Lorsque madame Deberle apprit la mort de Jeanne, elle pleura, elle eut
un de ces coups de passion qui la mettaient en l'air pendant quarante-
huit heures. Ce fut un désespoir bruyant, hors de toute mesure. Elle
monta se jeter dans les bras d'Hélène. Puis, sur un mot entendu,
l'idée de faire à la petite morte des funérailles touchantes, s'empara
d'elle et bientôt l'occupa tout entière. Elle s'offrit, elle se
chargeait des moindres détails. La mère, épuisée de larmes, restait
anéantie sur une chaise. M. Rambaud, qui agissait en son nom, perdait
la tête. Il consentit avec des effusions de reconnaissance. Hélène
s'éveilla un instant pour dire qu'elle voulait des fleurs, beaucoup de
fleurs.
Alors, sans perdre une minute, madame Deberle se donna un mal infini.
Elle employa la journée du lendemain à courir chez toutes ces dames,
pour leur apprendre l'affreuse nouvelle. Son rêve était d'avoir un
défilé de petites filles en robe blanche. Il lui en fallait au moins
trente, et elle ne rentra que lorsqu'elle eut son compte. Elle avait
passé elle-même à l'administration des Pompes funèbres, discutant les
classes, choisissant les draperies. On tendrait les grilles du jardin,
on exposerait le corps au milieu des lilas, déjà couverts de fines
pointes vertes. Ce serait charmant.
--Mon Dieu! pourvu qu'il fasse beau demain! laissa-t-elle échapper le
soir, après ses courses faites.
La matinée fut radieuse, un ciel bleu, un soleil d'or, avec cette
haleine pure et vivante du printemps. Le convoi était pour dix heures.
Dès neuf heures, les tentures furent posées. Juliette vint donner aux
ouvriers des conseils. Elle voulait qu'on ne couvrit pas complètement
les arbres. Les draperies blanches, à frange d'argent, ouvraient un
porche entre les deux battants de la grille, rabattus dans les lilas.
Mais elle rentra vite au salon, elle vint recevoir ces dames. On se
réunissait chez elle, pour ne pas encombrer les deux pièces de madame
Grandjean. Seulement, elle était bien ennuyée, son mari avait dû
partir le matin pour Versailles: une consultation qu'on ne pouvait
remettre, disait-il. Elle restait seule, jamais elle ne s'en tirerait.
Madame Berthier arriva la première, avec ses deux filles.
--Croyez-vous, s'écria madame Deberle, Henri qui me lâche!... Eh
bien! Lucien, tu ne dis pas bonjour?
Lucien était là, tout prêt pour l'enterrement, avec des gants noirs.
Il parut surpris à la vue de Sophie et de Blanche, habillées comme si
elles allaient à une procession. Un ruban de soie serrait leur robe de
mousseline, leur voile, qui tombait jusqu'à terre, cachait leur petit
bonnet de tulle-illusion. Pendant que les deux mères causaient, les
trois enfants se regardèrent, un peu raides dans leur toilette. Puis,
Lucien dit:
--Jeanne est morte.
Il avait le coeur gros, mais il souriait pourtant, d'un sourire
étonné. Depuis la veille, l'idée que Jeanne était morte le rendait
sage. Comme sa mère ne lui répondait pas, trop affairée, il avait
questionné les domestiques. Alors, on ne bougeait plus, lorsqu'on
était mort?
--Elle est morte, elle est morte, répétèrent les deux soeurs, toutes
roses dans leurs voiles blancs. Est-ce qu'on va la voir?
Un moment, il réfléchit, et, les regards perdus, la bouche ouverte,
comme cherchant à deviner ce qu'il y avait là-bas, au delà de ce qu'il
savait, il dit à voix basse:
--On ne la verra plus.
Cependant, d'autres petites filles entraient. Lucien, sur un signe de
sa mère, allait à leur rencontre. Marguerite Tissot, dans son nuage de
mousseline, avec ses grands yeux, semblait une vierge enfant; ses
cheveux blonds s'échappaient du petit bonnet, mettaient comme une
pèlerine brochée d'or sous la blancheur du voile. Un sourire discret
courut, à l'arrivée des cinq demoiselles Levasseur; elles étaient
toutes pareilles, on aurait dit un pensionnat, l'aînée en tête, la
plus jeune à la queue; et leurs jupes bouffaient tellement, qu'elles
occupèrent un coin de la pièce. Mais, lorsque la petite Guiraud parut,
les voix chuchotantes montèrent; on riait, on se la passait pour la
voir et la baiser. Elle avait une mine de tourterelle blanche
ébouriffée dans ses plumes, pas plus grosse qu'un oiseau, au milieu du
frisson des gazes qui la faisaient énorme et toute ronde. Sa mère
elle-même ne trouvait plus ses mains. Le salon, peu à peu,
s'emplissait d'une tombée de neige. Quelques garçons, en redingote,
tachaient de noir cette pureté. Lucien, puisque sa petite femme était
morte, en cherchait une autre. Il hésitait beaucoup, il aurait voulu
une femme plus grande que lui, comme Jeanne. Pourtant, il paraissait
se décider pour Marguerite, dont les cheveux l'étonnaient. Il ne la
quittait plus.
--Le corps n'a pas encore été descendu, vint dire Pauline à Juliette.
Pauline s'agitait, comme s'il se fût agi des préparatifs d'un bal. Sa
soeur avait eu beaucoup de peine à obtenir qu'elle ne vint pas en
blanc.
--Comment! s'écria Juliette, à quoi songent-ils? Je vais monter. Reste
avec ces dames.
Elle quitta vivement le salon, où les mères en toilette sombre
causaient à demi-voix, tandis que les enfants n'osaient risquer un
mouvement, de peur de se chiffonner. En haut, lorsqu'elle entra dans
la chambre mortuaire, un grand froid la saisit. Jeanne était encore
couchée, les moins jointes; et comme Marguerite, comme les demoiselles
Levasseur, elle avait une robe blanche, un bonnet blanc, des souliers
blancs. Une couronne de roses blanches, posée sur le bonnet, faisait
d'elle la reine de ses petites amies, fêtée par tout ce monde qui
attendait en bas. Devant la fenêtre, la bière de chêne, doublée de
satin, s'allongeait sur deux chaises, ouverte comme un coffret à
bijoux. Les meubles étaient rangés, un cierge brûlait; la chambre,
close, assombrie, avait l'odeur et la paix humides d'un caveau muré
depuis longtemps. Et Juliette, qui venait du soleil, de la vie
souriante du dehors, restait muette, arrêtée tout d'un coup, n'osant
plus dire qu'on se dépêchât.
--Il y a déjà beaucoup de monde, finit-elle par murmurer.
Puis, n'ayant pas reçu de réponse, elle ajouta, pour parler encore:
--Henri a dû aller en consultation à Versailles, vous l'excuserez.
Hélène, assise devant le lit, levait sur elle des yeux vides. On ne
pouvait l'arracher de cette pièce. Depuis trente-six heures, elle
était là, malgré les supplications de M. Rambaud et de l'abbé Jouve,
qui veillaient avec elle. Les deux nuits surtout l'avaient brisée dans
une agonie sans fin. Puis, il y avait eu la douleur affreuse de la
dernière toilette, les souliers de soie blanche dont elle s'était
obstinée à chausser elle-même les pieds de la petite morte. Elle ne
bougeait plus, à bout de force, comme endormie par l'excès de son
chagrin.
--Vous avez des fleurs? bégaya-t-elle avec effort, les yeux toujours
levés sur madame Deberle.
--Oui, oui, ma chère, répondit celle-ci. Ne vous tourmentez pas.
Depuis que sa fille avait rendu le dernier soupir, elle n'avait plus
que cette préoccupation: des fleurs, des moissons de fleurs. À chaque
nouvelle personne qu'elle voyait, elle s'inquiétait, elle semblait
craindre qu'on ne trouvât jamais assez de fleurs.
--Vous avez des roses? reprit-elle après un silence.
--Oui.... Je vous assure que vous serez contente.
Elle hocha la tête, elle retomba dans son immobilité. Pourtant, les
employés des Pompes funèbres attendaient sur le palier. Il fallait en
finir. M. Rambaud, qui lui-même chancelait comme un homme ivre, fit un
signe suppliant à Juliette, pour qu'elle l'aidât à emmener la pauvre
femme. Tous deux la prirent doucement sous les bras; ils la levaient,
ils la conduisaient vers la salle à manger. Mais quand elle comprit,
elle les repoussa, dans une crise suprême de désespoir. Ce fut une
scène navrante. Elle s'était jetée à genoux devant le lit, cramponnée
aux draps, emplissant la chambre du tumulte de sa révolte; tandis que
Jeanne, étendue dans l'éternel silence, raidie et toute froide,
gardait un visage de pierre. La face avait un peu durci, la bouche
prenait une moue d'enfant vindicative; et c'était ce masque sombre et
sans pardon de fille jalouse qui affolait Hélène. Elle l'avait bien
vue, depuis trente-six heures, se glacer dans sa rancune, devenir plus
farouche à mesure qu'elle se rapprochait de la terre. Quel
soulagement, si Jeanne, une dernière fois, avait pu lui sourire!
--Non, non! criait-elle. Je vous en supplie, laissez-la un instant....
Vous ne pouvez pas me la prendre. Je veux l'embrasser.... Oh! un
instant, un seul instant....
Et, de ses bras tremblants, elle la tenait, elle la disputait à ces
hommes qui se cachaient dans l'anti-chambre, le dos tourné, d'un air
d'ennui. Mais ses lèvres n'échauffaient pas le froid visage, elle
sentait Jeanne s'entêter et se refuser. Alors, elle s'abandonna aux
mains qui l'entraînaient, elle tomba sur une chaise de la salle à
manger, avec cette plainte sourde, répétée vingt fois:
--Mon Dieu.... mon Dieu....
L'émotion avait épuisé M. Rambaud et madame Deberle. Après un court
silence, quand celle-ci entre-bâilla la porte, c'était fini. Il n'y
avait pas en un bruit, à peine un léger froissement. Les vis, huilées
à l'avance, fermaient à jamais le couvercle. Et la chambre était vide,
un drap blanc cachait la bière.
Alors, la porte resta ouverte, on laissa Hélène libre. Lorsqu'elle
rentra, elle eut un regard éperdu sur les meubles, autour des murs. On
venait d'emporter le corps. Rosalie avait tiré la couverture pour
effacer jusqu'au poids léger de celle qui était partie. Et, ouvrant
les bras dans un geste fou, les mains tendues, Hélène se précipita
vers l'escalier. Elle voulait descendre. M. Rambaud la retenait,
pendant que madame Deberle lui expliquait que cela ne se faisait pas.
Mais elle jurait d'être raisonnable, de ne pas suivre l'enterrement.
On pouvait bien lui permettre de voir; elle se tiendrait tranquille
dans le pavillon. Tous deux pleuraient en l'écoutant. Il fallut
l'habiller. Juliette cacha sa robe d'appartement sous un châle noir.
Seulement elle ne trouvait pas de chapeau; enfin, elle en découvrit
un, dont elle arracha un bouquet de verveines rouges. M. Rambaud, qui
devait conduire le deuil, prit Hélène à son bras. Quand on fut dans le
jardin:
--Ne la quittez pas, murmura madame Deberle. Moi, j'ai un tas
d'affaires....
Et elle s'échappa. Hélène marchait péniblement, cherchant du regard
devant elle. En entrant dans le grand jour, elle avait eu un soupir.
Mon Dieu! quelle belle matinée! Mais ses yeux étaient allés droit à la
grille, elle venait d'apercevoir la petite bière sous les tentures
blanches. M. Rambaud ne la laissa approcher que de deux ou trois pas.
--Voyons, soyez courageuse, disait-il, tout frissonnant lui-même.
Ils regardèrent. L'étroit cercueil baignait dans un rayon. Sur un
coussin de dentelle, aux pieds, était posé un crucifix d'argent. A
gauche, un goupillon trempait dans un bénitier. Les grands cierges
brûlaient sans une flamme, tachant seulement le soleil de petites âmes
dansantes qui s'envolaient. Sous les tentures, des branches d'arbre
faisaient un berceau, avec leurs bourgeons violâtres. C'était un coin
de printemps, où tombait, par un écartement des draperies, la
poussière d'or du large rayon qui épanouissait les fleurs coupées,
dont la bière était couverte. Il y avait la un écroulement de fleurs,
des gerbes de roses blanches en tas, des camélias blancs, des lilas
blancs, des oeillets blancs, toute une neige amassée de pétales
blancs; le corps disparaissait, des grappes blanches glissaient du
drap, par terre des pervenches blanches, des jacinthes blanches
avaient coulé et s'effeuillaient. Les rares passants de la rue Vineuse
s'arrêtaient, avec un sourire ému, devant ce jardin ensoleillé où
cette petite morte dormait sous les fleurs. Tout ce blanc chantait,
une pureté éclatante flambait dans la lumière, le soleil chauffait les
tentures, les bouquets et les couronnes, d'un frisson de vie.
Au-dessus des roses, une abeille bourdonnait.
--Les fleurs.... les fleurs...., murmura Hélène, qui ne trouva pas
d'autres paroles.
Elle appuyait son mouchoir sur ses lèvres, ses yeux s'emplissaient de
larmes. Il lui semblait que Jeanne devait avoir chaud, et cette pensée
la brisait davantage, d'un attendrissement où il y avait de la
reconnaissance pour ceux qui venaient de couvrir l'enfant de toutes
ces fleurs. Elle voulut s'avancer, M. Rambaud ne songea plus à la
retenir. Comme il faisait bon sous les tentures! Un parfum montait,
l'air tiède n'avait pas un souffle. Alors, elle se baissa et ne
choisit qu'une rose. C'était une rose qu'elle venait chercher, pour la
glisser dans son corsage. Mais un tremblement la prenait, M. Rambaud
eut peur.
--Ne restez pas là, dit-il, en l'entraînant. Vous avez promis de ne
pas vous rendre malade.
Il cherchait à la conduire dans le pavillon, lorsque la porte du salon
s'ouvrit toute grande. Pauline parut la première. Elle s'était chargée
d'organiser le cortège. Une à une, les petites filles descendirent. Il
semblait que ce fût une floraison hâtive, des aubépines
miraculeusement fleuries. Les robes blanches se gonflaient dans le
soleil, se moiraient de transparences, où toutes les nuances délicates
du blanc passaient comme sur des ailes de cygne. Un pommier laissait
tomber ses pétales, des fils de la Vierge flottaient, les robes
étaient la candeur même du printemps. Elles ne cessaient point, elles
entouraient déjà la pelouse, et elles descendaient toujours le perron,
légères, envolées comme un duvet, épanouies tout d'un coup au grand
air.
Alors, quand le jardin fut tout blanc, en face de cette bande lâchée
de petites filles, Hélène eut un souvenir. Elle se rappela le bal de
l'autre belle saison, avec la joie dansante des petits pieds. Et elle
revoyait Marguerite en laitière, sa boîte au lait pendue à la
ceinture, Sophie en soubrette, tournant au bras de sa soeur Blanche,
dont le costume de Folie sonnait un carillon. Puis, c'étaient les cinq
demoiselles Levasseur, des Chaperons-Rouges qui multipliaient les
toquets de satin ponceau à bandes de velours noir; tandis que la
petite Guiraud, avec son papillon d'Alsacienne dans les cheveux,
sautait comme une perdue, en face d'un Arlequin deux fois plus grand
qu'elle. Aujourd'hui, toutes étaient blanches. Jeanne aussi était
blanche, sur l'oreiller de satin blanc, dans les fleurs. La fine
Japonaise, au chignon traversé de longues épingles, à la tunique de
pourpre brodée d'oiseaux, s'en allait en robe blanche.
--Comme elles ont grandi! murmura Hélène, qui éclata en larmes.
Toutes étaient là, sa fille seule manquait. M. Rambaud la fit entrer
dans le pavillon; mais elle resta sur la porte, elle voulait voir le
cortège se mettre en marche. Des dames vinrent la saluer discrètement.
Les enfants la regardaient, de leurs yeux bleus étonnés.
Cependant, Pauline circulait, donnait des ordres. Elle étouffait sa
voix pour la circonstance; mais elle s'oubliait par moments.
--Allons, soyez sages.... Regarde, petite bête, tu es déjà sale.... Je
viendrai vous prendre, ne bougez pas.
Le corbillard arrivait, on pouvait partir. Madame Deberle parut et
s'écria:
--On a oublié les bouquets!... Pauline, vite les bouquets!
Alors, il y eut un peu de confusion. On avait préparé un bouquet de
roses blanches pour chaque petite fille. Il fallut distribuer ces
roses; les enfants, ravies, tenaient les grosses touffes devant elles,
comme des cierges. Lucien, qui ne quittait plus Marguerite, respirait
avec délices, pendant qu'elle lui poussait ses fleurs dans la figure.
Toutes ces gamines, avec leurs mains fleuries, riaient dans le soleil,
puis devenaient tout d'un coup sérieuses, en suivant des yeux la bière
que des hommes chargeaient sur le corbillard.
--Elle est là dedans? demanda Sophie très-bas. Sa soeur Blanche fit un
signe de tête. Puis, elle dit à son tour:
--Pour les hommes, c'est grand comme ça.
Elle parlait du cercueil, elle élargissait les bras tant qu'elle
pouvait. Mais la petite Marguerite eut un rire, le nez dans ses roses,
en racontant que ça lui faisait des chatouilles. Alors, les autres
enfoncèrent aussi leur nez, pour voir. On les appelait, elles
redevinrent sages.
Dehors, le cortège défila. Au coin de la rue Vineuse, une femme en
cheveux, les pieds chaussés de savates, pleurait et s'essuyait les
joues avec le coin de son tablier. Quelques personnes s'étaient mises
aux fenêtres, des exclamations apitoyées montèrent dans le silence de
la rue. Le corbillard roulait sans bruit, tendu de draperies blanches,
à franges d'argent; on entendait seulement les pas cadencés des deux
chevaux blancs, assourdis sur la terre battue de la chaussée. C'était
comme une moisson de fleurs, de bouquets et de couronnes, que ce char
emportait; on ne voyait pas la bière, de légers cahots secouaient les
gerbes amoncelées, le char derrière lui semait des branches de lilas.
Aux quatre coins, volaient de longs rubans de moire blanche, que
tenaient quatre petites filles, Sophie et Marguerite, une demoiselle
Levasseur et la petite Guiraud, celle-ci si mignonne, si trébuchante,
que sa mère l'accompagnait. Les autres, en troupe serrée, entouraient
le corbillard, avec leurs touffes de roses à la main. Elles marchaient
doucement, leurs voiles s'enlevaient, les roues tournaient au milieu
de cette mousseline, comme portées sur un nuage, où souriaient des
têtes délicates de chérubins. Puis, derrière, à la suite de M.
Rambaud, le visage pâle et baissé, venaient des dames, quelques petits
garçons, Rosalie, Zéphyrin, les domestiques des Deberle. Cinq voitures
de deuil, vides, suivaient. Dans la rue pleine de soleil, des pigeons
blancs prirent leur vol, au passage de ce char du printemps.
--Mon Dieu! quel ennui! répétait madame Deberle, en voyant le cortège
s'ébranler. Si Henri avait retardé cette consultation! Je la lui
disais bien.
Elle ne savait que faire d'Hélène, affaissée sur un siège du pavillon.
Henri serait resté près d'elle. Il l'aurait un peu consolée. C'était
très-désagréable, qu'il ne fût pas là. Heureusement, mademoiselle
Aurélie voulut bien se proposer; elle n'aimait pas les choses tristes,
elle s'occuperait en même temps de la collation que les enfants
devaient trouver à leur retour. Madame Deberle se hâta de rejoindre le
convoi qui se dirigeait vers l'église, par la rue de Passy.
Maintenant, le jardin était vide, des ouvriers pliaient les tentures.
Il n'y avait plus, sur le sable, à la place où Jeanne avait passé, que
les pétales effeuillés d'un camélia. Et Hélène, tombée tout d'un coup
à cette solitude et à ce grand silence, éprouvait de nouveau
l'angoisse, l'arrachement de l'éternelle séparation. Une seule fois
encore, être auprès d'elle une seule fois! L'idée fixe que Jeanne s'en
allait fâchée, avec son visage muet et noir de rancune, la traversait
de la brûlure vive d'un fer rouge. Alors, voyant bien que mademoiselle
Aurélie la gardait, elle fut pleine de ruse pour lui échapper et
courir au cimetière.
--Oui, c'est une grande perte, répétait la vieille fille, installée
commodément dans un fauteuil. Moi, j'aurais adoré les enfants, les
petites filles surtout. Eh bien! quand j'y songe, je suis contente de
ne m'être pas mariée. Ça évite des chagrins....
Elle croyait la distraire. Elle parla d'une de ses amies qui avait eu
six enfants; tous étaient morts. Une autre dame restait seule avec un
grand fils qui la battait; celui-là aurait dû mourir, sa mère se
serait consolée sans peine. Hélène semblait l'écouter. Elle ne
bougeait plus, agitée seulement d'un tremblement d'impatience.
--Vous voilà plus calme, dit enfin mademoiselle Aurélie. Mon Dieu! il
faut toujours finir par se faire une raison.
La porte de la salle à manger s'ouvrait dans le pavillon japonais.
Elle s'était levée, elle poussa cette porte, allongea le cou. Des
assiettes de gâteaux couvraient la table. Hélène, vivement, s'enfuit
par le jardin. La grille était ouverte, les ouvriers des Pompes
funèbres emportaient leur échelle.
A gauche, la rue Vineuse tourne dans la rue des Réservoirs. C'est là
que se trouve le cimetière de Passy. Un mur de soutènement colossal
s'élève du boulevard de la Muette, le cimetière est comme une terrasse
immense qui domine la hauteur, le Trocadéro, les avenues, Paris
entier. En vingt pas, Hélène fut devant la porte béante, déroulant le
champ désert des tombes blanches et des croix noires. Elle entra. Deux
grands lilas bourgeonnaient aux angles de la première allée. On
enterrait rarement, des herbes folles poussaient, quelques cyprès
coupaient les verdures de leurs barres sombres. Hélène s'enfonça droit
devant elle; une bande de moineaux s'effaroucha, un fossoyeur leva la
tête, après avoir lancé à la volée sa pelletée de terre. Sans doute,
le convoi n'était pas arrivé, le cimetière semblait vide. Elle coupa à
droite, poussa jusqu'au parapet de la terrasse; et, comme elle faisait
le tour, elle aperçut derrière un bouquet d'acacias les petites filles
en blanc, agenouillées devant le caveau provisoire, où l'on venait de
descendre le corps de Jeanne. L'abbé Jouve, la main tendue, donnait
une dernière bénédiction. Elle entendit seulement le bruit sourd de la
pierre du caveau qui retombait. C'était fini.
Cependant, Pauline l'avait aperçue et la montrait à madame Deberle.
Celle-ci se fâcha presque, murmurant:
--Comment! elle est venue! Mais ça ne se fait pas, c'est de très-
mauvais goût!
Elle s'avança, lui témoigna par son air de figure qu'elle la
désapprouvait. D'autres dames s'approchèrent à leur tour,
curieusement. M. Rambaud l'avait rejointe, debout et silencieux près
d'elle. Elle s'était appuyée à un des acacias, se sentant défaillir,
fatiguée de tout ce monde. Tandis qu'elle répondait par des hochements
de tête aux condoléances, une seule pensée l'étouffait: elle était
arrivée trop tard, elle avait entendu le bruit de la pierre qui
retombait. Et ses yeux revenaient toujours au caveau, dont un gardien
du cimetière balayait la marche.
--Pauline, surveille les enfants, répétait madame Deberle.
Les petites filles agenouillées se levaient comme un vol de moineaux
blancs. Quelques-unes, trop petites, les genoux perdus dans leurs
jupes, s'étaient assises par terre; on dut les ramasser. Pendant qu'on
descendait Jeanne, les grandes avaient allongé la tête, pour voir au
fond du trou. C'était très-noir, un frisson les pâlissait. Sophie
assurait tout bas qu'on restait là dedans des années, des années. La
nuit aussi? demandait une des demoiselles Levasseur. Certainement, la
nuit aussi, toujours. Oh! la nuit, Blanche y serait morte. Toutes se
regardaient, les yeux très-grands, comme si elles venaient d'entendre
une histoire de voleurs. Mais-quand elles furent debout, lâchées
autour du caveau, elles redevinrent roses; ce n'était pas vrai, on
disait des contes pour rire. Il faisait trop bon, ce jardin était
joli, avec ses grandes herbes; comme on aurait fait de belles parties
de cache-cache, derrière toutes ces pierres! Les petits pieds
dansaient déjà, les robes blanches battaient, pareilles à des ailes.
Dans le silence des tombes, la pluie tiède et lente du soleil
épanouissait cette enfance. Lucien avait fini par fourrer la main sous
le voile de Marguerite; il touchait ses cheveux, il voulait savoir si
elle ne mettait rien dessus, pour qu'ils fussent si jaunes. La petite
se rengorgeait. Puis, il lui dit qu'ils se marieraient ensemble.
Marguerite voulait bien, mais elle avait peur qu'il ne lui tirât les
cheveux. Il les touchait encore, il les trouvait doux comme du papier
à lettre.
--N'allez pas si loin, cria Pauline.
--Eh bien! nous partons, dit madame Deberle. Nous ne faisons rien là,
les enfants doivent avoir faim....
Il fallut réunir les petites filles qui s'étaient débandées comme un
pensionnat en récréation. On les compta, la petite Guiraud manquait;
enfin, on l'aperçut très-loin, dans une allée, se promenant gravement
avec l'ombrelle de sa mère. Alors, les dames se dirigèrent vers la
porte, en poussant devant elles le flot des robes blanches. Madame
Berthier félicitait Pauline sur son mariage, qui devait avoir lieu le
mois suivant. Madame Deberle disait qu'elle partait dans trois jours
pour Naples, avec son mari et Lucien. Le monde s'écoulait, Zéphyrin et
Rosalie restèrent les derniers. À leur tour, ils s'éloignèrent. Ils se
prirent le bras, ravis de cette promenade, malgré leur gros chagrin;
ils ralentissaient le pas, et leur dos d'amoureux, un moment encore,
dansa dans la lumière, au bout de l'avenue.
--Venez, murmura M. Rambaud.
Mais Hélène, d'un geste, le pria d'attendre. Elle restait seule, il
lui semblait qu'une page de sa vie était arrachée. Quand elle eut vu
les dernières personnes disparaître, elle s'agenouilla péniblement
devant le caveau. L'abbé Jouve, en surplis, ne s'était point encore
relevé. Tous deux prièrent longtemps. Puis, sans parler, avec son beau
regard de charité et de pardon, le prêtre l'aida à se mettre debout.
--Donne-lui ton bras, dit-il simplement à M. Rambaud.
A l'horizon, Paris blondissait sous la radieuse matinée de printemps.
Dans le cimetière, un pinson chantait.
V
Deux ans s'étaient écoulés. Un matin de décembre, le petit cimetière
dormait dans un grand froid. Il neigeait depuis la veille, une neige
fine que chassait le vent du nord. Du ciel qui pâlissait, les flocons
plus rares tombaient avec une légèreté volante de plumes. La neige se
durcissait déjà, une haute fourrure de cygne bordait le parapet de la
terrasse. Au delà de cette ligne blanche, dans la pâleur brouillée de
l'horizon, Paris s'étendait.
Madame Rambaud priait encore, à genoux devant le tombeau de Jeanne,
sur la neige. Son mari venait de se relever, silencieux. Ils s'étaient
épousés en novembre, à Marseille. M. Rambaud avait vendu sa maison des
Halles, il se trouvait à Paris depuis trois jours pour terminer cette
affaire; et la voiture qui les attendait rue des Réservoirs, devait
passer à l'hôtel prendre leurs malles et les conduire ensuite au
chemin de fer. Hélène avait fait le voyage dans l'unique pensée de
s'agenouiller là. Elle restait immobile, la tête basse, comme perdue
et ne sentant pas la froide terre qui lui glaçait les genoux.
Cependant, le vent cessait. M. Rambaud s'était avancé sur la terrasse,
pour la laisser à la douleur muette de ses souvenirs. Une brume
s'élevait des lointains de Paris, dont l'immensité s'enfonçait dans le
vague blafard de cette nuée. Au pied du Trocadéro, la ville couleur de
plomb semblait morte, sous la tombée lente des derniers brins de
neige. C'était, dans l'air devenu immobile, une moucheture pâle sur
les fonds sombres, filant avec un balancement insensible et continu.
Au delà des cheminées de la Manutention, dont les tours de brique
prenaient le ton du vieux cuivre, le glissement sans fin de ces
blancheurs s'épaississait, on aurait dit des gazes flottantes,
déroulées fil à fil. Pas un soupir ne montait, de cette pluie du rêve,
enchantée en l'air, tombant endormie et comme bercée. Les flocons
paraissaient ralentir leur vol, à l'approche des toitures; ils se
posaient un à un, sans cesse, par millions, avec tant de silence, que
les fleurs qui s'effeuillent font plus de bruit; et un oubli de la
terre et de la vie, une paix souveraine venait de cette multitude en
mouvement, dont on n'entendait pas la marche dans l'espace. Le ciel
s'éclairait de plus en plus, partout à la fois, d'une teinte laiteuse,
que des fumées troublaient encore. Peu à peu, les îlots éclatants des
maisons se détachaient, la ville apparaissait à vol d'oiseau, coupée
de ses rues et de ses places, dont les tranchées et les trous d'ombres
dessinaient l'ossature géante des quartiers. Hélène, lentement,
s'était relevée. À terre, ses deux genoux restaient marqués sur la
neige. Enveloppée d'un large manteau sombre, bordé de fourrure, elle
semblait très-grande, les épaules superbes dans tout ce blanc. La
barrette de son chapeau, une tresse de velours noir, lui mettait au
front l'ombre d'un diadème. Elle avait retrouvé son beau visage
tranquille, ses yeux gris et ses dents blanches, son menton rond, un
peu fort; qui lui donnait un air raisonnable et ferme. Lorsqu'elle
tournait la tête, son profil prenait de nouveau une pureté grave de
statue. Le sang dormait sous la pâleur reposée des joues, on la
sentait rentrée dans la hauteur de son honnêteté. Deux larmes avaient
roulé de ses paupières, son calme était fait de sa douleur ancienne.
Et elle se tenait debout, devant le tombeau, une simple colonne, où le
nom de Jeanne était suivi de deux dates, mesurant la courte existence
de la petite morte de douze ans.
Autour d'elle, le cimetière étalait la blancheur de son drap, que
crevaient des angles de tombes rouillées, des fers de croix pareils à
des bras en deuil. Seuls, les pas d'Hélène et de M. Rambaud avaient
fait un sentier dans ce coin désert. C'était une solitude sans tache,
où les morts dormaient. Les allées enfonçaient les fantômes légers des
arbres. Par moments, un paquet de neige tombait sans bruit d'une
branche trop chargée; et rien ne bougeait plus. À l'autre bout, un
piétinement noir avait passé: on enterrait sous ce linceul. Un second
convoi venait à gauche. Les bières et les cortèges filaient en
silence, comme des ombres découpées, sur la pâleur d'un linge. Hélène
sortait de sa rêverie, lorsqu'elle aperçut près d'elle une mendiante
qui se traînait. C'était la mère Fétu, dont la neige assourdissait les
gros souliers d'homme, crevés et raccommodés avec des ficelles. Jamais
elle ne l'avait vue grelotter d'une misère si noire, couverte de
guenilles plus sales, engraissée encore, l'air abêti. La vieille, par
les vilains temps, les fortes gelées, les pluies battantes, suivait
maintenant les convois, pour spéculer sur l'apitoiement des gens
charitables; et elle savait qu'au cimetière la peur de la mort fait
donner des sous; elle visitait les tombes, s'approchant des gens
agenouillés au moment où ils fondaient en larmes, parce que alors ils
ne pouvaient refuser. Depuis un instant, entrée avec le dernier
cortège, elle guettait Hélène de loin. Mais elle n'avait point reconnu
la bonne dame, elle racontait avec de petits sanglots, la main tendue,
qu'elle avait chez elle deux enfants qui mouraient de faim. Hélène
l'écoutait, muette devant cette apparition. Les enfants étaient sans
feu, l'aîné s'en allait de la poitrine. Tout d'un coup, la mère Fétu
s'arrêta; un travail se faisait dans les mille plis de son visage, ses
yeux minces clignotaient. Comment! c'était la bonne dame! Le ciel
avait donc exaucé ses prières! Et, sans arranger l'histoire des
enfants, elle se mit à geindre, avec un flot de paroles intarissable.
Des dents lui manquaient encore, on l'entendait à peine. Toutes les
misères au bon Dieu lui étaient tombées sur la tête. Son monsieur
avait donné congé, elle venait de rester trois mois dans son lit; oui,
ça la tenait toujours, maintenant ça lui grouillait partout, une
voisine disait qu'une araignée devait pour sûr lui être entrée par la
bouche, pendant qu'elle dormait. Si elle avait eu seulement un peu de
feu, elle se serait chauffé le ventre; il n'y avait plus que ça pour
la soulager. Mais rien de rien, pas des bouts d'allumettes. Peut-être
bien que madame était allée en voyage? C'étaient ses affaires. Enfin,
elle la trouvait joliment portante, et fraîche, et belle. Dieu lui
rendrait tout ça. Comme Hélène tirait sa bourse, la mère Fétu souffla,
en s'appuyant à la grille du tombeau de Jeanne.
Les convois s'en étaient allés. Quelque part, dans une fosse voisine,
on entendait les coups de pioche réguliers d'un fossoyeur qu'on ne
voyait pas. Pourtant, la vieille avait repris haleine, les yeux fixés
sur la bourse. Alors, pour augmenter l'aumône, elle se montra très-
câline, elle parla de l'autre dame. On ne pouvait pas dire, c'était
une dame charitable; eh bien! elle ne savait pas faire, son argent ne
profitait pas. Prudemment, elle regardait Hélène en disant ces choses.
Ensuite, elle se hasarda à nommer le docteur. Oh! celui-là était bon
comme le bon pain. L'été dernier, il avait encore fait un voyage avec
sa femme. Leur petit poussait, un bel enfant. Mais les doigts
d'Hélène, qui ouvraient la bourse, avaient tremblé, et la mère Fétu,
tout d'un coup, changea de voix. Stupide, effarée, elle venait
seulement de comprendre que la bonne dame se trouvait là près du
tombeau de sa fille. Elle bégaya, soupira, tacha de la faire pleurer.
Une mignonne si gentille, avec des amours de petites mains, qu'elle
voyait encore lui donner des pièces blanches. Et comme elle avait de
longs cheveux, comme elle regardait les pauvres avec de grands yeux
pleins de larmes! Ah! on ne remplaçait pas un ange pareil; il n'y en
avait plus, on pouvait chercher dans tout Passy. Aux beaux jours, elle
apporterait chaque dimanche un bouquet de pâquerettes, cueilli dans le
fossé des fortifications. Elle se tut, inquiète du geste dont Hélène
lui coupa la parole. C'était donc qu'elle ne trouvait plus ce qu'il
fallait dire? La bonne dame ne pleurait pas, et elle ne lui donna
qu'une pièce de vingt sous.
M. Rambaud, cependant, s'était rapproché du parapet de la terrasse.
Hélène alla le rejoindre. Alors, la vue du monsieur alluma les yeux de
la mère Fétu.
Elle ne le connaissait pas, celui-là; ce devait être un nouveau.
Traînant les pieds, elle marcha derrière Hélène, en appelant sur elle
toutes les bénédictions du paradis; et, lorsqu'elle fut près de M.
Rambaud, elle reparla du docteur. En voilà un qui aurait un bel
enterrement, quand il mourrait, si les pauvres gens qu'il avait
soignés pour rien, suivaient son corps! Il était un peu coureur,
personne ne disait le contraire. Des dames de Passy le connaissaient
bien. Mais ça ne l'empêchait pas d'adorer sa femme, une femme si
gentille, qui aurait pu se mal conduire et qui n'y songeait seulement
plus. Un vrai ménage de tourtereaux. Est-ce que madame leur avait dit
bonjour? Ils étaient pour sûr chez eux, elle venait de voir les
persiennes ouvertes, rue Vineuse. Ils aimaient tant madame autrefois,
ils seraient si heureux de l'embrasser! En mâchant ces bouts de
phrases, la vieille guignait M. Rambaud. Il l'écoutait, avec sa
tranquillité de brave homme. Les souvenirs évoqués devant lui ne
mettaient pas une ombre sur son visage paisible. Il crut seulement
remarquer que l'acharnement de cette mendiante importunait Hélène, et
il fouilla dans sa poche, il lui fit à son tour une aumône, en
l'éloignant du geste. Lorsqu'elle vit une seconde pièce blanche, la
mère Fétu éclata en remerciements. Elle achèterait un peu de bois,
elle chaufferait son mal; il n'y avait plus que ça pour lui calmer le
ventre. Oui, un vrai ménage de tourtereaux, à preuve que la dame était
accouchée, l'autre hiver, d'un deuxième enfant, une belle petite
fille, rose et grasse, qui devait aller sur ses quatorze mois. Le jour
du baptême, à la porte de l'église, le docteur lui avait mis cent sous
dans la main. Ah! les bons coeurs se rencontrent, madame lui portait
chance. Faites, mon Dieu! que madame n'ait pas un chagrin, comblez-la
de toutes les prospérités! Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit,
ainsi soit-il!
Hélène resta toute droite devant Paris, pendant que la mère Fétu s'en
allait au milieu des tombes, en bredouillant trois _Pater_ et trois
_Ave_. La neige avait cessé, les derniers flocons s'étaient posés sur
les toits avec une lenteur lasse; et, dans le vaste ciel d'un gris de
perle, derrière les brumes qui se fondaient, le ton d'or du soleil
allumait une clarté rose. Une seule bande de bleu, sur Montmartre,
bordait l'horizon, d'un bleu si lavé et si tendre, qu'on aurait dit
l'ombre d'un satin blanc. Paris se dégageait des fumées, s'élargissait
avec ses champs de neige, sa débâcle qui le figeait dans une
immobilité de mort. Maintenant, les mouchetures volantes ne donnaient
plus à la ville ce grand frisson, dont les ondes pales tremblaient sur
les façades couleur de rouille. Les maisons sortaient toutes noires
des masses blanches où elles dormaient, comme moisies par des siècles
d'humidité. Des rues entières semblaient ruinées, dévorées de
salpêtre, les toitures près de fléchir, les fenêtres enfoncées déjà.
Une place, dont on apercevait le carré plâtreux, s'emplissait d'un tas
de décombres. Mais, à mesure que la bande bleue grandissait du côté de
Montmartre, une lumière coulait limpide et froide comme une eau de
source, mettant Paris sous une glace où les lointains eux-mêmes
prenaient une netteté d'image japonaise.
Dans son manteau de fourrure, les mains perdues au bord des manches,
Hélène songeait. Une seule pensée revenait en elle comme un écho. Ils
avaient eu un enfant, une petite fille rose et grasse; et elle la
voyait à l'âge adorable où Jeanne commençait à parler. Les petites
filles sont si mignonnes à quatorze mois! Elle comptait les mois;
quatorze, cela faisait presque deux ans, en tenant compte des autres;
juste l'époque, à quinze jours près. Alors, elle eut une vision
ensoleillée de l'Italie, un pays idéal, avec des fruits d'or, où les
amants s'en allaient sous des nuits embaumées, les bras à la taille.
Henri et Juliette marchaient devant elle, dans un clair de lune. Ils
s'aimaient comme des époux qui redeviennent des amants. Une petite
fille rose et grasse, dont les chairs nues rient au soleil, tandis
qu'elle essaye de bégayer des mots confus, que sa mère étouffe sous
des baisers! Et elle pensait à ces choses sans colère, le coeur muet,
élargissant encore sa sérénité dans la tristesse. Le pays du soleil
avait disparu, elle promenait ses lents regards sur Paris, dont
l'hiver raidissait le grand corps. Des colosses de marbre semblaient
couchés dans la paix souveraine de leur froideur, les membres las
d'une vieille souffrance qu'ils ne sentaient plus. Un trou bleu
s'était fait au-dessus du Panthéon.
Pourtant, ses souvenirs redescendaient les jours. Elle avait vécu dans
une stupeur, à Marseille. Un matin, en passant rue des Petites-Mariés,
elle s'était mise à sangloter devant la maison de son enfance. C'était
la dernière fois qu'elle avait pleuré. M. Rambaud venait souvent; elle
le sentait autour d'elle comme une protection. Il n'exigeait rien, il
n'ouvrait jamais son coeur. Vers l'automne, elle l'avait vu entrer un
soir, les yeux rouges, brisé par un grand chagrin: son frère, l'abbé
Jouve, était mort. À son tour, elle l'avait consolé. Ensuite, elle ne
se rappelait plus nettement. L'abbé semblait sans cesse derrière eux,
elle cédait à la résignation dont il l'enveloppait. Puisqu'il voulait
encore cette chose, elle ne trouvait pas de raison pour refuser. Cela
lui paraissait très-sage. D'elle-même, comme son deuil prenait fin,
elle avait réglé posément les détails avec M. Rambaud. Les mains de
son vieil ami tremblaient de tendresse éperdue. Comme elle voudrait,
il l'attendait depuis des mois, un signe lui suffisait. Ils étaient
mariés en noir. Le soir des noces, lui aussi avait baisé ses pieds
nus, ses beaux pieds de statue qui redevenaient de marbre. Et la vie
se déroulait de nouveau.
Tandis que le ciel bleu grandissait à l'horizon, cet éveil de sa
mémoire était une surprise pour Hélène. Elle avait donc été folle
pendant un an? Aujourd'hui, lorsqu'elle évoquait la femme qui avait
vécu près de trois années dans cette chambre de la rue Vineuse, elle
croyait juger une personne étrangère, dont la conduite l'emplissait de
mépris et d'étonnement. Quel coup d'étrange folie, quel mal
abominable, aveugle comme la foudre! Elle ne l'avait pourtant pas
appelé. Elle vivait tranquille, cachée dans son coin, perdue dans
l'adoration de sa fille. La route s'allongeait devant elle, sans une
curiosité, sans un désir. Et un souffle avait passé, elle était tombée
par terre. À cette heure encore, elle ne s'expliquait rien. Son être
avait cessé de lui appartenir, l'autre personne agissait en elle.
Était-ce possible? elle faisait ces choses! Puis, un grand froid la
glaçait, Jeanne s'en allait sous les roses. Alors, dans
l'engourdissement de sa douleur, elle redevenait très-calme, sans un
désir, sans une curiosité, continuant sa marche lente sur la route
toute droite. Sa vie reprenait, avec sa paix sévère et son orgueil de
femme honnête.
M. Rambaud fit un pas, voulut l'emmener de ce lieu de tristesse. Mais,
d'un geste, Hélène lui témoigna l'envie de rester encore. Elle s'était
approchée du parapet, elle regardait en bas, sur l'avenue de la
Muette, une station de voitures dont la file mettait au bord du
trottoir une queue de vieux carrosses crevés par l'âge. Les capotes et
les roues blanchies, les chevaux couverts de mousse, semblaient se
pourrir là depuis des temps très-anciens. Des cochers restaient
immobiles, raidis dans leurs manteaux gelés. Sur la neige, d'autres
voitures, une à une, péniblement, avançaient. Les bêtes glissaient,
tendaient le cou, tandis que les hommes, descendus de leur siège, les
tenaient à la bride, avec des jurons; et l'on voyait, derrière les
vitres, des figures de voyageurs patients, renversés contre les
coussins, résignas à faire en trois quarts d'heure une course de dix
minutes. Une ouate étouffait les bruits; seules les voix montaient,
dans cette mort des rues, avec une vibration particulière, grêles et
distinctes: des appels, des rires de gens surpris par le verglas, des
colères de charretiers faisant claquer leurs fouets, un ébrouement de
cheval soufflant de peur. Plus loin, à droite, les grands arbres du
quai étaient des merveilles. On aurait dit des arbres de verre filé,
d'immenses lustres de Venise, dont des caprices d'artistes avaient
tordu les bras piqués de fleurs. Le vent, du côté du nord, avait
changé les troncs en fûts de colonne. En haut, s'embroussaillaient des
rameaux duvetés, des aigrettes de plume, une exquise découpure de
brindilles noires, bordées de filets blancs. Il gelait, pas une
haleine ne passait dans l'air limpide.
Et Hélène se disait qu'elle ne connaissait pas Henri. Pendant un an,
elle l'avait vu presque chaque jour: il était resté des heures et des
heures à se serrer contre elle, à causer, les yeux dans les yeux. Elle
ne le connaissait pas. Un soir, elle s'était donnée et il l'avait
prise. Elle ne le connaissait pas, elle faisait un immense effort sans
pouvoir comprendre. D'où venait-il? comment se trouvait-il près
d'elle? quel homme était-ce, pour qu'elle lui eût cédé, elle qui
serait plutôt morte que de céder à un autre? Elle l'ignorait, il y
avait là un vertige où chancelait sa raison. Au dernier comme au
premier jour, il lui restait étranger. Vainement elle réunissait les
petits faits épars, ses paroles, ses actes, tout ce qu'elle se
rappelait de sa personne. Il aimait sa femme et son enfant, il
souriait d'un air fin, il gardait l'attitude correcte d'un homme bien
élevé. Puis, elle revoyait son visage en fou, ses mains égarées de
désirs. Des semaines coulaient, il disparaissait, il était emporté. A
cette heure, elle n'aurait su dire où elle lui avait parlé pour la
dernière fois. Il passait, son ombre s'en était allée avec lui. Et
leur histoire n'avait pas d'autre dénouement. Elle ne le connaissait
pas.
Sur la ville, un ciel bleu, sans une tache, se déployait. Hélène leva
la tête, lasse de souvenirs, heureuse de cette pureté. C'était un bleu
limpide, très-pâle, à peine un reflet bleu dans la blancheur du
soleil. L'astre, bas sur l'horizon, avait un éclat de lampe d'argent.
Il brûlait sans chaleur, dans la réverbération de la neige, au milieu
de l'air glacé. En bas, de vastes toitures, les tuiles de la
Manutention, les ardoises des maisons du quai, étalaient des draps
blancs, ourlés de noir. De l'autre côté du fleuve, le carré du
Champ-de-Mars déroulait une steppe, où des points sombres, des
voitures perdues, faisaient songer à des traîneaux russes filant avec
un bruit de clochettes; tandis que les ormes du quai d'Orsay,
rapetissés par l'éloignement, alignaient des floraisons de fins
cristaux, hérissant leurs aiguilles. Dans l'immobilité de cette mer de
glace, la Seine roulait des eaux terreuses, entre ses berges qui la
bordaient d'hermine; elle charriait depuis la veille, et l'on
distinguait nettement, contre les piles du pont des Invalides,
l'écrasement des blocs s'engouffrant sous les arches. Pais, les ponts
s'échelonnaient, pareils à des dentelles blanches, de plus de plus
délicates, jusqu'aux roches éclatantes de là Cité, que les tours de
Notre-Dame surmontaient de leurs pics neigeux. D'autres pointes, à
gauche, trouaient la plaine uniforme des quartiers. Saint-Augustin,
l'Opéra, la tour Saint-Jacques, étaient comme des monts où règnent les
neiges éternelles; plus près, les pavillons des Tuileries et du
Louvre, reliés par les nouveaux bâtiments, dessinaient l'arête d'une
chaîne aux sommets immaculés. Et c'étaient encore, à droite, les cimes
blanchies des Invalides, de Saint-Sulpice, du Panthéon, ce dernier
très-loin, profilant sur l'azur un palais du rêve, avec des
revêtements de marbre bleuâtre. Pas une voix ne montait. Des rues se
devinaient à des fentes grises, des carrefours semblaient s'être
creusés dans un craquement. Par files entières, les maisons avaient
disparu. Seules, les façades voisines étaient reconnaissables aux
mille raies de leurs fenêtres. Les nappes de neige, ensuite, se
confondaient, se perdaient en un lointain éblouissant, en un lac dont
les ombres bleues prolongeaient le bleu du ciel. Paris, immense et
clair, dans la vivacité de cette gelée, luisait sous le soleil
d'argent.
Alors, Hélène, une dernière fois, embrassa d'un regard la ville
impassible, qui, elle aussi, lui restait inconnue. Elle la retrouvait,
tranquille et comme immortelle dans la neige, telle qu'elle l'avait
quittée, telle qu'elle l'avait vue chaque jour pendant trois années.
Paris était pour elle plein de son passé. C'était avec lui qu'elle
avait aimé, avec lui que Jeanne était morte. Mais, ce compagnon de
toutes ses journées gardait la sérénité de sa face géante, sans un
attendrissement, témoin muet des rires et des larmes dont la Seine
semblait rouler le flot. Elle l'avait, selon les heures, cru d'une
férocité de monstre, d'une bonté de colosse. Aujourd'hui, elle sentait
qu'elle l'ignorerait toujours, indifférent et large. Il se déroulait,
il était la vie.
M. Rambaud, cependant, la toucha légèrement, pour l'emmener. Sa bonne,
figure s'inquiétait. Il murmura:
--Ne te fais pas de peine.
Il savait tout, il ne trouvait que cette parole. Madame Rambaud le
regarda et fut apaisée. Elle avait le visage rose de froid, les yeux
clairs. Déjà elle était loin. L'existence recommençait.
--Je ne sais plus si j'ai bien fermé la grosse malle, dit-elle.
M. Rambaud promit de s'en assurer. Le train partait à midi, ils
avaient le temps. On sablait les rues, leur voiture ne mettrait pas
une heure. Mais, tout d'un coup, il haussa la voix.
--Je suis sûr que tu as oublié les cannes à pêche?
--Oh! Absolument! cria-t-elle, surprise et fâchée de son manque de
mémoire. Nous aurions dû les prendre hier.
C'étaient des cannes très-commodes, dont le modèle ne se vendait pas à
Marseille. Ils possédaient, près de la mer, une petite maison de
campagne, où ils devaient passer l'été. M. Rambaud consulta sa montre.
En allant à la gare, ils pouvaient encore acheter les cannes. On les
attacherait avec les parapluies. Alors, il l'emmena, piétinant,
coupant au milieu des tombes. Le cimetière était vide, il n'y avait
plus que leurs pas sur la neige. Jeanne, morte, restait seule en face
de Paris, à jamais.