La semaine suivante, lorsque madame Deberle rendit à madame Grandjean
sa visite, elle se montra d'une amabilité pleine de caresses. Et, sur
le seuil, comme elle se retirait:
--Vous savez ce que vous m'avez promis.... Le premier jour de beau
temps, vous descendez au jardin et vous amenez Jeanne. C'est une
ordonnance du docteur.
Hélène souriait.
--Oui, oui, la chose est entendue. Comptez sur nous.
Trois jours plus tard, par une claire après-midi de février, elle
descendit en effet avec sa fille. La concierge leur ouvrit la porte de
communication. Au fond du jardin, dans une sorte de serre transformée
en pavillon japonais, elles trouvèrent madame Deberle, ayant auprès
d'elle sa soeur Pauline, toutes deux les mains abandonnées, avec des
ouvrages de broderie sur une petite table, qu'elles avaient posés là
et oubliés.
--Ah! que c'est donc aimable à vous! dit Juliette. Tenez, mettez-vous
ici.... Pauline, pousse cette table.... Vous voyez, il fait encore un
peu frais, lorsqu'on reste assis, et de ce pavillon nous surveillerons
très-bien les enfants.... Allons, jouez, mes enfants. Surtout, prenez
garde de tomber. La large baie du pavillon était ouverte, et de chaque
côté on avait tiré dans leurs châssis des glaces mobiles; de sorte que
le jardin se développait de plain-pied, comme au seuil d'une tente.
C'était un jardin bourgeois, avec une pelouse centrale, flanquée de
deux corbeilles. Une simple grille le fermait sur la rue Vineuse;
seulement, un tel rideau de verdure avait grandi là, que de la rue
aucun regard ne pouvait pénétrer; des lierres, des clématites, des
chèvrefeuilles se collaient et s'enroulaient à la grille, et, derrière
ce premier mur de feuillage, s'en haussait un second, fait de lilas et
de faux ébéniers. Même l'hiver, les feuilles persistantes des lierres
et l'entrelacement des branches suffisaient à barrer la vue. Mais le
grand charme était, au fond, quelques arbres de haute futaie, des
ormes superbes qui masquaient la muraille noire d'une maison à cinq
étages. Ils mettaient, dans cet étranglement des constructions
voisines, l'illusion d'un coin de parc et semblaient agrandir
démesurément ce jardinet parisien, que l'on balayait comme un salon.
Entre deux ormes pendait une balançoire, dont l'humidité avait verdi
la planchette.
Hélène regardait, se penchait pour mieux voir.
--Oh! c'est un trou, dit négligemment madame Deberle. Mais, à Paris,
les arbres sont si rares.... On est bien heureux d'en avoir une demi-
douzaine à soi.
--Non, non, vous êtes très-bien, murmurait Hélène. C'est charmant.
Ce jour-là, dans le ciel pâle, le soleil mettait une poussière de
lumière blonde. C'était, entre les branches sans feuilles, une pluie
lente de rayons. Les arbres rougissaient, on voyait les fins bourgeons
violâtres attendrir le ton gris de l'écorce. Et sur la pelouse, le
long des allées, les herbes et les graviers avaient des pointes de
clarté, qu'une brume légère, au ras du sol, noyait et fondait. Il n'y
avait pas une fleur, la gaieté seule du soleil sur la terre nue
annonçait le printemps.
--Maintenant, c'est encore un peu triste, reprit madame Deberle. Vous
verrez en juin, on est dans un vrai nid. Les arbres empêchent les gens
d'à côté d'espionner, et nous sommes alors complètement chez nous....
Mais elle s'interrompit pour crier:
--Lucien, veux-tu bien ne pas toucher à la fontaine!
Le petit garçon, qui faisait les honneurs du jardin à Jeanne, venait
de la conduire devant une fontaine, sous le perron, et là il avait
tourné le robinet, présentant le bout de ses bottines pour les
mouiller. C'était un jeu qu'il adorait. Jeanne, très-grave, le
regardait se tremper les pieds.
--Attends, dit Pauline qui se leva, je vais le faire tenir tranquille.
Juliette la retint.
--Non, non, tu es plus écervelée que lui. L'autre jour, on aurait cru
que vous aviez pris un bain tous tes deux.... C'est singulier qu'une
grande fille ne puisse pas rester deux minutes assise.... Et, se
tournant:
--Entends-tu, Lucien, ferme le robinet tout de suite!
L'enfant, effrayé, voulut obéir. Mais il tourna la clef davantage,
l'eau coula avec une raideur et un bruit qui achevèrent de lui faire
perdre la tête. Il recula, éclaboussé jusqu'aux épaules.
--Ferme le robinet tout de suite! répétait sa mère, dont un flot de
sang empourprait les joues.
Alors, Jeanne, muette jusque-là, s'approcha de la fontaine avec toutes
sortes de précautions, pendant que Lucien éclatait en sanglots, en
face de cette eau enragée dont il avait peur et qu'il ne savait plus
comment arrêter. Elle mit sa jupe entre ses jambes, allongea ses
poignets nus pour ne pas mouiller ses manches, et ferma le robinet,
sans recevoir une seule éclaboussure. Brusquement, le déluge cessa.
Lucien, étonné, frappé de respect, rentra ses larmes et leva ses gros
yeux sur la demoiselle.
--Vraiment, cet enfant me met hors de moi, reprit madame Deberle, qui
redevenait toute blanche et s'allongeait comme brisée de fatigue.
Hélène crut devoir intervenir.
--Jeanne, dit-elle, prends-lui la main, jouez à vous promener.
Jeanne prit la main de Lucien, et, gravement, ils s'en allèrent par
les allées, à petits pas. Elle était beaucoup plus grande que lui, il
avait le bras en l'air; mais ce jeu majestueux, qui consistait à
tourner en cérémonie autour de la pelouse, semblait les absorber l'un
et l'autre et donner une grande importance à leurs personnes. Jeanne,
comme une vraie dame, avait les regards flottants et perdus. Lucien ne
pouvait s'empêcher, par moments, de risquer un coup d'oeil sur sa
compagne. Ils ne se disaient pas un mot.
--Ils sont drôles, murmura madame Deberle, souriante et calmée. Il
faut dire que votre Jeanne est une bien charmante enfant.... Elle est
d'une obéissance, d'une sagesse....
--Oui, quand elle est chez les autres, répondit Hélène. Elle a des
heures terribles. Mais comme elle m'adore, elle tâche d'être sage pour
ne pas me faire de la peine.
Ces dames causèrent des enfants. Les filles étaient plus précoces que
les garçons. Pourtant, il ne fallait pas se fier à l'air bêta de
Lucien. Avant un an, lorsqu'il se serait un peu débrouillé, ce serait
un gaillard. Et, sans transition apparente, on en vint à parler d'une
femme qui habitait un petit pavillon en face, et chez laquelle il se
passait vraiment des choses....
Madame Deberle s'arrêta pour dire à sa soeur:
--Pauline, va donc une minute dans le jardin.
La jeune fille sortit tranquillement et resta sous les arbres. Elle
était habituée à ce qu'on la mît dehors, chaque fois que dans la
conversation se présentait quelque chose de trop gros dont on ne
pouvait parler devant elle.
--Hier, j'étais à la fenêtre, reprit Juliette, et j'ai parfaitement vu
cette femme.... Elle ne tire pas même les rideaux.... C'est d'une
indécence! Des enfants pourraient voir ça.
Elle parlait tout bas, l'air scandalisé, avec un mince sourire dans le
coin des lèvres pourtant. Puis, haussant la voix, elle cria:
--Pauline, tu peux revenir.
Sous les arbres, Pauline regardait en l'air, d'un air indifférent, en
attendant que sa soeur eût fini. Elle entra dans le pavillon et reprit
sa chaise, pendant que Juliette continuait, en s'adressant à Hélène:
--Vous n'avez jamais rien aperçu, vous, madame?
--Non, répondit celle-ci, mes fenêtres ne donnent pas sur le pavillon.
Bien qu'il y eût une lacune pour la jeune fille dans la conversation,
elle écoutait, avec son blanc visage de vierge, comme si elle avait
compris.
--Ah bien! dit-elle en regardant encore en l'air par la porte, il y a
joliment des nids dans les arbres!
Cependant, madame Deberle avait repris sa broderie comme maintien.
Elle faisait deux points toutes les minutes. Hélène, qui ne pouvait
rester inoccupée, demanda la permission d'apporter de l'ouvrage, une
autre fois. Et, prise d'un léger ennui, elle se tourna, elle examina
le pavillon japonais. Les murs et le plafond étaient tendus d'étoffes
brochées d'or, avec des vols de grues qui s'envolaient, des papillons
et des fleurs éclatantes, des paysages où des barques bleues nageaient
sur des fleuves jaunes. Il y avait des sièges et des jardinières de
bois de fer, sur le sol des nattes fines, et, encombrant des meubles
de laque, tout un monde de bibelots, petits bronzes, petites potiches,
jouets étranges bariolés de couleurs vives. Au fond, un grand magot en
porcelaine de Saxe, les jambes pliées, le ventre nu et débordant,
éclatait d'une gaieté énorme en branlant furieusement la tête, à la
moindre poussée.
--Hein? est-il assez laid! s'écria Pauline qui avait suivi les regards
d'Hélène. Dis donc, soeur, tu sais que c'est de la camelote, tout ce
que tu as acheté? Le beau Malignon appelle ta japonerie «le bazar à
treize sous».... À propos, je l'ai rencontré, le beau Malignon. Il
était avec une dame, oh! une dame, la petite Florence, des Variétés.
--Où donc, que je le taquine! demanda vivement Juliette.
--Sur le boulevard.... Est-ce qu'il ne doit pas venir, aujourd'hui?
Mais elle ne reçut pas de réponse. Ces dames s'inquiétaient des
enfants, qui avaient disparu. Où pouvaient-ils être? Et comme elles
les appelaient, deux voix aiguës s'élevèrent.
--Nous sommes là!
Ils étaient là, en effet, au milieu de la pelouse, assis dans l'herbe,
à demi cachés par un fusain.
--Qu'est-ce que vous faites donc?
--Nous sommes arrivés à l'auberge! cria Lucien. Nous nous reposons
dans notre chambre.
Un instant, elles les regardèrent, très-égayées. Jeanne se prêtait au
jeu, complaisamment. Elle coupait de l'herbe autour d'elle, sans doute
pour préparer le déjeuner. La malle des voyageurs était figurée par un
bout de planche, qu'ils avaient ramassé au fond d'un massif.
Maintenant, ils causaient. Jeanne se passionnait, répétant avec
conviction qu'ils étaient en Suisse et qu'ils allaient partir pour
visiter les glaciers, ce qui semblait stupéfier Lucien.
--Tiens! le voilà! dit tout d'un coup Pauline.
Madame Deberle se tourna et aperçut Malignon qui descendait le perron.
Elle lui laissa à peine le temps de saluer et de s'asseoir.
--Eh bien! vous êtes gentil, vous! d'aller dire partout que je n'ai
que de la camelote chez moi!
--Ah! oui, répondit-il tranquillement, ce petit salon.... Certainement,
c'est de la camelote. Vous n'avez pas un objet qui vaille la peine
d'être regardé.
Elle était très-piquée.
--Comment, le magot?
--Mais non, mais non, tout cela est bourgeois.... Il faut du goût. Vous
n'avez pas voulu me charger de l'arrangement....
Alors, elle l'interrompit, très-rouge, vraiment en colère.
--Votre goût, parlons-en! Il est joli, votre goût!... On vous a
rencontré avec une dame....
--Quelle dame? demanda-t-il, surpris par la rudesse de l'attaque.
--Un beau choix, je vous en fais mon compliment. Une fille que tout
Paris....
Mais elle se tut, en apercevant Pauline. Elle l'avait oubliée.
--Pauline, dit-elle, va donc une minute dans le jardin.
--Ah! non, c'est fatigant à la fin! déclara la jeune fille qui se
révoltait. On me dérange toujours.
--Va dans le jardin, répéta Juliette avec plus de sévérité.
La jeune fille s'en alla en rechignant. Puis, elle se tourna, pour
Ajouter:
--Dépêchez-vous au moins.
Dès qu'elle ne fut plus là, madame Deberle tomba de nouveau sur
Malignon. Comment un garçon distingué comme lui pouvait-il se montrer
en public avec cette Florence? Elle avait au moins quarante ans, elle
était laide à faire peur, tout l'orchestre la tutoyait aux premières
représentations.
--Avez-vous fini? cria Pauline, qui se promenait sous les arbres d'un
air boudeur. Je m'ennuie, moi.
Mais Malignon se défendait. Il ne connaissait pas cette Florence;
jamais il ne lui avait adressé la parole. On avait pu le voir avec une
dame, il accompagnait quelquefois la femme d'un de ses amis.
D'ailleurs, quelle était la personne qui l'avait vu? Il fallait des
preuves, des témoins.
--Pauline, demanda brusquement madame Deberle, en haussant la voix,
n'est-ce pas que tu l'as rencontré avec Florence?
--Oui, oui, répondit la jeune fille, sur le boulevard, en face de chez
Bignon.
Alors, madame Deberle, triomphante devant le sourire embarrassé de
Malignon, cria:
--Tu peux revenir, Pauline. C'est fini.
Malignon avait une loge pour le lendemain, aux Folies-Dramatiques. Il
l'offrit galamment, sans paraître tenir rancune à madame Deberle;
d'ailleurs, ils se querellaient toujours. Pauline voulut savoir si
elle pouvait aller voir la pièce qu'on jouait; et comme Malignon
riait, en branlant la tête, elle dit que c'était bien stupide, que les
auteurs auraient dû écrire des pièces pour les jeunes filles. On ne
lui permettait que la _Dame blanche_ et le théâtre classique.
Cependant, ces dames ne surveillaient plus les enfants. Tout d'un
coup, Lucien poussa des cris terribles.
--Que lui as-tu fait, Jeanne? demanda Hélène.
--Je ne lui ai rien fait, maman, répondit la petite fille. C'est lui
qui s'est jeté par terre.
La vérité était que les enfants venaient de partir pour les fameux
glaciers. Comme Jeanne prétendait qu'on arrivait sur les montagnes,
ils levaient tous les deux les pieds très-haut, afin d'enjamber les
rochers. Mais Lucien, essoufflé par cet exercice, avait fait un faux
pas et s'était étalé au beau milieu d'une plate-bande. Une fois par
terre, très-vexé, pris d'une rage de marmot, il avait éclaté en
larmes.
--Relève-le, cria de nouveau Hélène.
--Il ne veut pas, maman. Il se roule.
Et Jeanne se reculait, comme blessée et irritée de voir le petit
garçon si mal élevé. Il ne savait pas jouer, il allait certainement la
salir. Elle avait une moue de duchesse qui se compromet. Alors, madame
Deberle, que les cris de Lucien impatientaient, pria sa soeur de le
ramasser et de le faire taire. Pauline ne demandait pas mieux. Elle
courut, se jeta par terre à côté de l'enfant, se roula un instant avec
lui. Mais il se débattait, il ne voulait pas qu'on le prit. Elle se
releva pourtant, en le tenant sous les bras; et, pour le calmer:
--Tais-toi, braillard! dit-elle. Nous allons nous balancer.
Lucien se tut brusquement, Jeanne perdit son air grave, et une joie
ardente illumina son visage. Tous trois coururent vers la balançoire.
Mais ce fut Pauline qui s'assit sur la planchette.
--Poussez-moi, dit-elle aux enfants.
Ils la poussèrent de toute la force de leurs petites mains. Seulement,
Elle était lourde, ils la remuaient à peine.
--Poussez donc! répétait-elle. Oh! les grosses bêtes, ils ne savent
pas.
Dans le pavillon, madame Deberle venait d'avoir un léger frisson. Elle
trouvait qu'il ne faisait pas chaud, malgré ce beau soleil. Et elle
avait prié Malignon de lui passer un burnous de cachemire blanc,
accroché à une espagnolette. Malignon s'était levé pour lui poser le
burnous sur les épaules. Tous deux causaient familièrement de choses
qui intéressaient fort peu Hélène. Aussi cette dernière, inquiète,
craignant que Pauline, sans le vouloir, ne renversât les enfants,
alla-t-elle dans le jardin, laissant Juliette et le jeune homme
discuter une mode de chapeaux qui les passionnait.
Dès que Jeanne vit sa mère, elle s'approcha d'elle, d'un air câlin,
avec une supplication dans toute sa personne.
--Oh! maman, murmura-t-elle; oh! maman....
--Non, non, répondit Hélène, qui comprit très-bien. Tu sais qu'on te
l'a défendu.
Jeanne adorait se balancer. Il lui semblait qu'elle devenait un
oiseau, disait-elle. Ce vent qui lui soufflait au visage, cette
brusque envolée, ce va-et-vient continu, rythmé comme un coup d'aile,
lui causait l'émotion délicieuse d'un départ pour les nuages. Elle
croyait s'en aller là-haut. Seulement, cela finissait toujours mal.
Une fois, on l'avait trouvée cramponnée aux cordes de la balançoire,
évanouie, les yeux grands ouverts, pleins de l'effarement du vide. Une
autre fois, elle était tombée, raidie comme une hirondelle frappée
d'un grain de plomb.
--Oh! maman, continuait-elle, rien qu'un peu, un tout petit peu.
Sa mère, pour avoir la paix, l'assit enfin sur la planchette. L'enfant
rayonnait, avec une expression dévote, un léger tremblement de
jouissance qui agitait ses poignets nus. Et, comme Hélène la balançait
très-doucement:
--Plus fort, plus fort, murmurait-elle.
Mais Hélène ne l'écoutait pas. Elle ne quittait point la corde. Et
elle s'animait elle-même, les joues roses, toute vibrante des poussées
qu'elle imprimait à la planchette. Sa gravité habituelle se fondait
dans une sorte de camaraderie avec sa fille.
--C'est assez, déclara-t-elle, en enlevant Jeanne entre ses bras.
--Alors, balance-toi, je t'en prie, balance-toi, dit l'enfant, qui
était restée pendue à son cou.
Elle avait la passion de voir sa mère s'envoler, comme elle le disait,
prenant plus de joie encore à la regarder qu'à se balancer elle-même.
Mais celle-ci lui demanda en riant qui la pousserait; quand elle
jouait, elle, c'était sérieux: elle montait par-dessus les arbres.
Juste à ce moment; M. Rambaud parut, conduit par la concierge. Il
avait rencontré madame Deberle chez Hélène, et il avait cru pouvoir se
présenter, en ne trouvant pas cette dernière à son appartement. Madame
Deberle se montra très-aimable, touchée par la bonhomie du digne
homme. Puis, elle s'enfonça de nouveau dans un entretien très-vif avec
Malignon.
--Bon ami va te pousser! bon ami va te pousser! criait Jeanne en
sautant autour de sa mère.
--Veux-tu te taire! nous ne sommes pas chez nous, dit Hélène, qui
affecta un air de sévérité.
--Mon Dieu! murmura M. Rambaud, si cela vous amuse, je suis à votre
disposition. Quand on est à la campagne....
Hélène se laissait tenter. Lorsqu'elle était jeune fille, elle se
balançait pendant des heures, et le souvenir de ces lointaines parties
l'emplissait d'un sourd désir. Pauline, qui s'était assise avec Lucien
au bord de la pelouse, intervint de son air libre de grande fille
émancipée.
--Oui, oui, monsieur va vous pousser.... Après il me poussera.
N'est-ce pas, monsieur, vous me pousserez?
Cela décida Hélène. La jeunesse qui était en elle, sous la correction
froide de sa grande beauté, éclatait avec une ingénuité charmante.
Elle se montrait simple et gaie comme une pensionnaire. Surtout, elle
n'avait point de pruderie. En riant, elle dit qu'elle ne voulait pas
montrer ses jambes, et elle demanda une ficelle, avec laquelle elle
noua ses jupes au-dessus de ses chevilles. Puis, montée debout sur la
planchette, les bras élargis et se tenant aux cordes, elle cria
joyeusement:
--Allez, monsieur Rambaud.... Doucement d'abord!
M. Rambaud avait accroché son chapeau à une branche. Sa large et bonne
figure s'éclairait d'un sourire paternel. Il s'assura de la solidité
des cordes, regarda les arbres, se décida à donner une légère poussée.
Hélène venait, pour la première fois de quitter le deuil. Elle portait
une robe grise, garnie de noeuds mauves. Et, toute droite, elle
partait lentement, rasant la terre, comme bercée.
--Allez! allez! dit-elle.
Alors, M. Rambaud, les bras en avant, saisissant la planchette au
passage, lui imprima un mouvement plus vif. Hélène montait; à chaque
vol, elle gagnait de l'espace. Mais le rythme gardait une gravité. On
la voyait, correcte encore, un peu sérieuse, avec des yeux très-clairs
dans son beau visage muet; ses narines seules se gonflaient, comme
pour boire le vent. Pas un pli de ses jupes n'avait bougé. Une natte
de son chignon se dénouait.
--Allez! Allez!
Une brusque secousse l'enleva. Elle montait dans le soleil, toujours
plus haut. Une brise se dégageait d'elle et soufflait dans le jardin;
et elle passait si vite, qu'on ne la distinguait plus avec netteté.
Maintenant, elle devait sourire, son visage était rose, ses yeux
filaient comme des étoiles. La natte dénouée battait sur son cou.
Malgré la ficelle qui les nouait, ses jupes flottaient et découvraient
la blancheur de ses chevilles. Et on la sentait à l'aise, la poitrine
libre, vivant dans l'air comme dans une patrie.
--Allez! allez!
M. Rambaud, en nage, la face rouge, déploya toute sa force. Il y eut
un cri. Hélène montait encore.
--Oh! maman! oh! maman! répétait Jeanne en extase.
Elle s'était assise sur la pelouse, elle regardait sa mère, ses
petites mains serrées sur sa poitrine, comme si elle eût elle-même bu
tout cet air qui soufflait. Elle manquait d'haleine, elle suivait
instinctivement d'une cadence des épaules les longues oscillations de
la balançoire. Et elle criait:
--Plus fort! plus fort!
Sa mère montait toujours. En haut, ses pieds touchaient les branches
des arbres.
--Plus fort! plus fort! oh! maman, plus fort!
Mais Hélène était en plein ciel. Les arbres pliaient et craquaient
comme sous des coups de vent. On ne voyait plus que le tourbillon de
ses jupes qui claquaient avec un bruit de tempête. Quand elle
descendait, les bras élargis, la gorge en avant, elle baissait un peu
la tête, elle planait une seconde; puis, un élan l'emportait, et elle
retombait, la tête abandonnée en arrière, fuyante et pâmée, les
paupières closes. C'était sa jouissance, ces montées et ces descentes,
qui lui donnaient un vertige. En haut, elle entrait dans le soleil,
dans ce blond soleil de février, pleuvant comme une poussière d'or.
Ses cheveux châtains, aux reflets d'ambre, s'allumaient; et l'on
aurait dit qu'elle flambait tout entière, tandis que ses noeuds de
soie mauve, pareils à des fleurs de feu, luisaient sur sa robe
blanchissante. Autour d'elle, le printemps naissait, les bourgeons
violâtres mettaient leur ton fin de laque, sur le bleu du ciel.
Alors, Jeanne joignit les mains. Sa mère lui apparaissait comme une
sainte, avec un nimbe d'or, envolée pour le Paradis. Et elle
balbutiait encore:
«Oh! maman, oh! maman....» d'une voix brisée.
Cependant madame Deberle et Malignon, intéressés, s'étaient avancés
sous les arbres. Malignon trouvait cette dame très-courageuse. Madame
Deberle dit d'un air effrayé:
--Le coeur me tournerait, c'est certain.
Hélène entendit, car elle jeta ces mots, du milieu des branches:
--Oh! moi, j'ai le coeur solide!... Allez, allez donc, monsieur
Rambaud. Et, en effet, sa voix restait calme. Elle semblait ne pas se
soucier des deux hommes qui étaient là. Ils ne comptaient pas sans
doute. Sa natte s'était échevelée; la ficelle devait se relâcher, et
ses jupons avaient des bruits de drapeau. Elle montait.
Mais, tout d'un coup, elle cria:
--Assez, monsieur Rambaud, assez!
Le docteur Deberle venait de paraître sur le perron. Il s'approcha,
embrassa tendrement sa femme, souleva Lucien et le baisa au front.
Puis, il regarda Hélène en souriant.
--Assez, assez! continuait à dire celle-ci.
--Pourquoi donc? demanda-t-il. Je vous dérange?
Elle ne répondit pas. Elle était devenue grave. La balançoire, lancée
à toute volée, ne s'arrêtait point; elle gardait de longues
oscillations régulières qui enlevaient encore Hélène très-haut. Et le
docteur, surpris et charmé, l'admirait, tant elle était superbe,
grande et forte, avec sa pureté de statue antique, ainsi balancée
mollement, dans le soleil printanier. Mais elle paraissait irritée;
et, brusquement, elle sauta.
--Attendez! attendez! criait tout le monde.
Hélène avait poussé une plainte sourde. Elle était tombée sur le
gravier d'une allée, et elle ne put se relever.
--Mon Dieu! quelle imprudence! dit le docteur, la face très-pale.
Tous s'empressaient autour d'elle. Jeanne pleurait si fort, que M.
Rambaud, défaillant lui-même, dut la prendre dans ses bras. Cependant,
le docteur interrogeait vivement Hélène.
--C'est la jambe droite qui a porté, n'est-ce pas?... Vous ne pouvez
vous mettre debout?
Et, comme elle restait étourdie, sans répondre, il demanda encore:
--Vous souffrez?
--Une douleur sourde, là, au genou, dit-elle péniblement.
Alors, il envoya sa femme chercher sa pharmacie et des bandages. Il
répétait:
--Il faut voir, il faut voir.... Ce n'est rien sans doute.
Puis, il s'agenouilla sur le gravier. Hélène le laissait faire. Mais,
lorsqu'il avança les mains, elle se souleva d'un effort, elle serra
ses jupes autour de ses pieds.
--Non, non, murmura-t-elle.
--Pourtant, dit-il, il faut bien voir....
Elle avait un léger tremblement, et, d'une voix plus basse, elle
reprit:
--Je ne veux pas.... Ce n'est rien.
Il la regarda, étonné d'abord. Une teinte rose était montée à son cou.
Pendant un instant, leurs yeux se rencontrèrent et semblèrent lire au
fond de leurs âmes. Alors, troublé lui-même, il sa releva avec lenteur
et resta près d'elle, sans lui demander davantage à la visiter.
Hélène avait appelé M. Rambaud d'un signe. Elle lui dit à l'oreille:
--Allés chercher le docteur Bodin, racontez-lui ce qui m'arrive.
Dix minutes plus tard, quand le docteur Bodin arriva, elle se mit
debout avec un courage surhumain, et s'appuyant sur lui et sur M.
Rambaud, elle remonta chez elle. Jeanne la suivait, toute secouée de
larmes.
--Je vous attends, avait dit le docteur Deberle à son confrère. Venez
nous rassurer.
Dans le jardin, on causa vivement. Malignon s'écriait que les femmes
avaient de drôles de têtes. Pourquoi diable cette dame s'était-elle
amusée à sauter? Pauline, très-contrariée de l'aventure qui la privait
d'un plaisir, trouvait imprudent de se faire balancer si fort. Le
médecin ne parlait pas, semblait soucieux.
--Rien de grave, dit le docteur Bodin en redescendant, une simple
foulure.... Seulement, elle restera sur sa chaise longue au moins
pendant quinze jours.
M. Deberle tapa alors amicalement sur l'épaule de Malignon. Il voulut
que sa femme rentrât, parce que décidément il faisait trop frais. Et,
prenant Lucien, il l'emporta lui-même, en le couvrant de baisers.
V
Les deux fenêtres de la chambre étaient grande ouvertes, et Paris,
dans l'abîme qui se creusait au pied de la maison, bâtie à pic sur la
hauteur, déroulait sa plaine immense. Dix heures sonnaient, la belle
matinée de février avait une douceur et une odeur de printemps.
Hélène, allongée sur sa chaise longue, le genou encore emmailloté de
bandes, lisait devant une des fenêtres. Elle ne souffrait plus; mais,
depuis huit jours, elle était clouée là, ne pouvant même travailler à
son ouvrage de couture habituel. Ne sachant que faire, elle avait
ouvert un livre traînant sur le guéridon, elle qui ne lisait jamais.
C'était le livre dont elle se servait chaque soir pour masquer la
veilleuse, le seul qu'elle eût sorti en dix-huit mois de la petite
bibliothèque, garnie par M. Rambaud d'ouvrages honnêtes. D'ordinaire,
les romans lui semblaient faux et puérils. Celui-là, l'_Ivanhoé_ de
Walter Scott, l'avait d'abord fort ennuyée. Puis, une curiosité
singulière lui était venue. Elle l'achevait, attendrie parfois, prise
d'une lassitude, et elle le laissait tomber de ses mains pendant de
longues minutes, les regards fixés sur le vaste horizon.
Ce matin-là, Paris mettait une paresse souriante à s'éveiller. Une
vapeur, qui suivait la vallée de la Seine, avait noyé les deux rives.
C'était une buée légère, comme laiteuse, que le soleil peu à peu
grandi éclairait. On ne distinguait rien de la ville, sous cette
mousseline flottante, couleur du temps. Dans les creux, le nuage
épaissi se fonçait d'une teinte bleuâtre, tandis que, sur de larges
espaces, des transparences se faisaient, d'une finesse extrême,
poussière dorée où l'on devinait l'enfoncement des rues; et, plus
haut, des dômes et des flèches déchiraient le brouillard, dressant
leurs silhouettes grises, enveloppés encore des lambeaux de la brume
qu'ils trouaient. Par instants, des pans de fumée jaune se détachaient
avec le coup d'aile lourd d'un oiseau géant, puis se fondaient dans
l'air qui semblait les boire. Et, au-dessus de cette immensité, de
cette nuée descendue et endormie sur Paris, un ciel très-pur, d'un
bleu effacé, presque blanc, déployait sa voûte profonde. Le soleil
montait dans un poudroiement adouci de rayons. Une clarté blonde, du
blond vague de l'enfance, se brisait en pluie, emplissait l'espace de
son frisson tiède. C'était une fête, une paix souveraine et une gaieté
tendre de l'infini, pendant que la ville, criblée de flèches d'or,
paresseuse et somnolente, ne se décidait point à se montrer sous ses
dentelles.
Hélène, depuis huit jours, avait cette distraction du grand Paris
élargi devant elle. Jamais elle ne s'en lassait. Il était insondable
et changeant comme un océan, candide le matin et incendié le soir,
prenant les joies et les tristesses des cieux qu'il reflétait. Un coup
de soleil lui faisait rouler des flots d'or, un nuage l'assombrissait
et soulevait en lui des tempêtes. Toujours, il se renouvelait:
c'étaient des calmes plats, couleur orange, des coups de vent qui
d'une heure à l'autre plombaient l'étendue, des temps vifs et clairs
allumant une lueur à la crête de chaque toiture, des averses noyant le
ciel et la terre, effaçant l'horizon dans la débâcle d'un chaos.
Hélène goûtait là toutes les mélancolies et tous les espoirs du large;
elle croyait même en recevoir au visage le souffle fort, la senteur
amère; et il n'était pas jusqu'au grondement continu de la ville qui
ne lui apportât l'illusion de la marée montante, battant contre les
rochers d'une falaise.
Le livre glissa de ses mains. Elle rêvait, les yeux perdus. Quand elle
le lâchait ainsi, c'était par un besoin de ne pas continuer, de
comprendre et d'attendre. Elle prenait une jouissance à ne point
satisfaire tout de suite sa curiosité. Le récit la gonflait d'une
émotion qui l'étouffait. Paris, justement, ce matin-là, avait la joie
et le trouble vague de son coeur. Il y avait là un grand charme:
ignorer, deviner à demi, s'abandonner à une lente initiation, avec le
sentiment obscur qu'elle recommençait sa jeunesse.
Comme ces romans mentaient! Elle avait bien raison de ne jamais en
lire. C'étaient des fables bonnes pour les têtes vides, qui n'ont
point le sentiment exact de la vie. Et elle restait séduite pourtant,
elle songeait invinciblement au chevalier Ivanhoé, si passionnément
aimé de deux femmes, Rébecca, la belle juive, et la noble lady Rowena.
Il lui semblait qu'elle aurait aimé avec la fierté et la sérénité
patiente de cette dernière. Aimer, aimer! et ce mot qu'elle ne
prononçait pas, qui de lui-même vibrait en elle, l'étonnait et la
faisait sourire. Au loin, des flocons pâles nageaient sur Paris,
emportés par une brise, pareils à une bande de cygnes. De grandes
nappes de brouillard se déplaçaient; un instant, la rive gauche
apparut, tremblante et voilée, comme une ville féerique aperçue en
songe; mais une masse de vapeur s'écroula, et cette ville fut
engloutie sous le débordement d'une inondation. Maintenant, les
vapeurs, également épandues sur tous les quartiers, arrondissaient un
beau lac, aux eaux blanches et unies. Seul, un courant plus épais
marquait d'une courbe grise le cours de la Seine. Lentement, sur ces
eaux blanches, si calmes, des ombres semblaient faire voyager des
vaisseaux aux voiles roses, que la jeune femme suivait d'un regard
songeur. Aimer, aimer! et elle souriait à son rêve qui flottait.
Cependant, Hélène reprit son livre. Elle en était à cet épisode de
l'attaque du château, lorsque Rébecca soigne Ivanhoé blessé et le
renseigne sur la bataille, qu'elle suit par une fenêtre. Elle se
sentait dans un beau mensonge, elle s'y promenait comme dans un jardin
idéal, aux fruits d'or, où elle buvait toutes les illusions. Puis, à
la fin de la scène, quand Rébecca, enveloppée de son voile, exhale sa
tendresse auprès du chevalier endormi, Hélène de nouveau laissa tomber
le volume, le coeur si gonflé d'émotion, qu'elle ne pouvait continuer.
Mon Dieu! était-ce vrai, toutes ces choses? Et, renversée dans sa
chaise longue, engourdie par l'immobilité qu'il lui fallait garder,
elle contemplait Paris noyé et mystérieux, sous le soleil blond.
Alors, évoquée par les pages du roman, sa propre existence se dressa.
Elle se vit jeune fille, à Marseille, chez son père, le chapelier
Mouret. La rue des Petites-Mariés était noire, et la maison, avec sa
cuve d'eau bouillante, pour la fabrication des chapeaux, exhalait,
même par les beaux temps, une odeur fade d'humidité. Elle vit aussi sa
mère, toujours malade, qui la baisait de ses lèvres pâles, sans
parler. Jamais elle n'avait aperçu un rayon de soleil dans sa chambre
d'enfant. On travaillait beaucoup autour d'elle, on gagnait rudement
une aisance ouvrière. Pais, c'était tout; jusqu'à son mariage, rien ne
tranchait dans cette succession de jours semblables. Un matin, comme
elle revenait du marché avec sa mère, elle avait heurté le fils
Grandjean de son panier plein de légumes. Charles s'était retourné et
les avait suivies. Tout le roman de ses amours tenait là. Pendant
trois mois, elle le rencontra sans cesse, humble et gauche, n'osant
l'aborder. Elle avait seize ans, elle était un peu fière de cet
amoureux, qu'elle savait d'une famille riche. Mais elle le trouvait
laid, elle riait de lui souvent, et dormait des nuits paisibles dans
l'ombre de la grande maison humide. Puis, on les avait mariés. Ce
mariage l'étonnait encore. Charles l'adorait, se mettait par terre, le
soir, quand elle se couchait, pour baiser ses pieds nus. Elle
souriait, pleine d'amitié, en lui reprochant d'être bien enfant.
Alors, une vie grise avait recommencé. Pendant douze ans, elle ne se
souvenait pas d'une secousse. Elle était très-calme et très-heureuse,
sans une fièvre de la chair ni du coeur, enfoncée dans les soucis
quotidiens d'un ménage pauvre. Charles baisait toujours ses pieds de
marbre, tandis qu'elle se montrait indulgente et maternelle pour lui.
Rien de plus. Et elle vit brusquement la chambre de l'hôtel du Var,
son mari mort, sa robe de veuve étalée sur une chaise. Elle avait
pleuré comme le soir d'hiver où sa mère était morte. Ensuite, les
jours avaient coulé encore. Depuis deux mois, avec sa fille, elle se
sentait de nouveau très-heureuse et très-calme. Mon Dieu! était-ce
tout? et que disait donc ce livre, lorsqu'il parlait de ces grands
amours qui éclairent toute une existence? À l'horizon, sur le lac
dormant, de longs frissons couraient. Puis, le lac, tout d'un coup,
parut crever; des fentes se faisaient, et il y avait, d'un bout à
l'autre, un craquement qui annonçait la débâcle. Le soleil, plus haut,
dans la gloire triomphante de ses rayons, attaquait victorieusement le
brouillard. Peu à peu, le grand lac semblait se tarir, comme si
quelque déversoir invisible eût vidé la plaine. Les vapeurs, tout à
l'heure si profondes, s'amincissaient, devenaient transparentes en
prenant les colorations vives de l'arc-en-ciel. Toute la rive gauche
était d'un bleu tendre, lentement foncé, violâtre au fond, du côté du
Jardin des Plantes. Sur la rive droite, le quartier des Tuileries
avait le rose pâli d'une étoffe couleur chair, tandis que, vers
Montmartre, c'était comme une lueur de braise, du carmin flambant dans
de l'or; puis, très-loin, les faubourgs ouvriers s'assombrissaient
d'un ton brique, de plus en plus éteint et passant au gris bleuâtre de
l'ardoise. On ne distinguait point encore la ville tremblante et
fuyante, comme un de ces fonds sous-marins que l'oeil devine par les
eaux claires, avec leurs forêts terrifiantes de grandes herbes, leurs
grouillements pleins d'horreur, leurs monstres entrevus. Cependant,
les eaux baissaient toujours. Elles n'étaient plus que de fines
mousselines étalées; et, une à une, les mousselines s'en allaient,
l'image de Paris s'accentuait et sortait du rêve.
Aimer, aimer! pourquoi ce mot revenait-il en elle avec cette douceur,
pendant qu'elle suivait la fonte du brouillard? N'avait-elle pas aimé
son mari, qu'elle soignait comme un enfant? Mais un souvenir poignant
s'éveilla, celui de son père, que l'on avait trouvé pendu trois
semaines après la mort de sa femme, au fond d'un cabinet où les robes
de celle-ci étaient encore accrochées. Il agonisait là, raidi, la
figure enfoncée dans une jupe, enveloppé de ces vêtements qui
exhalaient un peu de celle qu'il adorait toujours. Puis, dans sa
rêverie, il y eut un brusque saut: elle songeait à des détails
d'intérieur, aux comptes du mois qu'elle avait arrêtés le matin même
avec Rosalie, et elle se sentait très-fière de son bon ordre. Elle
avait vécu plus de trente années dans une dignité et dans une fermeté
absolues. La justice seule la passionnait. Quand elle interrogeait son
passé, elle ne trouvait pas une faiblesse d'une heure, elle se voyait
d'un pas égal suivre une route unie et toute droite. Certes les jours
pouvaient couler, elle continuerait sa marche tranquille, sans que son
pied heurtât un obstacle. Et cela la rendait sévère, avec de la colère
et du mépris contre ces menteuses existences dont l'héroïsme trouble
les coeurs. La seule existence vraie était la sienne, qui se déroulait
au milieu d'une paix si large. Mais, sur Paris, il n'y avait plus
qu'une mince fumée, une simple gaze frémissante et près de s'envoler;
et un attendrissement subit s'empara d'elle. Aimer, aimer! tout la
ramenait à la caresse de ce mot, même l'orgueil de son honnêteté. Sa
rêverie devenait si légère, qu'elle ne pensait plus, baignée de
printemps, les yeux humides.
Cependant, Hélène allait reprendre son livre, lorsque Paris,
lentement, apparut. Pas un souffle de vent n'avait passé, ce fut comme
une évocation. La dernière gaze se détacha, monta, s'évanouit dans
l'air. Et la ville s'étendit sans une ombre, sous le soleil vainqueur.
Hélène resta le menton appuyé sur la main, regardant cet éveil
colossal.
Toute une vallée sans fin de constructions entassées. Sur la ligne
perdue des coteaux, des amas de toitures se détachaient, tandis que
l'on sentait le flot des maisons rouler au loin, derrière les plis de
terrain, dans des campagnes qu'on ne voyait plus. C'était la pleine
mer, avec l'infini et l'inconnu de ses vagues. Paris se déployait,
aussi grand que le ciel. Sous cette radieuse matinée, la ville, jaune
de soleil, semblait un champ d'épis mûrs; et l'immense tableau avait
une simplicité, deux tons seulement, le bleu pâle de l'air et le
reflet doré des toits. L'ondée de ces rayons printaniers donnait aux
choses une grâce d'enfance. On distinguait nettement les plus petite
détails, tant la lumière était pure. Paris, avec le chaos inextricable
de ses pierres, luisait comme sous un cristal. De temps à autre
pourtant, dans cette sérénité éclatante et immobile, un souffle
passait; et alors on voyait des quartiers dont les lignes mollissaient
et tremblaient, comme si on les eût regardés à travers quelque flamme
invisible.
Hélène, d'abord, s'intéressa aux larges étendues déroulées sous ses
fenêtres, à la pente du Trocadéro et au développement des quais. Il
fallait qu'elle se penchât, pour apercevoir le carré nu du Champ-de-
Mars, fermé au fond par la barre sombre de l'École militaire. En bas,
sur la vaste place et sur les trottoirs, aux deux côtés de la Seine,
elle distinguait les passants, une foule active de points noirs
emportés dans un mouvement de fourmilière; la caisse jaune d'un
omnibus jetait une étincelle; des camions et des fiacres traversaient
le pont, gros comme des jouets d'enfant, avec des chevaux délicats qui
ressemblaient à des pièces mécaniques; et, le long dos talus gazonnés,
parmi d'autres promeneurs, une bonne en tablier blanc tachait l'herbe
d'une clarté. Puis, Hélène leva les yeux; mais la foule s'émiettait et
se perdait, les voitures elles-mêmes devenaient des grains de sable;
il n'y avait plus que la carcasse gigantesque de la ville, comme vide
et déserte, vivant seulement par la sourde trépidation qui l'agitait.
Là, au premier plan, à gauche, des toits rouges luisaient, les hautes
cheminées de la Manutention fumaient avec lenteur; tandis que, de
l'autre côté du fleuve, entre l'Esplanade et le Champ-de-Mars, un
bouquet de grands ormes faisait un coin de parc, dont on voyait
nettement les branches nues, les cimes arrondies, teintées déjà de
pointes vertes. Au milieu, la Seine s'élargissait et régnait,
encaissée dans ses berges grises, où des tonneaux déchargés, des
profils de grues à vapeur, des tombereaux alignés, mettaient le décor
d'un port de mer. Hélène revenait toujours à cette nappe
resplendissante sur laquelle des barques passaient, pareilles à des
oiseaux couleur d'encre. Invinciblement, d'un long regard, elle en
remontait la coulée superbe. C'était comme un galon d'argent qui
coupait Paris en deux. Ce matin-là, l'eau roulait du soleil, l'horizon
n'avait pas de lumière plus éclatante. Et le regard de la jeune femme
rencontrait d'abord le pont des Invalides, puis le pont de la
Concorde, puis le pont Royal; les ponts continuaient, semblaient se
rapprocher, se superposaient, bâtissant d'étranges viaducs à plusieurs
étages, troués d'arches de toutes formes; pendant que le fleuve, entre
ces constructions légères, montrait des bouts de sa robe bleue, de
plus en plus perdus et étroits. Elle levait encore les yeux: là-bas,
la coulée se séparait dans la débandade confuse des maisons; les
ponts, des deux côtés de la Cité, devenaient des fils tendus d'une
rive à l'autre; et les tours de Notre-Dame, toutes dorées, se
dressaient comme les bornes de l'horizon, au delà desquelles la
rivière, les constructions, les massifs d'arbres n'étaient plus que de
la poussière de soleil. Alors, éblouie, elle quitta ce coeur triomphal
de Paris, où toute la gloire de la ville paraissait flamber. Sur la
rive droite, au milieu des futaies des Champs-Élysées, les grandes
verrières du Palais de l'Industrie étalaient des blancheurs de neige;
plus loin, derrière la toiture écrasée de la Madeleine, semblable à
une pierre tombale, se dressait la masse énorme de l'Opéra; et
c'étaient d'autres édifices, des coupoles et des tours, la colonne
Vendôme, Saint-Vincent de Paul, la tour Saint-Jacques, plus près les
cubes lourds des pavillons du nouveau Louvre et des Tuileries, à demi
enfouis dans un bois de marronniers. Sur la rive gauche, le dôme des
Invalides ruisselait de dorures; au delà, les deux tours inégales de
Saint-Sulpice pâlissaient dans la lumière; et, en arrière encore, à
droite des aiguilles neuves de Sainte-Clotilde, le Panthéon bleuâtre,
assis carrément sur une hauteur, dominait la ville, développait en
plein ciel sa fine colonnade, immobile dans l'air avec le ton de soie
d'un ballon captif.
Maintenant, Hélène, d'un coup d'oeil paresseusement promené,
embrassait Paris entier. Des vallées s'y creusaient, que l'on devinait
aux mouvements des toitures; la butte des Moulins montait avec un flot
bouillonnant de vieilles ardoises, tandis que la ligne des grands
boulevards dévalait comme un ruisseau, où s'engloutissait une
bousculade de maisons dont on ne voyait même plus les tuiles. À cette
heure matinale, le soleil oblique n'éclairait point les façades
tournées vers le Trocadéro. Aucune fenêtre ne s'allumait. Seuls, des
vitrages, sur les toits, jetaient des lueurs, de vives étincelles de
mica, dans le rouge cuit des poteries environnantes. Les maisons
restaient grises, d'un gris chauffé de reflets; mais des coups de
lumière trouaient les quartiers, de longues rues qui s'enfonçaient,
droites devant Hélène, coupaient l'ombre de leurs raies de soleil. A
gauche seulement, les buttes Montmartre et les hauteurs du
Père-Lachaise bossuaient l'immense horizon plat, arrondi sans une
cassure. Les détails si nets aux premiers plans, les dentelures
innombrables des cheminées, les petites hachures noires des milliers
de fenêtres, s'effaçaient, se chinaient de jaune et de bleu, se
confondaient dans un pêle-mêle de ville sans fin, dont les faubourgs
hors de la vue semblaient allonger des plages de galets, noyées d'une
brume violâtre, sous la grande clarté épandue et vibrante du ciel.
Hélène, toute grave, regardait, lorsque Jeanne entra joyeusement.
--Maman, maman, vois donc!
L'enfant tenait un gros paquet de giroflées jaunes. Et elle raconta,
avec des rires, qu'elle avait guetté Rosalie rentrer des provisions,
pour voir dans son panier. C'était sa joie, de fouiller dans ce
panier.
--Vois donc, maman! Il y avait ça, au fond.... Sens un peu, la bonne
odeur!
Les fleurs fauves, tigrées de pourpre, exhalaient une senteur
pénétrante, qui embaumait toute la chambre. Alors, Hélène, d'un
mouvement passionné, attira Jeanne contre sa poitrine, pendant que le
paquet de giroflées tombait sur ses genoux. Aimer, aimer! certes, elle
aimait son enfant. N'était-ce point assez, ce grand amour qui avait
empli sa vie jusque-là? Cet amour devait lui suffire, avec sa douceur
et son calme, son éternité qu'aucune lassitude ne pouvait rompre. Et
elle serrait davantage sa fille, comme pour écarter des pensées qui
menaçaient de la séparer d'elle. Cependant, Jeanne s'abandonnait à
cette aubaine de baisers. Les yeux humides, elle se caressait
elle-même contre l'épaule de sa mère, avec un mouvement câlin de son
cou délicat. Puis, elle lui passa un bras à la taille, elle resta là,
bien sage, la joue appuyée sur son sein. Entre elles, les giroflées
mettaient leur parfum.
Longtemps, elles ne parlèrent pas. Jeanne, sans bouger, demanda enfin
à voix basse:
--Maman, tu vois, là-bas, près de la rivière, ce dôme qui est tout
rose.... Qu'est-ce donc?
C'était le dôme de l'Institut. Hélène, un instant, regarda, parut se
consulter. Et, doucement:
--Je ne sais pas, mon enfant.
La petite se contenta de cette réponse, le silence recommença. Mais
elle posa bientôt une autre question.
--Et là, tout près, ces beaux arbres? reprit-elle, en montrant du
doigt une échappée du jardin des Tuileries.
--Ces beaux arbres? murmura la mère. À gauche, n'est-ce pas?... Je ne
sais pas, mon enfant.
--Ah! dit Jeanne.
Puis, après une courte rêverie, elle ajouta avec une moue grave:
--Nous ne savons rien.
Elles ne savaient rien de Paris, en effet. Depuis dix-huit mois
qu'elles l'avaient sous les yeux à toute heure, elles n'en
connaissaient pas une pierre. Trois fois seulement, elles étaient
descendues dans la ville; mais, remontées chez elles, la tête malade
d'une telle agitation, elles n'avaient rien retrouvé, au milieu du
pêle-mêle énorme des quartiers.
Jeanne, pourtant, s'entêtait parfois.
--Ah! tu vas me dire! demanda-t-elle. Ces vitres toutes blanches....?
C'est trop gros, tu dois savoir.
Elle désignait le Palais de l'Industrie. Hélène hésitait.
--C'est une gare.... Non, je crois que c'est un théâtre....
Elle eut un sourire, elle lissa les cheveux de Jeanne, en répétant sa
réponse habituelle:
--Je ne sais pas, mon enfant.
Alors, elles continuèrent à regarder Paris, sans chercher davantage à
le connaître. Cela était très-doux, de l'avoir là et de l'ignorer. Il
restait l'infini et l'inconnu. C'était comme si elles se fussent
arrêtées au seuil d'un monde, dont elles avaient l'éternel spectacle,
en refusant d'y descendre. Souvent, Paris les inquiétait, lorsqu'il
leur envoyait des haleines chaudes et troublantes. Mais, ce matin-là,
il avait une gaieté et une innocence d'enfant, son mystère ne leur
soufflait que de la tendresse à la face.
Hélène reprit son livre, tandis que Jeanne, serrée contre elle,
regardait toujours. Dans le ciel éclatant et immobile, aucune brise ne
s'élevait. Les fumées de la Manutention montaient toutes droites, en
flocons légers qui se perdaient très-haut. Et, au ras des maisons, des
ondes passaient sur la ville, une vibration de vie, faite de toute la
vie enfermée là. La voix hante des rues prenait dans le soleil une
mollesse heureuse. Mais un bruit attira l'attention de Jeanne. C'était
un vol de pigeons blancs, parti de quelque pigeonnier voisin, et qui
traversait l'air, en face de la fenêtre; ils emplissaient l'horizon,
la neige volante de leurs ailes cachait l'immensité de Paris.
Les yeux de nouveau levés et perdus, Hélène rêvait profondément. Elle
était lady Rowena, elle aimait avec la paix et la profondeur d'une âme
noble. Cette matinée de printemps, cette grande ville si douce, ces
premières giroflées qui lui parfumaient les genoux, avaient peu à peu
fondu son coeur.