_inv. et scrips._
_tristis incipit; peregit_
_tristissimus_.
Lundi matin, 9 h., 7 novembre 87.
J'ai envie d'écrire des choses mélancoliques. Elle vient de
partir.
Nous ne nous étions pas quittés depuis avant-hier soir et il y a un
petit moment très pénible à la voir traverser la cour.
Vendredi soir, 9 h.-1/2, 26 novembre.
Il ne faut pas, amie, m'en vouloir de ma soirée; elle a été
bonne. Comme le Commandeur avait affaire au Figaro, nous y allons; reçus
par Magnard, très bien, auquel je débite mon document Jeanne d'Arc. Très
amusé de mon idée; me prie de lui envoyer l'article.
Rencontré là St-Cère. Rendez-vous avec lui demain samedi à 4 h. 1/2 pour
faire ensemble un article pour le supplément de samedi prochain.
Le Commandeur reste pour faire une conférence. Donc vu Savaria et passé
une heure avec lui.
A demain. Avant 4 h., ou chez moi 7 h., car second rendez-vous avec
Savaria à 5 h. 1/2.
_Il tuo_.
Mercredi, 9 h., 15 décembre 87.
J'ai des remords, amie, d'avoir été, moi aussi, désagréable, sans aucun
droit. Et en aurais-je le droit que je ne devrais pas le prendre. Mais,
vois-tu, il y a des êtres qui rentrent en leur coquille sitôt qu'on les
froisse, un peu, si peu, et tous deux nous en sommes. Ce n'est pas
précisément mauvais caractère, du moins au fond; plutôt excès de
sensibilité avec aussi pas mal d'orgueil. Te faire de la peine est tout
ce qui m'en fait le plus à moi-même et l'instant d'après je souffre plus
du trait que j'ai lancé que de celui que j'ai reçu.
Puis c'est l'orgueil qui clôt la bouche, arrête les gestes, met une
barrière momentanée entre deux êtres qui ne vivent bien qu'au contact
l'un de l'autre.
Tout cela est nécessité: là où il y a vie, il y a sensibilité, il y a
joie, il y a souffrance et d'autant plus que le tissu vivant est plus
délicat, plus plein de nerfs.
Et des paroles, encore qu'elles ne soient point pensées, encore que
celui qui les reçoit sache qu'elles ne sont pas pensées, des paroles
peuvent blesser, parce que le mal est fait avant que le raisonnement ait
eu le temps de l'arrêter.
Les paroles sont terribles, les paroles sont précieuses: l'homme
s'attache par la parole. Un mot où se décèle la vivacité d'un sentiment
a beaucoup de pouvoir. Là est la force de l'aveu articulé, plus fort
même que les actes, car il implique une plus grande domination subie et
avouée, proclamée, une plus complète défaite de l'orgueil, un plus
absolu détachement de soi.
Je crois bien que cette traduction du proverbe arabe m'est toute
personnelle. L'autre jour je le lus sans trop le comprendre et il est
probable que je le comprends à ma manière.
Chère, très chère, il me semble que tu es à cent lieues, n'étant plus
tout près de moi; et j'écris cela sachant bien que tu le sentiras et que
pour toi ce ne sera pas un enfantillage.
Décidément je me persuade que beaucoup de ta mauvaise humeur est de ma
faute. Moi aussi je me laisse aller à parler et à agir, comme si tu ne
m'aimais pas, et cela est mal, car je sais que cela fait souffrir.
Il vaudrait mieux abuser de l'être qui vous aime que de douter de lui.
Si tu te souviens encore de ce que j'ai pu dire d'amer, tu l'oublieras,
car je ne veux rien entre nous qui soit même l'ombre fuyante.
Souviens-toi plutôt que comme un autre toi-même tes affaires, tes
soucis, tes joies sont mes affaires, mes soucis, mes joies. Je t'assure
qu'en ces temps derniers j'ai partagé toutes tes émotions; ne t'en es-tu
pas aperçue? Quand il s'agit de toi, il ne saurait être question de
dilettantisme.
A quoi bon aimer, alors, si ce n'est pas pour aimer ainsi? Pourquoi se
donner, si on ne se donne qu'à moitié?
Mais tout homme a dans son coeur un _méchant_ qui sommeille.
Ah! ma chère Berthe, si _mon méchant_ se réveille contre toi il faut lui
pardonner, car il ne sait ce qu'il fait.