LE BRONZE & LE FER DANS LE BASSIN DU DANUBE

§ 1er.--_Le site et les sépultures de Hallstatt._

Nous avons reconnu plus haut divers rapprochements à faire entre les

antiquités trouvées dans l'Étrurie du Pô et l'Étrurie proprement dite,

et les antiquités de la station de Hallstatt. Il est temps d'aborder

l'étude spéciale et développée de celle-ci, étude indispensable à cause

de son extrême importance et rendue facile par le magnifique ouvrage

qu'a publié sur ce sujet M. de Sacken, conservateur du Musée des

Antiques et membre de l'Académie de Vienne. L'auteur, dépassant de

beaucoup son titre, n'a pas seulement décrit avec détail et reproduit

dans de riches gravures les objets trouvés dans ce cimetière; il a

établi les rapports et les différences qui existent entre ces antiquités

diverses et celles des autres parties de l'Europe, surtout de l'Europe

centrale, occupée dans l'antiquité par les Celtes et les Germains.

Le cimetière de Hallstatt et le bourg de ce nom sont situés dans la

Haute-Autriche, sur la rive occidentale d'un lac d'où s'échappe, au

Nord, la rivière de Traun, pour aller rejoindre le Danube tout près de

Lintz. On ne pouvait arriver à Hallstatt qu'en bateau ou à travers les

escarpements d'une montagne; dans les temps modernes seulement on a

pratiqué un sentier qui la tourne. Des chaînes assez élevées, qui se

rejoignent au Sud, séparent cette vallée de la Styrie à l'Est et du pays

de Salzbourg à l'Ouest. Les maisons du bourg actuel sont placées comme

des nids d'hirondelles sur la pente abrupte de la montagne, et plusieurs

sont privées de soleil pendant trois mois de l'année[116].

On se dira sans doute qu'une semblable localité n'a guère pu être

habitée que comme lieu de refuge, dans les temps de pure barbarie ou

d'anarchie féodale; que sa population a dû vivre misérable, sans

beaucoup de relations au dehors, et cependant il n'en est rien.

Hallstatt, mentionnée dans une charte d'Elisabeth, femme de l'empereur

Albert Ier, jouissait, dès les premières années du XIVe siècle, du droit

de marché qu'elle possède encore, et, dès les temps préhistoriques de

cette contrée, elle a été le séjour d'une population florissante par le

commerce et l'industrie. C'est que la montagne sur le flanc de laquelle

ce bourg est placé possède une mine de sel extrêmement riche, portant

des traces incontestables d'une exploitation régulière dans des temps

fort reculés[117]. C'était là un trésor pour la contrée, une source de

richesse pour la localité. Il est donc naturel de penser que là vécut,

durant des siècles, une population relativement nombreuse, généralement

paisible, ayant des relations étendues, et que par conséquent nous y

pourrons suivre, durant une longue série de générations, l'état de la

civilisation matérielle de cette contrée, sinon même de celles avec qui

elle entretint un commerce prolongé.

Les tombes découvertes à Hallstatt de 1846 à 1864 sont au nombre d'un

millier environ[118], et cette station a livré à la science six à sept

mille objets de toute sorte, depuis les vases de terre jusqu'aux armes

de fer et de bronze, jusqu'aux parures en or. Une des premières

remarques à faire dans l'étude de ce cimetière, c'est le mélange des

tombes renfermant des squelettes avec les tombes renfermant les cendres

des morts[119], et aussi l'absence complète de tumulus[120]. M. de

Sacken fait remarquer que généralement l'inhumation représente, dans

l'Allemagne méridionale et occidentale, une période chronologique

distincte de celle de l'incinération et moins ancienne; que, si le

mélange des deux modes de sépultures se présente quelquefois, c'est dans

les cimetières à tumulus, et que Hallstatt est, à cet égard, une

exception unique[121]; que, d'ailleurs, les tombes sans tumulus sont

presque toujours, dans ces contrées, des sépultures germaniques,

c'est-à-dire appartenant à la population qui, au Sud du Danube, a

remplacé très-tard la race celto-galate; cette origine est constatée par

la forme des armes et quelquefois aussi par le mélange d'éléments

romains[122]. Le cimetière de Hallstatt, au contraire, bien que dépourvu

de tumulus, contient des antiquités semblables à celles que l'on a

trouvées ailleurs dans les tombes qu'ils recouvrent, et l'auteur en

conclut qu'il doit appartenir à une période de transition[123].

Il est possible pourtant que l'absence d'éminences funéraires ait eu

pour cause, dans cette localité exceptionnelle, la nécessité d'épargner

le terrain. Mais ce qui est très-digne de remarque, c'est que des objets

appartenant à l'archéologie d'une même époque sont là indistinctement

répartis dans les tombes à inhumations et avec les corps incinérés[124].

Ne faudrait-il pas y voir la trace de populations diverses, attirées là

par le commerce, mais apportant chacune la tradition religieuse et

funéraire qu'elle tenait de ses ancêtres? Si donc on voulait chercher à

retrouver, dans cette donnée, une indication ethnographique ou

chronologique sur l'origine de cette station, il faudrait déterminer

quel était le mode de sépulture du peuple qui avait les relations les

plus fréquentes avec Hallstatt, et prendre, parmi les deux modes

employés dans ce cimetière, celui que n'employait pas ce peuple

étranger. Mais, comme nous le verrons et comme nous l'avons déjà

entrevu, la contrée tant soit peu lointaine qui eut avec ce point les

relations les plus importantes paraît avoir été l'Étrurie cisalpine, et

peut-être même l'Étrurie centrale; d'autre part, l'extension des Galates

dans tout ce pays n'est pas douteuse. Les Étrusques ont quelquefois

inhumé leurs morts, mais les très-vieux cimetières de Villanova et de

Golasecca sont formés de sépultures à incinération[125]. Le dernier rite

est aussi le plus antique des deux chez les peuples anciens de

l'Allemagne du Sud, tandis que l'inhumation est partout le rite

galate[126]. Peut-être donc faut-il conclure que les tombes à inhumation

sont à Hallstatt, sinon celles de Galates proprement dits, du moins

celles de populations celtiques ayant subi leur influence, tandis que

les corps incinérés seraient ceux des anciennes familles ayant conservé

la tradition du pays, et de marchands étrusques, qui pouvaient, dès les

temps antiques, y faire de fréquents séjours.

§ 2.--_Les armes et les ustensiles de Hallstatt._

Il serait curieux de savoir dans quel genre de sépulture on a trouvé les

dix-neuf épées de _fer_ et les six épées de bronze. Je n'ai pas aperçu

de remarque au sujet de leur répartition entre les tombes dans l'ouvrage

de M. de Sacken; mais il dit que _toutes_ ont des lames de la forme

propre à l'âge du bronze[127]. Cela donne lieu de penser que les

artisans du pays travaillaient pour des populations demeurées

sédentaires, après comme avant l'arrivée des Gaulois sur le haut Danube,

et que, sans changer les types, ils firent seulement usage d'une matière

meilleure, quand ils l'eurent plus facilement à leur disposition. Un peu

plus loin (p. 30), l'auteur dit que les armes courtes, poignards et

couteaux, étaient presque toutes dans les tombes à incinération, et que

presque toutes aussi ont une lame de fer (p. 31). En tout (p. 115), M.

de Sacken compte dix-huit armes de bronze et cent soixante-cinq de fer

avec les corps inhumés, quatre-vingt-onze de bronze et trois cent

quarante-huit de fer avec les corps brûlés. Il y a ici un exemple

intéressant de la transition d'un métal à l'autre; on a déjà

observé[128] qu'en thèse générale les antiquités de Hallstatt offrent un

mélange de bronze et de fer, et que ce mélange est rare dans l'Allemagne

du Sud, inconnu dans celle du Nord. Mais la proportion du fer l'emporte

de beaucoup, nous venons de le voir, en ce qui concerne les armes,

surtout dans les tombes à inhumation. Quant aux pointes de lances ou de

javelines en particulier, toutes sont en fer, à l'exception de deux; or

on en trouve dans _toutes_ les tombes que la forme du squelette ou la

présence de quelque autre objet indique avoir été celle d'un homme; on

les trouve non-seulement dans les sépultures des deux rites, mais dans

toutes les parties du cimetière[129], en sorte qu'il est constant que le

fer était connu, et même fort employé, dans le bassin supérieur du

Danube, pendant toute la durée de l'exploitation préhistorique de ces

ruines. M. de Sacken a même remarqué que, si, dans son ensemble, la

forme et l'ornementation des objets trouvés à Hallstatt nous reportent à

l'âge du bronze, certaines nuances industrielles rappellent les

innovations de l'âge du fer[130]. Il ne se dissimule pas qu'on pourra

voir dans cette assertion un paradoxe, mais il soutient que ce paradoxe

n'est qu'apparent. En effet, dit-il, l'introduction de l'usage du fer a

été successive, non pas seulement dans les régions diverses, mais dans

les localités diverses d'une même région. Elle a commencé de bonne heure

à se produire dans l'Europe centrale, bien que l'usage dominant du fer

n'y ait complètement prévalu que très-tard. L'emploi simultané des deux

métaux s'est donc produit dans des proportions différentes et

nécessairement très-variables, non-seulement d'un canton à l'autre, mais

d'une génération à l'autre. Il a pu, comme nous le disait plus haut M.

de Longpérier, se produire en beaucoup d'endroits où le fer n'a pas

laissé de traces, à cause de sa facile oxydation, surtout, ajouterai-je,

si ce métal, n'étant pas encore employé en grande abondance, n'a pas

laissé de grands dépôts d'oxydes, difficiles à dissoudre complètement.

Il y a donc, ajoute le judicieux conservateur du Musée de Vienne, une

grande imprudence dans ce procédé d'archéologie préhistorique (si

largement employé pourtant) qui fait reposer principalement sur la

matière employée la classification des âges. C'est le style de

l'ornementation, c'est la forme des objets industriels qui établissent

surtout la marche des générations, la succession des races, leurs

influences diverses; tels sont les principes que proclame hautement M.

de Sacken[131] et qu'il a lui-même appliqués avec fermeté dans ses

conclusions. Il affirme d'ailleurs que, pour trouver _en Allemagne_ (au

moins dans le Sud) le véritable _âge du fer_, celui où l'emploi de ce

métal a positivement dominé, sans néanmoins exclure celui du bronze, il

faut _sortir des temps préhistoriques_, puisqu'il faut arriver à la

période germanique, laquelle commence fort tard, _postérieurement à

l'ère chrétienne_, dans le bassin du Danube[132]. Ce n'étaient pas sur

des Germains, mais sur des Celtes ou plutôt sur des Gaulois que les

Romains avaient conquis cette région; c'est la grande invasion des

barbares, au IVe et au Ve siècle, qui a introduit les Germains entre ce

fleuve et les Alpes. M. de Sacken, traçant, pour ainsi dire, dès 1866,

dans une simple note de la page 131, la voie que M. Al. Bertrand a si

largement déblayée, reconnaissait nettement comme _intermédiaire_ entre

l'âge du bronze proprement dit et celui du fer, dans cette partie de

l'Europe moyenne, le temps de la _fabrication gauloise_, dont les

spécimens indiscutables se retrouvent à Alise-Sainte-Reine et dans la

station lacustre de la Tène, et qui, dit-il, paraît contemporaine de

l'imitation semi-barbare des _Philippes_ macédoniens et des monnaies de

Marseille, avec mélange accidentel de travail romain. Il en résulte que

l'âge du bronze, antérieur à la période galatique, pouvait subsister

encore au Ve siècle avant notre ère.

Mais quel est ce style de l'âge du bronze, tel qu'il se présente à

Hallstatt, où tous ses aspects se concentrent en quelque sorte à cause

de l'importance commerciale exceptionnelle que cette station possédait

aux temps barbares, par suite de l'exploitation du sel, du voisinage de

la Cisalpine, et aussi de sa communication facile, par la Traun, avec la

grande route de l'Europe centrale, c'est-à-dire avec le Danube? Celui-ci

lui ouvrait les plaines de la Pannonie et de la Moesie, remplies de

tribus celto-gauloises, tandis que Hallstatt elle-même se trouvait dans

le Norique et par conséquent chez le peuple celte des Taurisques[133].

D'un autre côté, les chemins de la Haute Italie étaient ouverts au

commerce du Norique par la vallée de l'Inn, qui aboutit à cinq cols des

Alpes, y compris celui de Brenner, origine de la vallée de l'Adige,

laquelle conduit dans le Bolonais, à Villanova, comme celui de la Maloïa

vers le lac de Côme et le lac Majeur, à l'immense dépôt de

Golasecca[134]. Enfin par le haut Danube et le col de Zollhauss, dans

les Alpes de Constance, Hallstatt pouvait se mettre en rapport avec

l'Helvétie. Il n'y a donc pas trop d'exagération à dire que nous pouvons

étudier, dans l'archéologie de ce centre commercial, comme un abrégé de

l'histoire du commerce, durant un long âge archéologique, pour d'assez

vastes régions.

L'âge du bronze, tel que le définit M. de Sacken, est déterminé par les

épées en feuilles de roseau et à poignées en croissant, les poignards de

même sorte, les palstabs et les celts, l'ornementation composée de

simples lignes, raies ou rubans, cercles et spirales variées, avec

absence totale de représentation végétale[135]. Ces règles ont été

rigoureusement observées à Hallstatt (sauf un seul vase, V. _infra_), où

d'ailleurs on reconnaît aussi quelques figures très-imparfaites

d'animaux parfois fantastiques[136], et des figures humaines[137]; mais

leur application s'étend bien au-delà de l'Europe centrale: on les

retrouve en Étrurie, et _leur origine est asiatique_. Telle est

l'opinion énoncée avec assurance par M. de Sacken[138]; elle touche à un

fait d'une trop haute importance pour que l'on ne doive pas chercher à

en réunir toutes les preuves; mais, en ce moment, achevons d'examiner

les monuments de Hallstatt.

Le savant autrichien se prononce, avec non moins de certitude et plus de

rigueur encore, en faveur du double fait d'une importation étrusque et

d'une fabrication locale, comme origines des nombreux objets d'art et

d'industrie rencontrés dans ce vaste dépôt. Il y a, dit-il, une

connexion manifeste entre plusieurs de nos bronzes et l'industrie des

peuples civilisés du Midi[139]. Sans doute, le dessin des lignes simples

dans l'ornementation peut se retrouver partout, à titre de fait naturel

et en quelque sorte instinctif; «mais la concordance a une tout autre

valeur, quand il s'agit de l'identité complète de productions marquées

d'un caractère propre et spécifique. Or, plusieurs de ces ustensiles de

cuivre trouvent non pas seulement leurs correspondants, mais leurs

modèles dans les sépultures de l'Italie, et nous pouvons suivre une file

de magnifiques dépôts d'un travail incontestablement étrusque, à travers

le Tyrol (spécialement à Matrei), la Suisse (vase de Graeckwyl), la

Styrie (casque de Negau, trouvaille de Klein-Glein), la Carniole, le

Wurtemberg (tête de Pallas d'OEringen), la Hesse (à Borsdorf et à

Düskheim), le pays du Rhin, la Bohême et l'Allemagne du Nord jusqu'au

Danemark.» Cette route commerciale servait aussi au transport de

l'ambre. «Plusieurs objets de parure, particulièrement des fibules,

offrent les mêmes motifs de forme et de décoration dans les anciennes

sépultures de l'Italie et dans les pays du Nord, seulement plus ornés et

plus élégants dans les premières, surtout quant aux représentations

figurées, qui manquent presque totalement dans les autres (V.

_supra_)... Plusieurs de nos bronzes présentent, quoique isolément, des

objets caractéristiques fréquents dans l'Italie moyenne[140].»--Et plus

loin: «Beaucoup d'objets nous indiquent l'Italie moyenne comme leur

patrie, aussi bien des armes que des ustensiles, spécialement le

couvercle d'un vase de bronze avec figures d'animaux, très-différent des

autres antiquités de la même classe; le style en est archaïque et

sévère, mais classique. En le comparant aux oeuvres étrusques, on peut

l'attribuer à la main d'un artiste italien d'une bonne école[141]. Ce

vase et son couvercle sont reproduits aux planches XX (fig. 4) et XXI

(fig. 1). On y trouve par exception quelques éléments accessoires de

décoration végétale; mais, à la première vue, on a peu de peine à y

reconnaître le vieux style étrusque[142].» L'auteur signale encore, au

même lieu[143], comme ayant leurs analogues à Hallstatt, des seaux de

Bologne entourés de cercles (pl. XXII, 1,2) et des vases avec couronne

de rivets en forme de cônes (pl. XXII, 4; XXIII, 1,2), trouvés dans la

nécropole de Cervetri, et il ajoute que de semblables rapprochements

peuvent être établis avec presque tous, sinon tous les vases de bronze

de Hallstatt. Quelques-uns de ces objets sont même décorés d'un paillon

de plomb, métal que les Étrusques avaient connu de bonne heure, mais

qu'on ne trouve jamais ailleurs parmi les antiquités de Hallstatt, ni

pur ni à l'état d'alliage. L'origine étrangère se reconnaît encore dans

une coupe de terre cuite à peintures (pl. XXVI, 3), oeuvre tout à fait

supérieure à tout le reste de la céramique de Hallstatt et en rapport

visible avec les coupes de bronze ornées; elle se reconnaît aussi dans

une figure d'animal ciselée sur une fibule d'or (pl. XIV, 3) et

probablement dans des anneaux de verre avec décoration en forme de

perles et de boutons (pl. XXVI, 9), ainsi que dans la coquille de verre

qui reproduit un motif favori des temps classiques et spécialement de

l'art romain; elle se reconnaît enfin dans des clochettes, qui nous

montrent l'art italien jusque dans ces détails que l'imitation n'aurait

pas reproduits. Des fibules (pl. XIII, 14, 15; XIV, 1, 9), des

aiguilles, des bracelets sont au moins imités de l'art étrusque[144].

Maintenant, avant de passer aux produits reconnus par M. de Sacken comme

étant, à Hallstatt, des oeuvres de l'industrie nationale, examinons, avec

M. Al. Bertrand, la question des seaux de bronze et des puisoirs[145],

et aussi celle des fibules.

Les seaux de bronze, _rivés et non soudés_, qui ont, depuis quelques

années seulement, attiré l'attention des archéologues, sont aujourd'hui

nombreux dans les collections européennes. Les savants qui les ont

signalés ont partagé d'abord l'opinion émise par M. de Sacken: ils les

ont considérés comme des produits industriels particuliers à l'Italie

supérieure, et spécialement à l'Étrurie circumpadane. C'est ainsi, fait

observer M. Bertrand, que s'exprimaient, au Congrès de Bologne, MM.

Conestabile et Gozzadini. Cependant, l'année suivante, on en trouvait un

à Magny-Lambert (Monceau-Laurent), au milieu d'antiquités gauloises et

non romaines (tombe à inhumation, épées de fer, rasoir de bronze); la

Côte-d'Or, les environs de Berne, ceux de Mayence, le Hanovre, les

environs de Lübeck, en fournissaient à leur tour; Hallstatt, enfin, en a

donné six, «dont un, dit M. Bertrand, est la reproduction presque

identique de notre seau du Monceau-Laurent, et les autres n'en différent

que par des détails sans importance[146].

Ces faits doivent être notés avec grand soin, mais ils ne sont pas

inconciliables avec l'idée d'une origine étrusque. Il est certain

aujourd'hui[147] qu'à une certaine époque, le commerce étrusque s'est

étendu loin dans le Nord; à Lübeck même, des objets de fabrique

italienne avaient pu être échangés contre de l'ambre, et un seau

découvert près de Tongres a été omis tout-à-l'heure dans mon

énumération, parce qu'il fallait signaler à part, comme indication à peu

près certaine de provenance étrangère, une circonstance très-notable de

la trouvaille: «Le même tumulus, dit M. Bertrand, contenait une oenochoé

en bronze à bec relevé, _du travail étrusque le plus prononcé_.» Enfin,

neuf cistes semblables ont été trouvées dans le Bolonais, le Modénais et

le Parmésan, dont deux à Marzabotto et une autre à la Certosa. Ici, la

provenance directe est elle-même italienne. De plus, deux portent des

caractères étrusques; deux ou trois contenaient des vases peints, et une

autre, des miroirs à figures. Parmi ces faits donc, quelques-uns sont

favorables à l'origine étrusque des seaux à rivets et à cercles,

d'autres ne le sont pas par eux-mêmes, mais aucun d'eux ne permet

d'opposer à cette opinion une véritable fin de non-recevoir. L'absence

de soudure les reporte d'ailleurs, s'ils sont tous de fabrique

italienne, vers une antiquité assez haute, au moins au Ve siècle avant

l'ère chrétienne, selon notre savant compatriote. C'est à peu près à la

même conclusion que s'arrête, au sujet d'une ciste non soudée du

Parmésan, un archéologue italien, M. V. Poggi[148].

D'autre part, des puisoirs analogues aux _simpula_ romains, non soudés,

à anse _rivée_ et de formes variées (pl. XXIII, 1, 2, 3, 5, 6, 7; cf.

XXIV, 3, 4, 5, 8; et XXV, 4, 5, 11), ont été trouvés à Hallstatt, ainsi

que de petites coupes, pouvant servir au même usage, quoique dépourvues

d'anses (pl. XXIII, 4; XXIV, 6, 7, 9; XXV, 1, 2, 3, 12,14, 15), et une

véritable cuiller (pl. XXV, 6). Ces petits vases sont fort répandus dans

l'Allemagne, tant du Sud que de l'Ouest et du Nord: Hallstatt seul en a

fourni plus de cent; ils sont très-nombreux en Irlande et très-rares en

Italie; on en a trouvé à Magny-Lambert. Or, M. Bertrand fait remarquer

que «_toute cette vaisselle_ de bronze, à en juger par les découvertes

sur lesquelles nous avons quelques détails, sort de fouilles du même

ordre que nos fouilles de Magny-Lambert, et est partout associée à des

objets analogues... Ce qui est peut-être encore plus frappant, c'est

que, dans les mêmes sépultures où sont placés les _vases de bronze à

rivure_, se fait remarquer l'absence des mêmes ornements, des mêmes

bijoux, des mêmes armes, communs dans d'autres cimetières de caractère

différent. Les épées en bronze, par exemple, y sont excessivement rares

et du type le plus voisin des grandes épées en fer; les _torques_, si

fréquents dans les cimetières gaulois du département de la Marne, n'y

apparaissent que par exception. Les fibules y sont rares... Par ce que

l'on trouve aussi bien que par ce que l'on ne trouve pas dans ces

tombes, on est donc autorisé à dire qu'elles appartiennent à une même

phase de développement des pays tant transalpins que cisalpins,

plusieurs siècles avant notre ère[149].»

C'est au temps où l'usage du fer se propageait au Nord et au Sud des

Alpes, que ces circonstances nous ramènent; c'est là un fait très-utile

à noter pour la détermination de la date relative des sépultures de

Hallstatt et conforme à ce que nous avons vu plus haut, très-utile aussi

pour l'histoire générale de la civilisation matérielle en Occident. Les

fibules de Hallstatt donneront-elles lieu à des conclusions semblables?

On en a trouvé dans presque toutes les tombes de ce cimetière, souvent

plusieurs dans la même tombe, et, là où se trouvaient des squelettes,

sur leur poitrine ou leur épaule, le défunt ayant été inhumé avec ses

vêtements[150]. Les formes en sont variées, pourtant avec ce caractère

commun que l'aiguille fait corps avec la pièce principale, à laquelle

elle est quelquefois reliée par un ressort[151]; il en est (pl. XIII,

9-10; XIV, 17) qui sont composées seulement de spirales et d'une

aiguille; il en est aussi (XIV, 15-17: XIV, 1, 2) qui sont décorées de

chaînettes; il en est, enfin (XIV, 3; XV, 4-7), qui affectent des formes

d'animaux. Les fibules en spirales sont ici au nombre de plus de quatre

cents[152]; on les retrouve en divers lieux de l'Allemagne, en Suisse,

et, _par exception_, en Italie[153]; à Marzabotto, c'est dans une tombe

à inhumation qu'on en a trouvé, et la forme en est exactement la même

que celle d'une fibule de la Marne[154]; l'origine étrusque est donc ici

beaucoup moins vraisemblable que pour les cistes. Comme pour les coupes

à rivure, on est amené à la pensée d'une fabrication transalpine, et,

pour Hallstatt au moins, à l'époque de l'usage habituel du bronze,

puisque _pas un seul_ des objets de parure, trouvés par milliers dans

cette station, n'est en fer[155]. En d'autres termes, l'influence

galatique s'y est exercée, mais le fond de la population _industrielle

et commerçante_ paraît avoir appartenu à la précédente immigration de la

race celtique.

Oui, _industrielle_, car le moment est venu de pénétrer plus avant, à la

suite de M. de Sacken, dans les habitudes domestiques de cette tribu

celtique et de mesurer de plus près son état de civilisation. Avant

tout, il a soin d'écarter nettement l'hypothèse d'une grossière

barbarie, d'une incapacité intellectuelle à travailler les métaux,

barbarie que l'on pourrait avoir l'idée d'attribuer à ce pays, un

certain nombre de siècles avant la conquête romaine. L'exploitation des

mines en grand est déjà une oeuvre de civilisation; or, outre

l'exploitation des salines de Hallstatt même, on a des preuves que des

usines de cuivre voisines de là, dans la Styrie et dans le Tyrol, ont

été très-anciennement en action[156]. Le cuivre est l'élément principal

du bronze; mais l'étain était-il aussi à la disposition des Noriques?

Selon M. de Rougemont, les mines d'étain les plus voisines, celles de

Bohême et de Saxe, n'ont été ouvertes qu'au moyen âge[157], et les

auteurs anciens ne parlent jamais de l'étain gaulois[158], bien que dans

le département de la Creuse il existe, selon cet auteur, des traces de

travail minier _pouvant_ remonter jusqu'à l'âge gaulois. On a trouvé des

outils de pierre et de bronze dans les galeries primitives des usines de

cuivre _ou d'étain_ de la France et des pays voisins[159]; au Congrès de

Bude, on a indiqué une exploitation de cassitérite opérée à Massa par

les Étrusques[160]; mais nulle part les témoignages de l'antiquité ne

permettent d'accorder une importance considérable à ces exploitations.

Il est donc peu probable que les Celtes du Danube aient pu tirer leur

étain de là[161]; moins probablement encore de la Lusitanie ou de la

Galloecie[162], que l'on ne supposera pas reliées à Hallstatt par des

routes commerciales avant la conquête romaine. Il n'existe pas du tout

de mines d'étain dans l'Illyrie, ni dans l'Italie[163], ni dans la

Grèce, ni dans la Thrace. Restent les mines fameuses des îles Sorlingues

ou de la Cornouaille britannique, dont l'étain a été si longtemps

matière d'un grand commerce pour les Phéniciens. Mais, comme M. de

Rougemont le faisait observer déjà en 1866, le nom phénicien de l'étain,

_kasdir_ (que l'on retrouve dans le [Grec: Kassiteroz] des Grecs),

n'avait pas franchi l'Adriatique, et par conséquent l'étain des bronzes

fabriqués auprès du massif des Alpes n'était pas apporté par les

Phéniciens; il arrivait plutôt de la Cornouaille par la Seine,

c'est-à-dire par l'intermédiaire des peuples de la Gaule; et par

conséquent les routes fluviales de la Gaule s'ouvrirent de bonne heure

au commerce des peuples occidentaux. «La Suisse occidentale, dit le même

auteur, abonde en monnaies des Santons et des Calètes[164];» un commerce

actif exista donc entre elle et les bords de la Manche et de l'Océan, au

temps des monnaies autonomes de la Transalpine. M. François Lenormant va

plus loin encore[165]: il croit que l'étain de Cornouaille vint

longtemps par la Seine, la Saône et le Rhône aux mains des Phéniciens

eux-mêmes, avant qu'ils eussent la hardiesse de se lancer dans l'Océan.

Ce n'est là qu'une conjecture; mais ce qui n'en est pas une, c'est

l'observation empruntée par cet écrivain à M. Pictet[166] que l'ancien

allemand, le lithuanien, le polonais et même le latin ont reçu le nom

donné par eux à l'étain des Celtes, qui le possédaient dans tous leurs

dialectes (cymrique, _ystaen_; cornique, _stêan_; armoricain, _stéan,

sten, stin_; erse _staouin_); mot explicable dans ces langues, puisque,

comme le dit M. Pictet, le cymrique _ystaen_ signifie _extension_, nom

qui convient à un métal ductile, tandis que _stannum_ n'a pas

d'étymologie en latin. Les Romains ont donc dû recevoir l'étain par

l'intermédiaire de la Gaule, comme les riverains du Weser, de la Vistule

et du Niémen le recevaient par la mer du Nord et la Baltique.

Dans tous les cas, Hallstatt a pu recevoir de bonne heure l'étain de

Cornouaille, et par conséquent non-seulement forger le bronze, mais

encore le fabriquer. Elle recevait aussi l'ambre[167] de la Baltique,

qui n'est guère moins éloignée. Peu importerait d'ailleurs, dit avec

raison M. de Sacken[168], en ce qui concerne la constatation d'une

civilisation assez avancée, que les objets d'art fussent importés ou

exécutés dans le pays; ni ceux qui les fabriquaient, ni ceux pour le

goût desquels le commerce demandait des oeuvres délicates et coûteuses ne

peuvent avoir été des sauvages. Et les formes rudimentaires de certains

objets trouvés à Hallstatt ne prouvent rien en sens contraire,

non-seulement parce qu'à des fortunes diverses il fallait alors, comme

aujourd'hui, des produits différents, mais parce que, dans tous les

temps aussi, la ciselure achève ce que la fonte a grossièrement ébauché,

et qu'il ne faut pas juger d'une industrie par des oeuvres

inachevées[169]. D'ailleurs, l'emploi des fibules semble indiquer des

vêtements compliqués, et, autant qu'on en peut juger par leurs débris,

les étoffes de Hallstatt n'étaient pas trop grossières. Le grand nombre

de faucilles qu'on y a trouvées indique un usage étendu de

l'agriculture; des lingots de bronze et _des scories_, des limes et une

petite enclume constatent positivement l'existence locale de l'industrie

métallique; et la fabrication locale du bronze lui-même résulte d'abord

d'une galette de _cuivre_ fondu, avec patine très-ancienne, tandis qu'on

n'a trouvé là _aucun_ objet _manufacturé de cuivre_, puis de la

composition chimique de certains bronzes de cette station. Les

proportions du cuivre et de l'étain varient, bien qu'en général elles

soient les mêmes que dans les autres pays (c'est-à-dire 90 % de cuivre);

mais un nombre considérable d'objets de parure, reconnaissables à leur

couleur pâle et à leur patine grise, contiennent une fraction importante

de nickel, 2 à 8 %, destiné à remplacer l'étain. Or, ce métal, dont les

gisements sont rares, se trouve en grande abondance dans celui de

Schladming, en Styrie, _à quelques heures de Hallstatt_, où il est

encore exploité, et d'où l'on tire aussi du cuivre. De plus, le nickel,

qui se retrouve dans certains bronzes de la Suisse occidentale, parce

qu'on le tire du Valais, ne se rencontre _jamais_ dans ceux

d'Étrurie[170]. Enfin, la forme et l'ornementation d'objets d'argile,

sans doute fabriqués sur place, sont exactement les mêmes que ceux des

objets de bronze de même nature. Pour le fer aussi, la Styrie fournit la

matière en abondance, et celui des forges _noriques_ était fort estimé

des Romains[171]. L'industrie des Celtes Noriques ne peut donc pas plus

être niée que leur commerce, pour des temps antérieurs à la conquête

romaine, car celle-ci, qui a laissé des traces dans le bassin de la

Traun, n'en a guère à Hallstatt même[172], dont le sel put trouver une

concurrence redoutable dans celui de la mer, quand les grandes routes de

l'Empire furent établies partout.

Nous avons vu que les inductions à tirer de faits divers nous reportent,

pour établir une chronologie approximative de cette station, vers le

IIIe, le IVe et le Ve siècle avant notre ère. M. de Sacken examine

séparément ce point avec sa rigueur ordinaire. Le cimetière de Hallstatt

est nettement distingué, dit-il, des cimetières alamans du IIe au Ve

siècle (après notre ère) par l'absence totale de bijoux en fer et du

style germanique, ainsi que par l'usage des inhumations; il tient même,

par un grand nombre de monuments, à la période florissante de l'art

étrusque, et, par le couvercle à figures d'animaux, au style archaïque

de l'Italie moyenne, c'est-à-dire aux Ve et VIe siècles[173]; par les

seaux, au temps de la nécropole bolonaise, période des lécythes à

figures noires (du VIe au IVe)[174]. M. de Sacken, d'ailleurs, se refuse

à fixer même au IVe siècle la limite inférieure de ces monuments, comme

on l'a voulu faire à cause de l'absence de l'argent, ce qu'il ne tient

pas pour indication suffisante, et à cause de l'absence de monnaies

imitées des philippes, l'usage de mettre des monnaies dans les tombes

paraissant n'avoir été introduit dans ces contrées que par les Romains.

Sans doute, ajoute-t-il, l'usage de ce cimetière a duré longtemps:

plusieurs types, surtout pour les bijoux, appartiennent à des temps

divers; il y a là des pointes de lances qui ressemblent à celles des

défenseurs d'Alesia, des vases de verre à côtes comme les Romains en ont

eu. En s'arrêtant à la période de cinq siècles qui précède

l'établissement de la domination romaine dans ce pays, on aura

l'approximation la plus juste à laquelle il soit possible de se

fixer[175].

Observations critiques sur l'archélogie dite préhistorique, spécialement en ce qui concerne la race celtique (1879) · 第 13 / 18 题