RÉPONSES (suite)

Paris est le soleil autour duquel les provinces gravitent comme des

satellites éclairés de son reflet. Ils semblent en correspondance par le

même langage, c'est-à-dire qu'ils emploient les mêmes mots, mais ces

mots, rangés dans un dictionnaire, ont un sens tout différent dans les

nuances de l'expression intime des idées, des sentiments et des

passions. Le regard, la voix, le geste, voilà l'âme de la langue

universelle au service du coeur et de l'intelligence; le langage

articulé n'en est que l'instrument imparfait, comme le style de

l'écriture une froide traduction. C'est pourquoi, à l'exception du

jargon judiciaire, lui-même fort obscur, mais mieux défini, Paris et les

provinces peuvent entrer en communication extérieure, mais sans

communion; ils peuvent même se comprendre, ils ne s'entendent

pas.--Volapuc.

Presque toutes les villes se métamorphosent; les plus anciennes, les

plus originales, veulent être à la mode, toutes neuves, bourgeoises,

avec des squares, des boulevards, des rues rectilignes, aux maisons à

cinq étages, bordées de trottoirs en asphalte et éclairées au gaz, en

attendant la lumière électrique. Les costumes nationaux ont presque tous

disparu dans les provinces, et ces vêtements si pittoresques ont suivi

la transformation générale. Les femmes suivent les modes de «la

Capitale». Ces villes sont jalouses de Paris, comme des demoiselles

d'honneur brodant leur bonnet de Sainte-Catherine autour du trône de

leur reine couronnée. Elles la dénigrent et l'imitent, et ce sont ces

deux sentiments alternés qui produisent un effet de comique si singulier

dans leurs moeurs et leurs habitudes.--Vieux Pommeau.

C'est un genre de dénigrer Paris et les Parisiens, et surtout les

Parisiennes, qui s'occupent fort peu de la Province, et s'ils s'en

occupent, c'est pour en rire. Celui-là, comme on dit, ne reçoit pas

l'injure qui l'ignore: mais malheur à qui se fourvoie dans le guêpier.

Les bonnes gens de petite ville ne pardonnent pas à ceux qui se tiennent

en dehors de leurs coteries, et ils ont la haine de l'étranger, dont

l'existence n'est pas circonscrite à l'ombre de leur clocher.--Poligny.

Paris n'est pas un problème si étrange, un labyrinthe si inextricable,

un dédale si compliqué. On peut connaître Paris comme son village.

Qu'est-ce que Paris? C'est une ville qui a trois lieues de diamètre,

neuf lieues de circonférence. On peut la traverser à pied en moins de

deux heures, et en faire le tour entre le déjeuner et le dîner. Elle est

un peu plus grande que les autres; les rues sont plus longues, les

maisons plus hautes; mais enfin, ce sont des rues et des maisons, et on

y retrouve les mêmes éléments que dans les villes secondaires. Je dirai

même que Paris est une _Petite ville_, c'est-à-dire une agglomération de

petites villes limitrophes qui n'ont entre elles aucune affinité ni les

moeurs, ni les usages, ni les croyances, ni le costume, ni même le

langage. Je ne parle pas des habitants de la Rive droite, qui disent

pour passer les ponts: «Je vais de l'autre côté de l'eau», et des

habitants de la Rive gauche: «Je vais à Paris.» Je parle des voisins qui

se touchent. Qu'y a-t-il de commun entre la Ville du Faubourg

Saint-Germain et la Ville dû Quartier-Latin? Elles sont aussi

différentes qu'une douairière et une grisette, aussi séparées qu'une

vieille monarchie et une jeune république. Ainsi des autres. Paris est

une Petite ville, la Foire aux Cancans, la Grande Potinière.--Rulwer.

J'ai toujours été indiffèrent à l'opinion des autres; je ne me soucie

pas de ce qu'on pense ou de ce qu'on dit de moi, je n'ai à subir le

jugement de personne et je ne dois aucun compte de mes actes et de mes

sentiments personnels. Voilà une déclaration de principes qui paraîtra

la chose la plus simple à un Parisien; j'ai osé la faire à un

Provincial, qui est tombé des nues; il m'a considéré avec inquiétude et

s'est éloigné de moi comme d'un pestiféré.--Petit clerc.

L'ennui ronge la province; on le lit sur tous les visages. On connaît la

ville, maison par maison; tout le monde se sait par coeur. Les cancans,

maigre chère, vieilles histoires ressassées, difficiles à rajeunir. Leur

plus clair résultat est de semer la zizanie dans toutes les familles de

Guelfes et de Gibelins. On traite les piqûres d'épingle comme des coups

de stylet, on se brouille pour un mot, pour un sourire, pour rien, sans

doute pour se désennuyer par les négociations du raccommodement. Un

autre malheur de la province, c'est de se fâcher contre les choses, ce

qui est inutile, dit Euripide, parce que cela ne leur fait rien du

tout.--L'Ennuyé.

La Bruyère n'a eu garde d'oublier la Province dans ses _Caractères_.

Tout le monde connaît le tableau de la _Petite ville_, où Picard a

trouvé le cadre de sa comédie, dont je ne détacherai qu'un trait:

La première représentation était incertaine, un seul mot décida du

succès. Quand la mère apprend que celui des deux Parisiens sur lequel

elle avait jeté son dévolu était marié, elle crie à sa fille:» Sortez,

sortez, n'écoutez plus rien!» La petite ingénue provinciale ne perd pas

la tête et répond avec sérénité: «Mais, maman, l'autre n'est peut-être

pas marié?»--Camille S.

_Parisienne_ et _Provinciale_, en dehors de Paris, sont des synonymes de

_Courtisane_ ou _Ménagère_, de Proud'hon. C'est un peu rustique, et

aussi faux que cette autre formule: «Toute femme qui n'est pas à Dieu

est à Vénus.» Vesta.

On ne saurait imaginer combien est banal, étroit, arriéré, ennuyé et

ennuyeux, le monde d'une Petite ville de province; mais les gens sont

partout les mêmes, et ce microcosme est la réduction exacte des plus

grandes, qui se croient des rivales de Paris. Trois castes les

composent: aristocratie orgueilleuse et fermée, bourgeoisie vaniteuse et

jalouse, peuple envieux et gouailleur; castes aussi tranchées, séparées

et divisées, par ce temps qui a la prétention d'imposer des moeurs

égalitaires, qu'elles le furent jadis par la classification des Trois

Ordres. Autrefois, elles n'avaient pas plus d'affinité que l'huile et le

vinaigre; aujourd'hui, la Politique est le sel qui opère le mélange, et

le Clergé, la Noblesse, la Bourgeoisie et le Peuple se fusionnent pour

assaisonner la salade nationale. De là une physionomie nouvelle du monde

provincial, où la garnison circule sans s'y mêler, et où les

fonctionnaires forment une colonie temporaire. On a beau les changer,

ils ont tous comme un air de famille, il semble que ce sont toujours les

mêmes; le nouveau ressemble à son prédécesseur, son successeur lui

ressemblera, et on ne parvient à les distinguer que par quelque signe

particulier, quand ils en ont un.--Tapis Vert.

Ce que je reproche à la province, ce n'est pas sa chape de plomb, qui

endort la pensée et engourdit le coeur, c'est son hypocrisie peureuse,

la basse jalousie, l'envie à l'oeil louche, qui y voit très clair, la

haine, qui faussent les caractères et humilient l'intelligence, en

soumettant tout le monde à l'esclavage de l'Opinion, qu'on méprise en

secret. On se défie de l'ami et on flatte l'ennemi; on ménage la chèvre

et le chou, on craint le loup et on ne veut pas se brouiller avec le

batelier.--Épine de rose.

En causant avec les habitants de toutes les classes, les fonctionnaires,

les notables, les marchands, les artisans, on apprend des choses vraies

et beaucoup plus intéressantes que les monographies historiques. Tout le

monde sait quelque chose et aime à dire ce qu'il a appris, à raconter ce

qu'il a vu, à donner son avis sur les hommes et les choses qui le

touchent de près et qu'il a occasion d'observer tous les jours. On a

aussi quelquefois la chance de rencontrer des gens instruits et

affables, qui ont du plaisir à faire les honneurs de leur

pays.--Tourist.

D'abord parce que c'est Paris, et que de toutes les capitales c'est la

ville libre par excellence. La liberté ne consiste pas seulement à aller

et à venir à sa guise, mais encore à n'avoir de rapports forcés avec

personne. Les relations y sont nombreuses, faciles, et n'engagent à

rien. On y vit tranquillement à sa guise, sans gêner personne et sans

qu'on s'occupe de vous. Paris n'a jamais supporté de joug d'aucune

sorte; quand on a l'indépendance de la fortune, on jouit de toutes les

autres, jamais on ne rencontre d'obstacle, d'entrave, de gêne, on est

libre dans la ville de toutes les libertés. De même règne partout

l'égalité; le plus simple bourgeois ne songe même pas à s'étonner de se

voir au théâtre, en omnibus, etc., entre un duc et un ministre. Enfin

Paris la Grand'ville, le Beau Paris, est la Cité fraternelle et

hospitalière, la seconde patrie de ceux qui en ont une et la patrie

d'élection de ceux qui n'en ont plus.--Liberté, Égalité, Fraternité.

Charles Joliet.

_(A suivre.)_

L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891 · 第 11 / 43 题