La famille des crocodiliens se subdivise, on le sait, en plusieurs
sous-genres: le crocodile, qui habite l'Égypte; le gavial, que l'on
trouve dans l'Inde; le caïman et l'alligator, qui se rencontrent en
Amérique; ce dernier plus particulièrement dans la Floride. Il s'y
multiplie au point de devenir, de la part des gens de couleur de ce
pays, l'objet d'un commerce curieux.
Montrons d'abord l'_Eden_ de l'alligator. Une rive basse et marécageuse
borde le fleuve à perte de vue; c'est là que sous le chaud soleil, dans
l'alluvion vaseux, l'animal dépose ses oeufs et qu'il dort immobile
pendant des journées entières.
Mais un bruit vient tout à coup troubler sa quiétude; il relève la tête
et aperçoit son ennemi naturel occupé à fouiller le sable pour chercher
ses oeufs. Une douce satisfaction se reflète sur la figure de l'homme,
car la récolte s'annonce bien.
Déjà le chercheur d'oeufs est parti avec son panier plein. L'alligator
va pouvoir continuer à dormir en paix. Hélas non! car encore une fois le
sable a crié sous des pas. Ils sont deux à présent, un vieux solide
accompagné d'un plus jeune. Fuyons!...
Trop tard, le chemin du fleuve est coupé, les chasseurs d'alligators
connaissent leur métier et vont manoeuvrer habilement. Cerné de deux
côtés, le malheureux animal est saisi par quatre bras robustes, vivement
retourné sur le dos, le ventre en l'air, et, tandis que le vieux, assis
sur lui, maintient vigoureusement la tête, son compagnon attache les
deux mâchoires au moyen d'une liane.
Une dernière ressource lui restera, c'est de verser toutes les larmes
que lui prête la fable pour essayer d'attendrir son bourreau. Peine
inutile, la captivité dans une ménagerie foraine ou la mort l'attendent.
Sa progéniture du moins aura-t-elle un meilleur sort? Pas davantage, car
c'est encore dans un but de commerce que l'homme prendra soin de ses
oeufs et les fera éclore.
Les petits qui en sortiront seront mis dans un seau transformé en
aquarium et tous les matins portés à travers les rues jusqu'à ce que
quelque petit garçon séduit par leur gentillesse achète l'un d'eux: il
deviendra alors, peut-être, le singulier favori que nous vous voyons sur
notre dessin.
Le petit garçon est nonchalamment assis devant le seuil de la maison,
une jambe étendue, l'autre ramenée vers lui, tandis que son alligator
familier est couché dans une pose d'abandon, frottant câlinement son
gros et rude museau sur le genou de l'enfant. Singulier favori, en
vérité, qui pourrait bien se transformer un beau jour en bête féroce.
Heureusement, l'empailleur est là: pardon, le taxidermiste. La pipe à la
bouche, ses lunettes de pseudo-savant sur le nez, celui-là aussi gagnera
sa vie avec l'alligator. Il va leur rendre la vie, presque le mouvement,
en les montant, dans les attitudes les plus diverses, sur des
planchettes de bois, à la grande joie des amateurs et des enfants.
[Illustration.]