Mon cher Sainte-Beuve,
Je reçois et je relis, avec un plaisir égal à celui de ma jeunesse,
ces deux charmants volumes que vous avez pensé à m'adresser à
Saint-Point.
La vieillesse réconcilie l'homme avec sa jeunesse. Tout ce qu'il y a
eu entre ces deux âges de la vie disparaît; il ne reste que
l'intrinsèque des hommes. Nous nous sommes beaucoup plu et beaucoup
aimé quand en 1827 nous nous connûmes; je connaissais déjà vos
premiers vers, et je les avais mis à part dans mon souvenir et dans ma
bibliothèque dépareillée de ce pauvre Saint-Point. Ils y sont encore
souvent lus, souvent feuilletés par moi et par mes amis. _Saint-Point_
était alors un port tranquille où je laissais en partant ce que
j'espérais retrouver intact dans mes jours de repos. Maintenant
Saint-Point est une barque flottante à tous les vents, engagée à mes
créanciers, qui peuvent m'y chercher tous les mois, et je la radoube
grâce à mes amis, tous les jours, pour gagner un port aventuré. Sans
le dévouement d'une nièce chérie j'y serais seul; ma mère, ma femme,
mes deux enfants, m'attendent au bout du jardin dans le cimetière de
la paroisse. Je me sens plus léger depuis que je porte, isolé, le
poids de l'existence. La mort n'est que le sentiment de ce qui se
quitte. J'ai, comme un voyageur attardé, envoyé mes trésors avant
moi; qu'ai-je à quitter? une âme, une âme seule qui jettera un peu de
sable humide de ses larmes sur ma poussière, et qui mettra en ordre ce
que je laisserai ici-bas pour que nul ne dise: «Il m'a emporté en
mourant quelque chose de ce qui était à moi;» mais plutôt: «Il est
mort pauvre, mais il n'a appauvri personne.»
Quant à l'éternelle réunion de ces âmes chéries dans le sein du maître
doux, clément et miséricordieux, je ne m'en inquiète pas, je m'y fie
comme l'enfant se fie à sa mère, et ma confiance même est ma preuve
d'immortalité. Dieu ne voudrait pas permettre, pour son honneur, à sa
créature d'imaginer une Providence éternelle plus belle que la sienne;
nous serons bien étonnés là-haut de trouver un monde de morts plus
beau cent fois que nous n'avons rêvé! que d'êtres adorés nous y
retrouverons!
Laissez donc ces nouveaux prêcheurs du néant croire à la stérilité de
la mort, plus qu'à la divinité de la vie! Cela n'est pas poétique,
encore moins philosophique, indigne de nous!