23 mai 1887, lundi, 11 h. soir.

Je sors de chez ces bourgeois, ma très chère amie, et je sens le besoin

de me plonger, d'imagination, dans un océan de parfums, vos cheveux, vos

yeux, vos lèvres, les étoffes de votre corsage. Si vous trouvez cela

excessif, déjà écrit, du moins vous l'aurez lu, si vous le détruisez.

De vous comparer à ce milieu ce serait ridicule, mais combien ce monde

me fait plus encore sentir tout votre prix, et l'impossibilité de vivre

sans vous et parmi eux.

Pourtant, qu'ils me reçoivent d'une façon engageante, mais combien je

les dédaigne et que je m'y ennuie!

Je ne puis guère vous dire de longues phrases, étant cramponné par X...,

l'homme pratique, mais c'est une satisfaction d'écrire en face de lui

des choses qu'il ne saurait comprendre.

Tel est l'effet d'un jour sans vous voir, et il faut se mettre, même

illusoirement, en communication avec vous et vous dire ce que je

sentirais si j'étais près de vous.

Il me semble, après vingt-quatre heures d'absence, que je suis loin,

très loin, dans un autre pays, dans un autre monde, et je ne me retrouve

qu'en m'épanchant vers vous.

Inutiles peuvent vous paraître ces quelques lignes incohérentes; il me

les faut.

A demain, ma très chère amie et très chère reine, je vous aime

uniquement.

Vendredi 27 mai 87, 9 h. 1 /2 du matin.

Prends-moi tout ou rends-moi ma liberté. Dis-moi oui, ou

dis-moi non. Laisse-moi t'aimer ou laisse-moi te haïr? Que veux-tu faire

de cette moitié de moi-même que tu t'es asservie? Hier, je le disais,

encore je le pense aujourd'hui; il y a des instants où je voudrais te

faire souffrir. Et je ne sais. D'un bout la passion touche à l'extrême

sagesse qui est de vouloir être heureux, de l'autre à l'extrême folie

qui est de se vouloir damner avec ce que l'on aime.

Bientôt je ne saurai plus où j'en suis. De ce résultat, si vous ne

m'aimiez pas, vous pourriez être très fière, _peut-être_. Il n'est point

donné à toutes de troubler à cette profondeur un organisme intelligent.

_Peut-être_, car cela dépend, _peut-être_, de l'organisme même et de son

pouvoir de sensation.

Sentez-vous que la phase fatale viendra où, sans avoir atteint le faîte,

lassés, nous retomberons. Vous l'ai-je écrit déjà, ou dit? Cela me

hante. Il vaudrait mieux s'empoisonner et mourir avec une illusion

d'éternité. Si ce qui vous reste de raison et de raisonnement doit

encore demeurer longtemps ferme sur la brèche, en vérité cela vaudrait

mieux.

D'implorer votre abnégation, non.

Ce mot a suffi pour m'arrêter.

Je donnerais librement et joyeusement ma vie et tu marcherais au

sacrifice. Épargne-moi cette ironie: attendons que les convenances

sociales descellent tes lèvres. Attendons, orgueilleuse, car tu m'aimes

et c'est l'orgueil qui te roidit. Peut-être aussi que je parle comme un

homme et toi comme une femme. Sois considérée, il le faut.

Et pendant ce temps, l'heure divine a peut-être sonné. Nous le saurons

un jour. O la plus amère des misères, avoir touché cette joie et,

aveugle, l'avoir laissée fuir. Mais il doit en être ainsi. Le bonheur

est un illogisme dont la vie ne souffre pas l'accomplissement. Et, au

fond, ce n'est qu'un rêve gros d'une désillusion; l'heure divine, un

réveil.

Sais-tu que je n'ai presque plus de plaisir à te voir, que bientôt je te

redouterai comme une douleur.

C'est comme si j'étais amoureux de la Madone de Botticelli et que je la

voulusse emporter. Le désir, d'abord pénible, doux quand est venue

l'espérance, s'exacerbe en une torture quand l'impossible s'est dressé

devant lui.

Oh! tu n'as pas dit impossible. Il y a des conditions qui se peuvent

réaliser, des obstacles qui se peuvent aplanir. Soit, mais le tout est

de savoir si d'ici là je ne te haïrai pas.

Pourquoi ton baiser, hier soir, m'a-t-il brûlé ainsi? C'était bien le

fer chaud qui me marque à ton servage, mais si l'esclave se révoltait?

Oh! ce baiser, il y avait de quoi te coucher sur le sol, la terre nue,

ou sur l'herbe mouillée qui me tentait. Comme j'ai été raisonnable! J'ai

été raisonnable comme une femme qui s'aime davantage que celui qu'elle

aime.

Et après m'être vaincu, comme je faiblissais, ma tête s'appuyant à ton

épaule, tu m'as relevé impatiente.

A la bonne heure. C'était me dire qu'il faut être fort; et aussi, toutes

ces écritures sont de la faiblesse.

Lettres à Sixtine · 第 19 / 54 题