L'ANGE DU BIZARRE

C'était une froide après-midi de novembre. Je venais justement

d'expédier un dîner plus solide qu'à l'ordinaire, dont la truffe

dyspeptique ne faisait pas l'article le moins important, et j'étais

seul, assis dans la salle à manger, les pieds sur le garde-feu et

mon coude sur une petite table que j'avais roulée devant le feu,

avec quelques bouteilles de vins de diverses sortes et de liqueurs

spiritueuses.

Dans la matinée, j'avais lu le _Léonidas_, de Glover; l'_Épigoniade_,

de Wilkie; _le Pèlerinage_[1], de Lamartine; _la Colombiade_, de

Barlow; la _Sicile_, de Tuckermann, et les _Curiosités_, de Griswold;

aussi, l'avouerai-je volontiers, je me sentais légèrement stupide.

Je m'efforçai de me réveiller avec force verres de laffitte, et, n'y

pouvant réussir, de désespoir j'eus recours à un numéro de journal

égaré près de moi. Ayant soigneusement lu la colonne des _maisons

à louer_, et puis la colonne des _chiens perdus_, et puis les deux

colonnes des _femmes et apprenties en fuite_, j'attaquai avec une

vigoureuse résolution la partie éditoriale, et, l'ayant lue depuis

le commencement jusqu'à la fin sans en comprendre une syllabe, il me

vint à l'idée qu'elle pouvait bien être écrite en chinois; et je la

relus alors, depuis la fin jusqu'au commencement, mais sans obtenir un

résultat plus satisfaisant. De dégoût, j'étais au moment de jeter

Cet in-folio de quatre pages, heureux ouvrage

Que la critique elle-même ne critique pas,

quand je sentis mon attention tant soit peu éveillée par le paragraphe

suivant:

«Les routes qui conduisent à la mort sont nombreuses et étranges.

Un journal de Londres mentionne le décès d'un homme dû à une cause

singulière. Il jouait au jeu de _puff the dart_, qui se joue avec une

longue aiguille, emmaillottée de laine, qu'on souffle contre une cible

à travers un tube d'étain. Il plaça l'aiguille du mauvais côté du tube,

et, ramassant fortement toute sa respiration pour chasser l'aiguille

avec plus de vigueur, il l'attira dans son gosier. Celle-ci pénétra

dans les poumons et tua l'imprudent en peu de jours.»

En voyant cela, j'entrai dans une immense rage, sans savoir exactement

pourquoi.

«Cet article, m'écriai-je, est une méprisable fausseté, un pauvre

canard; c'est la lie de l'imagination de quelque pitoyable barbouilleur

à un sou la ligne, de quelque misérable fabricant d'aventures au pays

de Cocagne. Ces gaillards-là, connaissant la prodigieuse jobarderie

du siècle, emploient tout leur esprit à imaginer des possibilités

improbables, des _accidents bizarres_, comme ils les appellent; mais,

pour un esprit réfléchi (comme le mien, ajoutai-je en manière de

parenthèse, appuyant, sans m'en apercevoir, mon index sur le côté de

mon nez), pour une intelligence contemplative semblable à celle que

je possède, il est évident, à première vue, que la merveilleuse et

récente multiplication de ces accidents bizarres est de beaucoup le

plus bizarre de tous. Pour ma part, je suis décidé à ne rien croire

désormais de tout ce qui aura en soi quelque chose de singulier!

«Mein Gott! vaut-il hêtre pette bur tire zela!»--répondit une des plus

remarquables voix que j'eusse jamais entendues.

D'abord, je la pris pour un bourdonnement dans mes oreilles, comme

il en arrive quelquefois à un homme qui devient très-ivre; mais, en

y réfléchissant, je considérai le bruit comme ressemblant plutôt à

celui qui sort d'un baril vide quand on le frappe avec un gros bâton;

et, en vérité, je m'en serais tenu à cette conclusion, si ce n'eût

été l'articulation des syllabes et des mots. Par tempérament, je ne

suis nullement nerveux, et les quelques verres de laffitte que j'avais

sirotés ne servaient pas peu à me donner du courage, de sorte que je

n'éprouvai aucune trépidation; mais je levai simplement les yeux à

loisir, et je regardai soigneusement tout autour de la chambre pour

découvrir l'intrus. Cependant, je ne vis absolument personne.

«Humph!--reprit la voix, comme je continuais mon examen,--il vaut gué

phus zoyez zou gomme ein borgue, bur ne bas me phoir gand che zuis azis

isi à godé te phus.»

A ce coup, je m'avisai de regarder directement devant mon nez; et, là,

effectivement, m'affrontant presque, était installé près de la table un

personnage, non encore décrit, quoique non absolument indescriptible.

Son corps était une pipe de vin, ou une pièce de rhum, ou quelque

chose analogue, et avait une apparence véritablement falstaffienne. A

son extrémité inférieure étaient ajustées deux caques qui semblaient

remplir l'office de jambes. Au lieu de bras, pendillaient de la partie

supérieure de la carcasse deux bouteilles passablement longues, dont

les goulots figuraient les mains.

En fait de tête, tout ce que le monstre possédait était une de ces

cantines de Hesse, qui ressemblent à de vastes tabatières, avec un trou

dans le milieu du couvercle. Cette cantine (surmontée d'un entonnoir

à son sommet, comme d'un chapeau de cavalier rabattu sur les yeux)

était posée de champ sur le tonneau, le trou étant tourné de mon côté;

et, par ce trou qui semblait grimaçant et ridé comme la bouche d'une

vieille fille très-cérémonieuse, la créature émettait de certains

bruits sourds et grondants qu'elle donnait évidemment pour un langage

intelligible.

«Che tis,--disait-elle,--gu'y vaut gue phus zoyez zou gomme ein borgue,

bur hêtre azis là, et ne bas me phoir gand che zuis azis isi, et che

tis ozi gu'il vaut gue phus zoyez eine pette blis grose gu'ine hoie bur

ne bas groire se gui hait imbrimé tans l'imbrimé. C'est la phéridé, la

phéridé, mot bur mot.

--Qui êtes-vous, je vous prie?--dis-je avec beaucoup de dignité,

quoique un peu démonté;--comment êtes-vous entré ici? et qu'est-ce que

vous débitez là?

--Gomment che zuis handré,--répliqua le monstre,--za ne phus recarte

bas; et gand à ze gue che tépide, che tépide ze gue che drouffe pou te

tépider; et gand à ze gue che zuis, che zuis chistement phenu bur gue

phus le phoyiez bar phus-memme.

--Vous êtes un misérable ivrogne,--dis-je,--et je vais sonner et

ordonner à mon valet de chambre de vous jeter à coups de pied dans la

rue.

--Hi! hi! hi!--répondit le drôle,--hu! hu! hu! bur za, phus ne le

buphez bas!

--Je ne puis pas!--dis-je;--que voulez-vous dire? Je ne puis pas quoi?

--Zauner la glauje,»--répliqua-t-il en essayant une grimace avec sa

hideuse petite bouche.

--Là-dessus, je fis un effort pour me lever, dans le but de mettre ma

menace à exécution; mais le brigand se pencha à travers la table, et,

m'ajustant un coup sur le front avec le goulot d'une de ses longues

bouteilles, me renvoya dans le fond du fauteuil, d'où je m'étais à

moitié soulevé. J'étais absolument étourdi, et pendant un moment je ne

sus quel parti prendre. Lui, cependant, continuait son discours:

«Phus phoyez,--dit-il,--gue le mié hait de phus dénir dranguile; et

maindenant phus zaurez gui che zuis. Recartez-moà! che zuis l'_Anche ti

Pizarre_.

--Assez bizarre, en effet,--me hasardai-je à répliquer;--mais je

m'étais toujours figuré qu'un ange devait avoir des ailes.

--Tes elles!--s'écria-t-il grandement courroucé.--Gu'ai-che avaire

t'elles? Me brenez-phus bur ein boulet?

--Non! oh! non!--répondis-je très-alarmé,--vous n'êtes pas un poulet;

non certainement.

--A la ponne heire! Denez-phus tonc dranguile et gombordez-phus pien,

hu che phus paderai engore affec mon boing. Z'est le boulet gui ha tes

elles, et l'ipou gui ha tes elles, et le témon gui ha tes elles, et le

cran tiaple gui ha tes elles. L'anche, il n'a bas t'elles, et che zuis

l'_Anche ti Pizarre_.

--Et cette affaire pour laquelle vous venez, c'est... c'est...?

--Zette avaire!--s'écria l'horrible objet;--oh! guelle phile esbesse de

vaguin mal ellefé haites-phus tongue, bur temanter à ein tchintlemane

et à ine anche z'il vait tes avaires?»

Ce langage dépassait tout ce que je pouvais supporter, même de la part

d'un ange; aussi, ramassant mon courage, je saisis une salière qui se

trouvait à ma portée, et je la lançai à la tête de l'intrus. Mais il

évita le coup, ou je visai mal; car je ne réussis qu'à démolir le verre

qui protégeait le cadran de la pendule placée sur la cheminée. Quant

à l'Ange, il comprit mon intention, et répondit à mon attaque par deux

ou trois vigoureux coups qu'il m'assena consécutivement sur le front

comme il avait déjà fait. Ce traitement me réduisit tout de suite à la

soumission, et je suis presque honteux d'avouer que, soit douleur, soit

humiliation, il me vint quelques larmes dans les yeux.

«Mein Gott!--dit l'Ange du Bizarre, en apparence très-radouci par

le spectacle de ma détresse,--le boffre omme hait drès-iffre ou

drès-avliché. Il ne vaut bas poire zeg gomme za; il vaut medre te l'eau

tans fodre phin. Denez, puffez-moi za; puffez za, gomme un carzon pien

zache, et ne blérez blis maindenant, endentez-phus!»

Alors, l'Ange du Bizarre remplit mon verre (qui, jusqu'au tiers

seulement, contenait du porto) d'un fluide incolore qu'il répandit d'un

de ses bras. J'observai que les bouteilles qui lui servaient de bras

avaient autour du col des étiquettes, et que ces étiquettes portaient

l'inscription _Kirschenwasser._

La bonté attentive de l'Ange m'apaisa considérablement, et, soulagé par

_l'eau_ avec laquelle il avait, à diverses reprises, coupé mon vin, je

retrouvai enfin le calme suffisant pour écouter son très-extraordinaire

discours. Je ne prétends pas relater tout ce qu'il me dit; mais ce que

j'en retins en substance, c'est qu'il était le génie qui présidait aux

_contre-temps_ dans l'humanité, et que sa fonction était d'amener ces

_accidents bizarres_, qui étonnent continuellement les sceptiques. Une

ou deux fois, comme je me hasardais à exprimer ma totale incrédulité

relativement à ses prétentions, il se fâcha tout rouge, si bien qu'à la

fin je considérai comme la politique la plus sage de ne rien dire du

tout et de le laisser aller son train.

Il parla donc tout à son aise pendant que je restais étendu dans mon

fauteuil, les yeux fermés, et que je m'amusais à mâcher des raisins et

à chiquenauder lesquelles à travers la chambre. Mais l'Ange, cependant,

interpréta cette conduite de ma part comme un signe de mépris. Il se

leva dans un effroyable courroux, rabattit complètement son entonnoir

sur ses yeux, lâcha un vaste juron, articula une menace dont je ne

saisis pas le caractère précis, et finalement me fit un profond salut

d'adieu en me souhaitant, à la manière de l'archevêque de Gil Blas,

_beaucoup de bonheur et un peu plus de bon sens_.

Son départ fut pour moi un bon débarras. Les _quelques_ verres de

laffitte, que j'avais bus à petits coups, avaient eu pour effet de

m'assoupir, et je sentis l'envie de faire une sieste de quinze ou vingt

minutes, comme c'est ma coutume après le dîner. J'avais à six heures

un rendez-vous important, auquel je devais être absolument exact. Ma

police d'assurance pour mon habitation était expirée depuis le jour

précédent, et, une difficulté s'étant élevée, il avait été convenu qu'à

six heures je me présenterais devant le conseil des directeurs de la

compagnie pour arrêter les termes d'un renouvellement. Jetant un coup

d'œil sur la pendule de la cheminée (car je me sentais trop assoupi

pour tirer ma montre), j'eus le plaisir de voir que j'avais encore

vingt minutes à moi.

Il était cinq heures et demie; je pouvais aisément me rendre au bureau

d'assurances en cinq minutes, et ma sieste habituelle n'avait jamais

dépassé vingt-cinq minutes. Je me sentis donc suffisamment rassuré, et

je m'arrangeai tout de suite pour faire mon somme.

Quand j'eus fini, à ma grande satisfaction, et que je me réveillai, je

regardai de nouveau l'horloge et je fus à moitié disposé à croire à la

possibilité des accidents bizarres en voyant qu'au lieu de mes quinze

ou vingt minutes habituelles, je n'en avait dormi que trois. Je repris

donc ma sieste, et, enfin, m'éveillant une seconde fois, je vis avec

un immense étonnement qu'il était toujours six heures moins vingt-sept

minutes.

Je sautai sur mes pieds pour examiner la pendule, et je m'aperçus

qu'elle s'était arrêtée. Ma montre m'informa qu'il était sept heures et

demie; j'avais donc dormi deux heures, et mon rendez-vous était manqué.

«Rien n'est perdu,--me dis-je,--j'irai au bureau dans la matinée, et je

m'excuserai. Cependant, que peut-il être arrivé à la pendule?»

En l'examinant, je découvris qu'une des queues de raisin que je lançais

à travers la chambre, pendant que l'Ange du Bizarre me faisait son

discours, avait passé à travers le verre brisé et s'était logée, assez

singulièrement, dans le trou de la clef; se projetant en dehors par un

bout, elle avait ainsi arrêté la révolution de la petite aiguille.

«Ah!--dis-je,--je vois ce que c'est; cela saute aux yeux. Accident

naturel, comme il en doit arriver de temps à autre!»

Je ne m'occupai pas davantage de la chose; et à mon heure accoutumée,

je me mis au lit. Ayant placé une bougie sur une tablette, au chevet de

mon lit, je fis un effort pour lire quelques pages de l'_Omniprésence

de la Divinité_, et je m'endormis malheureusement en moins de vingt

secondes, laissant le flambeau allumé à la même place.

Mes rêves furent terriblement troublés par les apparitions de l'Ange

du Bizarre. Il me sembla qu'il se tenait au pied de ma couche, qu'il

tirait les rideaux, et qu'avec le son caverneux, abominable, d'un

tonneau de rhum, il me menaçait de la plus amère vengeance pour le

mépris que j'avais fait de lui. Il finit sa longue harangue en ôtant

son chapeau-entonnoir, et, me fourrant le tuyau dans le gosier, il

m'inonda d'un océan de kirschenwasser qu'il répandait à flots continus

d'une de ces bouteilles à long col qui lui servaient de bras. A la

longue, mon agonie devint intolérable, et je m'éveillai juste à temps

pour m'apercevoir qu'un rat se sauvait avec la bougie allumée enlevée

de sa tablette, mais pas assez tôt malheureusement pour l'empêcher

de regagner son trou avec sa dangereuse proie. Bientôt je sentis mes

narines assaillies par une odeur forte et suffocante; la maison, je

m'en apercevais bien, était en feu.

En quelques minutes, l'incendie éclata avec violence, et dans un

espace de temps incroyablement court, tout le bâtiment fut enveloppé

de flammes. Toute issue de ma chambre, excepté la fenêtre, se trouvait

coupée. La foule, cependant, se procura vivement une longue échelle, et

la dressa. Grâce à ce moyen, je descendais rapidement, et je pouvais

me croire sauvé, quand un énorme pourceau, dont la vaste panse et

même toute la physionomie me rappelaient en quelque sorte l'Ange du

Bizarre,--quand ce pourceau, dis-je, qui jusqu'alors avait paisiblement

sommeillé dans la boue, se fourra dans la tête que son épaule gauche

avait besoin d'être grattée et ne pouvait pas trouver de grattoir plus

convenable que le pied de l'échelle. En un instant je fus précipité

sur le pavé, et j'eus le malheur de me casser le bras.

Cet accident, joint à la perte de mon assurance et à la perte plus

grave de mes cheveux, qui avaient été totalement flambés, disposa mon

esprit aux impressions sérieuses, si bien que finalement je résolus de

me marier.

Il y avait une riche veuve qui pleurait encore la perte de son septième

mari, et j'offris à son âme ulcérée le baume de mes vœux. Elle

accorda, non sans résistance, son consentement à mes prières. Je

m'agenouillai à ses pieds, plein de gratitude et d'adoration. Elle

rougit et inclina vers moi ses boucles luxuriantes jusqu'à les mettre

en contact avec celles que l'art de Grandjean m'avait fournies pour

suppléer temporairement ma chevelure absente. Je ne sais comment se fit

l'accrochement, mais il eut lieu. Je me relevai sans perruque, avec un

crâne brillant comme une boule; elle, pleine de mépris et de rage, à

moitié ensevelie dans une chevelure étrangère. Ainsi prirent fin mes

espérances relativement à la veuve, par un accident que certainement je

ne pouvais pas prévoir, mais qui n'était que la conséquence naturelle

des événements.

Sans désespérer, toutefois, j'entrepris le siège d'un cœur moins

implacable. Cette fois encore, les destins me furent pendant quelque

temps propices; cette fois encore, un accident trivial en interrompit

le cours. Rencontrant ma fiancée dans une avenue où se pressait

_l'élite_ de la cité, je me hâtais pour la saluer d'un de mes saluts

les plus respectueux, quand une molécule de je ne sais quelle matière

étrangère, se logeant dans le coin de mon œil, me rendit, pour le

moment, complètement aveugle. Avant que j'eusse pu recouvrer la vue,

la dame de mon cœur avait disparu, irréparablement offensée de ce

que j'étais passé à côté d'elle sans la saluer; ce qu'il lui plut de

considérer comme une grossièreté préméditée. Pendant que je restais sur

place, encore ébloui par la soudaineté de cet accident (qui aurait pu

arriver à n'importe qui sous le soleil), et que ma cécité persistait,

je fus accosté par l'Ange du Bizarre, qui m'offrit son secours avec une

civilité a laquelle j'étais loin de m'attendre. Il examina mon œil

malade avec beaucoup de douceur et d'adresse, m'informa que j'avais

une goutte dans l'œil et (de quelque nature que fût cette goutte)

l'enleva, me procurant ainsi un grand soulagement.

Je réfléchis alors qu'il était pour moi grandement temps de mourir,

puisque la fortune avait juré de me persécuter, et je me dirigeai en

conséquence vers la rivière la plus prochaine. Là, me débarrassant de

mes habits (car aucune raison ne s'oppose à ce que nous mourions comme

nous sommes nés), je me jetai la tête la première dans le courant. Le

seul témoin de ma destinée était une corneille solitaire, qui, ayant

été séduite par du grain mouillé d'eau-de-vie, s'était enivrée et avait

abandonné le reste de la troupe.

A peine étais-je entré dans l'eau, que cet oiseau s'avisa de s'enfuir

avec la partie la plus indispensable de mon costume. C'est pourquoi,

remettant pour le moment mon projet de suicide, je glissai tant bien

que mal mes membres inférieurs dans les manches de mon habit, et me mis

à la poursuite de la coupable avec toute l'agilité que réclamait le cas

et que me permettaient les circonstances.

Mais la mauvaise destinée m'accompagnait toujours. Comme je courais

à grande vitesse, le nez en l'air, et ne m'occupant que du ravisseur

de ma propriété, je m'aperçus subitement que mes pieds ne touchaient

plus la terre ferme; le fait est que je m'étais jeté dans un précipice,

et que j'aurais été infailliblement brisé en morceaux, si, pour mon

bonheur, je n'avais saisi une corde suspendue à un ballon qui passait

par là.

Aussitôt que j'eus suffisamment recouvré mes sens pour comprendre la

terrible position dans laquelle j'étais situé (ou plutôt suspendu),

je déployai toute la force de mes poumons pour faire connaître cette

position à l'aéronaute placé au-dessus de moi. Mais pendant longtemps

je m'époumonai en vain. Ou l'imbécile ne pouvait pas me voir, ou

méchamment il ne le voulait pas. Cependant la machine s'élevait

rapidement, pendant que mes forces s'épuisaient plus rapidement encore.

Je fus bientôt au moment de me résigner à mon destin et de me laisser

tomber tranquillement dans la mer, quand tous mes esprits furent

soudainement ravivés par le son d'une voix caverneuse qui partait d'en

haut et qui semblait bourdonner nonchalamment un air d'opéra. Levant

les yeux, j'aperçus l'Ange du Bizarre. Il s'appuyait, les bras croisés,

sur le bord de la nacelle, avec une pipe à la bouche, dont il soufflait

paisiblement les bouffées, et il semblait être dans les meilleurs

termes avec lui-même et avec l'univers. J'étais trop épuisé pour

parler, de sorte que je continuai à le regarder avec un air suppliant.

Pendant quelques instants, bien qu'il me regardât en plein visage, il

ne dit pas un mot. Enfin, faisant passer soigneusement son écume de mer

du coin droit de sa bouche vers le gauche, il consentit à parler.

«Gui haites-phus?--demanda-t-il,--et bar le tiaple, gue vaides-phus là?»

A ce trait suprême d'impudence, de cruauté et d'affectation, je pus à

peine répondre par quelques cris:

«Au secours! servez-moi[2] dans ma détresse!

--Phus zerphir!--répondit le brigand;--bas moâ! phoisi la pudeye:

zerphez-phus phus-memme, et gue le tiaple phus emborde!»

Et avec ces paroles il lâcha une grosse bouteille de kirschenwasser

qui, tombant précisément sur le sommet de ma tête, me donna à croire

que ma cervelle avait sauté en éclats. Frappé de cette idée, j'étais au

moment de lâcher prise et de rendre l'âme de bonne grâce, quand je fus

arrêté par le cri de l'Ange, qui me commandait de tenir bon.

«Denez pon!--disait-il,--ne phus braisez bas, endentez-phus?

Phulez-phus brantre engore l'audre pudeye, ou pien haides phus tékrissé

et reffenu à phus-memme?»

Je me dépêchai de secouer deux fois la tête, une fois dans le sens

négatif, voulant dire que je préférais pour le moment ne pas prendre

l'autre bouteille, et une fois dans le sens affirmatif, signifiant que

je n'étais pas ivre et que j'étais positivement revenu à moi-même. Par

ce moyen, je parvins un peu à adoucir l'Ange.

«Et maindenant,--demanda-t-il,--phus groyez envin? phus groyez à la

bossipilidé ti pizarre?»

Je fis avec ma tête un nouveau signe d'assentiment.

«Et phus groyez en moâ l'Anche ti Bizarre?»

Nouveau Oui! avec ma tête.

«Et phus regonaizez que phus haites ine iphrogne apheukle et ine pette?»

Je fis encore: Oui!

«Médez tongue fodre main troide tans la bauge coge te fodre gulode, in

démoignache te fodre barvède zumizion à l'Anche ti Pizarre.»

Cette condition, pour des raisons bien évidentes, me parut impossible à

remplir. D'abord mon bras gauche ayant été cassé dans ma chute du haut

de l'échelle, si j'avais lâché prise de ma main droite, j'aurais tout à

fait dégringolé. En second lieu, je n'avais plus de culotte depuis que

je courais après la corneille. Je fus donc obligé, à mon grand regret,

de secouer ma tête dans le sens négatif, voulant par là faire entendre

à l'Ange que je trouvais incommode, en ce moment précis, de satisfaire

à sa demande, si raisonnable, qu'elle fût d'ailleurs! Cependant, à

peine avais-je cessé de secouer la tête, que l'Ange du Bizarre se mit à

rugir: «Hallez tongue au tiaple!»

En prononçant ces mots, avec un couteau bien affilé il coupa la corde à

laquelle j'étais suspendu, et, comme il se trouva par hasard que nous

passions juste au-dessus de ma maison (qui pendant mes pérégrinations

avait été très-convenablement rebâtie), j'eus le bonheur de dégringoler

la tête la première par la grande cheminée et de m'abattre dans le

foyer de ma salle à manger.

En recouvrant mes sens (car la chute m'avait entièrement étourdi), je

m'aperçus qu'il était environ quatre heures du matin. J'étais étendu

à l'endroit même où le ballon m'avait laissé tomber. Ma tête traînait

dans les cendres d'un feu mal éteint, pendant que mes pieds reposaient

sur le naufrage d'une petite table renversée, parmi les débris d'un

dessert varié, y compris un journal, quelques verres brisés, des

bouteilles fracassées et une cruche vide de kirschenwasser et de

schiedam. Ainsi s'était vengé l'Ange du Bizarre.

[1] Sans doute le _Voyage en Orient_.--C. B.

[2] J'ai été obligé d'allonger la phrase, pour obtenir à peu près le

jeu de mots anglais, le même mot signifiant également _au secours_ et

_servez-moi_.--C. B.

Histoires grotesques et sérieuses · 第 40 / 51 题