Ce volume commence par une des épîtres les plus éthérées de la
littérature française. On ne trouve rien de ce ton dans Boileau ni
dans Voltaire, ces rois de l'épître. L'élégie s'y mêle, et, au lieu de
ces grains de sel attique en français qui font sourire, on y savoure
avec délices ces gouttes de larmes un peu amères qui font presque
pleurer.
Je ne sais si je me trompe, mon cher Sainte-Beuve; mais ce ton me
semble aussi nouveau dans l'épître que tendre et amical. On sent que
c'était murmurer à demi-voix, en plein jour, en beau soleil de trois
heures après midi; chaste et pur comme un rayon d'été ou comme le
regard ravissant et respecté de cette charmante femme de votre
meilleur ami, épars sur ce groupe de ses beaux enfants à peine éclos.
Il est aisé de voir qu'un sentiment indécis entre la passion tempérée
par le respect et l'amour innomé, le rêve triste de l'âme, sera
l'accent de votre vie; ce spiritualisme passionné, mais muet,
comprenant le bonheur des autres, mais sans le profaner ou l'envier.
C'est en effet le céleste caractère de cette pièce. Quiconque a passé
dans ses belles années par ces épreuves si difficiles à traverser, se
reconnaît dans ces limbes du pur attachement jouissant de contempler
ces _Béatrices_ de l'amour idéal, mais interdites par la sainte
amitié. Il y a dans l'intimité de certaines familles une espèce
d'adoption qui est le préservatif de tout autre amour. L'enfant de la
maison aime sa mère plus qu'un fils, mais il ne l'aime pas comme un
amant. Ce serait un sacrilége, et, s'il se complaît à écrire ce qu'il
éprouve en la voyant, c'est ainsi qu'il écrit: