A l'Hôtel-de-Ville. C'est un des gros guichets de souscription; ceux-là
seuls qui peuvent acheter 1.500 francs de rentes, et au-dessus,
passeront par ce guichet; une pancarte suspendue tout près de là ne
laisse aucun doute à ce sujet.
Or, 1,500 francs de rentes représentent un capital de 16,225 francs,
exigeant un versement immédiat de 7,500 francs, à raison de 15 francs
pour 3 francs de rentes. En outre, à la répartition, qui devait se faire
et qui a eu lieu en effet sauf liquidation ultérieure, quarante-huit
heures après, nouvelle somme de 7,500 francs à verser. En tout, 15,000
francs.
Les personnages loqueteux qui figurent dans notre dessin n' ont vraiment
pas l'air de capitalistes capables de débourser 15,000 francs en si peu
de temps. Pourtant, ils sont là, au meilleur rang. Arrivés longtemps
avant la première lueur de l'aube, ils attendent. Qu'attendent-ils?
L'ouverture du bienheureux guichet? Non pas! Ils n'ont pas des 750 louis
à offrir comme cela au gouvernement. Ils attendent tout simplement
l'arrivée d'un vrai souscripteur, d'un souscripteur pour de bon, à qui
ils vendront leur place. Car ces hommes sont des marchands de places.
Assez lucratif, ce métier: il le serait davantage s'il n'y avait pas
tant de morte-saison. Une place se vend 3 francs, 5 francs, voire 10
francs: cela dépend de l'importance de la souscription, du plus ou moins
de popularité de la valeur émise, de la température aussi.
Il y a deux ans, lors de l'émission des Bons de l'Exposition, les
marchands de places,--des camelots, habituellement.--gagnèrent beaucoup
d'argent. Un groupe de ces industriels s'était constitué en syndicat, à
la porte du Crédit Foncier. Ils opéraient de la manière que voici: Au
nombre d'une douzaine, ils stationnaient en tête de la queue. Deux ou
trois rabatteurs amenaient le client, le _pante_, le _singe_: l'un et
l'autre se disent. Ledit client payait, et le groupe l'admettait dans
son sein, sans pour cela céder un pouce de terrain. Deux, trois, dix
clients, quinze clients; et le groupe de marchands de places était
toujours là, jouant des coudes, se moquant des réclamations, encaissant
force écus de cent sous. On juge de la colère du vrai public; de cela,
les marchands de places se souciaient aussi peu que possible. Il fallut,
pour les faire déguerpir, l'intervention d'un brigadier de sergents de
ville et de plusieurs agents. Mais ils partirent sans regrets; ils
avaient «fait passer» de 100 à 150 personnes, et se partagèrent, par
conséquent, de 500 à 750 fr.: une honnête journée, comme on voit.
Un conseil: Si jamais il vous arrive d'acheter une place à une queue de
souscription, ne la payez que lorsque votre vendeur sera hors des rangs.
Sous aucun prétexte, ne vous laissez introduire dans un groupe. Votre
désir de souscrire suppose un portefeuille bien garni. Les camelots,
j'en suis bien convaincu, sont tous, du premier au dernier, des gens
d'une délicatesse infinie et d'une rigide probité. Mais enfin, il ne
faut pas tenter le diable.