Ce n'était pas pour eux une retraite plus assurée. Le voisinage des
Huns, qui les avait obligés sous le règne de Valens de quitter leurs
demeures, les tenait dans de continuelles alarmes; et ce peuple
malheureux, ne pouvant ni rester tranquillement dans son pays, ni en
sortir impunément, courait risque d'être entièrement détruit. Théodose
crut pouvoir profiter de leur embarras pour le bien de l'empire. La
Thrace et la Mésie étaient tellement désolées que, sans une colonie
étrangère, il fallait plusieurs siècles pour les repeupler. Les Goths
étaient affaiblis; leurs défaites, leurs victoires mêmes leur avaient
coûté une partie de leur nation; sans compter ceux qui, s'étant
détachés de leurs compatriotes, s'étaient déjà donnés à l'empire.
Théodose pensa qu'ils n'avaient plus assez de forces pour être de
redoutables ennemis, mais qu'il leur en restait assez pour devenir
des sujets utiles. Dans ces circonstances, il leur envoya Saturninus,
au commencement de l'année dans laquelle Antoine était consul avec
Syagrius. Différent de celui que nous avons vu dans le consulat l'année
précédente, Saturninus était propre à cette négociation: parvenu par
son mérite aux premiers emplois militaires, il ne pouvait manquer
d'être agréable à une nation guerrière qui n'estimait que la valeur. Il
connaissait les Goths, contre lesquels il avait servi dans toutes les
guerres, et il en était connu. Il ne se pressa pas de terminer cette
importante affaire. Il leur fit entendre à loisir _que la clémence
de l'empereur leur tendait les bras; qu'il voulait bien oublier les
violences passées; qu'il ne tenait qu'à eux de trouver un asile assuré
dans le pays même qu'ils avaient d'abord ravagé, et ensuite inondé
de leur propre sang, pourvu qu'ils se consacrassent sincèrement au
service de l'empire: que s'ils étaient assez sages pour embrasser
ce parti, ils auraient à se féliciter de leurs défaites, puisque le
vainqueur leur accordait ce que n'avaient pu leur procurer des succès
passagers, dont ils avaient été assez punis_. Les Goths écoutèrent ces
propositions. Leurs chefs suivirent Saturninus à Constantinople, où
étant arrivés le 3 d'octobre, ils se prosternèrent devant l'empereur,
lui demandèrent grâce, et lui promirent une inviolable fidélité.
Théodose permit à toute la nation de s'établir dans la Thrace et dans
la Mésie. Elle y répara les maux qu'elle y avait causés; les campagnes
furent ensemencées et se couvrirent de moissons: les villages se
relevèrent de leurs ruines, et les bords du Danube recouvrèrent leur
ancienne fertilité. Un grand nombre de Goths prit des établissements
à Constantinople, et du service dans les armées. Si l'on en juge par
l'événement, cette politique de Théodose n'est pas exempte de censure.
Il est vrai que les conjonctures n'étaient pas les mêmes que du temps
de Valens: aussi, tant que Théodose vécut, les Goths se tinrent dans
les bornes de la soumission; mais la faiblesse de ses successeurs
réveilla leur haine qui n'était qu'assoupie. Théodose les laissa réunis
dans le même pays; ceux qui servaient dans ses troupes formaient un
corps à part sous des chefs de leur nation. Cette distinction les
empêcha de s'incorporer aux autres sujets; bientôt ils s'en séparèrent
et excitèrent de nouveaux troubles. Théodose était sans doute assuré
de les contenir tant qu'il vivrait; mais un prince bon et prudent porte
ses vues au-delà des bornes de sa vie; il écarte les dangers les plus
éloignés; il prépare des jours heureux à ses successeurs et à leurs
sujets. C'est par les effets de cette prévoyance paternelle qu'on peut
dire qu'il règne encore sur la postérité.
[Note latérale: XXXVIII.
Divers effets de la clémence de Théodose.
Liban. or. 14, t. 2, p. 394 et 403; or. 15, p. 410.