Malignon, renversé dans un fauteuil, allongeant les jambes devant le
grand feu qui flambait, attendait tranquillement. Il avait eu le
raffinement de fermer les rideaux des fenêtres et d'allumer les
bougies. La première pièce, où il se trouvait, était vivement éclairée
par un petit lustre et deux candélabres. Dans la chambre, au
contraire, une obscurité régnait; seule la suspension de cristal
mettait là un crépuscule à demi éteint. Malignon tira sa montre.
--Fichtre! murmura-t-il, est-ce qu'elle me ferait encore poser
aujourd'hui?
Et il eut un léger bâillement. Il attendait depuis une heure, il ne
s'amusait guère. Cependant, il se leva, donna un coup d'oeil aux
préparatifs. L'arrangement des fauteuils ne lui plut pas, il roula une
causeuse devant la cheminée. Les bougies brûlaient avec des reflets
roses dans les tentures de cretonne, la pièce se chauffait,
silencieuse, étouffée; tandis que, au dehors, soufflaient de brusques
coups de vent. Puis, il visita une dernière fois la chambre, et là il
goûta une satisfaction de vanité: elle lui paraissait très-bien, tout
à fait «chic», capitonnée comme une alcôve, le lit perdu dans une
ombre voluptueuse. Au moment où il donnait une bonne tournure aux
dentelles des oreillers, on frappa trois coups rapides. C'était le
signal.
--Enfin, dit-il tout haut, d'un air triomphant.
Et il courut ouvrir. Juliette entra, la voilette baissée, empaquetée
dans un manteau de fourrures. Pendant que Malignon refermait doucement
la porte, elle resta un instant immobile, sans qu'on pût voir
l'émotion qui lui coupait la parole. Mais, avant que le jeune homme
ait eu le temps de lui prendre la main, elle releva sa voilette, elle
montra son visage souriant, un peu pâle, très-calme.
--Tiens! vous avez allumé, s'écria-t-elle. Je croyais que vous
détestiez ça, les bougies en plein jour.
Malignon, qui s'apprêtait à la serrer dans ses bras, d'un geste
passionné qu'il avait médité, fût décontenancé et expliqua que le jour
était trop laid, que ses fenêtres donnaient sur des terrains vagues.
D'ailleurs, il adorait la nuit.
--On ne sait jamais avec vous, reprit-elle en le plaisantant. Le
printemps dernier, à mon bal d'enfants, vous m'avez fait toute une
affaire: on était dans un caveau, on aurait cru entrer chez un
mort.... Enfin, mettons que votre goût a changé.
Elle semblait en visite, affectant une assurance qui grossissait un
peu sa voix. C'était le seul indice de son trouble. Par moments, elle
avait une légère contraction du menton, comme si elle eût éprouvé une
gêne dans la gorge. Mais ses yeux brillaient, elle goûtait le vif
plaisir de son imprudence. Cela la changeait, elle songeait à madame
de Chermette, qui avait un amant. Mon Dieu! c'était drôle tout de
même.
--Voyons votre installation, reprit-elle.
Et elle fit le tour de la pièce. Il la suivait, réfléchissant qu'il
aurait dû l'embrasser tout de suite; maintenant, il ne pouvait plus,
il devait attendre. Pourtant, elle regardait les meubles, examinait
les murs, levait la tête, se reculait, tout en parlant.
--Je n'aime guère votre cretonne. Elle est d'un commun! Où avez-vous
trouvé ce rose abominable?... Tiens, voilà une chaise qui serait
gentille, si le bois n'était pas si doré.... Et pas un tableau, pas un
bibelot; rien que votre lustre et vos candélabres qui manquent de
style.... Ah bien! mon cher, je vous conseille de vous moquer encore
de mon pavillon japonais!
Elle riait, elle se vengeait de ses anciennes attaques, dont elle lui
avait toujours tenu rancune.
--Il est joli, votre goût, parlons-en!... Mais vous ne savez pas que
mon magot vaut mieux que tout votre mobilier!... Un commis de
nouveautés n'aurait pas voulu de ce rose-là. Vous avez donc fait le
rêve de séduire votre blanchisseuse?
Malignon, très-vexé, ne répondait rien. Il essayait de la conduire
dans la chambre. Elle resta sur le seuil, en disant qu'elle n'entrait
pas dans les endroits où il faisait si noir. D'ailleurs, elle voyait
suffisamment, la chambre valait le salon. Tout ça sortait du faubourg
Saint-Antoine. Et ce fut surtout la suspension qui l'égaya. Elle fut
impitoyable, elle revenait sans cesse à cette veilleuse de camelote,
le rêve des petites ouvrières qui ne sont pas dans leurs meubles. On
trouvait des suspensions pareilles dans tous les bazars pour sept
francs cinquante.
--Je l'ai payée quatre-vingt-dix francs, finit par crier Malignon,
impatienté.
Alors, elle parut enchantée de l'avoir mis en colère. Il s'était
calmé, il lui demanda sournoisement:
--Vous ne retirez pas votre manteau?
--Si, répondit-elle; il fait une chaleur chez vous!
Elle ôta même son chapeau, qu'il alla porter avec la fourrure sur le
lit. Quand il revint, il la trouva assise devant le feu, regardant
encore autour d'elle. Elle était redevenue sérieuse; elle consentit à
se montrer conciliante.
--C'est très-laid, mais vous n'êtes tout de même pas mal. Les deux
pièces auraient pu être très-bien.
--Oh! pour ce que je veux en faire! laissa-t-il échapper, avec un
geste d'insouciance.
Il regretta tout de suite cette parole stupide. On ne pouvait pas être
plus grossier ni plus maladroit. Elle avait baissé la tête, reprise
d'une gêne douloureuse à la gorge. Pendant un instant, elle venait
d'oublier pourquoi elle était là. Il voulut au moins profiter de
l'embarras où il l'avait mise.
--Juliette, murmura-t-il en se penchant vers elle.
Elle le fit asseoir d'un geste. C'était aux bains de mer, à Trouville,
que Malignon, ennuyé par la vue de l'Océan, avait eu la belle idée de
tomber amoureux. Depuis trois années déjà, ils vivaient dans une
familiarité querelleuse. Un soir, il lui prit la main. Elle ne se
fâcha pas, plaisanta d'abord. Puis, la tête vide, le coeur libre, elle
s'imagina qu'elle l'aimait. Jusqu'à ce jour, elle avait à peu près
fait tout ce que faisaient ses amies, autour d'elle; mais une passion
lui manquait, la curiosité et la besoin d'être comme les autres la
poussèrent. Dans les commencements, si le jeune homme s'était montré
brutal, elle aurait infailliblement succombé. Il eut la fatuité de
vouloir vaincre par son esprit, il la laissa s'habituer au jeu de
coquette qu'elle jouait. Aussi, dès sa première violence, une nuit
qu'ils regardaient la mer ensemble, comme des amants d'opéra-comique,
l'avait-elle chassé, étonnée, irritée de ce qu'il dérangeait ce roman
dont elle s'amusait. À Paris, Malignon s'était juré d'être plus
habile. Il venait de la reprendre dans une période d'ennui, à la fin
d'un hiver fatigant, lorsque les plaisirs connus, les dîners, les
bals, les premières représentations, commençaient à la désoler par
leur monotonie. L'idée d'un appartement meublé tout exprès dans un
quartier perdu, le mystère d'un pareil rendez-vous, la pointe d'odeur
suspecte qu'elle flairait, l'avaient séduite. Cela lui semblait
original, il fallait bien tout voir. Et elle avait, au fond d'elle, un
si beau calme, qu'elle n'était guère plus troublée chez Malignon que
chez les peintres où elle montait quêter des toiles pour ses ventes de
charité.
--Juliette, Juliette, répétait le jeune homme, en cherchant des
inflexions de voix caressantes.
--Allons, soyez raisonnable, dit-elle simplement.
Et elle prit un écran chinois sur la cheminée, elle continua, très à
l'aise, comme si elle se trouvait dans son propre salon:
--Vous savez que nous avons répété ce matin.... Je crains bien de
n'avoir pas eu la main heureuse en choisissant madame Berthier. Elle
fait une Mathilde pleurnicheuse, insupportable.... Ce monologue si
joli, quand elle s'adresse à sa bourse: «Pauvre petite, je te baisais
tout à l'heure....» eh bien! elle le récite comme une pensionnaire qui
a préparé un compliment.... Je suis très-inquiète.
--Et madame de Guiraud? demanda-t-il, en rapprochant sa chaise et en
lui prenant la main.
--Oh! elle est parfaite.... J'ai déniché là une excellente madame de
Léry, qui aura du mordant, de la verve....
Elle lui abandonnait sa main qu'il baisait entre deux phrases, sans
qu'elle parût s'en apercevoir.
--Mais le pis, voyez-vous, disait-elle, c'est que vous ne soyez pas
là. D'abord, vous feriez des observations à madame Berthier; ensuite,
il est impossible que nous arrivions à un bon ensemble, si vous ne
venez jamais.
Il avait réussi à lui passer un bras derrière la taille.
--Du moment où je sais mon rôle...., murmura-t-il.
--Oui, c'est très-bien; seulement, il y a la mise en scène à régler....
Vous n'êtes guère gentil, de ne pas nous consacrer trois ou quatre
matinées.
Elle ne put continuer, il lui mettait une pluie de baisers sur le cou.
Alors, elle dut remarquer qu'il la tenait dans ses bras, elle le
repoussa, en le souffletant légèrement avec l'écran chinois qu'elle
avait gardé. Sans doute elle s'était juré de ne pas le laisser aller
plus loin. Son visage blanc rougissait sous l'ardent reflet du feu,
ses lèvres s'amincissaient dans la moue d'une curieuse que ses
sensations étonnent. Vraiment, ce n'était que cela! Il aurait fallu
voir jusqu'au bout; et une peur la prenait.
--Laissez moi, balbutia-t-elle en souriant d'un air contraint, je vais
encore me fâcher....
Mais il crut l'avoir touchée. Il pensait très-froidement: «Si je la
laisse sortir d'ici comme elle est entrée, elle est perdue pour moi.»
Les paroles étaient inutiles, il lui reprit les mains, voulut remonter
aux épaules. Un instant, elle parut s'abandonner. Elle n'avait qu'à
fermer les yeux, elle saurait. Cette envie lui venait, et elle la
discutait au fond d'elle, avec une grande lucidité. Cependant, il lui
sembla que quelqu'un criait non. C'était elle qui avait crié, avant
même de s'être répondu.
--Non, non, répétait-elle. Lâchez-moi, vous me faites du mal.... Je ne
veux pas, je ne veux pas.
Comme il ne disait toujours rien, la poussant vers la chambre, elle se
dégagea violemment. Elle obéissait à des mouvements singuliers, en
dehors de ses désirs; elle était irritée contre elle-même et contre
lui. Dans son trouble, des paroles entrecoupées lui échappaient. Ah!
certes, il la récompensait bien mal de sa confiance. Qu'espérait-il
donc en montrant cette brutalité? Elle le traita même de lâche. Jamais
de la vie elle ne le reverrait. Mais il la laissait parler pour
s'étourdir, il la poursuivait avec un rire méchant et bête. Elle finit
par balbutier, réfugiée derrière un fauteuil, tout d'un coup vaincue,
comprenant qu'elle lui appartenait, sans qu'il eût encore avança les
mains pour la prendre. Ce fut une des minutes les plus désagréables de
son existence.
Et ils étaient là, face à face, le visage changé, honteux et violent,
lorsqu'un bruit éclata. Ils ne comprirent pas d'abord. On avait ouvert
une porte, des pas traversaient la chambre, tandis qu'une voix leur
criait:
--Sauvez-vous, sauvez-vous.... Vous allez être surpris.
C'était Hélène. Tous deux, stupéfiés, la regardaient. Leur étonnement
était si grand, qu'ils en oubliaient l'embarras de leur situation;
Juliette n'eut pas un mouvement de gêne.
--Sauvez-vous, répétait Hélène. Votre mari sera ici dans deux minutes.
--Mon mari, bégaya la jeune femme, mon mari.... Pourquoi ça? à propos
de quoi?
Elle devenait imbécile. Tout se brouillait dans sa tête. Cela lui
paraissait prodigieux qu'Hélène fût là et qu'elle lui parlât de son
mari. Mais celle-ci eut un geste de colère.
--Ah! si vous croyez que j'ai le temps de vous expliquer.... Il va
venir. Vous voilà avertie. Partez vite, partez tous les deux.
Alors, Juliette entra dans une agitation extraordinaire. Elle courait
au milieu des pièces, bouleversée, lâchant des mots sans suite:
--Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu.... Je vous remercie. Où est mon manteau?
Que c'est bête, cette chambre toute noire! Donnez-moi mon manteau,
apportez une bougie que je trouve mon manteau.... Ma chère, ne faites
pas attention, si je ne vous remercie pas.... Je ne sais où sont les
manches; non, je ne sais plus, je ne peux plus.... La peur la
paralysait, il fallut qu'Hélène l'aidât à mettre son manteau. Elle
posa son chapeau de travers, ne noua pas même les brides. Mais le pis
fut qu'on perdit une grande minute à chercher sa voilette, qui était
tombée sous le lit.... Elle balbutiait, les mains éperdues et
tremblantes, tâtant sur elle si elle n'oubliait rien de compromettant.
--Quelle leçon! quelle leçon!... Ah! c'est bien fini, par exemple!
Malignon, très-pale, avait une figure sotte. Il piétinait, se sentant
détesté et ridicule. La seule réflexion nette qu'il fût en état de
faire, était que décidément il n'avait pas de chance. Il ne lui vint
aux lèvres que cette pauvre question:
--Alors, vous croyez que je dois m'en aller aussi?
Et comme on ne lui répondait pas, il prit sa canne, en continuant de
causer, pour affecter un beau sang-froid. On avait tout le temps.
Justement, il existait un autre escalier, un petit escalier de service
abandonné, mais où l'on pouvait passer encore. Le fiacre de madame
Deberle était resté devant la porte; il les emmènerait tous deux par
les quais. Et il répétait:
--Calmez-vous donc. Ça s'arrange très-bien.... Tenez, c'est par ici.
Il avait ouvert une porte, on apercevait l'enfilade des trois petites
pièces, noires et délabrées, laissées dans toute leur crasse. Une
bouffée d'air humide entra. Juliette, avant de s'engager dans cette
misère, eut une dernière révolte, demandant tout haut:
--Comment ai-je pu venir! Quelle abomination!... Jamais je ne me
pardonnerai.
--Dépêchez-vous, disait Hélène, aussi anxieuse qu'elle.
Elle la poussa. Alors, la jeune femme se jeta à son cou en pleurant.
C'était une réaction nerveuse. Une honte la prenait; elle aurait voulu
se défendre, dire pourquoi on l'avait trouvée chez cet homme. Puis,
d'un mouvement instinctif, elle retroussa ses jupons, comme si elle
allait traverser un ruisseau. Malignon, qui était passé le premier,
déblayait du bout de sa botte les plâtras encombrant l'escalier de
service. Les portes se refermèrent.
Cependant, Hélène était restée debout au milieu du petit salon. Elle
écoutait. Un silence s'était fait autour d'elle, un grand silence,
chaud et enfermé, que troublait seul le pétillement des bûches
réduites en braise. Ses oreilles sonnaient, elle n'entendait rien.
Mais, au bout d'un temps qui lui parut interminable, il y eut un
brusque roulement de voiture. C'était le fiacre de Juliette qui
partait. Alors, elle soupira, elle eut toute seule un geste muet de
remerciement. La pensée qu'elle n'aurait pas l'éternel remords d'avoir
bassement agi, la noyait d'un sentiment plein de douceur et de vague
reconnaissance. Elle était soulagée, très-attendrie, mais tout d'un
coup si faible, après la crise atroce dont elle sortait, qu'elle ne se
sentait plus la force de s'éloigner à son tour. Au fond, elle songeait
qu'Henri allait venir et qu'il devait trouver quelqu'un là. On frappa,
elle ouvrit tout de suite.
Ce fut d'abord une grande surprise. Henri entrait, préoccupé de cette
lettre sans signature qu'il avait reçue, le visage blêmi d'inquiétude.
Mais, quand il l'aperçut, un cri lui échappa.
--Vous!... Mon Dieu! c'était vous!
Et il y avait, dans ce cri, encore plus de stupeur que de joie. Il ne
comptait guère sur ce rendez-vous donné avec tant de hardiesse. Puis,
tous ses désirs d'homme furent éveillés par une offre si imprévue,
dans le mystère voluptueux de cette retraite.
--Vous m'aimez, vous m'aimez, balbutia-t-il, Enfin, vous voilà, et moi
qui n'avais pas compris!
Il ouvrit les bras, il voulait la prendre. Hélène lui avait souri à
son entrée. Maintenant, elle reculait, toute pâle. Sans doute, elle
l'attendait, elle s'était dit qu'ils causeraient ensemble un instant,
qu'elle inventerait une histoire. Et, brusquement, la situation lui
apparaissait. Henri croyait à un rendez-vous. Jamais elle n'avait
voulu cela. Elle se révoltait.
--Henri, je vous en supplie.... Laissez-moi....
Mais il lui avait saisi les poignets, il l'attirait lentement, comme
pour la vaincre tout de suite d'un baiser. L'amour grandi en lui
pendant des mois, endormi plus tard par la rupture de leur intimité,
éclatait d'autant plus violent, qu'il commençait à oublier Hélène.
Tout le sang de son coeur montait à ses joues; et elle se débattait,
en lui voyant cette face ardente, qu'elle reconnaissait et qui
l'effrayait. Déjà deux fois il l'avait regardée avec ces regards fous.
--Laissez moi, vous me faites peur.... Je vous jure que vous vous
trompez.
Alors, il parut surpris de nouveau.
--C'est bien vous qui m'avez écrit? demanda-t-il. Elle hésita une
seconde. Que dire, que répondre?
--Oui, murmura-t-elle enfin.
Elle ne pouvait pourtant pas livrer Juliette après l'avoir sauvée.
C'était comme un abîme où elle se sentait glisser elle-même. Henri, à
présent, examinait les deux pièces, s'étonnant de l'éclairage et de
leur décoration. Il osa l'interroger.
--Vous êtes ici chez vous?
Et comme elle se taisait.
--Votre lettre m'a beaucoup tourmenté.... Hélène, vous me cachez
quelque chose. De grâce, rassurez-moi.
Elle n'écoutait pas, elle songeait qu'il avait raison de croire à un
rendez-vous. Qu'aurait-elle fait là, pourquoi l'aurait-elle attendu?
Elle ne trouvait aucune histoire. Elle n'était même plus certaine de
ne pas lui avoir donné ce rendez-vous. Une étreinte l'enveloppait,
dans laquelle elle disparaissait lentement.
Lui, la pressait davantage. Il la questionnait de tout près, les
lèvres sur les lèvres, pour lui arracher la vérité.
--Vous m'attendiez, vous m'attendiez?
Alors, s'abandonnant, sans force, reprisa par cette lassitude et cette
douceur qui la brisaient, elle consentit à dire ce qu'il dirait, à
vouloir ce qu'il voudrait.
--Je vous attendais, Henri....
Leurs bouches se rapprochaient encore.
--Mais pourquoi cette lettre?... Et je vous trouve ici!... Où
sommes-nous donc?
--Ne m'interrogez pas, ne cherchez jamais à savoir.... Il faut me
jurer cela.... C'est moi, je suis près de vous, vous le voyez bien.
Que demandez-vous de plus?
--Vous m'aimez?
--Oui, je vous aime.
--Vous êtes à moi, Hélène, à moi tout entière?
--Oui, tout entière.
Les lèvres sur les lèvres, ils s'étaient baisés. Elle avait tout
oublié, elle cédait à une force supérieure. Cela lui semblait
maintenant naturel et nécessaire. Une paix s'était faite en elle, il
ne lui venait plus que des sensations et des souvenirs de jeunesse.
Par une journée d'hiver semblable, lorsqu'elle était jeune fille, rue
des Petites-Maries, elle avait manqué mourir, dans une pièce sans air,
devant un grand feu de charbon allumé pour un repassage. Un autre
jour, en été, les fenêtres étaient ouvertes, et un pinson égaré dans
la rue noire avait d'un coup d'aile fait le tour de sa chambre.
Pourquoi donc songeait-elle à sa mort, pourquoi voyait-elle cet oiseau
s'envoler? Elle se sentait pleine de mélancolie et d'enfantillage,
dans l'anéantissement délicieux de tout son être.
--Mais tu es mouillée, murmura Henri. Tu es donc venue à pied?
Il baissait la voix pour la tutoyer, il lui parlait à l'oreille, comme
si on avait pu l'entendre. Maintenant qu'elle se livrait, ses désirs
tremblaient devant elle, il l'entourait d'une caresse ardente et
timide, n'osant plus, retardant l'heure. Un souci fraternel lui venait
pour sa santé, il avait le besoin de s'occuper d'elle, dans quelque
chose d'intime et de petit.
--Tu as les pieds trempés, tu vas prendre du mal, répétait-il. Mon
Dieu! s'il y a du bon sens à courir les rues avec des souliers
pareils!
Il l'avait fait asseoir devant le feu. Elle souriait, sans se
défendre, lui abandonnant ses pieds pour qu'il la déchaussât. Ses
petits souliers d'appartement, crevés dans les flaques du passage des
Eaux, étaient lourds comme des éponges. Il les retira, les posa aux
deux côtés de la cheminée. Les bas, eux aussi, restaient humides,
marqués d'une tache boueuse jusqu'à la cheville. Alors, sans qu'elle
songeât à rougir, d'un geste fâché et plein de tendresse dans sa
brusquerie, il les lui enleva, en disant:
--C'est comme ça qu'on s'enrhume. Chauffe-toi. Et il avait poussé un
tabouret.
Les deux pieds de neige, devant la flamme, s'éclairaient d'un reflet
rose. On étouffait un peu. Au fond, la chambre avec son grand lit
dormait; la veilleuse s'était noyée, un des rideaux de la portière,
détaché de son embrasse, masquait à moitié la porte. Dans le petit
salon, les bougies, qui brûlaient très-hautes, avaient mis l'odeur
chaude d'une fin de soirée. Par moments, on entendait au dehors le
ruissellement d'une averse, un roulement sourd dans le grand silence.
--Oui, c'est vrai, j'ai froid, murmura-t-elle avec un frisson, malgré
la grosse chaleur.
Ses pieds de neige étaient glacés. Alors, il voulut absolument les
prendre dans ses mains. Ses mains brûlaient, elles les réchaufferaient
tout de suite.
--Les sens-tu? demandait-il. Tes pieds sont si petits que je puis les
envelopper tout entiers.
Il les serrait dans ses doigts fiévreux. Les bouts roses passaient
seulement. Elle haussait les talons, en entendait le léger frôlement
des chevilles. Il ouvrait les mains, les regardait quelques secondes,
si fins, si délicats, avec leur pouce un peu écarté. La tentation fut
trop forte, il les baisa. Puis, comme elle tressaillait:
--Non, non, chauffe-toi.... Quand tu auras chaud.
Tous deux avaient perdu la conscience du temps et des lieux. Ils
éprouvaient la vague sensation d'être très-avant dans une longue nuit
d'hiver. Ces bougies qui s'achevaient dans la moiteur ensommeillée de
la pièce, leur faisaient croire qu'ils avaient dû veiller pendant des
heures. Mais ils ne savaient plus où. Autour d'eux, un désert se
déroulait; pas un bruit, pas une voix humaine, l'impression d'une mer
noire où soufflait une tempête. Ils étaient hors du monde, à mille
lieues des terres. Et cet oubli des liens qui les attachaient aux
êtres et aux choses, était si absolu, qu'il leur semblait naître là, à
l'instant même, et devoir mourir là, tout à l'heure, lorsqu'ils se
prendraient aux bras l'un de l'autre.
Même ils ne trouvaient plus de paroles. Les mots ne rendaient plus
leurs sentiments. Peut-être s'étaient-ils connus ailleurs, mais cette
ancienne rencontre n'importait pas. Seule, la minute présente
existait, et ils la vivaient longuement, ne parlant pas de leur amour,
habitués déjà l'un à l'autre comme après dix ans de mariage.
--As-tu chaud?
--Oh! oui, merci.
Une inquiétude la fit se pencher. Elle murmura:
--Jamais mes souliers ne seront secs.
Lui, la rassura, prit les petits souliers, les appuya contre les
chenets, en disant à voix très-basse:
--Comme cela, ils sécheront, je t'assure.
Il se retourna, baisa encore ses pieds, monta à sa taille. La braise
qui emplissait l'âtre les brûlait tous les deux. Elle n'eut pas une
révolte devant ces mains tâtonnantes, que le désir égarait de nouveau.
Dans l'effacement de tout ce qui l'entourait et de ce qu'elle était
elle-même, le seul souvenir de sa jeunesse demeurait encore, une pièce
où il faisait une chaleur aussi forte, un grand fourneau avec des
fers, sur lequel elle se penchait; et elle se rappelait qu'elle avait
éprouvé un anéantissement pareil, que cela n'était pas plus doux, que
les baisers dont Henri la couvrait ne lui donnaient pas une mort lente
plus voluptueuse. Lorsque, tout d'un coup, il la saisit entre ses
bras, pour l'emmener dans la chambre, elle eut pourtant une anxiété
dernière. Elle croyait que quelqu'un avait crié, il lui semblait
qu'elle oubliait quelqu'un sanglotant dans l'ombre. Mais ce ne fut
qu'un frisson, elle regarda autour de la pièce, elle ne vit personne.
Cette pièce lui était inconnue, aucun objet ne lui parla. Une averse
plus violente tombait avec une clameur prolongée. Alors, comme prise
d'un besoin de sommeil, elle s'abattit sur l'épaule d'Henri, elle se
laissa emporter. Derrière eux, l'autre rideau de la portière s'échappa
de son embrasse.
Quand Hélène revint, les pieds nus, chercher ses souliers devant le
feu qui se mourait, elle pensait que jamais ils ne s'étaient moins
aimés que ce jour-la.
V
Jeanne, les yeux sur la porte, restait dans le gros chagrin du brusque
départ de sa mère. Elle tourna la tête, la chambre était vide et
silencieuse; mais elle entendait encore le prolongement des bruits,
des pas précipités qui s'en allaient, un froissement de jupe, la porte
du palier refermée violemment. Puis, il n'y avait plus rien. Et elle
était seule. Toute seule, toute seule. Sur le lit, le peignoir de sa
mère, jeté à la volée, pendait, la jupe élargie, une manche contre le
traversin, dans l'attitude étrangement écrasée d'une personne qui
serait tombée là sanglotante et comme vidée par une immense douleur.
Des linges traînaient. Un fichu noir faisait par terre une tache de
deuil. Dans le désordre des sièges bousculés, du guéridon poussé
devant l'armoire à glace, elle était toute seule, elle sentait des
larmes l'étrangler, en regardant ce peignoir où sa mère n'était plus,
étiré dans une maigreur de morte. Elle joignit les mains, elle appela
une dernière fois: «Maman! maman!» Mais les tentures de velours bleu
assourdissaient la chambre. C'était fini, elle était seule.
Alors, le temps coula. Trois heures sonneront à la pendule. Un jour
bas et louche entrait par les fenêtres. Des nuées couleur de suie
passaient, qui assombrissaient encore le ciel. À travers les vitres,
couvertes d'une légère buée, on apercevait un Paris brouillé, effacé
dans une vapeur d'eau, avec des lointains perdus dans de grandes
fumées. La ville elle-même n'était pas là pour tenir compagnie à
l'enfant, comme par ces claires après-midi, où il lui semblait qu'en
se penchant un peu, elle allait toucher les quartiers avec la main.
Qu'allait-elle faire? Ses petits bras désespérés se serrèrent contre
sa poitrine. Son abandon lui apparaissait noir, sans bornes, d'une
injustice et d'une méchanceté qui l'enrageaient. Elle n'avait jamais
rien vu d'aussi vilain, elle pensait que tout allait disparaître, que
rien ne reviendrait jamais plus. Puis, elle aperçut près d'elle, dans
un fauteuil, sa poupée, assise le dos contre un coussin, les jambes
allongées, en train de la regarder, comme une personne. Ce n'était pas
sa poupée mécanique, mais une grande poupée avec une tête de carton,
des cheveux frisés, des yeux d'émail, dont le regard fixe la troublait
parfois; depuis deux ans qu'elle la déshabillait et la rhabillait, la
tête s'était écorchée au menton et aux joues, les membres de peau rose
bourrés de son avaient pris un alanguissement, une mollesse
dégingandée de vieux linges. La poupée, pour le moment, était en
toilette de nuit, vêtue d'une seule chemise, les bras disloqués, l'un
en l'air, l'autre en bas. Alors, Jeanne, en voyant que quelqu'un était
avec elle, se sentit un instant moins malheureuse. Elle la prit entre
ses bras, la serra bien fort, tandis que la tête sa balançait en
arrière, le cou cassé. Et elle lui parlait, elle était la plus sage,
elle avait bon coeur, jamais elle ne sortait et ne la laissait toute
seule. C'était son trésor, son petit chat, son cher petit coeur. Toute
frémissante, se retenant pour ne pas pleurer encore, elle la couvrit
de baisers.
Cette furie de caresses la vengeait un peu, la poupée retomba sur son
bras comme une loque. Elle s'était levée, elle regardait dehors, le
front appuyé contre une vitre. La pluie avait cessé, les nuages de la
dernière averse, emportés par un coup de vent, roulaient à l'horizon,
vers les hauteurs du Père-Lachaise que noyaient des hachures grises;
et Paris, sur ce fond d'orage, éclairé d'une lumière uniforme, prenait
une grandeur solitaire et triste. Il semblait dépeuplé, pareil à ces
villes des cauchemars que l'on aperçoit dans un reflet d'astre mort.
Bien sûr, ce n'était guère joli. Vaguement, elle songeait aux gens
qu'elle avait aimés, depuis qu'elle était au monde. Son bon ami le
plus ancien, à Marseille, était un gros chat rouge, qui pesait
très-lourd; elle le prenait sous le ventre en serrant ses petits bras,
elle le portait comme ça d'une chaise à une autre, sans qu'il se mit
en colère; puis, il avait disparu, c'était la première méchanceté dont
elle se souvînt. Ensuite, elle avait eu un moineau; celui-là était
mort, elle l'avait ramassé un matin par terre, dans la cage; ça
faisait deux. Elle ne comptait pas ses joujoux qui se cassaient pour
lui causer du chagrin, toutes sortes d'injustices dont elle souffrait
beaucoup, parce qu'elle était trop bête. Une poupée surtout, pas plus
haute que la main, l'avait désespérée en se laissant écraser la tête;
même elle la chérissait tant, qu'elle l'avait enterrée en cachette
dans un coin de la cour; et plus tard, prise du besoin de la revoir et
l'ayant déterrée, elle s'était rendue malade de peur, en la retrouvant
si noire et si laide. Toujours les autres cessaient de l'aimer les
premiers. Ils s'abîmaient, ils partaient; enfin, il y avait de leur
faute. Pourquoi donc? Elle ne changeait pas, elle. Quand elle aimait
les gens, ça durait toute la vie. Elle ne comprenait pas l'abandon.
Cela était une chose énorme, monstrueuse, qui ne pouvait entrer dans
son petit coeur sans le faire éclater. Un frisson la prenait, aux
pensées confuses, lentement éveillées en elle. Alors, on se quittait
un jour, on s'en allait chacun de son côté, on ne se voyait plus, on
ne s'aimait plus. Et les yeux sur Paris, immense et mélancolique, elle
restait toute froide, devant ce que sa passion de douze ans devinait
des cruautés de l'existence.
Cependant, son baleine avait encore terni la vitre. Elle effaça de la
main la buée qui l'empêchait de voir. Des monuments, au loin, lavés
par l'averse, avaient des miroitements de glaces brunies. Des files de
maisons, propres et nettes, avec leurs façades pâles, au milieu des
toitures, semblaient des pièces de linge étendues, quelque lessive
colossale séchant sur des prés à l'herbe rousse. Le jour blanchissait,
la queue du nuage qui couvrait encore la ville d'une vapeur, laissait
percer le rayonnement laiteux du soleil; et l'on sentait une gaieté
hésitante au-dessus des quartiers, certains coins où le ciel allait
rire. Jeanne regardait en bas, sur le quai et sur les pentes du
Trocadéro, la vie des rues recommencer, après cette rude pluie, qui
tombait par brusques averses. Les fiacres reprenaient leurs cahots
ralentis, tandis que les omnibus, dans le silence des chaussées encore
désertes, passaient avec un redoublement de sonorité. Des parapluies
se fermaient, des passants abrités sous les arbres se hasardaient d'un
trottoir à l'autre, au milieu du ruissellement des flaques coulant aux
ruisseaux. Elle s'intéressait surtout à une dame et à une petite fille
très-bien mises, qu'elle voyait debout sous la tente d'une marchande
de jouets, près du pont. Sans doute, elles s'étaient réfugiées là,
surprises par la pluie. La petite dévalisait la boutique, tourmentait
la dame pour avoir un cerceau; et toutes deux s'en allaient
maintenant, l'enfant qui courait, rieuse et lâchée, poussait le
cerceau sur le trottoir. Alors, Jeanne redevint très-triste, sa poupée
lui parut affreuse. C'était un cerceau qu'elle voulait, et être
là-bas, et courir, pendant que sa mère, derrière elle, aurait marché à
petits pas, en lui criant de ne pas aller si loin. Tout se brouillait.
A chaque minute, elle essuyait la vitre. On lui avait défendu d'ouvrir
la fenêtre; mais elle se sentait pleine de révolte, elle pouvait
regarder dehors au moins, puisqu'on ne l'emmenait pas. Elle ouvrit,
elle s'accouda comme une grande personne, comme sa mère, lorsqu'elle
se mettait là et qu'elle ne parlait plus.
L'air était doux, d'une douceur humide, qui lui semblait très-bonne.
Une ombre, peu à peu étendue sur l'horizon, lui fit lever la tête.
Elle avait, au-dessus d'elle, la sensation d'un oiseau géant, les
ailes élargies. D'abord, elle ne vit rien, le ciel restait clair; mais
une tache sombre se montra à l'angle de la toiture, déborda, envahit
le ciel. C'était un nouveau grain, poussé par un terrible vent
d'ouest. Le jour avait baissé rapidement, la ville était noire, dans
une lueur livide qui donnait aux façades un ton de vieille rouille.
Presque aussitôt la pluie tomba. Les chaussées furent balayées. Des
parapluies sa retournèrent, des promeneurs, fuyant de tous côtés,
disparurent comme des pailles. Une vieille dame tenait à deux mains
ses jupons, tandis que l'averse s'abattait sur son chapeau avec une
raideur de gouttière. Et la pluie marchait, on pouvait suivre le vol
du nuage à la course furieuse de l'eau vers Paris; la barre des
grosses gouttes enfilait les avenues des quais, dans un galop de
cheval emporté, soulevant une poussière, dont la petite fumée blanche
roulait au ras du sol avec une vitesse prodigieuse; elle descendait
les Champs-Élysées, s'engouffrait dans les longues rues droites du
quartier Saint-Germain, emplissait d'un bond les larges étendues, les
places vides, les carrefours déserts. En quelques secondes, derrière
cette trame de plus en plus épaisse, la ville pâlit, sembla se fondre.
Ce fut comme un rideau tiré obliquement du vaste ciel à la terre. Des
vapeurs montaient, l'immense clapotement avait un bruit assourdissant
de ferrailles remuées.
Jeanne, étourdie par la clameur, se reculait. Il lui semblait qu'un
mur blafard s'était bâti devant elle. Mais elle adorait la pluie, elle
revint s'accouder, allongea les bras, pour sentir les grosses gouttes
froides s'écraser sur ses mains. Cela l'amusait, elle se trempait
jusqu'aux manches. Sa poupée devait, comme elle, avoir mal à la tête.
Aussi venait-elle de la poser à califourchon sur la barre, le dos
contre le mur. Et, en voyant les gouttes l'éclabousser, elle pensait
que ça lui faisait du bien. La poupée, très-raide, avec l'éternel
sourire de ses petites dents, avait une épaule qui ruisselait, tandis
que des souffles de vent enlevaient sa chemise. Son pauvre corps, vide
de son, grelottait.
Pourquoi donc sa mère ne l'avait-elle pas emmenée? Jeanne trouvait,
dans cette eau qui lui battait les mains, une nouvelle tentation
d'être dehors. On devait être très-bien dans la rue. Et elle revoyait,
derrière le voile de l'averse, la petite fille poussant un cerceau sur
le trottoir. On ne pouvait pas dire, celle-là était sortie avec sa
mère. Même elles paraissaient joliment contentes toutes les deux. Ça
prouvait qu'on emmenait les petites filles, quand il pleuvait. Mais il
fallait vouloir. Pourquoi n'avait-on pas voulu? Alors, elle songeait
encore à son chat rouge qui s'en était allé, la queue en l'air, sur
les maisons d'en face, puis à cette petite bête de moineau, qu'elle
avait essayé de faire manger, quand il était mort, et qui avait fait
semblant de ne pas comprendre. Ces histoires lui arrivaient toujours,
on ne l'aimait pas assez fort. Oh! elle aurait été prête en deux
minutes; les jours où ça lui plaisait, elle s'habillait vite; les
bottines que Rosalie boutonnait, le paletot, le chapeau, et c'était
fini. Sa mère aurait bien pu l'attendre deux minutes. Quand elle
descendait chez ses amis, elle ne bousculait pas comme ça ses
affaires; quand elle allait au bois de Boulogne, elle la promenait
doucement par la main, elle s'arrêtait avec elle à chaque boutique de
la rue de Passy. Et Jeanne ne devinait pas, ses sourcils noirs se
fronçaient, ses traits si fins prenaient cette dureté jalouse qui lui
donnait un visage blême de vieille fille méchante. Elle sentait
confusément que sa mère était quelque part où les enfants ne vont pas.
On ne l'avait pas emmenée, pour lui cacher des choses. À ces pensées,
son coeur se serrait d'une tristesse indicible, elle avait mal.
La pluie devenait plus fine, des transparences se faisaient à travers
le rideau qui voilait Paris. Le dôme des Invalides reparut le premier,
léger et tremblant, dans la vibration luisante de l'averse. Puis, des
quartiers émergèrent du flot qui se retirait, la ville sembla sortir
d'un déluge, avec ses toits ruisselants, tandis que des fleuves
emplissaient encore les rues d'une vapeur. Mais, tout d'un coup, une
flamme jaillit, un rayon tomba au milieu de l'ondée. Alors, pendant un
instant, ce fut un sourire dans des larmes. Il ne pleuvait plus sur le
quartier des Champs-Élysées, la pluie sabrait la rive gauche, la Cité,
les lointains des faubourgs; et l'on en voyait les gouttes filer comme
des traits d'acier, minces et drus dans le soleil. Vers la droite, un
arc-en-ciel s'allumait. À mesure que le rayon s'élargissait, des
hachures roses et bleues peinturluraient l'horizon d'un bariolage
d'aquarelle enfantine. Il y eut un flamboiement, une tombée de neige
d'or sur une ville de cristal. Et le rayon s'éteignit, un nuage avait
roulé, le sourire se noyait dans les larmes, Paris s'égouttait avec un
long bruit de sanglots, sous le ciel couleur de plomb.
Jeanne, les manches trempées, eut un accès de toux. Mais elle ne
sentait pas le froid qui la pénétrait, occupée maintenant de la pensée
que sa mère était descendue dans Paris. Elle avait fini par connaître
trois monuments, les Invalides, le Panthéon, la tour Saint-Jacques;
elle répétait leurs noms, elle les désignait du doigt, sans s'imaginer
comment ils pouvaient être, quand on les regardait de près. Sans doute
sa mère se trouvait là-bas, et elle la mettait au Panthéon, parce que
celui-là l'étonnait le plus, énorme et planté tout en l'air comme le
panache de la ville. Puis, elle se questionnait. Paris restait pour
elle cet endroit où les enfants ne vont pas. On ne la menait jamais.
Elle aurait voulu savoir, pour se dire tranquillement: «Maman est là,
elle fait ceci.» Mais ça lui semblait trop vaste, on ne retrouvait
personne. Ses regards sautaient à l'autre bout de la plaine.
N'était-ce pas plutôt dans ce tas de maisons, à gauche, sur une
colline? ou tout près, sous les grands arbres dont les branches nues
ressemblaient à des fagots de bois mort? Si elle avait pu soulever les
toitures! Qu'était-ce donc, ce monument si noir? et cette rue, où
courait quelque chose de gros? et tout ce quartier dont elle avait
peur, parce que bien sûr on s'y battait. Elle ne distinguait pas
nettement; mais, sans mentir, ça remuait, c'était très-laid, les
petites filles ne devaient pas regarder. Toutes sortes de suppositions
vagues, qui lui donnaient envie de pleurer, troublaient son ignorance
d'enfant. L'inconnu de Paris, avec ses fumées, son grondement continu,
sa vie puissante, soufflait jusqu'à elle, par ce temps mou de dégel,
une odeur de misère, d'ordure et de crime, qui faisait tourner sa
jeune tête, comme si elle s'était penchée au-dessus d'un de ces puits
empestés, exhalant l'asphyxie de leur boue invisible. Les Invalides,
le Panthéon, la tour Saint-Jacques, elle les nommait, elle les
comptait; puis, elle ne savait plus, elle restait effrayée et
honteuse, avec la pensée entêtée que sa mère était dans ces vilaines
choses, quelque part qu'elle ne devinait point, tout au fond, là-bas.
Brusquement, Jeanne se tourna. Elle aurait juré qu'on avait marché
dans la chambre; même une main légère venait de lui effleurer
l'épaule. Mais la chambre était vide, dans le lourd désordre où Hélène
l'avait laissée; le peignoir pleurait toujours, allongé, écrasé sur le
traversin. Alors, Jeanne, toute blanche, fit d'un regard le tour de la
pièce, et son coeur se brisa. Elle était seule, elle était seule. Mon
Dieu! sa mère, en partant, l'avait poussée, et très-fort, à la jeter
par terre. Cela lui revenait dans une angoisse, la douleur de cette
brutalité la reprenait aux poignets et aux épaules. Pourquoi
l'avait-on battue? Elle était gentille, elle n'avait rien à se
reprocher. On lui parlait si doucement d'ordinaire, cette correction
la révoltait. Elle éprouvait cette sensation de ses peurs d'enfant,
lorsqu'on la menaçait du loup et qu'elle regardait, sans l'apercevoir;
c'était dans l'ombre comme des choses qui allaient l'écraser.
Pourtant, elle se doutait, la face blêmie, peu à peu gonflée d'une
colère jalouse. Tout d'un coup, la pensée que sa mère devait aimer
plus qu'elle les gens où elle avait couru, en la bousculant si fort,
lui fit porter les deux mains à sa poitrine. Elle savait à présent. Sa
mère la trahissait.
Sur Paris, une grande anxiété s'était faite, dans l'attente d'une
nouvelle bourrasque. L'air obscurci avait un murmure, d'épais nuages
planaient. Jeanne, à la fenêtre, toussa violemment; mais elle se
sentait comme vengée d'avoir froid, elle aurait voulu prendre du mal.
Les mains contre la poitrine, elle sentait là grandir son malaise.
C'était une angoisse, dans laquelle son corps s'abandonnait. Elle
tremblait de peur, et n'osait plus se retourner, toute froide à l'idée
de regarder encore dans la chambre. Quand on est petite, on n'a pas de
force. Qu'était-ce donc, ce mal nouveau, dont la crise l'emplissait de
honte et d'amère douceur? Lorsqu'on la taquinait, qu'on la
chatouillait malgré ses rires, elle avait eu parfois ce frisson
exaspéré. Toute raidie, elle attendait dans une révolte de ses membres
innocents et vierges. Et, du fond de son être, de son sexe de femme
éveillé, une vive douleur jaillit comme un coup reçu de loin. Alors,
défaillante, elle poussa un cri étouffé: «Maman! maman!» sans qu'on
pût savoir si elle appelait sa mère à son secours, ou si elle
l'accusait de lui envoyer ce mal dont elle se mourait.
À ce moment, la tempête éclatait. Dans le silence lourd d'anxiété, au-
dessus de la ville devenue noire, le vent hurla; et l'on entendit le
craquement prolongé de Paris, les persiennes qui battaient, les
ardoises qui volaient, les tuyaux de cheminée et les gouttières qui
rebondissaient sur le pavé des rues. Il y eut un calme de quelques
secondes; puis, un nouveau souffla passa, emplit l'horizon d'une
baleine si colossale, que l'océan des toitures, ébranlé, sembla
soulever ses vagues et disparut dans un tourbillon. Pendant un
instant, ce fut le chaos. D'énormes nuages, élargis comme des taches
d'encre, couraient au milieu de plus petits, dispersés et flottants,
pareils à des haillons que le vent déchiquetait et emportait fil à
fil. Un instant, deux nuées s'attaquèrent, se brisèrent avec des
éclats, qui semèrent de débris l'espace couleur de cuivre; et chaque
fois que l'ouragan sautait ainsi, soufflant de tous les points du
ciel, il y avait en l'air un écrasement d'armées, un écroulement
immense dont les décombres suspendus allaient écraser Paris. Il ne
pleuvait pas encore. Tout à coup, un nuage creva sur le centre de la
ville, une trombe d'eau remonta le cours de la Seine. Le ruban vert du
fleuve, criblé et sali par le clapotement des gouttes, se changeait en
un ruisseau de boue; et, un à un, derrière l'averse, les ponts
reparaissaient, amincis, légers dans la vapeur; tandis que, à droite
et à gauche, les quais déserts secouaient furieusement leurs arbres,
le long de la ligne grise des trottoirs. Au fond, sur Notre-Dame, le
nuage se partagea, versa un tel torrent, que la Cité fut submergée;
seules, en haut du quartier noyé, les tours nageaient dans une
éclaircie, comme des épaves. Mais, de toutes parts, le ciel s'ouvrait,
la rive droite à trois reprises parut engloutie. Une première ondée
ravagea les faubourgs lointains, s'élargissant, battant les pointes de
Saint-Vincent-de-Paul et de la tour Saint-Jacques qui blanchissaient
sous le flot. Deux autres, coup sur coup, ruisselèrent sur Montmartre
et sur les Champs-Élysées. Par instants, on distinguait les verrières
du Palais de l'Industrie fumant dans le rejaillissement de la pluie,
Saint-Augustin dont la coupole roulait au fond d'un brouillard comme
une lune éteinte, la Madeleine qui allongeait sa toiture plate,
pareille aux dalles lavées à grande eau de quelque parvis en ruine;
pendant que, en arrière, la masse énorme et sombrée de l'Opéra faisait
penser à un vaisseau démâté, la carène prise entre deux rocs,
résistante aux assauts de la tempête. Sur la rive gauche, que voilait
une poussière d'eau, on apercevait le dôme des Invalides, les flèches
de Sainte-Clotilde, les tours de Saint-Sulpice mollissant, se fondant
dans l'air trempé d'humidité. Un nuage s'élargit, la colonnade du
Panthéon lâcha des nappes qui menaçaient d'inonder les quartiers bas.
Et, dès ce moment, les coups de pluie frappèrent la ville à toutes
places; on eût dit que le ciel se jetait sur la terre; des rues
s'abîmaient, coulant à fond et surnageant, dans des secousses dont la
violence semblait annoncer la fin de la cité. Un grondement continu
montait, la voix des ruisseaux grossis, le tonnerre des eaux se vidant
aux égouts. Cependant, au-dessus de Paris boueux, que ces giboulées
salissaient du même ton jaune, les nuages s'effrangeaient, devenaient
d'une pâleur livide, également épandue, sans une fissure ni une tache.
La pluie s'amincissait, raide et pointue; et quand une rafale
soufflait encore, de grandes ondes moiraient les hachures grises, on
entendait les gouttes obliques, presque horizontales, fouetter lus
murs avec un sifflement, jusqu'à ce que, le vent tombé, elles
redevinssent droites, piquant la sol dans un apaisement obstiné, du
coteau de Passy à la campagne plate de Charenton. Alors, l'immense
cité, comme détruite et morte à la suite d'une suprême convulsion,
étendit son champ de pierres renversées, sous l'effacement du ciel.
Jeanne, affaissée à la fenêtre, avait de nouveau balbutié: «Maman!
maman!» et une immense fatigue la laissait toute faible, en face de
Paris englouti. Dans cet anéantissement, les cheveux envolés, le
visage mouillé de gouttes de pluie, elle gardait le goût de l'amère
douceur dont elle venait de frissonner, tandis que le regret de
quelque chose d'irrémédiable pleurait en elle. Tout lui semblait fini,
elle comprenait qu'elle devenait très-vieille. Les heures pouvaient
couler, elle ne regardait même plus dans la chambre. Cela lui était
égal, d'être oubliée et seule. Un tel désespoir emplissait son coeur
d'enfant, qu'il faisait noir autour d'elle. Si on la grondait comme
autrefois, quand elle était malade, ce serait très-injuste. Ça la
brûlait, ça la prenait comme un mal de tête. Sûrement, tout à l'heure,
on lui avait cassé quelque part une chose. Elle ne pouvait empêcher
ça. Il lui fallait bien se laisser faire ce qu'on voulait. À la fin,
elle était trop lasse. Sur la barre d'appui, elle avait noué ses deux
petits bras, et une somnolence la prenait, la tête appuyée, ouvrant de
temps à autre ses yeux très-grands, pour voir l'averse.
Toujours, toujours la pluie tombait, le ciel blême fondait en eau. Un
dernier souffle avait passé, on entendait un roulement monotone. La
pluie souveraine battait sans fin, au milieu d'une solennelle
immobilité, la ville qu'elle avait conquise, silencieuse et déserte.
Et c'était, derrière le cristal rayé de ce déluge, un Paris fantôme,
aux lignes tremblantes, qui paraissait se dissoudre. Il n'apportait
plus à Jeanne qu'un besoin de sommeil, avec de vilains rêves, comme si
tout son inconnu, le mal qu'elle ignorait, se fut exhalé en brouillard
pour la pénétrer et la faire tousser. Chaque fois qu'elle ouvrait les
yeux, des hoquets de toux la secouaient, et elle restait là quelques
secondes à le regarder; puis, en laissant retomber la tête, elle en
emportait l'image, il lui semblait qu'il s'étalait sur elle et
l'écrasait.
La pluie tombait toujours. Quelle heure pouvait-il être, maintenant?
Jeanne n'aurait pas pu dire. Peut-être la pendule ne marchait-elle
plus. Cela lui paraissait trop fatigant de se retourner. Il y avait au
moins huit jours que sa mère était partie. Elle avait cessé de
l'attendre, elle se résignait à ne plus la revoir. Puis, elle oubliait
tout, les misères qu'on lui avait faites, le mal étrange dont elle
venait de souffrir, même l'abandon où le monde la laissait. Une
pesanteur descendait en elle avec un froid de pierre. Elle était
seulement bien malheureuse, oh! malheureuse autant que les petits
pauvres perdus sous les portes, auxquels elle donnait des sous. Jamais
ça ne s'arrêterait, elle serait ainsi pendant des années, c'était trop
grand et trop lourd pour une petite fille. Mon Dieu! comme on
toussait, comme on avait froid, quand on ne vous aimait plus! Elle
fermait ses paupières appesanties, dans le vertige d'un assoupissement
fiévreux, et sa dernière pensée était un vague souvenir d'enfance, une
visite à un moulin, avec du blé jaune, des graines toutes petites, qu
coulaient sous des meules grosses comme des maisons.
Des heures, des heures passaient, chaque minute apportait un siècle.
La pluie tombait sans relâche, du même train tranquille, comme ayant
tout le temps, l'éternité, pour noyer la plaine. Jeanne dormait. Près
d'elle, sa poupée, pliée sur la barre d'appui, les jambes dans la
chambre et la tête dehors, semblait une noyée, avec sa chemise qui se
collait à sa peau rose, ses yeux fixes, ses cheveux ruisselants d'eau;
et elle était maigre à faire pleurer, dans sa posture comique et
navrante de petite morte. Jeanne, endormie, toussait; mais elle
n'ouvrait plus les yeux, sa tête roulait sur ses bras croisés, la toux
s'achevait en un sifflement, sans qu'elle s'éveillât. Il n'y avait
plus rien, elle dormait dans le noir, elle ne retirait même pas sa
main, dont les doigts rougis laissaient couler des gouttes claires,
une à une, au fond des vastes espaces qui se creusaient sous la
fenêtre. Cela dura encore des heures, des heures. À l'horizon, Paris
s'était évanoui comme une ombre de ville, le ciel se confondait dans
le chaos brouillé de l'étendue, la pluie grise tombait toujours,
entêtée.