souvenir distant de sa vie et comme une bonne pensée en mouvement,
jetant un démenti au pessimisme du vieux garçon oisif et rêveur.
Déjà du temps où ses couples d'amoureux longeaient l'abîme, s'obstinant
à n'y voir «qu'un reflet de la voûte céleste», il le regardait
autrement: l'ironie montait jusqu'à la surface littéraire et souriait
des artifices du sentiment comme de ceux du langage. «Le ridicule,
remarquait-il à ses débuts de romancier, est une sorte de lest que
l'âme porte quand elle entre dans l'océan de la vie: il y en a qui
font tout le voyage sans autre espèce de cargaison». Ce fut l'ironie
s'exerçant aux dépens de ces âmes-là qui le soutint, qui le distingua,
qui le haussa: elle ressort de toute son œuvre et en constitue le
fond permanent et solide, quoiqu'elle hésite à se livrer, qu'elle
se reprenne, qu'elle se surveille et fasse la coquette avant de se
manifester.
Par son extraordinaire talent d'écrivain et par sa profonde dignité
littéraire, par l'unité de sa vie, toute vouée au culte de la beauté
intellectuelle, et par le prestige exercé autour de lui par son œuvre
et par sa personnalité, Machado de Assis était arrivé, tout en étant
le moins bruyant des hommes, le moins enclin à se mettre en évidence,
à être considéré et respecté comme le premier des hommes de lettres
de son pays, le chef, si cette expression peut répondre à l'idée,
d'une littérature jeune, mais qui possède déjà ses traditions et
chérit surtout ses gloires. Il ne se montrait toutefois pas avide de
louanges, ne se répandait même pas, rivé à ses habitudes, en dehors de
son cercle, quoiqu'il fut un excellent causeur, spirituel et, ce qui
plus est, attentif. Sa vie était on ne peut plus réglée et tranquille
depuis qu'il avait quitté le journalisme actif, car il avait commencé
comme tout autre par la chronique parlementaire, les échos du jour et
la critique dramatique.
Sa matinée se passait au labeur littéraire, chez lui, dans sa gentille
maison de Cosme Velho, où il fut à la fois si heureux et si malheureux,
où il composa des chefs-d'œuvre, où il vit expirer sa femme, et où
lui-même vit s'approcher la mort avec la conscience de son appel
inflexible et avec une parfaite lucidité d'esprit. Son souvenir restera
longtemps, toujours j'espère, associé à cette gorge verdoyante et
fraîche, percée entre les montagnes granitiques, où des arbres immenses
étendent un dais éternel de feuillage et où des sources claires
jaillissent et fuient avec un murmure plaintif et doux.
C'est un des endroits les plus ombragés et les plus pittoresques--ce
qui n'est pas peu dire, s'agissant de Rio de Janeiro qui en possède une
telle abondance,--et c'est peut-être aussi le seul qui n'ait pas encore
éprouvé de grands changements, où la nature n'ait point été embellie
par l'art; le seul qui ait conservé ce décor ancien que les vieilles
estampes nous font voir fréquenté de calèches bondées et de cavaliers
fringants.
Pendant la journée, on le savait à son bureau, au Ministère, car
il appartenait à la légion des fonctionnaires publics, et assidu,
ponctuel, zélé, comme rarement on en trouve, il remplissait ses
fonctions avec une gravité et une conscience que son ironie appellerait
touchantes, restant indifférent par devoir d'office aux changements
de partis. Il n'était pourtant pas insensible, loin de là, aux choses
d'intérêt national. Il y songeait davantage et avec un sentiment plus
intense qu'il ne le laissait croire. Quant aux querelles de groupes
à l'affût du pouvoir et aux brouilles de concurrents politiques,
elles défiaient sa malice et le rendaient facilement persifleur. «La
réconciliation éternelle entre deux adversaires électoraux--la remarque
est faite par son Conseiller Ayres--devrait se compter comme un
châtiment infini. Je n'en connais pas de pareil dans la Divine Comédie.
Dieu, quand il veut être Dante, est plus grand que Dante».
Tard dans l'après-midi, on voyait invariablement l'écrivain chez son
éditeur, à la librairie Garnier, où se tient un cercle, je dirais même
un cénacle, s'il n'était ouvert à toutes les opinions et à toutes les
idées. Ces five o'clock intellectuels sont même devenus une tradition,
puisqu'ils datent d'un demi-siècle. Machado de Assis qui leur resta
tout le temps fidèle et servit de trait d'union entre les deux époques,
si différentes elles aussi, parle dans une de ses chroniques des
fréquentes rencontres qu'il y eut jadis avec José de Alencar: «assis
tous les deux, écrit-il, face à la rue, que de fois n'avons-nous pas
traité ces questions d'art et de poésie, de style et d'imagination, qui
valent toutes les fatigues de ce monde».
Cela se passait dans l'étroit magasin, du temps de l'empire. On a
plus d'espace... et plus de chaises dans la nouvelle et magnifique
librairie. La nature des conversations seule n'a pas changé. On
commente toujours les choses du pays et de l'étranger; on discute sur
les sujets politiques et de préférence sur les sujets littéraires; on
échange force jugements et quelques paradoxes: heures toutes charmantes
et pour moi inoubliables! Machado de Assis s'y attardait plus que tout
autre, n'ayant pas l'habitude de rentrer avant six ou sept heures. Nous
le plaisantions quand, au moment de se disperser, on le voyait chercher
des prétextes pour descendre et remonter la rue d'Ouvidor.
Une fois par semaine, les vacances exceptées, il se rendait aux séances
de l'Académie, dont il était le président incessamment réélu, et où les
choses se passaient avec la placidité proverbiale de ces compagnies,
exception faite de la discussion sur la réforme de l'orthographe:
une question qui a le don de soulever partout des débats passionnés,
probablement parce que personne ne connaît au juste cette partie de la
grammaire.
La soirée, il la passait chez des amis de longue date, des voisins de
campagne, pourrait-on dire presque, tant le Cosme Velho semble éloigné,
la nuit, des lumières et de la gaité de la ville. On y bavardait, on
y jouait l'hombre, voire le bridge, on y faisait de la musique; et,
dans la société des jeunes gens, il puisait de la bonne humeur et de
l'entrain. Allant d'un groupe à l'autre, tout en gardant son air effacé
et sa politesse si distinguée, justement parce qu'elle était spontanée,
il aurait pris garde seulement de s'asseoir sur le canapé, parce qu'il
avait sur ce meuble des idées particulières. Il y voyait bien alliées
l'intimité et la bienséance, mais ne pouvait s'empêcher d'ajouter:
«Deux hommes assis sur un canapé peuvent débattre la destinée d'un
empire, comme deux femmes peuvent s'entretenir de la beauté d'une
toilette; mais ce n'est que par une aberration des lois naturelles
qu'un homme et une femme y parleront d'autre chose que d'eux-mêmes».
C'est ainsi qu'il a vieilli, en conservant cette dignité austère
qui, selon lui, est la grâce du vieillard, «car la vieillesse
ridicule--tels sont ses propres mots--est peut-être la plus triste et
la dernière surprise de la nature humaine». La vieillesse solitaire
lui paraissait cependant un fardeau. Dans son horreur d'être banal
et dans sa préoccupation constante de courtoisie, il en était arrivé
à se demander--un de ses amis les plus dévoués m'a communiqué cette
impression--s'il n'était pas devenu indifférent ou même ennuyeux aux
autres, s'il n'avait pas assez vécu par l'intelligence pour que l'heure
eût sonné de céder la place aux nouveaux arrivés, et s'il n'avait pas
produit trop longtemps pour ne pas porter ombrage.
La vieillesse! il en a dégagé assez douloureusement la philosophie,
quand il a fait écrire par la plume de Dom Casmurro les réflexions
suivantes, après que ce personnage eût fait bâtir une maison
entièrement pareille à celle dans laquelle s'était écoulée son enfance
et sa jeunesse, et après qu'il eût reconstitué ainsi le décor des temps
les plus heureux de son existence: «Mon but était de nouer les deux
bouts de la vie et de reconstituer, dans la vieillesse, l'adolescence.
Eh bien! je ne suis pas parvenu à recomposer ce qui a été ou ce que
j'ai été. Si le visage est le même, la physionomie est de tous points
différente. S'il n'y avait que les autres qui fissent défaut, passe
encore: on se console plus ou moins des êtres qu'on a perdus; mais il y
manquait moi-même, et cette lacune est irréparable. Ce que j'ai devant
moi est, mal comparé, semblable à la teinture sur la barbe et sur les
cheveux, et qui ne fait que conserver l'apparence extérieure, suivant
le langage des autopsies: l'intérieur ne supporte pas les teintes. Un
certificat qui me donnerait vingt ans pourrait tromper les étrangers,
comme tout document faux, mais non moi-même. Les amis qui me restent
sont de date récente: tous les anciens s'en sont allés étudier la
géologie des cimetières. Quant aux amies, quelques-unes datent de 15
ans, d'autres de moins, et presque toutes ont foi dans leur jeunesse.
Deux ou trois en auraient persuadé les autres, mais le langage qu'elles
parlent oblige souvent à consulter les dictionnaires, et cette
consultation perpétuelle ne laisse pas d'être fatigante».
Si Machado de Assis vit approcher la mort avec un certain effroi, c'est
qu'il avait en horreur la dégradation physique. Il était d'ailleurs
trop épris de la beauté des choses pour envisager autrement la
souffrance, laquelle, presque toujours, est une déchéance. Cette misère
lui a été épargnée. Son agonie fut cruelle mais courte, et, jusqu'au
dernier moment, il garda cette souplesse d'esprit qui était sa faculté
maîtresse et dont son style a été l'image. Il n'eut pas le frémissement
douloureux de vérifier en lui-même cette terrible chose qu'un écrivain
britannique a appelée, avec l'exactitude de la langue anglaise, la
«sclérose intellectuelle», c'est-à-dire l'endurcissement progressif
des artères de l'intelligence et de la sensibilité. Il enfanta de
beaux livres jusqu'à la fin. Seulement, en m'envoyant le dernier-né de
ceux-ci, il m'écrivait, deux mois à peine avant sa mort: «Ce livre est
vraiment le dernier. Maintenant, je n'ai plus la force ni la volonté de
m'asseoir devant ma table et d'en commencer un autre: je suis vieux et
fini». Et quand il se jugea littéralement épuisé, il considéra sa tâche
comme terminée, et sa tâche voulait dire sa vie. Celle-ci était arrivée
à être pour lui ce qu'il avait un jour défini: «un tumulte qui n'est
pas la vie et un silence qui n'est pas la quiétude». On ne pourrait
rêver pour un artiste une mort plus propice!
Deux mots encore avant de terminer. Nous avons déjà lié connaissance
avec le genre de sa philosophie, ou, plus précisément, avec la
philosophie de Braz Cubas, dont les mémoires, véritablement
d'outre-tombe, constituent son chef-d'œuvre et la photographie de
son âme,--je ne dis pas, notez-le bien, de son existence, car la
partie anecdotique en est de pure imagination, il n'y a que la partie
psychologique qui, seule, ait un caractère personnel. Aucun de ses
livres n'est écrit, en effet, avec autant de vivacité, et aucun ne
renferme autant de pessimisme, ni surtout un sentiment aussi pénétrant
des injustices de la destinée, une vision de l'aspect lamentablement
comique des choses, mêlée à une tendresse chagrine comparable à
celle de Pierrot. La mort de sa mère, par exemple, l'émeut par cette
impression d'iniquité fatale plus encore que par l'affliction filiale:
«C'était la première fois que je voyais mourir quelqu'un,--dit Braz
Cubas--je ne pleurai point; je me rappelle que je ne pleurai point:
j'avais les yeux égarés, la gorge serrée, la conscience terrifiée...
Quoi? une créature aussi docile, aussi douce, aussi sainte, qui n'avait
jamais fait verser la moindre larme à personne, mère affectueuse,
épouse irréprochable, fallait-il qu'elle mourut ainsi, tourmentée,
mordue par la dent tenace d'un mal sans merci?... J'avoue que cela me
parait obscur, inconséquent, insensé..».
S'il y a quelque amertume dans cette philosophie,--et quel humorisme
n'en est pas rempli?--la raison en est surtout qu'elle vient de l'autre
monde, sincère et franche donc, libre de préjugés et de ménagements.
«La franchise--écrit Braz Cubas--est la première qualité d'un défunt.
Pendant la vie, la présence de l'opinion, le conflit des intérêts,
la lutte des convoitises nous forcent à cacher les vieux haillons,
à masquer les déchirures et les raccommodages, à ne point étaler au
monde les révélations faites à notre conscience; et le meilleur de
l'obligation est quand, à force de tromper les autres, on arrive à se
tromper soi-même, parce que, en pareil cas, on s'épargne la honte qui
est une sensation pénible et l'hypocrisie qui est un vice hideux. Mais
après la mort, quelle différence! quelle délivrance! quelle liberté!
Comme on peut rejeter son manteau, se débarrasser des oripeaux, se
détacher de tout, enlever tout maquillage, dépouiller tous ornements,
confesser tout bonnement ce qui a été et ce qui n'est plus! Parce que,
en somme, il n'y a plus de voisins, ni d'amis, ni d'ennemis, ni de
connaissances, ni d'étrangers: il n'y a plus de galerie. Le regard de
l'opinion, ce regard inquisiteur et judiciaire, perd sa vertu aussitôt
qu'on entre dans le domaine de la mort; je ne dis pas qu'il ne le
dépasse pas et ne nous examine et ne nous juge plus; mais examen et
jugement nous importent désormais bien peu. Messieurs les vivants, il
n'y a rien d'incommensurable comme le dédain des morts».