Je sors de chez ces bourgeois, ma très chère amie, et je sens le besoin
de me plonger, d'imagination, dans un océan de parfums, vos cheveux, vos
yeux, vos lèvres, les étoffes de votre corsage. Si vous trouvez cela
excessif, déjà écrit, du moins vous l'aurez lu, si vous le détruisez.
De vous comparer à ce milieu ce serait ridicule, mais combien ce monde
me fait plus encore sentir tout votre prix, et l'impossibilité de vivre
sans vous et parmi eux.
Pourtant, qu'ils me reçoivent d'une façon engageante, mais combien je
les dédaigne et que je m'y ennuie!
Je ne puis guère vous dire de longues phrases, étant cramponné par X...,
l'homme pratique, mais c'est une satisfaction d'écrire en face de lui
des choses qu'il ne saurait comprendre.
Tel est l'effet d'un jour sans vous voir, et il faut se mettre, même
illusoirement, en communication avec vous et vous dire ce que je
sentirais si j'étais près de vous.
Il me semble, après vingt-quatre heures d'absence, que je suis loin,
très loin, dans un autre pays, dans un autre monde, et je ne me retrouve
qu'en m'épanchant vers vous.
Inutiles peuvent vous paraître ces quelques lignes incohérentes; il me
les faut.
A demain, ma très chère amie et très chère reine, je vous aime
uniquement.
Vendredi 27 mai 87, 9 h. 1 /2 du matin.
Prends-moi tout ou rends-moi ma liberté. Dis-moi oui, ou
dis-moi non. Laisse-moi t'aimer ou laisse-moi te haïr? Que veux-tu faire
de cette moitié de moi-même que tu t'es asservie? Hier, je le disais,
encore je le pense aujourd'hui; il y a des instants où je voudrais te
faire souffrir. Et je ne sais. D'un bout la passion touche à l'extrême
sagesse qui est de vouloir être heureux, de l'autre à l'extrême folie
qui est de se vouloir damner avec ce que l'on aime.
Bientôt je ne saurai plus où j'en suis. De ce résultat, si vous ne
m'aimiez pas, vous pourriez être très fière, _peut-être_. Il n'est point
donné à toutes de troubler à cette profondeur un organisme intelligent.
_Peut-être_, car cela dépend, _peut-être_, de l'organisme même et de son
pouvoir de sensation.
Sentez-vous que la phase fatale viendra où, sans avoir atteint le faîte,
lassés, nous retomberons. Vous l'ai-je écrit déjà, ou dit? Cela me
hante. Il vaudrait mieux s'empoisonner et mourir avec une illusion
d'éternité. Si ce qui vous reste de raison et de raisonnement doit
encore demeurer longtemps ferme sur la brèche, en vérité cela vaudrait
mieux.
D'implorer votre abnégation, non.
Ce mot a suffi pour m'arrêter.
Je donnerais librement et joyeusement ma vie et tu marcherais au
sacrifice. Épargne-moi cette ironie: attendons que les convenances
sociales descellent tes lèvres. Attendons, orgueilleuse, car tu m'aimes
et c'est l'orgueil qui te roidit. Peut-être aussi que je parle comme un
homme et toi comme une femme. Sois considérée, il le faut.
Et pendant ce temps, l'heure divine a peut-être sonné. Nous le saurons
un jour. O la plus amère des misères, avoir touché cette joie et,
aveugle, l'avoir laissée fuir. Mais il doit en être ainsi. Le bonheur
est un illogisme dont la vie ne souffre pas l'accomplissement. Et, au
fond, ce n'est qu'un rêve gros d'une désillusion; l'heure divine, un
réveil.
Sais-tu que je n'ai presque plus de plaisir à te voir, que bientôt je te
redouterai comme une douleur.
C'est comme si j'étais amoureux de la Madone de Botticelli et que je la
voulusse emporter. Le désir, d'abord pénible, doux quand est venue
l'espérance, s'exacerbe en une torture quand l'impossible s'est dressé
devant lui.
Oh! tu n'as pas dit impossible. Il y a des conditions qui se peuvent
réaliser, des obstacles qui se peuvent aplanir. Soit, mais le tout est
de savoir si d'ici là je ne te haïrai pas.
Pourquoi ton baiser, hier soir, m'a-t-il brûlé ainsi? C'était bien le
fer chaud qui me marque à ton servage, mais si l'esclave se révoltait?
Oh! ce baiser, il y avait de quoi te coucher sur le sol, la terre nue,
ou sur l'herbe mouillée qui me tentait. Comme j'ai été raisonnable! J'ai
été raisonnable comme une femme qui s'aime davantage que celui qu'elle
aime.
Et après m'être vaincu, comme je faiblissais, ma tête s'appuyant à ton
épaule, tu m'as relevé impatiente.
A la bonne heure. C'était me dire qu'il faut être fort; et aussi, toutes
ces écritures sont de la faiblesse.