Après le potage, ce mardi-là, Hélène tendit l'oreille, en disant:
--Quel déluge, entendez-vous?... Mes pauvres amis, vous allez être
trempés, ce soir.
--Oh! quelques gouttes, murmura l'abbé, dont la vieille soutane était
déjà mouillée aux épaules.
--Moi, j'ai une bonne trotte, dit M. Rambaud; mais je rentrerai à pied
tout de même; j'aime ça.... D'ailleurs, j'ai mon parapluie.
Jeanne réfléchissait, en regardant sérieusement sa dernière cuillerée
de vermicelle. Puis, elle parla lentement:
--Rosalie disait que vous ne viendriez pas, à cause du mauvais
temps.... Maman disait que vous viendriez.... Vous êtes bien gentil,
vous venez toujours.
On sourit autour de la table. Hélène eut un hochement de tête
affectueux, à l'adresse des deux frères. Dehors, l'averse continuait
avec un roulement sourd, et de brusques coups de vent faisaient
craquer les persiennes. L'hiver semblait revenu. Rosalie avait tiré
soigneusement les rideaux de reps rouge; la petite salle à manger,
bien close, éclairée par la calme lueur de la suspension, qui pendait
toute blanche, prenait, au milieu des secousses de l'ouragan, une
douceur d'intimité attendrie. Sur le buffet d'acajou, des porcelaines
reflétaient la lumière tranquille. Et, dans cette paix, les quatre
convives causaient sans hâte, attendant le bon plaisir de la bonne, en
lace de la belle propreté bourgeoise du couvert.
--Ah! vous attendiez, tant pis! dit familièrement Rosalie en entrant
avec un plat. Ce sont des filets de sole au gratin pour monsieur
Rambaud, et ça demande à être saisi au dernier moment.
M. Rambaud affectait d'être gourmand, pour amuser Jeanne et faire
Plaisir à Rosalie, qui était très-orgueilleuse de son talent de
cuisinière. Il se tourna vers elle, en demandant:
--Voyons, qu'avez-vous mis aujourd'hui?... Vous apportez toujours des
surprises quand je n'ai plus faim.
--Oh! répondit-elle, il y a trois plats, comme toujours; pas
davantage.... Après les filets de sole, vous allez avoir un gigot et
des choux de Bruxelles.... Bien vrai, pas davantage.
Mais M. Rambaud regardait Jeanne du coin de l'oeil. L'enfant s'égayait
beaucoup, étouffant des rires dans ses mains jointes, secouant la tête
comme pour dire que la bonne mentait. Alors, il fit claquer la langue
d'un air de doute, et Rosalie feignit de se fâcher.
--Vous ne me croyez pas, reprit-elle, parce que mademoiselle est en
train de rire.... Eh bien! fiez-vous à ça, restez sur votre appétit, et
vous verrez si vous n'êtes pas forcé de vous remettre à table, en
rentrant chez vous.
Quand la bonne ne fut plus là, Jeanne, qui riait plus fort, eut une
terrible démangeaison de parler.
--Tu es trop gourmand, commença-t-elle; moi, je suis allée dans la
cuisine....
Mais elle s'interrompit.
--Ah! non, il ne faut pas le lui dira, n'est-ce pas, maman?... Il n'y
a rien, rien du tout. C'est pour t'attraper que je riais.
Cette scène recommençait tous les mardis et avait toujours le même
succès. Hélène était touchée de la bonne grâce avec laquelle M.
Rambaud se prêtait à ce jeu, car elle n'ignorait pas qu'il avait
longtemps vécu, avec une frugalité provençale, d'un anchois et d'une
demi-douzaine d'olives par jour. Quant à l'abbé Jouve, il ne savait
jamais ce qu'il mangeait; on le plaisantait même souvent sur son
ignorance et ses distractions. Jeanne le guettait de ses yeux
luisants. Lorsqu'on fut servi:
--C'est très-bon, le merlan, dit-elle en s'adressant au prêtre.
--Très-bon, ma chérie, murmura-t-il. Tiens, c'est vrai, c'est du
merlan; je croyais que c'était du turbot.
Et, comme tout le monde riait, il demanda naïvement pourquoi. Rosalie,
qui venait de rentrer, paraissait très-blessée. Ah! bien, monsieur le
curé, dans son pays, connaissait joliment mieux la nourriture; il
disait l'âge d'une volaille, à huit jours près, rien qu'en la
découpant; il n'avait pas besoin d'entrer dans la cuisine pour
connaître à l'avance son dîner, l'odeur suffisait. Bon Dieu! si elle
avait servi chez un curé comme monsieur l'abbé, elle ne saurait
seulement pas à cette heure retourner une omelette. Et le prêtre
s'excusait d'un air embarrassé, comme si le manque absolu du sens de
la gourmandise fût chez lui un défaut dont il désespérait de se
corriger. Mais, vraiment, il avait trop d'autres choses en tête.
--Ça, c'est un gigot, déclara Rosalie en posant le gigot sur la table.
Tout le monde, de nouveau, se mit à rire, l'abbé Jouve le premier. Il
avança sa grosse tête, en clignant ses yeux minces.
--Oui, pour sûr, c'est un gigot, dit-il. Je crois que je l'aurais
reconnu.
Ce jour-la, d'ailleurs, l'abbé était encore plus distrait que de
coutume. Il mangeait vite, avec la hâte d'un homme que la table
ennuie, et qui chez lui déjeune debout; puis, il attendait les autres,
absorbé, répondant simplement par des sourires. Toutes les minutes, il
jetait sur son frère un regard dans lequel il y avait de
l'encouragement et de l'inquiétude. M. Rambaud, lui non plus, ne
semblait pas avoir son calme habituel; mais son trouble se trahissait
par un besoin de parler et de se remuer sur sa chaise, qui n'était
point dans sa nature réfléchie. Après les choux de Bruxelles, comme
Rosalie tardait à apporter le dessert, il y eut un silence. Au dehors,
l'averse tombait avec plus de violence, un grand ruissellement battait
la maison. Dans la salle à manger, on étouffait un peu. Alors, Hélène
eut conscience que l'air n'était pas le même, qu'il y avait entre les
deux frères quelque chose qu'ils ne disaient point. Elle les regarda
avec sollicitude, elle finit par murmurer:
--Mon Dieu! quelle pluie affreuse!... N'est-ce pas? cela vous
retourne, vous paraissez souffrants tous les deux?
Mais ils diront que non, ils s'empressèrent de la rassurer. Et comme
Rosalie arrivait, portant un immense plat, M. Rambaud s'écria, pour
cacher son émotion:
--Qu'est-ce que je disais! encore une surprise!
La surprise, ce jour-la, était une crème à la vanille, un des
triomphes de la cuisinière. Aussi fallait-il voir le rire large et
muet avec lequel elle la posa sur la table. Jeanne battait des mains,
en répétant:
--Je le savais, je le savais!... J'avais vu les oeufs dans la cuisine.
--Mais je n'ai plus faim! reprit M. Rambaud d'un air désespéré. Il
m'est impossible d'en manger.
Alors, Rosalie devint grave, pleine d'un courroux contenu. Elle dit
simplement, l'air digne:
--Comment! une crème que j'ai faite pour vous!... Eh bien! essayez de
ne pas en manger.... Oui, essayez....
Il se résigna, prit une grosse part de crème. L'abbé restait distrait.
Il roula sa serviette, se leva avant la fin du dessert, comme cela lui
arrivait souvent. Un instant, il marcha, la tête penchée sur une
épaule; puis, quand Hélène quitta la table à son tour, il lança à M.
Rambaud un coup d'oeil d'intelligence, et emmena la jeune femme dans
la chambre à coucher. Derrière eux, par la porte laissée ouverte, on
entendit presque aussitôt leurs voix lentes, sans distinguer les
paroles.
--Dépêche-toi, disait Jeanne à M. Rambaud qui semblait ne pouvoir
finir un biscuit. Je veux te montrer mon travail.
Mais il ne se pressait pas. Lorsque Rosalie se mit à ôter le couvert,
il lui fallut pourtant se lever.
--Attends donc, attends donc, murmurait-il, pendant que l'enfant
voulait l'entraîner dans la chambre.
Et il s'écartait de la porte, embarrassé et peureux. Puis, comme
l'abbé haussait la voix, il fut pris d'une telle faiblesse qu'il dut
s'asseoir de nouveau devant la table desservie. Il avait tiré un
journal de sa poche.
--Je vais te faire une petite voiture, dit-il.
Du coup, Jeanne ne parla plus d'aller dans la chambre. M. Rambaud
l'émerveillait par son adresse à tirer d'une feuille de papier toutes
sortes de joujoux. Il faisait des cocottes, des bateaux, des bonnets
d'évêque, des charrettes, des cages. Mais, ce jour-là, ses doigts
tremblaient en pliant le papier, et il n'arrivait pas à réussir les
petits détails. Au moindre bruit qui sortait de la pièce voisine, il
baissait la tête. Cependant, Jeanne, très-intéressée, s'était appuyée
contre la table, à côté de lui.
--Après, tu feras une cocotte, dit-elle, pour l'atteler à la voiture.
Au fond de la chambre, l'abbé Jouve était resté debout, dans l'ombre
claire dont l'abat-jour noyait la pièce. Hélène avait repris sa place
habituelle, devant le guéridon; et comme elle ne se gênait pas le
mardi avec ses amis, elle travaillait, on ne voyait que ses mains
pâles cousant un petit bonnet d'enfant, sous le rond de vive clarté.
--Jeanne ne vous donne plus aucune inquiétude? demanda l'abbé.
Elle hocha la tête avant de répondre.
--Le docteur Deberle paraît tout à fait rassuré, dit-elle. Mais la
pauvre chérie est encore bien nerveuse.... Hier, je l'ai trouvée sans
connaissance sur sa chaise.
--Elle manque d'exercice, reprit le prêtre. Vous vous enfermez trop,
vous ne menez pas assez la vie de tout le monde.
Il se tut, il y ont un silence. Sans doute il avait trouvé la
transition qu'il cherchait; mais, au moment de parler, il se
recueillait. Il prit une chaise, s'assit à côté d'Hélène, en disant:
--Écoutez, ma chère fille, je désire causer sérieusement avec vous
depuis quelque temps.... L'existence que vous menez ici n'est pas
bonne. Ce n'est point à votre âge qu'on se cloître comme vous le
faites; et ce renoncement est aussi mauvais pour votre enfant que pour
vous.... Il y a mille dangers, des dangers de santé et d'autres
dangers encore....
Hélène avait levé la tête, d'un air de surprise.
--Que voulez-vous dire, mon ami? demanda-t-elle.
--Mon Dieu! je connais peu le monde, continua le prêtre avec un léger
embarras, mais je sais pourtant qu'une femme y est très-exposée,
lorsqu'elle reste sans défense.... Enfin, vous êtes trop seule, et
cette solitude dans laquelle vous vous enfoncez, n'est pas saine,
croyez-moi. Un jour doit venir où vous en souffrirez.
--Mais je ne me plains pas, mais je me trouve très-bien comme je
suis! s'écria-t-elle avec quelque vivacité.
Le vieux prêtre branla doucement sa grosse tête.
--Certainement, cela est très-doux. Vous vous sentez parfaitement
heureuse, je le comprends. Seulement, sur cette pente de la solitude
et de la rêverie, on ne sait jamais où l'on va.... Oh! je vous
connais, vous êtes incapable de mal faire.... Mais vous pourriez y
perdre tôt ou tard votre tranquillité. Un matin, il ne serait plus
temps, la place que vous laissez vide autour de vous et en vous, se
trouverait occupée par quelque sentiment douloureux et inavouable.
Dans l'ombre, une rougeur était montée au visage d'Hélène. L'abbé
avait donc lu dans son coeur? Il connaissait donc le trouble qui
grandissait en elle, cette agitation intérieure qui emplissait sa vie,
maintenant, et qu'elle-même jusque-là n'avait pas voulu interroger?
Son ouvrage tomba sur ses genoux. Une mollesse la prenait, elle
attendait du prêtre comme une complicité dévote, qui allait enfin lui
permettre d'avouer tout haut et de préciser ces choses vagues qu'elle
refoulait au fond de son être. Puisqu'il savait tout, il pouvait la
questionner, elle tâcherait de répondre.
--Je me mets entre vos mains, mon ami, murmura-t-elle. Vous savez bien
que je vous ai toujours écouté.
Alors, le prêtre garda un moment le silence; puis, lentement,
gravement:
--Ma fille, il faut vous remarier, dit-il.
Elle resta muette, les bras abandonnés, dans la stupeur que lui
causait un pareil conseil. Elle attendait d'autres paroles, elle ne
comprenait plus. Cependant, l'abbé continuait, plaidant les raisons
qui devaient la décider au mariage.
--Songez que vous êtes jeune encore.... Vous ne pouvez rester
davantage dans ce coin écarté de Paris, osant à peine sortir, ignorant
tout de la vie. Il vous faut rentrer dans l'existence commune, sous
peine de regretter amèrement plus tard votre isolement.... Vous ne
vous apercevez point du lent travail de cette réclusion, mais vos amis
remarquent votre pâleur et s'en inquiètent.
Il s'arrêtait à chaque phrase, espérant qu'elle l'interromprait et
qu'elle discuterait sa proposition. Mais elle demeurait toute froide,
comme glacée par la surprise.
--Sans doute, vous avez une enfant, reprit-il. Cela telle un
cheval.... Tu ne sais donc pas faire les chevaux?
--Ah! non. Les chevaux, c'est trop difficile, répondit M. Rambaud.
Mois, si tu veux, je vais t'apprendre à foire les voitures.
C'était toujours par là que le jeu finissait. Jeanne, très-attentive,
regardait son bon ami plier le papier en une multitude de petits
carrés; puis, elle essayait à son tour; mais elle se trompait, tapait
du pied. Pourtant, elle savait déjà faire les bateaux et les bonnets
d'évêque.
--Tu vois, répétait patiemment M. Rambaud, tu fais quatre cornes comme
cela, puis tu retournes....
Depuis un instant, l'oreille tendue, il avait dû saisir quelques-unes
des paroles dites dans la pièce voisine; et ses pauvres mains
s'agitaient davantage, sa langue s'embarrassait tellement, qu'il
mangeait la moitié des mots.
Hélène, qui ne pouvait s'apaiser, reprit l'entretien.
--Me remarier, et avec qui? demanda-t-elle tout d'un coup au prêtre,
en replaçant son ouvrage sur le guéridon. Vous avez quelqu'un en vue,
n'est-ce pas?
L'abbé Jouve s'était levé et marchait lentement. Il fit un signe
affirmatif de la tête, sans s'arrêter.
--Eh bien! nommez-moi la personne, reprit-elle. Un instant, il se tint
debout devant elle; puis il haussa légèrement les épaules, en
murmurant:
--À quoi bon! puisque vous refusez?
--N'importe, je veux savoir, dit-elle; comment pourrais-je prendre une
décision, si je ne sais pas?
Il ne répondit point tout de suite, toujours debout et la regardant en
face. Un sourire un peu triste montait à ses lèvres. Ce fut presque à
voix basse qu'il finit par dire:
--Comment! vous n'avez pas deviné?
Non, elle ne devinait pas. Elle cherchait et s'étonnait. Alors, il fit
simplement un signe; d'un mouvement de tête, il indiqua la salle à
manger.
--Lui! s'écria-t-elle en étouffant sa voix.
Et elle devint toute grave. Elle ne protestait plus violemment. Il ne
restait sur son visage que de l'étonnement et du chagrin. Longtemps,
elle demeura les yeux à terre, songeuse. Non, certes, elle n'aurait
jamais deviné; et pourtant elle ne trouvait aucune objection. M.
Rambaud était le seul homme dans la main duquel elle aurait mis
loyalement la sienne, sans une crainte. Elle connaissait sa bonté,
elle ne riait pas de son épaisseur bourgeoise. Mais, malgré toute son
affection pour lui, l'idée qu'il l'aimait la pénétrait d'un grand
froid.
Cependant, l'abbé avait repris sa marche d'un bout de la pièce à
l'autre; et comme il passait devant la porte de la salle à manger, il
appela doucement Hélène.
--Tenez, venez voir.
Elle se leva et regarda.
M. Rambaud avait fini par asseoir Jeanne sur sa propre chaise. Lui,
d'abord appuyé contre la table, venait de se laisser glisser aux pieds
de la petite fille. Il était à genoux devant elle, et l'entourait d'un
de ses bras. Sur la table, il y avait la charrette attelée d'une
cocotte, puis des bateaux, des boîtes, des bonnets d'évêque.
--Alors, tu m'aimes bien? disait-il, répète que tu m'aimes bien.
--Mais oui, je t'aime bien, tu le sais.
Il hésitait, frémissant, comme s'il avait eu une déclaration d'amour à
risquer.
--Et si je te demandais à rester toujours ici, avec toi, qu'est-ce que
tu répondrais?
--Oh! je serais contente; nous jouerions ensemble, n'est-ce pas? ce
serait amusant.
--Toujours, entends-tu, je resterais toujours. Jeanne avait pris un
bateau, qu'elle transformait en un chapeau de gendarme. Elle murmura:
--Ah! il faudrait que maman le permît.
Cette réponse parut le rendre à toutes ses anxiétés. Son sort se
décidait.
--Bien sûr, dit-il. Mais si ta maman le permettait, tu ne dirais pas
non, toi, n'est-ce pas?
Jeanne, qui achevait son chapeau de gendarme, enthousiasmée, se mit à
chanter sur un air à elle:
--Je dirais oui, oui, oui.... Je dirais oui, oui, oui.... Vois donc
comme il est joli, mon chapeau!
M. Rambaud, touché aux larmes, se dressa sur les genoux et l'embrassa,
pendant qu'elle-même lui jetait les mains autour du cou. Il avait
chargé son frère de demander le consentement d'Hélène; lui, tâchait
d'obtenir celui de Jeanne.
--Vous le voyez, dit le prêtre avec un sourire, l'enfant veut bien.
Hélène resta grave. Elle ne discutait plus. L'abbé avait repris son
plaidoyer, et il insistait sur les mérites de M. Rambaud. N'était-ce
pas un père tout trouvé pour Jeanne? Elle le connaissait, elle ne
livrerait rien au hasard en se confiant à lui. Puis, comme elle
gardait le silence, l'abbé ajouta avec une grande émotion et une
grande dignité que, s'il s'était chargé d'une pareille démarche, il
n'avait point songé à son frère, mais à elle, à son bonheur.
--Je vous crois, je sais combien vous m'aimez, dit vivement Hélène.
Attendez, je veux répondre devant vous à votre frère.
Dix heures sonnaient. M. Rambaud entrait dans la chambre à coucher.
Elle marcha à sa rencontre, la main tendue, en disant:
--Je vous remercie de votre offre, mon ami, et je vous en suis très-
reconnaissante. Vous avez bien fait de parler....
Elle le regardait tranquillement en face et gardait sa grosse main
dans la sienne. Lui, tout frémissant, n'osait lever les yeux.
--Seulement, je demande à réfléchir, continua-t-elle. Il me faudra
beaucoup de temps peut-être.
--Oh! tout ce que vous voudrez, six mois, un an, davantage,
balbutia-t-il, soulagé, heureux de ce qu'elle ne le mettait pas tout
de suite à la porte.
Alors, elle eut un faible sourire.
--Mais j'entends que nous restions amis. Vous viendrez comme par le
passé, vous me promettez simplement d'attendre que je vous reparle la
première de ces choses.... Est-ce convenu?
Il avait retiré sa main, il cherchait fiévreusement son chapeau, en
acceptant tout d'un hochement de tête continu. Puis, au moment de
sortir, il retrouva la parole.
--Écoutez, murmura-t-il, vous savez maintenant que je suis là,
n'est-ce pas? Eh bien! dites-vous que j'y serai toujours, quoi qu'il
arrive. C'est tout ce que l'abbé aurait dû vous expliquer.... Dans dix
ans, si vous voulez, vous n'aurez qu'à faire un signe. Je vous
obéirai.
Et ce fut lui qui prit une dernière fois la main d'Hélène et la serra
à la briser. Dans l'escalier, les deux frères se retournèrent comme
d'habitude, en disant:
--A mardi.
--Oui, à mardi, répondit Hélène.
Lorsqu'elle rentra dans la chambre, le bruit d'une nouvelle averse qui
battait les persiennes, la rendit toute chagrine. Mon Dieu! quelle
pluie entêtée, et comme ses pauvres amis allaient être mouillés! Elle
ouvrit la fenêtre, jeta un regard dans la rue. De brusques coups de
vent soufflaient les becs de gaz. Et, au milieu des flaques pales et
des hachures luisantes de la pluie, elle aperçut le dos rond de M.
Rambaud qui s'en allait, heureux et dansant dans le noir, sans
paraître se soucier de ce déluge.
Jeanne, cependant, était très-sérieuse, depuis qu'elle avait saisi
quelques-unes des dernières paroles de son bon ami. Elle venait de
retirer ses petites bottines, elle restait en chemise sur le bord de
son lit, songeant profondément. Quand sa mère entra pour l'embrasser,
elle la trouva ainsi.
--Bonne nuit, Jeanne. Embrasse-moi.
Puis, comme l'enfant semblait ne pas entendre, Hélène s'accroupit
devant elle, en la prenant à la taille. Et elle l'interrogea à demi-
voix.
--Ça te ferait donc plaisir s'il habitait avec nous?
Jeanne ne parut pas étonnée de la question. Elle pensait à ces choses
sans doute. Lentement, elle dit oui de la tète.
--Mais, tu sais, reprit la mère, il serait toujours là, la nuit, le
jour, à table, partout.
Une inquiétude grandissait dans les yeux clairs de la petite fille.
Elle posa sa joue sur l'épaule de sa mère, la baisa au cou, finit par
lui demander à l'oreille, toute frissonnante:
--Maman, est-ce qu'il t'embrasserait?
Une teinte rose monta au front d'Hélène. Elle ne sut que répondre
d'abord à cette question d'enfant. Enfin, elle murmura:
--Il serait comme ton père, ma chérie.
Alors, les petits bras de Jeanne se raidirent, elle éclata brusquement
en gros sanglots. Ella bégayait:
--Oh! non, non, je ne veux plus.... Oh! maman, je t'en prie, dis-lui
que je ne veux pas, va lui dire que je ne veux pas....
Et elle étouffait, elle s'était jetée sur la poitrine de sa mère, elle
la couvrait de ses larmes et de ses baisers. Hélène tacha de la
calmer, en lui répétant qu'on arrangerait cela. Mais Jeanne voulait
tout de suite une réponse décisive.
--Oh! dis non, petite mère, dis non.... Tu vois bien que j'en
mourrais.... Oh! jamais, n'est-ce pas? jamais!
--Eh bien! non, je te le promets; sois raisonnable, couche-toi.
Pendant quelques minutes encore, l'enfant muette et passionnée la
serra entre ses bras, comme ne pouvant se détacher d'elle et la
défendant contre ceux qui voulaient la lui prendre. Enfin, Hélène put
la coucher; mais elle dut veiller près d'elle une partie de la nuit.
Des secousses l'agitaient dans son sommeil, et, toutes les
demi-heures, elle ouvrait les yeux, s'assurait que si mère était là,
puis se rendormait en collant la bouche sur sa main.