Ce furent vos dernières publications poétiques. Les temps n'étaient
plus aux vers. Vous changeâtes de nature et d'existence comme nous
avions fait tous, et vous devîntes ce que vous êtes resté depuis, un
prosateur toujours grandissant, le premier des critiques. Vous ne
l'êtes pas devenu du premier coup. Un poëte véritable est trop vaste
d'imagination pour se défaire de ses images, de son harmonie, et se
résumer dans la prose. Il lui reste longtemps des besoins d'expression
plus parfaite qu'il cherche involontairement à jeter dans sa nouvelle
forme. Il lui repousse de nouvelles plumes, comme à un oiseau dont on
a coupé les ailes. Il ne vole plus pour voler simplement et pour
arriver au but, mais pour mirer encore ses ailes étendues dans le lac
et pour écouter en volant l'harmonie de ses périodes. Je fus quelque
temps ainsi, moi aussi, quand, après avoir brisé la plume de
_Jocelyn_, je pris avec un certain effort la plume des _Girondins_,
puis la parole des orateurs. Je crus que je me ravalais; mais non, je
faisais comme vous, je grandissais selon ma mesure, car j'appropriais
mon expérience à l'usage plus utile que j'en voulais faire. J'étais
pièce d'or et je me changeais en monnaie. Je souffrais dans mon
amour-propre, mais je conquérais, comme vous aussi, cent mille
lecteurs et un million d'auditeurs, au lieu de quelques centaines
d'admirateurs. Vos études sur les sectaires de Pascal, sur cette
petite église de Port-Royal, sur Virgile, sur ces bijoux de la foi et
de l'histoire, n'étaient que des études et vous préparaient à ce que
vous faites aujourd'hui. Vous descendiez patiemment l'escalier de la
haute littérature pour arriver au terrain plane et libre que vous
parcourez en maître maintenant.
Vous aviez un défaut, il y a quelques années, dans vos premiers
volumes de vos conversations du _Lundi_: vous étiez trop riche, trop
abondant, trop nuancé, trop fin. Cela nuisait à la clarté et à
l'intelligence.
L'écheveau si touffu de vos pensées était trop emmêlé pour le
vulgaire. Les nuances prévalaient sur les couleurs. Tout cela s'est
dévidé et classifié peu à peu. Votre style, sans rien perdre de sa
fertilité prodigieuse, est devenu presque évangélique. Les enfants ont
pu vous comprendre, et les sages ont eu la certitude d'être compris
par leur commentateur. En un mot, le prosateur a égalé le poëte. Votre
critique ne s'est plus bornée au mot, comme celle de _La Harpe_, ce
pédant estimable de la jeunesse; la pédagogie n'est pas votre fait;
vous allez aux choses; vous êtes moraliste plus que critique dans vos
considérations, vous êtes le _Quintilien_ des idées; votre littérature
est une histoire de l'esprit humain dans ces derniers temps; votre
_Cours_ est le cours du siècle, et les anecdotes personnelles dont
vous l'enrichissez le rendent aussi intéressant pour l'esprit
qu'instructif. Vous expliquez l'homme par son temps. Comme le
naturaliste consommé, vous voyez le fruit dans la racine, vous suivez
la séve dans ses noeuds, vous en montrez les déviations par les
accidents de sa vie. On comprend l'homme par sa vie avant de le
comprendre par ses oeuvres. Autrefois vous étiez un peu amer dans vos
jugements, vous ne l'êtes plus. Le temps fait pour vous ce qu'il fait
pour les plantes, l'automne les adoucit en les mûrissant. Vous avez
fini par comprendre qu'avec un être aussi faible et aussi mobile que
l'homme, la bienveillance faisait partie de la justice, et qu'il
fallait donner aux autres cette indulgence dont nous avions besoin
pour nous-même; ainsi vous êtes devenu bon en devenant juste.
Continuez à écrire, nous ne cesserons pas de vous lire!