JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Une amie m'écrit: «Vous vous plaignez d'avoir retrouvé Paris sur les

plages du Sud-Ouest? Alors, remontez au nord et suivez la côte bretonne.

Il y a bien là encore, pour la femme sauvage que vous êtes, quelques

coins à éviter et, si les élégances de Biarritz vous ont fait peur, je

doute que celles de Dinard vous séduisent. A Dinard aussi, vous

trouverez une nature terriblement pomponnée, ratissée, truquée; trop de

magasins à l'instar de Paris; tout l'implacable attirail des grandes

villégiatures mondaines... Mais n'allez pas jusque-là. Simplement

promenez-vous, en deçà de Saint-Enogat, le long de ce délicieux morceau

de littoral qui va du cap Fréhel à Saint-Lunaire. Là vraiment vous

savourerez la volupté d'ignorer Paris pendant quelques jours, ce qui

vous sera une bonne façon de vous préparer à le mieux _raimer_ le mois

prochain.»

J'ai suivi le conseil qu'on me donnait. Je connaissais un peu ce pays;

j'y suis retournée, et depuis une semaine j'ai vécu selon mon rêve, en

effet,--au milieu de braves gens venus ici, comme moi, pour s'y abrutir

délicieusement dans la contemplation d'un horizon d'émeraude; pour y

regarder du matin au soir la vague ourler d'écume les granits noirs de

la plage silencieuse, en ne pensant à rien du tout.

J'avais emporté des livres, je ne les lis pas. Et mes voisins d'hôtel

ont les poches bourrées de journaux dont ils oublient de déchirer les

bandes. Qu'est-ce que cela nous fait, ce qui se passe hors d'ici? On

n'imagine pas quelle distance prodigieuse il y a entre Paris et tels

coins d'univers que sépare à peine du boulevard un trajet de dix heures

d'express et comme l'attrait de ce qu'on appelle «des nouvelles»

s'amoindrit, se banalise, se dénature au cours de certains voyages... On

m'apporte à la plage mon journal tous les matins. Et, tandis qu'autour

de moi les enfants jouent, construisent des forts dans le sable et que,

tout là-bas, l'eau dort parmi les rochers nus ou mugit doucement dans

l'effort de travail qui la ramène, comme à lentes enjambées, vers

l'alignement rose et blanc de nos cabines, je regarde ce que dit, ce que

fait Paris... Déplacements ministériels... Assemblée générale des

actionnaires du Printemps... L'escroc Gallay ramené de Bahia... Au

courrier des théâtres: le directeur du Gymnase vient d'engager je ne

sais qui; celui du Vaudeville nous fait connaître le programme de sa

saison. Pourquoi ces choses, qui m'intéressaient il y a quinze jours, ne

m'intéressent-elles plus? Je n'éprouve même pas le besoin d'en vouloir à

M. Bérard, contre qui je vois qu'une campagne furieuse est engagée par

quelques journaux. On reproche à ce haut fonctionnaire d'accabler ses

commis de trop d'ouvrage, sans profit pour une clientèle qui se plaint

de n'avoir jamais été plus mal servie. En effet, il se peut que les

lettres que j'ai écrites cet été n'aient pas toutes atteint leur

destination dans le délai prescrit; et, plusieurs fois aussi, il m'a

semblé que mes dépêches n'excédaient guère en vitesse l'allure d'un

train de marchandises. Je n'en ressens aucun dépit; et, dans l'immense

paix qui m'enveloppe, j'excuse les télégraphistes d'avoir, eux aussi, en

ce moment, l'âme distraite ou la main molle...

J'excuserais même les politiciens de ne point faire ce mois-ci de

politique. Je lis--j'essaye de lire ce qu'ils écrivent. Je les vois

échanger les mêmes injures que l'hiver dernier, pour les mêmes raisons

qui les feront de nouveau s'entre-dévorer l'hiver prochain; et j'admire

la ténacité de passions si fortes qu'elles résistent même aux séductions

d'une trêve possible--la trêve des grandes vacances.

Je me rappelle qu'un jour un Irlandais de mes amis, à qui je rendais

visite, à Dublin, me dit:

--Quel dommage, madame, que vous n'ayez pas été ici le 12 juillet

dernier. C'est le jour où les catholiques et les protestants se battent

dans les rues. Vous ne sauriez imaginer combien cela est curieux. Dès le

matin, la police et la troupe prennent leurs dispositions en vue des

bagarres de la journée. De leur côté, catholiques et protestants

s'assemblent, s'organisent et s'arment. Il y a chaque fois des blessés

et des morts.

--Pourquoi ce jour-là, demandai-je, et non un autre?

--C'est que le 12 juillet marque l'anniversaire de la fondation de notre

Ligue catholique en Irlande. Les adversaires des deux camps, qui se

détestent toute l'année, ont donc choisi ce jour pour régler leurs

comptes et foncer loyalement les uns sur les autres. Cela fait, chacun

retourne à ses affaires et, pendant tout le reste de l'année, on est

tranquille.

Voilà de la sagesse. Pourquoi les polémistes de France n'imitent-ils pas

cet exemple? On ne saurait leur demander de ne s'injurier qu'un jour par

an; mais ne serait-ce pas charmant qu'ils consentissent à se reposer,

l'été venu, et que, durant ces deux mois d'été où la mer est si belle,

ils fissent semblant de s'oublier les uns les autres? En vérité,

l'inutilité de toute cette prose me confond.

Mais ce sont surtout nos chroniqueurs, nos échotiers--les professionnels

de la fantaisie--qui me semblent falots, vus de si loin... Car eux non

plus ne désarment pas. Ils ne consentent pas à cesser d'être spirituels

un instant. Même à la campagne où ils se sont retirés--et feignent de

vouloir qu'on les oublie--ils ont des mots «cruels» ou charmants que

leurs amis rapportent diligemment, comme un butin précieux, aux

gazettes, ou qu'eux-mêmes prennent soin d'y adresser. Et ces mots ne

semblent plus drôles du tout... Ils ressemblent à ces coquillages qu'on

voit au bord de la mer, sur lesquels l'humidité de l'eau fait chatoyer

mille couleurs tendres et qui ont, dans l'instant où on les ramasse, une

grâce étrange de joyaux vivants. Tirez-les, au bout de quelques jours,

du filet ou de la poche où vous les avez mis. Ce sont de petites choses

desséchées, sans couleur, et qui semblent mortes. Les «mots» que nous

fabrique l'esprit parisien ressemblent à cela. C'est _sur place_ qu'il

les faut ramasser et qu'il en faut jouir. A distance, ils n'amusent

plus; leurs couleurs s'éteignent, leur grâce semble fanée. Ce sont les

coquillages de la plage parisienne; des coquillages qui, à cette

époque-ci de l'année surtout, ne supportent point les déplacements.

Car il nous importe si peu qu'il y ait, à cinq ou six cents kilomètres

d'ici, des hommes d'esprit! La mer nous procure une joie supérieure à

toutes; en amusant nos yeux par l'incessante diversité de ses

spectacles, elle nous ôte le goût, la volonté de penser; et c'est--au

gré d'une force, implacable et très douce à la fois, qui le berce--comme

un anéantissement délicieux de tout l'esprit.

Nous sommes ici, à l'heure de la marée basse, à l'heure du bain--à

toutes les heures--quelques centaines de flâneurs qui goûtons cette joie

et qu'a rassemblés sur cette petite plage lointaine un même besoin de

fuir pour un instant le monde, de nous reposer de «l'esprit de Paris».

Cette communauté de sentiment crée parmi nous des rapprochements

inattendus, des amitiés éphémères, mais qui ont leur charme et leur

prix. «Liaisons de plage.» J'ai entendu souvent des gens se moquer de

ces liaisons-là. Et il est vrai que ce coin de grève où je passe mes

journées est le centre d'un bien étrange assemblement de personnes. Les

conditions sociales les plus diverses sont représentées là et

fraternellement s'y coudoient, s'y mêlent... Je note: une famille de

fonctionnaires, un peintre connu, les femmes et les enfants de deux

industriels et d'un banquier parisiens, une cantatrice célèbre qui goûte

en notre compagnie le réconfort de quelques semaines

d'«embourgeoisement»... L'agrément de cette réunion a attiré vers nous

une clientèle de jeunes gens dont la jovialité entretient autour de nous

une atmosphère de bonne humeur un peu folle. Et, petit à petit, un

courant de familiarité s'est établi. La continuité du contact incite à

de vénielles audaces. On affuble de sobriquets les jeunes gens; les

enfants, après huit jours de tennis, se tutoient. Nous formons une

espèce de grande famille, improvisée on ne sait comment, qui se

disloquera dans quelques jours. Et cette séparation, je le sens déjà,

nous laissera au coeur une petite mélancolie.

N'avons-nous pas joui, en effet, durant ces journées si vite passées à

ne rien faire, d'un des plus rares plaisirs que la vie offre aux hommes:

celui de s'abandonner librement aux sympathies que crée le hasard des

rencontres?

Toute l'année, des nécessités de métier, des préjugés, le souci de je ne

sais quelles convenances familiales ou mondaines, nous ont interdit

d'user de cette liberté-là, car nos amitiés sont soumises; dans

l'ordinaire de l'existence, à un régime de discipline et de précautions

qui ne souffre guère qu'on l'enfreigne... C'est le charme des vacances,

justement, de rendre pour quelques semaines ces infractions possibles.

Et il en résulte une infinie douceur de vivre. Nul souci des conditions

et du rang: on a fui, pour se reposer, l'agitation des villes; on a

ressenti, devant les prodigieuses beautés du ciel et de la mer, des

émotions pareilles; en causant, on s'est aperçu qu'il y a un certain

nombre de choses qu'on aime ou qu'on déteste de la même façon; on s'est

rapproché; et voilà une amitié improvisée pour un mois, pour huit jours.

Amitié nécessaire? Non. Solide? J'en doute. Désintéressée? Assurément.

Et sont-elles si nombreuses, les amitiés où l'intérêt, l'habitude, le

préjugé, la vanité, n'ont point de part et qu'a seule formées la

fraternité spontanée de deux esprits, de deux coeurs, de deux caprices?

Ne médisons pas trop des «liaisons de plage».

L'Illustration, No. 3262, 2 Septembre 1905 · 第 4 / 26 题