En août, le jardin du docteur Deberle était un véritable puits de
feuillage. Contre la grille, les lilas et les faux ébéniers mêlaient
leurs branches, tandis que les plantes grimpantes, les lierres, les
chèvrefeuilles, les clématites, poussaient de toutes parts des jets
sans fin, qui se glissaient, se nouaient, retombaient en pluie,
allaient jusque dans les ormes du fond, après avoir couru le long des
murailles; et, là, on aurait dit une tente attachée d'un arbre à
l'autre, les ormes se dressaient comme les piliers puissants et
touffus d'un salon de verdure. Ce jardin était si petit, que le
moindre pan d'ombre le couvrait. Au milieu, le soleil à midi faisait
une seule tache jaune, dessinant la rondeur de la pelouse, flanquée de
ses deux corbeilles. Contre le perron, il y avait un grand rosier, des
roses thé énormes qui s'épanouissaient par centaines. Le soir, quand
la chaleur tombait, le parfum en devenait pénétrant, une odeur chaude
de roses s'alourdissait sous les ormes. Et rien n'était plus charmant
que ce coin perdu, si embaumé, où les voisins ne pouvaient voir, et
qui apportait un rêve de forêt vierge, pendant que des orgues de
Barbarie jouaient des polkas dans la rue Vineuse.
--Madame, disait chaque jour Rosalie, pourquoi mademoiselle ne
descend-elle pas dans le jardin?... Elle serait joliment à son aise
sous les arbres.
La cuisine de Rosalie était envahie par les branches d'un des ormeaux.
Elle arrachait des fouilles avec la main, elle vivait dans la joie de
ce colossal bouquet, au fond duquel elle n'apercevait plus rien. Mais
Hélène répondait:
--Elle n'est pas encore assez forte, la fraîcheur de l'ombre lui
ferait du mal.
Cependant, Rosalie s'entêtait. Quand elle croyait avoir une bonne
idée, elle ne la lâchait point aisément. Madame avait tort de croire
que l'ombre faisait du mal. C'était plutôt que madame craignait de
déranger le monde; mais elle se trompait, mademoiselle ne dérangerait
pour sûr personne, car il n'y avait jamais âme qui vive, le monsieur
n'y paraissait plus, la dame devait rester aux bains de mer jusqu'au
milieu de septembre; cela était si vrai, que la concierge avait
demandé à Zéphyrin de donner un coup de râteau, et que, depuis deux
dimanches, Zéphyrin et elle y passaient l'après-midi. Oh! c'était
joli, c'était joli à ne pas croire!
Hélène refusait toujours. Jeanne semblait avoir une grosse envie
d'aller dans le jardin, dont elle avait souvent parlé pendant sa
maladie; mais un sentiment singulier, un embarras qui lui faisait
baisser les yeux, paraissait l'empêcher d'insister auprès de sa mère.
Enfin, le dimanche suivant, la bonne se présenta, tout essoufflée, en
disant:
--Oh! madame, il n'y a personne, je vous le jure.
Il n'y a que moi et Zéphyrin qui ratisse.... Laissez-la venir. Vous ne
pouvez pas vous imaginer comme on est bien. Venez un peu, rien qu'un
peu, pour voir.
Et elle était si convaincue, qu'Hélène céda. Elle enveloppa Jeanne
dans un châle et dit à Rosalie de prendre une grosse couverture.
L'enfant, ravie, d'un ravissement muet que témoignaient seuls ses
grands yeux brillants, voulut descendre l'escalier sans être aidée,
pour montrer sa force. Derrière elle, sa mère avançait les bras, prête
à la soutenir. En bas, lorsqu'elles mirent les pieds dans le jardin,
toutes deux poussèrent un cri. Elles ne le reconnaissaient pas, tant
ce fourré impénétrable ressemblait peu au coin propre et bourgeois
qu'elles avaient vu au printemps.
--Quand je vous le disais! répétait Rosalie triomphante.
Les massifs s'étaient élargis, changeant les allées en étroits
sentiers, dessinant tout un labyrinthe où les jupes s'accrochaient au
passage. On aurait cru l'enfoncement lointain d'une forêt, sous la
voûte des feuillages qui laissait tomber une lumière verte, d'une
douceur et d'un mystère charmants. Hélène cherchait l'orme au pied
duquel elle s'était assise en avril.
--Mais, dit-elle, je ne veux pas qu'elle reste là. L'ombre est trop
fraîche.
--Attendez donc, reprit la bonne. Vous allez voir.
En trois pas, on traversait la forêt. Et là, au milieu du trou de
verdure, sur la pelouse, on trouvait le soleil, un large rayon d'or
qui tombait, tiède et silencieux, comme dans une clairière. En levant
la tête, on ne voyait que des branches, se détachant sur la nappe
bleue du ciel, avec une légèreté de guipure. Les roses thé du grand
rosier, un peu fanées par la chaleur, donnaient sur leurs tiges. Dans
les corbeilles, des marguerites rouges et blanches, d'un ton ancien,
dessinaient des bouts de vieilles tapisseries.
--Vous allez voir, répétait Rosalie, laissez-moi faire. C'est moi qui
vais l'arranger.
Elle venait de plier et d'étaler la couverture au bord d'une allée, à
l'endroit où l'ombre finissait. Puis, elle fit asseoir Jeanne, les
épaules couvertes de son châle, en lui disant d'allonger ses petites
jambes. De cette façon, l'enfant avait la tête à l'ombre et les pieds
au soleil.
--Tu es bien, ma chérie? demanda Hélène.
--Oh! oui, répondit-elle. Tu vois, je n'ai pas froid. On dirait que je
me chauffe à un grand feu.... Oh! comme on respire, comme c'est bon!
Alors, Hélène, qui regardait d'un air inquiet les volets fermés de
l'hôtel, dit qu'elle remontait un instant. Et elle adressa toutes
sortes de recommandations à Rosalie: elle veillerait bien au soleil,
elle ne laisserait pas Jeanne là plus d'une demi-heure, elle ne la
quitterait pas du regard.
--N'aie donc pas peur, maman s'écria la petite, qui riait. Il ne passe
point de voitures, ici.
Quand elle fut seule, elle prit des poignées de graviers, à côté
d'elle, jouant à les faire tomber en pluie, d'une main dans l'autre.
Cependant, Zéphyrin ratissait. Lorsqu'il avait vu madame et
mademoiselle, il s'était hâté de remettre sa capote, pendue à une
branche; et il restait debout, ne ratissant plus, par respect. Durant
toute la maladie de Jeanne, il était venu à son habitude chaque
dimanche; mais il se glissait dans la cuisine avec tant de
précautions, qu'Hélène n'aurait jamais soupçonné sa présence, si
Rosalie, chaque fois, n'avait demandé des nouvelles de sa part, en
ajoutant qu'il partageait le chagrin de la maison.
Oh! il sa faisait aux belles manières, comme elle le disait; il se
décrassait joliment à Paris. Aussi, appuyé sur son râteau,
adressait-il à Jeanne un branlement de tête sympathique. Lorsqu'elle
l'aperçut, elle sourit.
--J'ai été bien malade, dit-elle.
--Je sais, Mademoiselle, répondit-il en mettant une main sur son
coeur.
Puis, il voulut trouver quelque chose de gentil, une plaisanterie qui
égayât la situation. Et il ajouta:
--Votre santé s'est reposée, voyez-vous. Maintenant, ça va ronfler.
Jeanne avait repris une poignée de cailloux. Alors, content de lui,
riant d'un rire silencieux qui lui fendait la bouche d'une oreille à
l'autre, il se remit à ratisser, de toute la force de ses bras. Le
râteau, sur le gravier, avait un bruit régulier et strident. Au bout
de quelques minutes, Rosalie, qui voyait la petite absorbée dans son
jeu, heureuse et bien tranquille, s'éloigna d'elle pas à pas, comme
attirée par le grincement du râteau. Zéphyrin était de l'autre côté de
la pelouse, en plein soleil.
--Tu sues comme un boeuf, murmura-t-elle. Ôte donc ta capote.
Mademoiselle ne sera pas offensée, va!
Il retira sa capote et la pendit de nouveau à une branche. Son
pantalon rouge, dont une courroie serrait la ceinture, lui montait
très-haut, tandis que sa chemise de grosse toile bise, tenue au cou
par un col de crin, était si raide, qu'elle bouffait et l'arrondissait
encore. Il retroussa ses manches en se dandinant, histoire de montrer
une fois de plus à Rosalie deux coeurs enflammés qu'il s'était fait
tatouer au régiment, avec cette devise: _Pour toujours_.
--Es-tu allé à la messe, ce matin? demanda Rosalie qui lui faisait
subir tous les dimanches cet interrogatoire.
--A la messe...., à la messe...., répéta-t-il en ricanant.
Ses deux oreilles rouges s'écartaient de sa tête tondue très-ras, et
toute sa petite personne ronde exprimait un air profondément
goguenard.
--Sans doute que j'y suis allé, à la messe, finit-il par dire.
--Tu mens! reprit violemment Rosalie. Je vois bien que tu mens, ton
nez remue!... Ah! Zéphyrin, tu te perds, tu n'as seulement plus de
religion.... Méfie-toi!
Pour toute réponse, d'un geste galant, il voulut la prendre à la
taille. Mais elle parut scandalisée, elle cria:
--Je te fais remettre ta capote, si tu n'es pas convenable!... Tu
n'as pas honte! Voila mademoiselle qui te regarde.
Alors, Zéphyrin ratissa de plus belle. Jeanne, en effet, venait de
lever les yeux. Le jeu la lassait un peu; après les cailloux, elle
avait ramassé des feuilles et arraché de l'herbe; mais une paresse
l'envahissait, elle jouait mieux à ne rien faire, à regarder le soleil
qui la gagnait petit à petit. Tout à l'heure, ses jambes seules,
jusqu'aux genoux, trempaient dans ce bain chaud de rayons; maintenant,
elle en avait jusqu'à la taille, et la chaleur montait toujours, elle
la sentait qui grandissait en elle comme une caresse, avec des
chatouilles bien gentilles. Ce qui l'amusait surtout, c'étaient les
taches rondes, d'un beau jaune d'or, qui dansaient sur son châle. On
aurait dit des bêtes. Et elle renversait la tète, pour voir si elles
grimperaient jusqu'à sa figure. En attendant, elle avait joint ses
deux petites mains dans du soleil. Comme elles paraissaient maigres!
comme elles étaient transparentes! Le soleil passait au travers, et
elles lui semblaient jolies tout de même, d'un rose de coquillage,
fines et allongées, pareilles aux menottes enfantines d'un Jésus.
Puis, le grand air, ces gros arbres autour d'elle, cette chaleur,
l'avaient un peu étourdie. Elle croyait dormir, et pourtant elle
voyait, elle entendait. Cela était très-bon, très-doux.
--Mademoiselle, si vous vous reculiez, dit Rosalie qui était revenue
près d'elle. Le soleil vous chauffe trop.
Mais Jeanne, d'un geste, refusa de remuer. Elle se trouvait trop bien.
A présent, elle ne s'occupait plus que de la bonne et du petit soldat,
cédant à une de ces curiosités d'enfant pour les choses qu'on leur
cache. Sournoisement, elle baissa les yeux, voulant faire croire
qu'elle ne regardait pas; et, entre ses longs cils, elle guettait,
pendant qu'elle semblait tout assoupie.
Rosalie demeura encore là quelques minutes. Elle était sans force
contre le bruit du râteau. De nouveau, elle rejoignit Zéphyrin, pas à
pas, comme malgré elle. Elle le grondait de ses nouvelles allures;
mais, au fond, elle était saisie, prise au coeur, pleine d'une sourde
admiration. Le petit soldat, dans ses longues flâneries avec les
camarades, au Jardin des Plantes et sur la place du Château-d'Eau, où
était sa caserne, acquérait les grâces balancées et fleuries du
tourlourou parisien. Il en apprenait la rhétorique, les
épanouissements galants, les entortillements de style, si flatteurs
pour les dames. Des fois, elle restait suffoquée de plaisir, en
écoutant des phrases qu'il lui rapportait avec un dandinement des
épaules, et dans lesquelles des mots qu'elle ne comprenait pas la
faisaient devenir toute rouge d'orgueil. L'uniforme ne le gênait plus:
il jetait les bras à se les décrocher, d'un air crâne; il avait
surtout une façon de porter son shako sur la nuque, qui découvrait sa
face ronde, le nez en avant, tandis que le shako, mollement,
accompagnait le roulis du corps. Puis, il s'émancipait, buvait la
goutte, prenait la taille au sexe. Bien sûr qu'il en savait plus long
qu'elle, maintenant, avec ses manières de ricaner et de ne pas en dire
davantage. Paris le dégourdissait trop. Et, ravie, furieuse, elle se
plantait devant lui, hésitant entre les deux envies de le griffer ou
de se laisser dire des bêtises.
Cependant, Zéphyrin, en ratissant, avait tourné l'allée. Il se
trouvait derrière un grand fusain, lançant à Rosalie des oeillades
obliques, pendant qu'il semblait l'amener contre lui, à petits coups,
avec son râteau. Quand elle fut tout près, il la pinça rudement à la
hanche....
--Crie pas, c'est comme je t'aime! murmura-t-il en grasseyant. Et mets
ça par-dessus!
Il la baisait au petit bonheur, sur l'oreille. Puis, comme Rosalie, à
son tour, le pinçait au sang, il lui colla un autre baiser, sur le nez
cette fois. Elle était écarlate, bien contente au fond, exaspérée de
ne pouvoir lui allonger un soufflet, à cause de mademoiselle.
--Je me suis piquée, dit-elle en revenant près de Jeanne, pour
expliquer le léger cri qu'elle avait jeté.
Mais l'enfant avait vu la scène, au travers des branches grêles du
fusain. Le pantalon rouge et la chemise du soldat faisaient une tache
vive, dans la verdure. Elle leva lentement les yeux sur Rosalie, la
regarda un instant, pendant qu'elle rougissait davantage, les lèvres
humides, les cheveux envolés. Puis, elle baissa de nouveau les
paupières, reprit une poignée de cailloux, n'eut pas la force de
jouer; et elle resta les deux mains dans la terre chaude, somnolente,
au milieu de la grande vibration du soleil. Un flot de santé remontait
en elle et l'étouffait. Les arbres lui semblaient gigantesques et
puissants, les roses la noyaient dans un parfum. Elle songeait à des
choses vagues, surprise et ravie.
--A quoi pensez-vous donc, mademoiselle? demanda Rosalie inquiète.
--Je ne sais pas, à rien, répondit Jeanne. Ah! si, je sais....
Vois-tu, je voudrais vivre très-vieille....
Et elle ne put expliquer cette parole. C'était une idée qui lui
venait, disait-elle. Mais, le soir, après le dîner, comme elle restait
songeuse et que sa mère l'interrogeait, elle posa tout à coup cette
question:
--Maman, est-ce que les cousins et les cousines se marient ensemble?
--Sans doute, dit Hélène. Pourquoi me demandes-tu ça?--Pour rien....
Pour savoir.
Hélène était d'ailleurs habituée à ses questions extraordinaires.
L'enfant se trouva si bien de l'heure passée dans le jardin, qu'elle y
descendit tous les jours de soleil. Les répugnances d'Hélène
disparurent peu à peu; l'hôtel demeurait fermé, Henri ne se montrait
pas, elle avait fini par rester et s'asseoir près de Jeanne, sur un
bout de la couverture. Mais, le dimanche suivant, elle s'inquiéta en
voyant, le matin, les fenêtres ouvertes.
--Pardi! on fait prendre l'air aux appartements, disait Rosalie, pour
l'engager à descendre. Quand je vous jure qu'il n'y a personne!
Ce jour-là, le temps était plus chaud encore. Une grêle de flèches
d'or criblait les feuillages. Jeanne, qui commençait à devenir forte,
marcha pendant près de dix minutes, appuyée au bras de sa mère. Puis,
fatiguée, elle revint sur sa couverture, en faisant à Hélène une
petite place. Toutes deux se souriaient, amusées de se voir ainsi par
terre. Zéphyrin qui avait fini de ratisser, aidait Rosalie à cueillir
du persil, dont des touffes perdues poussaient le long de la muraille
du fond.
Tout à coup il y eut un grand bruit dans l'hôtel; et, comme Hélène
songeait à se sauver, madame Deberle parut sur le perron. Elle
arrivait, en robe de voyage, parlant haut, très-affairée. Mais, quand
elle aperçut madame Grandjean et sa fille par terre, devant la
pelouse, elle se précipita, les combla de caresses, les étourdit de
paroles.
--Comment! c'est vous!... Ah! que je suis heureuse de vous voir!...
Embrasse-moi, ma petite Jeanne. Tu as été bien malade, n'est-ce pas,
mon pauvre chat? Mais ça va mieux, te voilà toute rose.... Que de fois
j'ai pensé à vous, ma chère! Je vous ai écrit, vous avez reçu mes
lettres? Vous avez dû passer des heures bien terribles. Enfin, c'est
fini.... Voulez-vous me permettre de vous embrasser?
Hélène s'était mise debout. Elle dut se laisser poser deux baisers sur
les joues et les rendre. Ces caresses la glaçaient, elle balbutiait:
--Vous nous excuserez d'avoir envahi votre jardin.
--Vous voulez rire! reprit impétueusement Juliette. N'êtes-vous pas
ici chez vous?
Elle les quitta un instant, remonta le perron, pour crier à travers
les pièces toutes ouvertes:
--Pierre, n'oubliez rien, il y a dix-sept colis! Mais elle revint tout
de suite et parla de son voyage.
--Oh! une saison adorable. Nous étions à Trouville, vous savez. Un
monde sur la plage, à s'écraser! Et tout ce qu'il y a de mieux....
J'ai eu des visites, oh! des visites.... Papa est venu passer quinze
jours avec Pauline. N'importe, on est content de rentrer chez soi....
Ah! je ne vous ai pas dit.... Mais non, je vous conterai ça plus tard.
Elle se baissa, embrassa Jeanne de nouveau, puis devint sérieuse et
posa cette question:
--Est-ce que j'ai bruni?
--Non, je ne m'aperçois pas, répondit Hélène, qui la regardait.
Juliette avait ses yeux clairs et vides, ses mains potelées, son joli
visage aimable. Elle ne vieillissait pas; l'air de la mer lui-même
n'avait pu entamer la sérénité de son indifférence. Elle semblait
revenir d'une course dans Paris, d'une tournée chez ses fournisseurs,
avec le reflet des étalages sur toute sa personne. Pourtant, elle
débordait d'affection, et Hélène demeurait d'autant plus gênée,
qu'elle se sentait raide et mauvaise. Au milieu de la couverture,
Jeanne ne bougeait pas; elle levait seulement sa fine tête souffrante,
les mains serrées frileusement au soleil.
--Attendez, vous n'avez pas vu Lucien, s'écria Juliette. Il faut le
voir.... Il est énorme.
Et lorsqu'on lui eut amené le petit garçon, que la femme de chambre
débarbouillait de la poussière du voyage, elle le poussa, elle le
retourna, pour le montrer. Lucien, gros, joufflu, tout hâlé d'avoir
joué sur la plage, au vent du large, crevait de santé, un peu empâté
même, et l'air bourru, parce qu'on venait de le laver. Il était mal
essuyé, une joue humide encore, rose du frottement de la serviette.
Quand il aperçut Jeanne, il s'arrêta, surpris. Elle le regardait, avec
son pauvre visage maigri, d'une pâleur de linge, dans le ruissellement
noir de ses cheveux, dont les boucles tombaient jusqu'aux épaules. Ses
beaux yeux élargis et tristes lui tenaient toute la face; et, malgré
la forte chaleur, elle avait un petit tremblement, tandis que ses
mains frileuses se tendaient toujours comme devant un grand feu.
--Eh bien! tu ne vas pas l'embrasser? dit Juliette.
Mais Lucien semblait avoir peur. Il finit par se décider avec
précaution, en allongeant les lèvres, pour approcher de la malade le
moins possible. Puis, il se recula vite. Hélène avait de grosses
larmes au bord des yeux. Comme cet enfant se portait! Et sa Jeanne qui
était si essoufflée pour avoir fait le tour de la pelouse! Il y avait
des mères bien heureuses! Juliette, tout d'un coup, comprit sa
cruauté. Alors, elle se fâcha contre Lucien.
--Tiens, tu es une bête!... Est-ce qu'on embrasse les demoiselles
comme ça?... Vous n'avez pas idée, ma chère, il est devenu
impossible, à Trouville.
Elle s'embrouillait. Heureusement pour elle, le docteur parut. Elle
s'en tira par une exclamation.
--Ah! voilà Henri!
Il ne les attendait que le soir. Mais elle avait pris un autre train.
Et elle expliquait longuement pourquoi, sans parvenir à être claire.
Le docteur écoutait en souriant.
--Enfin, vous êtes ici, dit-il. C'est tout ce qu'il faut.
Il venait d'adresser à Hélène un salut muet. Son regard, un instant,
tomba sur Jeanne; puis, embarrassé, il détourna la tête. La petite
avait soutenu ce regard gravement; et, dénouant ses mains, d'un geste
instinctif, elle saisit la robe de sa mère, elle l'attira près d'elle.
--Ah! le gaillard! répétait le docteur, qui avait soulevé Lucien et
qui le baisait sur les joues. Il pousse comme un charme.
--Eh bien! et moi, on m'oublie? demanda Juliette.
Elle avançait la tête. Alors, il ne lâcha pas Lucien, il le garda sur
un bras, tout en se penchant pour baiser également sa femme. Tous
trois se souriaient.
Hélène, très-pâle, parla de remonter. Mais Jeanne refusa; elle voulait
voir, ses lents regards s'arrêtaient sur les Deberle, puis revenaient
vers sa mère. Lorsque Juliette avait tendu les lèvres au baiser de son
mari, une flamme s'était allumée dans les yeux de l'enfant.
--Il est trop lourd, continuait le docteur, en remettant Lucien par
terre. Alors, la saison a été bonne?... J'ai vu hier Malignon, il m'a
conté son séjour là-bas.... Tu l'as donc laissé partir avant vous?
--Oh! il est insupportable! murmura Juliette, qui devint sérieuse,
avec un air de figure embarrassé. Il nous a fait enrager tout le
temps.
--Ton père espérait pour Pauline.... Notre homme ne s'est pas
prononcé?
--Qui! lui, Malignon? cria-t-elle surprise et comme offensée.
Puis, elle eut un geste d'ennui.
--Ah! laisse donc, un toqué!... Que je suis heureuse d'être chez moi!
Et elle eut, sans transition apparente, une de ces effusions qui
surprenaient, avec sa nature d'oiseau charmant. Elle se serra contre
son mari, levant la tête. Lui, indulgent et tendre, la tint un instant
entre ses bras. Ils semblaient avoir oublié qu'ils n'étaient pas
seuls.
Jeanne ne les quittait pas des yeux. Une colore faisait trembler ses
lèvres décolorées, elle avait sa figure de femme jalouse et méchante.
La douleur dont elle souffrait était si vive, qu'elle dut détourner
les yeux. Et ce fût à ce moment qu'elle aperçut, au fond du jardin,
Rosalie et Zéphyrin qui continuaient à chercher du persil. Pour ne pas
déranger le monde sans doute, ils s'étaient coulés au plus épais des
massifs, accroupis l'un et l'autre. Zéphyrin, sournoisement, avait
pris un pied de Rosalie, pendant que celle-ci, sans parler, lui
allongeait des tapes. Jeanne, entre deux branches, voyait la face du
petit soldat, une lune bonne enfant, très-rouge, crevant d'un rire
amoureux. Il y eut une poussée, le petit soldat et la bonne roulèrent
derrière les verdures. Le soleil tombait d'aplomb, les arbres
dormaient dans l'air chaud, sans qu'une feuille remuât. Il venait de
dessous les ormes une odeur, l'odeur grasse de la terre que la bêche
ne retournait jamais. Lentement, les dernières roses thé laissaient
leurs pétales pleuvoir un à un sur le perron. Alors, Jeanne, la
poitrine gonflée, ramena les yeux sur sa mère; et, en la retrouvant
immobile et muette devant ce qui se passait là, elle eut pour elle un
regard de suprême angoisse, un de ces regards profonds d'enfant que
l'on n'ose interroger.
Cependant, madame Deberle s'était rapprochée, en disant:
--J'espère que nous allons nous voir.... Puisque Jeanne se trouve
bien, il faut qu'elle descende toutes les après-midi.
Hélène cherchait déjà une excuse, prétextait qu'elle ne voulait pas
trop la fatiguer. Mais Jeanne intervint vivement:
--Non, non, le soleil est si bon.... Nous descendrons, madame. Vous me
garderez ma place, n'est-ce pas?
Et comme le docteur restait en arrière, elle lui sourit.
--Docteur, dites donc à maman que l'air ne me fait pas de mal.
Il s'avança, et cet homme fait à la douleur humaine eut une rougeur
légère aux joues parce que cette enfant lui parlait avec douceur.
--Sans doute, murmura-t-il, le grand air ne peut que hâter la
convalescence.
--Ah! tu vois bien, petite mère, il faudra que nous venions, dit-elle
avec un adorable regard de tendresse, tandis que des larmes
s'étranglaient dans sa gorge.
Mais Pierre avait reparu sur le perron; les dix-sept colis de madame
étaient rentrés. Juliette, suivie de son mari et de Lucien, se sauva,
en déclarant qu'elle était sale à faire peur et qu'elle allait prendre
un bain. Quand elles furent seules, Hélène s'agenouilla sur la
couverture, comme pour renouer le châle autour du cou de Jeanne. Puis,
à voix basse:
--Tu n'es donc plus fâchée contre le docteur?
L'enfant fit un long signe de tète.
--Non, maman.
Il y eut un silence. Hélène, de ses mains tremblantes et maladroites,
semblait ne pouvoir serrer le noeud du châle. Jeanne alors murmura:
--Pourquoi en aime-t-il d'autres?... Je ne veux pas....
Et son regard noir devint dur, tandis que ses petites mains tendues
caressaient les épaules de sa mère. Celle-ci voulut se récrier; mais
elle eut peur des paroles qui lui venaient aux lèvres. Le soleil
baissait; toutes deux remontèrent. Cependant, Zéphyrin avait reparu,
avec un bouquet de persil, qu'il épluchait en lançant à Rosalie des
regards assassins. La bonne, à distance, se méfiait, maintenant qu'il
n'y avait plus personne; et comme il la pinçait, au moment où elle se
baissait pour rouler la couverture, elle lui appliqua un coup de poing
dans le dos, qui rendit un bruit de tonneau vide. Cela le remplit
d'aise. Il en riait encore en dedans, lorsqu'il rentra dans la
cuisine, épluchant toujours son persil.
A partir de ce jour, Jeanne mit une obstination à descendre dans le
jardin, dès qu'elle y entendait la vois de madame Deberle. Elle
écoutait avidement les cancans de Rosalie sur le petit hôtel voisin,
s'inquiétant de la vie qu'on y menait, s'échappant de la chambre
parfois et venant elle-même guetter à la fenêtre de la cuisine. En
bas, enfoncée dans un petit fauteuil que Juliette lui faisait apporter
du salon, elle paraissait surveiller la famille, réservée avec Lucien,
impatiente de ses questions et de ses jeux, surtout lorsque le docteur
était là. Alors, elle s'allongeait, comme lasse, les yeux ouverts,
regardant. C'était pour Hélène une grande souffrance que ces
après-midi. Elle revenait pourtant, elle revenait malgré les révoltes
de tout son être. Chaque fois qu'Henri, à son retour, mettait un
baiser sur les cheveux de Juliette, elle avait un élancement au coeur.
Et, à ces moments-là, si, pour cacher son visage bouleversé, elle
feignait de s'occuper de Jeanne, elle trouvait l'enfant plus pâle
qu'elle, avec ses yeux noirs grands ouverts, le menton convulsé d'une
colère contenue. Jeanne endurait ses tourments. Les jours où sa mère,
à bout de force, agonisait d'amour en détournant les yeux, elle-même
restait si sombre et si brisée, qu'il fallait la remonter et la
coucher. Elle ne pouvait plus voir le docteur s'approcher de sa femme
sans changer de visage, frémissante, le poursuivant du regard enflammé
d'une maîtresse trahie.
--Je tousse le matin, lui dit-elle un jour. Il faut venir, vous me
verrez.
Des pluies tombèrent. Jeanne voulut que le docteur recommençât ses
visites. Elle allait beaucoup mieux cependant. Sa mère, pour la
contenter, avait dû accepter deux ou trois dîners chez les Deberle.
L'enfant, le coeur si longtemps déchiré par un combat obscur, parut se
calmer, lorsque sa santé fut enfin complètement rétablie. Elle
répétait sa question:
--Tu es heureuse, petite mère?
--Oui, bien heureuse, ma chérie.
Alors, elle rayonnait. On devait lui pardonner ses anciennes
méchancetés, disait-elle. Elle en parlait comme d'une attaque
indépendante de sa volonté, d'un mal de tête qui l'aurait prise tout
d'un coup. Quelque chose se gonflait en elle, bien sûr elle ne savait
pas quoi. Toutes sortes d'idées se battaient, des idées vagues, de
vilains rêves qu'elle n'aurait seulement pu répéter. Mais c'était
passé, elle guérissait, ça ne reviendrait plus.
V
La nuit tombait. Du ciel pâli, où brillaient les premières étoiles,
une cendre fine semblait pleuvoir sur la grande ville, qu'elle
ensevelissait lentement, sans relâche. De grands tas d'ombre
emplissaient déjà les creux, tandis qu'une barre, comme un flot
d'encre, montait du fond de l'horizon, mangeant les restes de jour,
les lueurs hésitantes qui se retiraient vers le couchant. Il n'y avait
plus, au-dessous de Passy, que quelques nappes de toitures encore
distinctes. Puis le flot roula, ce furent les ténèbres.
--Quelle chaude soirée! murmura Hélène, assise devant la fenêtre,
alanguie par les souffles tièdes que Paris lui envoyait.
--Une belle nuit pour les pauvres gens, dit l'abbé, debout derrière
elle. L'automne sera doux.
Ce mardi-là, Jeanne s'était assoupie au dessert, et sa mère l'avait
couchée, en la voyant un peu lasse. Elle dormait déjà dans son petit
lit, pendant que, sur le guéridon, M. Rambaud s'occupait gravement à
raccommoder un joujou, une poupée mécanique parlant et marchant, dont
il lui avait fait cadeau, et qu'elle avait cassée; il excellait dans
ces sortes de travaux. Hélène, manquant d'air, souffrant de ces
dernières chaleurs de septembre, venait d'ouvrir la fenêtre toute
grande, soulagée par cette mer d'ombre, cette immensité noire qui
s'étendait devant elle. Elle avait poussé un fauteuil pour s'isoler,
elle fut surprise d'entendre le prêtre. Il continua doucement:
--Avez-vous bien couvert la petite?... L'air est toujours vif, à cette
hauteur.
Mais elle cédait à un besoin de silence, elle ne répondit pas. Elle
goûtait le charme du crépuscule, l'effacement dernier des choses,
l'assoupissement des bruits. Une lueur de veilleuse brûlait à la
pointe des flèches et des tours; Saint-Augustin s'éteignit d'abord, le
Panthéon un instant garda une lueur bleuâtre, le dôme éclatant des
Invalides se coucha comme une lune dans une marée montante de nuages.
C'était l'Océan, la nuit, avec son étendue élargie au fond des
ténèbres, un abîme d'obscurité où l'on devinait un monde. Un souffle
énorme et doux venait de la ville invisible. Dans la voix prolongée
qui ronflait, des sons montaient encore, affaiblis et distincts, un
brusque roulement d'omnibus sur le quai, le sifflement d'un train
traversant le pont du Point-du-Jour; et la Seine, grossie par les
derniers orages, passait très-large avec la respiration forte d'un
être vivant, allongé tout en bas, dans un pli d'ombre. Une odeur
chaude fumait des toits encore brûlants, tandis que la rivière, dans
cette exhalaison lente des ardeurs de la journée, mettait de petites
haleines fraîches. Paris, disparu, avait le repos rêveur d'un colosse
qui laisse la nuit l'envelopper, et reste là, immobile un moment, les
yeux ouverts. Rien n'attendrissait plus Hélène que cette minute
d'arrêt dans la vie de la cité. Depuis trois mois qu'elle ne sortait
pas, clouée près du lit de Jeanne, elle n'avait pas d'autre compagnon
de veillée au chevet de la malade que le grand Paris étalé à
l'horizon. Par ces chaleur de juillet et d'août, les croisées
restaient presque continuellement ouvertes, elle ne pouvait traverser
la pièce, bouger, tourner la tête, sans le voir avec elle développant
son éternel tableau. Il était là, par tous les temps, se mettant de
moitié dans ses douleurs et dans ses espérances, comme un ami qui
s'imposait. Elle l'ignorait toujours, elle n'avait jamais été si loin
de lui, plus insoucieuse de ses rues et de son peuple; et il
emplissait sa solitude. Ces quelques pieds carrés, cette chambre de
souffrance dont elle fermait si soigneusement la porte, s'ouvrait
toute grande à lui par ses deux fenêtres. Bien souvent, elle avait
pleuré en le regardant, lorsqu'elle venait s'accouder pour cacher ses
larmes à la malade; un jour, le jour où elle l'avait crue perdue, elle
était restée longtemps, suffoquée, étranglée, suivant des yeux les
fumées de la Manutention qui s'envolaient. Souvent aussi, dans les
heures d'espoir, elle avait confié l'allégresse de son coeur aux
lointains perdus des faubourgs. Il n'était plus un monument qui ne lui
rappelât, une émotion triste ou heureuse. Paris vivait de son
existence. Mais jamais elle ne l'aimait davantage, qu'au crépuscule,
lorsque, la journée finie, il consentait à un quart d'heure
d'apaisement, d'oubli et de songerie, en attendant que le gaz fût
allumé.
--Que d'étoiles! murmura l'abbé Jouve. Elles brillent par milliers.
Il venait de prendre une chaise et de s'asseoir près d'elle. Alors,
elle leva les yeux, regardant le ciel d'été. Les constellations
plantaient leurs clous d'or. Une planète, presque au ras de l'horizon,
luisait comme une escarboucle, tandis qu'une poussière d'étoiles
presque invisibles sablait la voûte d'un sable pailleté d'étincelles.
Le Chariot, lentement, tournait, son brancard en l'air.
--Tenez, dit-elle à son tour, cette petite étoile bleue, dans ce coin
du ciel, je la retrouve tous les soirs.... Mais elle s'en va, elle
recule chaque nuit.
Maintenant, l'abbé ne la gênait point. Elle le sentait à son côté,
comme une paix de plus. Ils échangèrent quelques paroles, espacées par
de longs silences. À deux reprises, elle le questionna sur des noms
d'étoiles; toujours la vue du ciel l'avait tourmentée. Mais il
hésitait, il ne savait pas.
--Vous voyez, demandait-elle, cette belle étoile qui a un éclat si
pur?
--A gauche, n'est-ce pas? disait-il, près d'une autre moins grosse,
verdâtre.... Il y en a trop, j'ai oublié.
Ils se turent, les yeux toujours levés, éblouis et pris, d'un léger
frisson en face de ce fourmillement d'astres qui grandissait. Derrière
les milliers d'étoiles, d'autres milliers d'étoiles apparaissaient, et
cela sans cesse, dans la profondeur infinie du ciel. C'était un
continuel épanouissement, une braise attisée de mondes brûlant du feu
calme des pierreries. La voie lactée blanchissait déjà, développait
ses atomes de soleil si innombrables et si lointains, qu'ils ne sont
plus, à la rondeur du firmament, qu'une écharpe de lumière.
--Cela me fait peur, dit Hélène à voix très-basse.
Et elle pencha la tête pour ne plus voir, elle ramena ses regards sur
le vide béant où Paris semblait s'être englouti. Là, pas une lueur
encore, la nuit complète également épandue; un aveuglement de
ténèbres. La voix haute et prolongée avait pris une douceur plus
tendre.
--Vous pleurez? demanda l'abbé, qui venait d'entendre un sanglot.
--Oui, répondit simplement Hélène.
Ils ne se voyaient point. Elle pleurait longuement, avec un murmure de
tout son être. Cependant, derrière eux, Jeanne mettait le calme
innocent de son sommeil, tandis que M. Rambaud, absorbé, inclinait sa
tête grisonnante au-dessus de la poupée, dont il avait démonté les
membres. Mais lui, par moments, laissait échapper des bruits secs de
ressorts qui se détendaient, des bégaiements d'enfant que ses gros
doigts tiraient le plus doucement possible du mécanisme détraqué. Et
quand la poupée avait parlé trop fort, il s'arrêtait net, inquiet et
fâché, regardant s'il ne venait pas de réveiller Jeanne. Puis, il se
remettait à son raccommodage avec précaution, n'ayant pour outils
qu'une paire de ciseaux et un poinçon.
--Pourquoi pleurez-vous, ma fille? reprit l'abbé. Ne puis-je donc vous
apporter aucun soulagement?
--Ah! laissez, murmura Hélène; ces larmes me font du bien.... Tout à
l'heure, tout à l'heure....
Elle étouffait trop pour répondre. Une première fois, à cette même
place, une crise de pleurs l'avait brisée; mais elle était seule, elle
avait pu sangloter dans les ténèbres, défaillante, attendant que la
source de l'émotion qui la gonflait se fût tarie. Pourtant, elle ne se
connaissait aucun chagrin: sa fille était sauvée, elle-même avait
repris le train monotone et charmant, de son existence. C'était
brusquement en elle comme le sentiment poignant d'une immense douleur,
d'un vide insondable qu'elle ne comblerait jamais, d'un désespoir sans
borne où elle sombrait avec tous ceux qui lui étaient chers. Elle
n'aurait su dire quel malheur la menaçait ainsi, elle était sans
espérance, et elle pleurait.
Déjà, dans l'église parfumée des fleurs du mois de Marie, elle avait
eu des attendrissements pareils. Le vaste horizon de Paris, au
crépuscule, la touchait d'une profonde impression religieuse. La
plaine semblait s'élargir, une mélancolie montait de ces deux millions
d'existences, qui s'effaçaient. Puis quand il faisait noir, quand la
ville s'était évanouie avec ses bruits mourants, son coeur serré
éclatait, ses larmes débordaient en face de cette paix souveraine.
Elle aurait joint les mains et balbutié des prières. Un besoin de foi,
d'amour, d'anéantissement divin, lui donnait un grand frisson. Et
c'était alors que le lever des étoiles la bouleversait d'une
jouissance et d'une terreur sacrées.
Au bout d'un long silence, l'abbé Jouve insista.
--Ma fille, il faut vous confier à moi. Pourquoi hésitez-vous?
Elle pleurait encore, mais avec une douceur d'enfant, comme lasse et
sans force.
--L'église vous effraie, continua-t-il. Un instant, je vous ai crue
conquise à Dieu. Mais il en a été autrement. Le ciel a ses desseins....
Eh bien! puisque vous vous défiez du prêtre, pourquoi refuseriez-vous
plus longtemps une confidence à l'ami?
--Vous avez raison, balbutia-t-elle, oui, je suis affligée et j'ai
besoin de vous.... Il faut que je vous confesse ces choses. Quand
j'étais petite, je n'entrais guère dans les églises; aujourd'hui, je
ne puis assister à une cérémonie sans être profondément troublée.... Et
là, tenez, tout à l'heure, ce qui m'a fait sangloter, c'est cette voix
de Paris qui ressemble à un ronflement d'orgues, c'est cette immensité
de la nuit, c'est ce beau ciel.... Ah! je voudrais croire. Aidez-moi,
enseignez-moi.
L'abbé Jouve la calma en posant légèrement la main sur la sienne.
--Dites-moi tout, répondit-il simplement.
Elle se débattit un instant, pleine d'angoisse.
--Je n'ai rien, je vous jure.... Je ne vous cache rien.... Je pleure
sans raison, parce que j'étouffe, parce que mes larmes jaillissent
d'elles-mêmes.... Vous connaissez ma vie. Je n'y trouverais à cette
heure ni une tristesse, ni une faute, ni un remords.... Et je ne sais
pas, je ne sais pas....
Sa voix s'éteignit. Alors, le prêtre laissa tomber lentement cette
parole:
--Vous aimez, ma fille.
Elle tressaillit, elle n'osa protester. Le silence recommença. Dans la
mer de ténèbres qui dormait devant eux, une étincelle avait lui.
C'était à leurs pieds, quelque part dans l'abîme, à un endroit qu'ils
n'auraient pu préciser. Et, une à une, d'autres étincelles parurent.
Elles naissaient dans la nuit avec un brusque sursaut, tout d'un coup,
et restaient fixes, scintillantes comme des étoiles. Il semblait que
ce fût un nouveau lever d'astres, à la surface d'un lac sombre.
Bientôt elles dessinèrent une double ligne, qui partait du Trocadéro
et s'en allait vers Paris, par légers bonds de lumière; puis, d'autres
lignes de points lumineux coupèrent celle-ci, des courbes
s'indiquèrent, une constellation s'élargit, étrange et magnifique.
Hélène ne parlait toujours pas, suivant du regard ces scintillements,
dont les feux continuaient le ciel au-dessous de l'horizon, dans un
prolongement de l'infini, comme si la terre eût disparu et qu'on eût
aperçu de tous côtés la rondeur céleste. Et elle retrouvait là
l'émotion qui l'avait brisée quelques minutes auparavant, lorsque le
Chariot s'était mis lentement à tourner autour de l'axe du pôle, le
brancard en l'air. Paris, qui s'allumait, s'étendait, mélancolique et
profond, apportant les songeries terrifiantes d'un firmament où
pullulent les mondes.
Cependant, le prêtre, de cette voix monotone et douce que lui donnait
l'habitude du confessionnal, chuchotait longuement à son oreille. Il
l'avait avertie un soir, il lui avait bien dit que la solitude ne lui
valait rien. On ne se mettait pas impunément en dehors de la vie
commune. Elle s'était trop cloîtrée, elle avait ouvert la porte aux
rêveries dangereuses.
--Je suis bien vieux, ma fille, murmura-t-il, j'ai vu souvent des
femmes qui venaient à nous, avec des larmes, des prières, un besoin de
croire et de s'agenouiller.... Aussi ne puis-je guère me tromper
aujourd'hui. Ces femmes, qui semblent chercher Dieu si ardemment, ne
sont que de pauvres coeurs troublés par la passion. C'est un homme
qu'elles adorent dans nos églises....
Elle ne l'écoutait pas, au comble de l'agitation, dans l'effort
qu'elle faisait pour voir enfin clair en elle. L'aveu lui échappa,
bas, étranglé.
--Eh bien! oui, j'aime.... Et c'est tout. Ensuite, je ne sais plus, je
ne sais plus....
Maintenant, il évitait de l'interrompre. Elle parla dans la fièvre,
par petites phrases courtes; et elle prenait une joie amère à
confesser son amour, à partager avec ce vieillard son secret qui
l'étouffait depuis si longtemps.
--Je vous jure que je ne puis lire en moi.... Cela est venu sans que je
le sache. Peut-être bien tout d'un coup. Pourtant, je n'en ai senti la
douceur qu'à la longue.... D'ailleurs, pourquoi me faire plus forte que
je ne suis? Je n'ai pas cherché à fuir, j'étais trop heureuse;
aujourd'hui, j'ai encore moins de courage.... Voyez, ma fille a été
malade, j'ai failli la perdre; eh bien! mon amour a été aussi profond
que ma douleur, il est revenu tout-puissant après ces jours terribles,
et il me possède, et je me sens emportée....
Elle reprit haleine, frissonnante.
--Enfin je suis à bout de force.... Vous aviez raison, mon ami, cela me
soulage de vous confier ces choses.... Mais, je vous en prie, dites-moi
ce qui se passe au fond de mon coeur. J'étais si calme, j'étais si
heureuse. C'est un coup de foudre dans ma vie. Pourquoi moi? pourquoi
pas une autre? car je n'avais rien fait pour cela, je me croyais bien
protégée.... Et si vous saviez! Je ne me reconnais plus.... Ah!
aidez-moi, sauvez-moi!
Voyant qu'elle se taisait, le prêtre, machinalement, avec sa liberté
accoutumée de confesseur, posa une question.
--Le nom, dites-moi le nom?
Elle hésitait, lorsqu'un bruit particulier lui fit tourner la tête.
C'était la poupée qui, entre les doigts de M. Rambaud, reprenait peu à
peu sa vie mécanique; elle venait de faire trois pas sur le guéridon,
avec le grincement des rouages fonctionnant mal encore; puis, elle
avait culbuté à la renverse, et, sans le digne homme, elle
rebondissait par terre. Il la suivait, les mains tendues, prêt à la
soutenir, plein d'une anxiété paternelle. Quand il vit Hélène se
tourner, il lui adressa un sourire confiant, comme pour lui promettre
que la poupée allait marcher. Et il se remit à fouiller le joujou avec
ses ciseaux et son poinçon. Jeanne dormait.
Alors, Hélène, détendue par ce milieu de paix, murmura un nom à
l'oreille du prêtre. Celui-ci ne bougea pas. Dans l'ombre, on ne
pouvait voir son visage. Il parla, au bout d'un silence.
--Je le savais, mais je voulais recevoir votre aveu.... Ma fille, vous
devez beaucoup souffrir.
Et il ne prononça aucune phrase banale sur les devoirs. Hélène,
anéantie, triste à mourir de cette pitié sereine de l'abbé, suivait de
nouveau les étincelles qui pailletaient d'or le manteau sombre de
Paris. Elles se multipliaient à l'infini. C'était comme ces feux qui
courent dans la cendre noire d'un papier brûlé. D'abord, ces points
lumineux étaient partis du Trocadéro, allant vers le coeur de la
ville. Bientôt, un autre foyer apparut à gauche, vers Montmartre;
puis, un autre à droite, derrière les Invalides, et un autre encore,
plus en arrière, du côté du Panthéon. De tous ces foyers à la fois
descendaient des vols de petites flammes.
--Vous vous souvenez de notre conversation, reprit l'abbé lentement.
Je n'ai pas changé d'opinion.... Il faut vous marier, ma fille.
--Moi! dit-elle, écrasée. Mais je viens de vous avouer.... Vous savez
bien que je ne peux pas....
--Il faut vous marier, répéta-t-il avec plus de force. Vous épouserez
un honnête homme....
Il semblait avoir grandi dans sa vieille soutane. Sa grosse tête
ridicule, qui se penchait d'ordinaire sur une épaule, les yeux à demi
clos, se relevait, et ses regards étaient si larges et si clairs,
qu'elle les voyait luire dans la nuit.
--Vous épouserez un honnête homme qui sera un père pour votre Jeanne
et qui vous rendra à toute votre loyauté.
--Mais je ne l'aime pas.... Mon Dieu! je ne l'aime pas....
--Vous l'aimerez, ma fille.... Il vous aime et il est bon.
Hélène se débattait, baissait la voix, en entendant le petit bruit que
M. Rambaud faisait derrière eux. Il était si patient et si fort, dans
son espoir, que, depuis six mois, il ne l'avait pas importunée une
seule fois de son amour. Il attendait avec une tranquillité confiante,
naturellement prêt aux abnégations les plus héroïques. L'abbé fit le
mouvement de se tourner.
--Voulez-vous que je lui dise tout?... Il vous tendra la main, il vous
sauvera. Et vous le comblerez d'une joie immense.
Elle l'arrêta, éperdue. Son coeur se révoltait. Tous deux
l'effrayaient, ces hommes si paisibles et si tendres, dont la raison
gardait cette froideur, à côté des fièvres de sa passion. Dans quel
monde vivaient-ils donc, pour nier ainsi ce dont elle souffrait tant?
Le prêtre eut un geste large de la main, montrant les vaste espaces.
--Ma fille, voyez cette belle nuit, cette paix suprême en face de
votre agitation.... Pourquoi refusez-vous d'être heureuse?
Paris entier était allumé. Les petites flammes dansantes avaient
criblé la mer des ténèbres d'un bout de l'horizon à l'autre, et
maintenant leurs millions d'étoiles brûlaient avec un éclat fixe, dans
une sérénité de nuit d'été. Pas un souffle de vent, pas un frisson
n'effarait ces lumières qui semblaient comme suspendues dans l'espace.
Paris, qu'on ne voyait pas, en était reculé au fond de l'infini, aussi
vaste qu'un firmament. Cependant, en bas des pentes du Trocadéro, une
lueur rapide, les lanternes d'un fiacre ou d'un omnibus, coupait
l'ombra de la fusée continue d'une étoile filante; et là, dans le
rayonnement des bacs de gaz, qui dégageaient comme une buée jaune, on
distinguait vaguement des façades brouillées, des coins d'arbres, d'un
vert cru de décor. Sur le pont des Invalides, les étoiles se
croisaient sans relâche; tandis que, en dessous, le long d'un ruban de
ténèbres plus épaisses, se détachait un prodige, une bande de comètes
dont les queues d'or s'allongeaient en pluie d'étincelles; c'étaient,
dans les eaux noires de la Seine, les réverbérations des lanternes du
pont. Mais, au delà, l'inconnu commençait. La longue courbe du fleuve
était indiquée par un double cordon de gaz, que rattachaient d'autres
cordons, de place en place; on eût dit une échelle de lumière, jetée
en travers de Paris, posant ses deux extrémités au bord du ciel, dans
les étoiles. À gauche, une autre trouée descendait, les Champs-Élysées
menaient un défilé régulier d'astres de l'Arc-de-Triomphe à la place
de la Concorde, où luisait le scintillement d'une pléiade; puis, les
Tuileries, le Louvre, les pâtés de maisons du bord de l'eau,
l'Hôtel-de-Ville tout au fond, faisaient des barres sombres, séparées
de loin en loin par le carré lumineux d'une grande place; et, plus en
arrière, dans la débandade des toitures, les clartés s'éparpillaient,
sans qu'on pût retrouver autre chose qu'un enfoncement de rue, un coin
tournant de boulevard, un élargissement de carrefour incendié. Sur
l'autre rive, à droite, l'Esplanade seule se dessinait nettement, avec
son rectangle de flammes, pareil à quelque Orion des nuits d'hiver,
qui aurait perdu son baudrier; les longues rues du quartier
Saint-Germain espaçaient des clartés tristes; au delà, les quartiers
populeux braisillaient, allumés de petits feux serrés, luisant dans
une confusion de nébuleuse. C'étaient, jusqu'aux faubourgs, et tout
autour de l'horizon, une fourmilière de becs de gaz et de fenêtres
éclairées, comme une poussière qui emplissait les lointains de la
ville de ces myriades de soleils, de ces atomes planétaires que
l'humain ne peut découvrir. Les édifices avaient sombré, pas un falot
n'était attaché à leur mâture. Par moments, on aurait pu croire à
quelque fête géante, à un monument cyclopéen illuminé, avec ses
escaliers, ses rampes, ses fenêtres, ses frontons, ses terrasses, son
monde de pierre, dont des lignes de lampions traceraient en traite
phosphorescents l'étrange et énorme architecture. Mais la sensation
qui revenait était celle d'une naissance de constellations, d'un
grandissement continu du ciel.
Hélène, en suivant le geste large du prêtre, avait promené sur Paris
allumé un long regard. Là aussi, elle ignorait le nom des étoiles.
Volontiers elle aurait demandé quelle était cette lueur vive, là-bas,
à gauche, qu'elle regardait tous les soirs. D'autres l'intéressaient.
Il y en avait qu'elle aimait, tandis que certaines la laissaient
inquiète et fâchée.
--Mon père, dit-elle, employant pour la première fois ce nom de
tendresse et de respect, laissez-moi vivre.... C'est la beauté de cette
nuit qui m'agite.... Vous vous êtes trompé, vous ne sauriez à cette
heure me donner de consolation, car vous ne pouvez m'entendre.
Le prêtre ouvrit les bras, puis les laissa retomber avec une lenteur
résignée. Et après un silence il parla à voix basse.
--Sans doute, cela devait être ainsi.... Vous appelez au secours, et
vous n'acceptez pas la salut. Que d'aveux désespérés j'ai recueillis,
et que de larmes je n'ai pu empêcher!... Écoutez, ma fille,
promettez-moi une seule chose: si jamais la vie devient trop lourde
pour vous, songez qu'un honnête homme vous aime et qu'il vous
attend.... Vous n'aurez qu'à mettre votre main dans la sienne pour
retrouver le calme.
--Je vous le promets, répondit Hélène avec gravité.
Et, comme elle faisait ce serment, il y eut, dans la chambre, un léger
rire. C'était Jeanne qui venait de se réveiller et qui regardait sa
poupée marcher sur le guéridon. M. Rambaud, enchanté de son
raccommodage, avançait toujours les mains de peur de quelque accident.
Mais la poupée était solide; elle tapait ses petits talons, elle
tournait la tête en lâchant à chaque pas les mêmes mots, d'une voix de
perruche.
--Oh! c'est une niche! murmurait Jeanne, encore ensommeillée. Qu'est-
ce que tu lui as donc fait, dis? Elle était cassée, et la voilà en
vie.... Donne un peu, fais voir.... Tu es trop gentil....
Cependant, sur Paris allumé, une nuée lumineuse montait. On eût dit
l'haleine rouge d'un brasier. D'abord, ce ne fut qu'une pâleur dans la
nuit, un reflet à peine sensible. Puis, peu à peu, à mesure que la
soirée s'avançait, elle devenait saignante; et, suspendue en l'air,
immobile au-dessus de la cité, faite de toutes les flammes et de toute
la vie grondante qui s'exhalaient d'elle, elle était comme un de ces
nuages de foudre et d'incendie qui couronnent la bouche des volcans.