§ 1er.--_La Haute-Italie_.
La _transition_ du bronze au fer, dans les pays occupés par les Celtes,
et en général les _relations_ entre peuples divers, durant la période où
elle s'est produite, sont relativement éclaircies aujourd'hui, même au
point de vue chronologique, par suite des découvertes multiples et
variées de nature et de provenances, qui ont été faites, dans ces
dernières années, des deux côtés de la chaîne des Alpes. Dans la
Haute-Italie, en effet, Celtes et Gaulois, nous l'avons vu, se sont
trouvés en contact avec la civilisation et la race des Étrusques, dont
la chronologie est loin d'être complètement obscure, surtout en ce qui
concerne leurs monuments archéologiques. De plus, les stations lacustres
de la Suisse et de la Savoie[31] nous montrent des vestiges de la même
période très-variés, très-nombreux, et dans un état de conservation
satisfaisant. Enfin, la magnifique découverte de Hallstatt nous a mis
sous les yeux un centre de commerce, sinon d'industrie, riche en objets
appartenant aussi à la période de transition. Une observation
très-curieuse d'archéologie comparée, faite par M. de Longpérier, peut
également avoir une importance considérable pour la chronologie des
dépôts dits préhistoriques. «Dans quelques tombes de Hallstatt, dit-il,
ont été recueillies des épées à poignées d'ivoire d'une forte dimension.
Or, les peintures de vases à figures noires, appartenant au Ve siècle
avant notre ère, nous montrent des épées dont la lourde poignée à gros
pommeau est peinte en blanc. Cette couleur n'est employée par les
artistes de cette époque que suivant certaines règles et avec un grand
discernement. Le blanc sert à exprimer l'ivoire, quand il est appliqué
aux lyres[32].» Les tombes où ces armes ont été trouvées ne sont donc
probablement pas antérieures au Ve siècle ou même au IVe, temps des
invasions gauloises dans la péninsule. Et comme, d'autre part, il n'y a
là aucune trace de monnaie, bien que le numéraire ait commencé dans le
IIIe siècle à circuler et même à être fabriqué dans le bassin du
Danube[33], nous avons peut-être une indication approximative du temps
où le canton de Hallstatt fut témoin de ce mouvement commercial. Sans
doute, comme le dit au même lieu le savant archéologue, «en Italie, dans
la Gaule, en Grèce, on a souvent ouvert, sans y rencontrer une seule
monnaie, des tombes appartenant notoirement à des époques où le
numéraire était abondant.» Mais autre chose est une tombe, autre chose
est une station.
Commençons par l'Italie, qui nous servira de raccordement pour la
chronologie de ces différentes stations entre elles et avec l'histoire
des peuples classiques, puisque nous trouvons là des objets dont la date
est susceptible d'un _maximum_ parfaitement historique.
La station de Marzabotto[34], à 27 kilomètres de Bologne, a été l'objet
d'un rapport détaillé, fait au Congrès de cette ville en 1871, par un
archéologue célèbre, M. le comte Conestabile, l'un des hommes assurément
qui connaissent le mieux l'Étrurie antique. Il a constaté que ce riche
dépôt d'objets qu'on a l'habitude d'appeler _préhistoriques_, appartient
à une époque _très-postérieure à l'établissement du gouvernement
républicain dans Rome_. On y trouve, en effet, l'_oes rude_, dont on n'a
rencontré, en Étrurie, aucun exemplaire plus ancien que le Ve siècle de
Rome, c'est-à-dire que le temps des guerres contre les Samnites et la
Confédération étrusque elle-même; or, les objets d'art de Marzabotto
appartiennent incontestablement à la civilisation de l'Étrurie; trois
d'entre eux portent même des inscriptions étrusques[35]. Il est à peine
besoin d'ajouter que le fer n'est pas rare dans ce dépôt[36]. Il pouvait
y provenir indistinctement, soit du Sud par les Étrusques, soit du Nord
par les Gaulois; car M. Bertrand signale avec assurance[37] le mélange
d'objets franchement gaulois, et spécialement d'épées et de lances,
rappelant les formes trouvées dans les cimetières de la Marne, avec les
antiquités étrusques de Marzabotto; et le fait se conçoit à merveille,
puisque, dès le IVe siècle de Rome, les Boïens avaient opéré leur
invasion au Sud du Pô[38]. M. Bertrand signale encore, à Marzabotto, une
fibule d'argent de forme tout à fait semblable à celles des fibules
qu'on a réunies au Musée national de Saint-Germain[39], ce qui fournit
un témoignage frappant du mélange des deux peuples opéré dans le
Bolonais; mélange fort inégal, paraît-il, car, à Marzabotto, le mode de
sépulture étrusque à cette époque peu reculée, c'est-à-dire
l'_incinération_, domine manifestement; on trouve aussi, au Nord des
Alpes, dans des cimetières _à inhumation_, et par conséquent celtiques
ou gaulois[40], des objets appartenant à l'art étrusque. L'un et l'autre
mélange constate également les relations entre les deux races, fait peu
connu jusqu'ici, d'un grand intérêt par lui-même, en ce qu'il nous ouvre
une vue nouvelle sur l'histoire de l'Europe centrale aux temps anciens,
et qui, dans la question présente, sert de point de départ à l'étude
d'un échange de produits industriels avec des nations dont l'histoire ne
parlait, il y a dix ans, que pour indiquer leurs exploits guerriers. On
trouve même, à Marzabotto, l'un des types les plus élégants des fibules
ou agrafes trouvées à Hallstatt, dans la Basse-Autriche[41], et par
conséquent aussi, selon toute apparence, chez les Galates du Danube. M.
Desor avait signalé au même Congrès[42] la trace manifeste, dans ce
dépôt septentrional, de populations opulentes, en relation avec les
centres industriels d'alors, mais ne possédant pas elles-mêmes les
ressources d'une puissante industrie; car là, comme en Suisse et en
Franche-Comté, on n'a trouvé de moules indiquant la fabrication locale
que pour les formes les plus simples. L'industrie des peuples Galates
était, en effet, à peu près nulle, aussi bien dans la Gaule que dans la
vallée du Danube; et M. Bertrand fait remarquer à ce sujet[43] que la
cuiller ou _simpulum_ trouvée au Monceau-Laurent, dans la commune de
Magny-Lambert, avait été, après un accident, réparée avec une
_inhabileté_ remarquable. Ces tribus presque nomades, qui ne
connaissaient d'arts que ceux de la guerre, savaient se procurer, par
des expéditions de pillage, les produits d'une industrie étrangère, mais
ne savaient pas les imiter et les multiplier chez elles. Telle est
l'origine que l'auteur assigne aux vases vraiment étrusques qu'on a
découverts, non-seulement en Suisse et dans l'Allemagne du Sud, mais
dans la Bavière-Rhénane et en Champagne, vases constamment associés à
des épées ou à des fibules en fer, dans des stations qui remontent,
paraît-il, à une période s'étendant du Ve au IIe siècle avant notre ère,
c'est-à-dire à peu près au temps qui s'écoule entre les grandes guerres
contre Véies et la ruine de Carthage. En d'autres termes, cette période
est la même que celle des invasions gauloises, tant en Orient qu'en
Occident, dans l'Italie, la Grèce et l'Asie-Mineure, et spécialement des
luttes diverses de ces peuples contre les Romains, luttes dont le
théâtre fut habituellement l'Étrurie proprement dite, et celle du
Pô[44]. M. Bertrand remarque même[45] que les vases étrusques trouvés au
Nord des Alpes appartiennent surtout à la vallée de la Sarre, et que
César (I, 31) indiquait le voisinage du Rhin comme la partie la plus
riche de la Gaule, enrichie par le pillage, bien entendu. C'était, en
effet, la région qu'habitaient les véritables Gaulois.
Ainsi, tous les arguments historiques et archéologiques concordent pour
établir ce fait que, vers le IVe siècle avant l'ère chrétienne, vers le
temps fort historique de la prise de Rome par les Gaulois, et de la
prise de Véies par les Romains, ou, si l'on veut, de l'arrivée des
plébéiens aux grandes dignités de la République, des relations
très-intimes furent établies et généralement, sinon toujours, imposées
par la force, entre les Gaulois, alors seuls possesseurs du fer dans
l'Europe centrale, et les populations de l'Italie supérieure; relations
qui comprenaient, dans une certaine mesure, les Gaulois du bassin du
Rhin comme ceux de la vallée du Danube. Mais, parmi les traces
matérielles de ce grand fait, l'un des plus intéressants à tous égards
est le vase trouvé à Graeckwyl, près de Berne, dans un tumulus
renfermant trois couches de dépôts, toutes trois contenant des objets en
fer. La dernière, c'est-à-dire celle d'en haut, appartenant à la période
carolingienne[46], ne doit pas nous occuper ici; la première ne
contient, au milieu d'objets en bronze, qu'un fer de cheval, introduit
apparemment par un remaniement du terrain[47]. C'est donc seulement la
couche intermédiaire qui doit attirer ici notre attention.
Or, on y a découvert des fragments d'une coupe en bronze, portant des
figures qui, sans nul doute, sont des monuments d'une religion
totalement étrangère à la Gaule, et sont faciles à reconnaître comme
provenant de l'Étrurie, probablement des territoires de Clusium ou de
Pérouse. M. Bertrand, qui ajoute ce dernier détail, incline fort à en
rapporter l'importation au-delà des Alpes à la grande expédition que je
viens de rappeler et qui commença, chacun le sait, par le siège de
Clusium[48]. Ce qui, du moins, ne peut être méconnu, au premier coup
d'oeil jeté sur le dessin de ce vase, c'est que le type de la divinité
qui s'y trouve représentée appartient à l'Asie occidentale et aux
monuments primitifs de l'Étrurie, si fortement empreints d'une influence
asiatique, comme les belles études de M. Raoul Rochette[49] l'ont
surabondamment démontré. La tradition rapportée par Hérodote (I, 94),
touchant l'émigration tyrrhénienne, explique d'ailleurs ce fait autant
au moins que l'extension du commerce phénicien. Quant aux imitations de
l'art grec, qui se multiplièrent dans de vastes proportions sur les
vases fabriqués en Étrurie, elles ne _commencèrent_ à s'y produire,
d'après toutes les vraisemblances, que vers la fin du IIe siècle de Rome
ou le commencement du IIIe[50]; et l'on ne peut admettre qu'elles se
soient de longtemps substituées en masse aux productions de l'art
véritablement national. Celui-ci ne pouvait être oublié à l'époque du
siège de Clusium, et surtout les monuments n'avaient pu en disparaître.
Les miroirs à scènes héroïco-mythiques ne se rencontrent nulle part à
Marzabotto[51]; au contraire, la Minerve ailée de Marzabotto est un type
étrusque bien connu.
Mais la déesse du vase de Graeckwyl, la déesse aux ailes de cette forme
spéciale qui caractérise l'art proto-étrusque, et tenant des animaux
dans une attitude propre aux représentations de l'Asie occidentale,
n'est pas le seul monument d'origine italique que renferme, avec des
objets en fer, la même couche du tumulus bernois. On y a trouvé une
fibule en bronze, à col de cygne, dont le type appartient aux antiques
cimetières de Villanova (près de Bologne) et de Golasecca (près du lac
Majeur). Il en est de même d'une urne funéraire du même dépôt[52]. Des
fibules semblables ont été trouvées en Alsace, en Franche-Comté, en
Souabe, pays qui étaient éminemment gaulois dans les derniers siècles
avant l'ère chrétienne[53]. Or, des types de Villanova se retrouvent
encore à Marzabotto, dont la céramique descend jusqu'au IIIe siècle[54],
c'est-à-dire jusqu'au temps des premières guerres puniques, tandis que,
nous venons de le voir, les armes gauloises trouvées dans le département
de la Marne ont une forme identique à celles de la même nécropole, et
par conséquent né doivent pas appartenir à une période bien éloignée. Et
ce qui est plus frappant encore, la même forme se retrouve, d'une part
dans le dépôt de notre Alise, le dernier boulevard de l'indépendance
gauloise contre César; de l'autre, dans la _station lacustre_ de la Tène
(lac de Neuchâtel), et dans celle de Tiefenau, également en Suisse[55].
Tout cet ensemble caractérise donc une période comprenant à la fois la
durée du Ve au IIIe siècle avant notre ère, dans une partie de l'Italie,
et la période gauloise dans la Gaule orientale, _en y comprenant_ la
dernière station lacustre du lac de Neuchâtel. La nécropole de
Marzabotto n'appartient pas d'ailleurs, du moins en totalité, à l'époque
la plus récente de cette période, car, selon M. Conestabile[56], les
statuettes mythologiques qu'il renfermait ont un caractère archaïque
bien prononcé, et l'absence de miroirs à mythes helléniques nous reporte
au-delà du IIIe siècle, à en juger par les rapprochements avec les
dépôts de l'Étrurie et du Latium[57]. L'_oes rude_ à 36% de plomb y est
peu abondant encore; on n'y a trouvé qu'un seul morceau d'_oes signatum_,
et pas une seule monnaie régulière[58]. Mais cette circonstance ne
dérange point les limites chronologiques indiquées à la formation de ce
dépôt, puisque l'_oes rude_ lui-même ne paraît s'être répandu en Étrurie
qu'au Ve siècle de Rome[59]. La persistance à Marzabotto d'un type
antérieur trouvé à Villanova confirme donc la conclusion facile à tirer
de ces diverses données, savoir: que le dépôt italique étudié dans les
pages précédentes appartient à un âge de transition.
Nous aurons à examiner en détail ce qu'étaient les dépôts de Villanova
et de Golasecca. Mais auparavant, et afin de ne négliger aucun élément
de cette histoire, si nouvelle pour la science, disons, d'après M.
Conestabile, quelques mots d'un dépôt moins ancien, celui de la Certosa,
à un kilomètre et demi de Bologne, dépôt étudié par ce savant
archéologue dans la deuxième partie de son rapport au Congrès de 1871.
Là on trouve des cistes funéraires en bronze presque semblables à celles
de Marzabotto[60], et une autre semblable à celles de l'Étrurie
proprement dite[61]; des stèles funéraires analogues à celles de l'autre
cimetière, avec un mélange d'incinération et d'inhumation[62]; des vases
peints représentant des scènes de la vie domestique et sociale, mais
aussi des mythes _helléniques_, avec des poteries d'un très-beau travail
et revêtues de vernis[63]; des fibules d'un goût élégant et d'une grande
variété de types, «dont quelques-uns rappellent, de toute évidence, les
bronzes de Hallstatt[64];» enfin et surtout, puisque nous cherchons avec
soin des indications de dates relatives, on y a découvert une grande
abondance d'_oes rude_[65], destiné probablement, selon l'auteur, à payer
le passage dans l'autre vie, et, de plus, une monnaie l'_oes grave
oncial_, postérieur, en conséquence, à l'an 537 de Rome (bataille de
Cannes), date de la première fabrication d'une monnaie de cette valeur
intrinsèque, tandis que le caractère archaïque d'une _situla_, les
animaux fantastiques qui la décorent et la comparaison de cet objet avec
d'autres monuments de l'art étrusque permettent de faire remonter
au-delà du IIIe siècle de Rome, vers l'époque des Tarquins,
l'_ouverture_ de cette nécropole[66]. Là aussi furent ensevelis, ou
plutôt incinérés, des témoins de l'invasion boïenne.
Mais Villanova, qui, comme la Certosa, fut une nécropole de la Bologne
primitive, c'est-à-dire de Felsina, nous reporte beaucoup plus haut dans
l'histoire de cette cité[67], au _commencement_ de l'âge de
_transition_. «À Villanova, dit M. Conestabile, presqu'aucune trace de
statuettes ou de figures humaines quelconques, sauf une idole féminine
en bronze, avec un cercle et deux oiseaux sur la tête et deux autres sur
les hanches, et sauf certaines figures symboliques ou de convention,
rencontrées sur une des bandes qui ornent la surface d'un ossuaire en
terre cuite. L'_ornementation_ des objets présente généralement des
méandres, des disques, des cercles concentriques ou remplis par une
croix, des animaux de différentes espèces, tels que canards, oies,
serpents. À Villanova, _aucune_ trace de bas-reliefs en pierre, _aucun_
objet d'orfèvrerie, _aucune_ inscription, _aucun_ stylet à écrire, _pas
une_ ciste en bronze... La composition chimique du bronze de l'_oes rude_
paraît plus ancienne qu'à Marzabotto et à la Certosa... Enfin, à
Villanova, _aucun_ indice, _aucun_ fragment de vase peint, et le fer
_très-rarement_ employé[68].» En conséquence de ces preuves négatives,
et malgré des points de rapprochement nombreux avec les dépôts déjà
mentionnés, spécialement quant à la forme et à l'ornementation des
fibules, l'auteur croit pouvoir établir[69] que les sépultures de
Villanova, ou du moins les plus anciennes de ces sépultures, peuvent
remonter à neuf ou dix siècles avant l'ère chrétienne, environ deux
siècles avant la date communément acceptée pour la fondation de Rome. Ce
maximum approximatif, nous verrons tout-à-l'heure sur quoi il peut être
logiquement fondé.
Le savant archéologue fait remarquer, au même endroit, que, par
l'ornementation, les types et la composition chimique de ses bronzes, la
station de Villanova se rapproche notablement de celle de Hallstatt,
comme certaines fibules de cette station danubienne d'un type de
Marzabotto. Faut-il en conclure que le dépôt de Hallstatt ait commencé à
être formé bien avant la fondation de Rome et se soit prolongé jusqu'au
temps d'Annibal ou même plus loin? La conclusion ne serait pas encore
rigoureuse. S'il fut un produit d'importations étrangères, par suite de
pillages ou autrement, il aurait pu recevoir, au IVe siècle, des objets
fabriqués dans le VIIIe; les modes de Clusium n'étaient pas suivies jour
par jour dans la vallée du Danube. Nous aurons donc à étudier Hallstatt
en détail. Quant à Villanova elle-même, quand nous trouvons que l'usage
du fer y est tout à fait exceptionnel, dans un temps probablement assez
voisin de la fondation de Rome, il est curieux de rapprocher de ce fait
les preuves incontestables de l'usage systématique du bronze, et même de
la pierre, dans les rites religieux de l'ancienne Rome[70], rites dont
l'origine fut sans doute en partie latine et sabine, mais qui furent
coordonnés, complétés et réformés sous l'influence de l'Étrurie, et qui
en maintinrent sévèrement la tradition. Il en résulte que, même dans
l'Europe méridionale, l'âge du fer proprement dit n'appartient pas à une
époque bien reculée, ce que d'ailleurs Homère nous apprenait déjà pour
la Grèce[71].
L'antiquité du dépôt de Villanova, par rapport à l'âge brillant de la
civilisation étrusque, se démontre encore par une autre voie. On a
trouvé à Poggio-Renzo, près de Chiusi (Clusium, et plus anciennement
Camars), un certain nombre d'urnes cinéraires, dont la composition et
l'ornementation fort simple, formée surtout, comme à Villanova, de
lignes géométriques, constitue un groupe distinct parmi les antiquités
de l'Étrurie centrale[72], avec certaines poteries de Coeré (l'ancienne
ville pélasgique d'Agylla), dans l'Étrurie du Sud, et d'Albano, dans le
Latium[73], c'est-à-dire dans un pays qui paraît avoir été aussi habité
par la race pélasgique. La disposition la plus originale de ces lignes
se trouve encore à Cumes, _au-dessous_ des débris helléniques[74], et
elle s'est également retrouvée à Hissarlik, sur le terrain de l'ancienne
Troie[75]. De plus, comme l'a exposé M. le chanoine Broggi, dans une
lettre à l'auteur de l'_Archéologie celtique_[76], les urnes de
Poggio-Renzo étaient _recouvertes_ par les déblais de chambres
funéraires étrusques, et par conséquent leur étaient antérieures. Or,
ajoute-t-il, tous ces vases _n'ont qu'une anse_; à ceux qui
primitivement en avaient deux, l'une a été, non pas cassée par accident,
mais _systématiquement amputée_. «Cette _même particularité_,
continue-t-il, a été remarquée à Villanova sur des _vases parfaitement
semblables_. Divers objets avaient été déposés dans les urnes de
Poggio-Renzo; ces objets ont _également_ le plus grand rapport avec les
objets trouvés à Villanova.»--«Il faut ajouter, dit en note M. Bertrand:
_et_ avec les objets trouvés dans les urnes cinéraires de Golasecca.»
Enfin, selon une communication de M. Conestabile, une forme spéciale de
rasoirs, trouvée aussi à Poggio-Renzo, est exclusivement propre aux plus
anciens dépôts découverts en Italie[77]. Ces antiquités peuvent donc
être appelées pré-étrusques, comme le dit l'auteur de l'_Archéologie
celtique_; peut-être même doit-on les désigner par l'appellation de
pélasgiques; les constructions pélasgiques de l'Italie centrale sont
d'ailleurs trop reconnaissables et trop nombreuses pour qu'on puisse
nier le fait, affirmé par Denys d'Halicarnasse et confirmé par la
linguistique, d'anciennes migrations de cette race dans la péninsule.
Comme d'ailleurs la tradition des Hellènes n'accordait pas aux Pélasges
un bien grand nombre de générations avant les temps héroïques, et qu'ils
ont dû s'étendre dans la Grèce bien avant de passer en Italie, les vases
de Poggio-Renzo et de Villanova, ceux de Cumes et le fragment troyen
dont j'ai, parlé, ne doivent pas avoir une date fort éloignée des temps
homériques, ce que nous ont déjà induit à penser d'autres faits
archéologiques concernant les nécropoles de Villanova et de Golasecca.
Or, nous sommes là en plein âge de bronze, au temps de la première et
rare apparition du fer dans le bassin du Pô, où il ne dominera peut-être
qu'après l'arrivée des Gaulois. Ce serait donc, approximativement, du Xe
au Ve siècle avant l'ère chrétienne que la transition se serait opérée
dans l'Italie supérieure; or, c'est vers le VIIIe que M. Bertrand[78]
croit devoir placer la première introduction du fer dans notre Gaule,
ainsi que dans la région comprise entre le Danube et les Alpes. Mais, à
cette époque, il est loin d'être répandu dans toute la Gaule; il paraît
encore ignoré, ou peu s'en faut, des Celtes proprement dits.
§ 2.--_Bassin du Rhône;--stations lacustres;--le bronze des Celtes_.
Il est un autre fait, dont j'ai dit à peine un mot en passant, et qui
pourtant mérite une très-sérieuse attention; c'est l'existence d'un âge
du fer dans les stations lacustres ou palafittes. L'existence, bien
constatée en divers lieux, de ces habitations singulières semblait
donner raison à nos adversaires, en nous montrant les populations de
certaines contrées occidentales réduites à vivre en quelque sorte comme
des castors, pour se mettre à l'abri ou d'animaux dangereux, ou de
voisins plus dangereux encore, et par suite, vivant dans une condition
analogue à celle qu'a créée l'imagination de Lucrèce. Il est vrai que
l'on ne dut pas tarder à modifier ces premières impressions, quand, dès
le mois de janvier 1860, M. Troyon signala aux lecteurs de la _Revue
Archéologique_ les habitations lacustres de la Suisse, échelonnées
géographiquement dans ce pays depuis le lac de Genève jusqu'à celui de
Constance, et chronologiquement depuis le temps des instruments de
pierre jusqu'à celui de la _domination romaine_. La station de Concise
(canton de Vaud), qu'il étudiait spécialement dans cet article, offrait,
avec de nombreux instruments de silex et des poteries d'un art peu
développé, un certain nombre d'objets en bronze, et par conséquent un
premier indice de synchronisme entre les instruments formés de ces
matières diverses. De plus, loin d'indiquer un plus urgent besoin
d'isolement, les stations de l'âge de la pierre sont moins éloignées du
bord que celles de l'âge du bronze; celle de Wangen, dans le lac de
Constance, offre des traces manifestes de la culture des céréales.
D'autre part, Eschyle nous apprend que, _de son temps_, ce mode de
construction était usité dans le voisinage de la Thrace[79], et Hérodote
le décrit avec plus de précision, en l'attribuant, précisément dans
cette région, à une partie des Péoniens[80], _lors de l'invasion de
Xerxès_, c'est-à-dire au temps où écrivait Eschyle, dans la première
moitié du Ve siècle avant notre ère.
L'existence d'une station lacustre _durant l'âge du fer_, en Occident,
et par conséquent dans une _période bien peu reculée_ de l'antiquité
classique (ainsi que nous l'avons reconnu dans les pages précédentes), a
d'ailleurs été signalée avec beaucoup de détails, en 1865, par M. Desor
dans son étude sur _Les Palafittes du lac de Neuchâtel_. Il y a
constaté, en étudiant la station de la Tène, la seule qui contienne
_exclusivement_ des objets de l'âge du fer: 1° que les fers de lance et
les javelots trouvés dans cette station _ressemblent_ aux fers de lance
et aux javelots, assurément bien gaulois, qu'on a trouvés dans les
fossés d'Alise[81]; 2° que les lames d'épées sont ouvragées avec _plus
de soin et d'art_ que celles d'Alise[82], qui appartiennent pourtant au
dernier siècle avant l'ère chrétienne; 3° que «quelques fourreaux sont
ornés de dessins au repoussoir,» dont l'un «représente l'emblème
caractéristique des _Gaulois_, savoir le cheval cornu, tel qu'il se
retrouve aussi sur les _monnaies_ de la Tène[83];» 4° que la distinction
de la _faux_, destinée à recevoir un manche, et de la _faucille_ à main
paraît indiquer l'existence et de la vie agricole et de la possession du
bétail, auquel est destiné le fourrage. Quant aux fibules en fer
trouvées à la Tène, elles sont de formes très-variées; mais toutes
appartiennent à la catégorie des fibules à ressort en boudin[84], qui
est en général celui des fibules de l'Europe méridionale[85].
Cette station, ces habitations lacustres sont donc contemporaines du
temps où florissait la civilisation gauloise proprement dite, celle des
Gaulois-Galates de M. Bertrand, arrivés dans notre Europe bien après les
Celtes de la Gaule occidentale. Rien d'ailleurs n'est plus significatif
à cet égard que les monnaies de la Tène. Non-seulement on a découvert là
_cinq monnaies gauloises_ proprement dites, mais _une de l'empereur
Claude_[86]; et d'ailleurs, comme nous l'avons vu plus haut, les
monnaies gauloises elles-mêmes sont toutes imitées de monnaies grecques
ou romaines bien connues, en sorte qu'il est impossible de rapporter,
pour ce peuple, à une époque vraiment antique ce signe manifeste d'une
civilisation assez avancée. Il y a plus encore: les palafittes du lac de
Paladin, près de Voiron (Isère), ont fourni des objets _semblables_ à
ceux qu'on trouve «_associés à des monnaies carlovingiennes_, dans un
tumulus du centre de la France,» ainsi que M. Chantre l'a rapporté au
Congrès de Bologne[87].
Revenant, en 1867, dans le Congrès de Paris, sur les trouvailles de la
Tène, M. Desor énonçait la pensée que cette station, avec ses épées à
deux tranchants, ses fibules à ressort et ses monnaies gauloises,
appartient encore au premier âge du fer, ainsi que certains _tumuli_ où
le fer se trouve mêlé au bronze, et spécialement celui de Tiefenau, près
de Berne, qu'il croit, d'après son contenu, tout à fait contemporain de
la station lacustre. Il tient l'un et l'autre dépôts pour purement
gaulois, et par conséquent antérieurs à d'autres antiquités dites, en
Allemagne, de l'époque franque, et, en Suisse, de l'époque
helvéto-burgonde, caractérisée par le scramasax des Germains; il les
tient pour antérieurs encore à d'autres sépultures de l'âge de fer, avec
épées à deux tranchants et agrafes incrustées, situées, en Suisse, sur
des coteaux[88], bien que, dans celui de Vauroux en particulier, le fer
ne paraisse qu'à titre d'exception[89]. L'auteur établit[90] la même
distinction entre les tombelles d'Alaise, dont les antiquités sont
analogues à celles de Vauroux, et les tombelles d'Alise, qui sont
nettement gauloises. Il soupçonne que les premières pourraient remonter
plus haut que la fondation de Rome; mais il est loin d'en dire autant de
l'âge du fer proprement dit dans la Gaule, même orientale. Ceci, on le
voit, est parfaitement d'accord avec les conclusions de M. Bertrand, qui
admet la _connaissance_ du fer en Gaule dès une époque assez ancienne,
par suite des relations avec les Phéniciens, avec les Grecs, puis avec
la vallée du Danube, mais ramène à des temps bien postérieurs à la
fondation de Rome _l'emploi dominant_ du fer en deçà du Rhin.
Arrivons maintenant aux résultats obtenus par l'étude des dépôts
contenus dans le bassin du Rhône, touchant l'époque où l'usage du bronze
paraît être devenu dominant dans cette partie de la Transalpine, la plus
voisine des stations de la Haute-Italie étudiées plus haut. Des
renseignements nombreux et variés ont été fournis sur ce point par M.
Costa de Beauregard au Congrès de Paris, il y a déjà une dizaine
d'années, et peu après dans les _Mémoires de la Société française de
Numismatique et d'Archéologie_ (1870); M. Chantre a fait de l'âge du
bronze dans le bassin du Rhône l'objet d'une étude spéciale et
détaillée, dans une des séances du Congrès de Bologne; enfin M. Bertrand
y est revenu dans plusieurs parties de son volume; on peut d'ailleurs y
rattacher la partie relative à l'âge du bronze dans le travail de M.
Desor, puisque le lac de Neuchâtel, bien qu'appartenant au bassin du
Rhin, est dans la région comprise entre le Jura et les Alpes[91]. Ce
sont les conséquences logiques du rapprochement de ces travaux que je
voudrais surtout mettre en ce moment sous les yeux du lecteur, du moins
en ce qui concerne la transition du bronze au fer.
M. Chantre appelle, dès le début de son Mémoire, notre attention sur ce
fait, que la vallée du Rhône était le centre naturel des plus anciennes
relations commerciales de la Gaule avec le bassin de la Méditerranée,
l'Italie et les régions septentrionales[92]; il considère les
trouvailles faites dans les environs de Lyon, ainsi que dans les plaines
du Dauphiné, comme comprenant les plus anciens instruments de bronze
découverts dans cette contrée, tandis que les chaînes secondaires des
Alpes et les stations lacustres de la Suisse et de la Savoie offrent, du
moins en général et sous toute réserve pour les exceptions, des
spécimens d'un art plus avancé, les gisements archéologiques du haut
Dauphiné, de la Maurienne et de la Tarentaise, nous amenant à l'âge de
l'introduction du fer[93]. Si ce classement chronologique est exact, il
indique, pour l'industrie du bronze aussi bien que pour celle du fer,
une importation étrangère, propagée dans les plaines plus accessibles
avant de pénétrer dans les districts montagneux et chez les populations
plus isolées qui occupaient les habitations lacustres; importation
opérée là, qu'on le remarque bien, avant d'atteindre les districts dans
lesquels débouchent les cols du Petit-Saint-Bernard, du Mont-Cenis et du
Pas-de-Suze. Ainsi, cette industrie n'a pas dû pénétrer d'abord de notre
côté des Alpes par une extension successive, partie des colonies
étrusques de la vallée du Pô; mais ces districts ont pu, les premiers,
recevoir par cette voie la connaissance de l'industrie du fer, lorsque
celle du bronze dominait encore dans tout le pays. Ainsi encore, le
bronze a dû se répandre dans le bassin du Rhône soit par le commerce
phénicien ou hellénique de la Méditerranée, soit par l'arrivée des
Celtes proprement dits, suivant la classification de M. Bertrand, dans
le Sud-Est de la Transalpine; dans tous les cas, ceux-ci, nous le
verrons, sont bien distincts par la civilisation, sinon par l'origine,
des peuples qui, occupant les contrées de l'Ouest et au Nord,
remplissaient les deux tiers de la Gaule transalpine au temps de César:
Mais _le fait de l'importation étrangère_, même pour les types les plus
anciens, et par conséquent la communication de cette industrie par un
peuple nouveau, déjà en possession d'une civilisation assez puissante,
c'est-à-dire la grande loi historique sur laquelle j'ai appelé
l'attention au commencement de ce travail, ressort ici de la présence
d'un art très-accusé, de l'_absence de toute forme_ qu'on puisse appeler
_rudimentaire, même_ dans les dépôts où l'on ne trouve ni le verre, ni
l'ambre, _même_ dans ceux où le bronze est mêlé à des objets de
pierre[94], et qui par conséquent accusent la _transition_ d'un âge à
l'autre. Or, c'est cette transition qu'il nous importe surtout ici de
prendre sur le fait. Nulle part non plus on ne trouve, dans ces
stations, de moule prouvant une fabrication locale, même imitée de
modèles étrangers[95]. Il existe, ajoute M. Chantre, une ressemblance
extrême entre certains objets de cette catégorie (surtout les poignards
et les haches à ailerons) et des objets de même nature trouvés dans les
Terramares du Régionais et du Parmesan[96]. Il y a donc lieu de croire à
des communications fort anciennes entre ces contrées; mais rien ne
prouve que ces communications fussent alors directes. Les objets des
deux groupes peuvent avoir simplement une origine, commune; et
d'ailleurs, pour des objets aussi simples, aussi indispensables que la
hache et le poignard, la ressemblance des formes n'est pas même un
indice certain de communauté d'origine.
Il n'en est pas de même pour des produits d'un art plus délicat et plus
varié, qui se rencontrent dans les palafittes helvétiennes et
savoisiennes. M. Chantre[97] y reconnaît un progrès si considérable et
si brusque sur ceux dont nous venons de parler qu'il croit à une
nouvelle période d'importation, à des communications nouvelles avec
d'autres contrées; d'autant plus qu'on y rencontre, non-seulement
l'ambre, nécessairement venu du Nord[98], et la verroterie, qui
appartient au bassin de la Méditerranée, mais l'emploi isolé de l'étain,
qui certes n'appartient à aucun gisement métallique de cette
contrée[99]. Cette importation nouvelle pouvait donner matière à la
fabrication indigène du bronze, et, en effet, la station de Réalon a
fourni des pièces très-nombreuses, paraissant neuves encore et comme
destinées à la vente, donnant ainsi l'idée d'un centre non-seulement de
commerce, mais peut-être même de fabrication. Or, Réalon est voisin du
mont Genèvre, et, par conséquent, de l'un des cols qui établissent la
communication avec le Piémont; la ressemblance est grande entre des
objets de notre versant, surtout ceux des palafittes, et d'autres qu'on
a trouvés dans cette dernière contrée; de plus, cette ressemblance ne
consiste pas seulement dans la forme, mais, ce qui est plus
significatif, dans la gravure elle-même[100]. Nous pouvons donc y
reconnaître un indice de communications entre des peuples dont
l'histoire nous est inconnue, et spécialement de relations entre les
habitants des palafittes et ceux des cantons voisins. Enfin, des
conclusions intéressantes peuvent ressortir de ce fait, que le troisième
groupe, propre à la région montagneuse, marque la transition à l'âge du
fer dans des sépultures de la Maurienne, de l'Isère orientale et des
Hautes-Alpes, où le fer ne commence pas encore à se montrer, mais où les
types du bronze rappellent en partie ceux des régions voisines
(Basses-Alpes et Tarentaise), dans lesquelles des fibules et le fer,
rare pourtant, font leur apparition ensemble, de même qu'à
Villanova[101].
Faut-il abandonner cet ensemble de considérations, par suite de
l'observation de M. Bertrand[102], que M. Chantre a abusé de la
classification et transformé à tort en subdivisions chronologiques les
groupes d'objets qui présentent des caractères artistiques et
industriels différents. Certes, M. Bertrand a raison de dire qu'il ne
suffit pas d'un mérite supérieur dans le travail pour constituer un âge
nouveau. Il fait remarquer avec non moins de raison que l'usage dominant
du bronze est loin de démontrer l'ignorance du fer, surtout quand le
contraire est démontré par les faits dans la Germanie du Sud et dans
l'Italie du Nord[103]. Nous devons nous rappeler d'ailleurs la
judicieuse et très-importante observation de M. de Longpérier, que le
fer disparaît très-facilement de certaines stations par suite de
l'oxydation que produit l'humidité du sol ou du climat; il n'est
conservé, dans les stations dites préhistoriques de notre Europe, que
grâce à des circonstances exceptionnellement favorables. M. Bertrand
signale encore, avec raison, comme fort téméraire, l'opinion qui
prétendrait affirmer que, dans l'industrie métallique, la fonte a
nécessairement précédé le martelage, et que, par suite, l'absence de
moules aux temps antiques suppose nécessairement une importation
étrangère; car, dit-il, les Grecs et les Latins avaient conservé un
souvenir tout opposé de la pratique de cet art chez leurs ancêtres[104].
Ces considérations combattent les conséquences de détail exagérées que
l'on pourrait tirer des observations si variées et si curieuses de M.
Chantre; mais lui-même avait fait des réserves formelles à cet égard, et
cette critique n'atteint pas, ce me semble, les conclusions d'ensemble à
tirer de ses rapprochements, conclusions dont M. Bertrand soutient
lui-même la pensée générale[105], c'est-à-dire le progrès de l'industrie
par la communication des races, pensée qui est celle de son livre tout
entier. L'observation de M. Chantre, que les formes rudimentaires
manquent pour le bronze du Rhône, même là où il se montre mêlé avec les
instruments de pierre, subsiste avec toute sa puissance.
Quant à la période du bronze celtique, en général, M. Desor faisait
observer, en 1872[106], que la ressemblance entre les dessins des objets
de parure et entre les formes des fibules, dans les galgals de la
France, les tombelles de la Suisse et de la Savoie, les cimetières de
l'Allemagne et de l'Autriche, témoigne hautement de relations antiques
établies entre ces contrées et de l'importation ou de l'art industriel
ou des objets manufacturés eux-mêmes. Il fait remarquer aussi, en ce qui
concerne les populations lacustres, pour lesquelles les objets de
comparaison sont nombreux et bien conservés, que les faucilles à talon
de Gorgier (station terrestre du canton de Neuchâtel) ont la même
composition chimique que celles du lac, en ce sens du moins que nul
métal ne s'y trouve allié au cuivre et à l'étain, quoique la proportion
de ceux-ci varie accidentellement dans les lacs de la Suisse[107]. Le
même fait (bronzes à 10% d'étain en moyenne, sans plomb ni zinc en
quantités appréciables) a été remarqué par M. Costa de Beauregard[108]
pour ce qui concerne les bronzes du lac du Bourget, en Savoie. Les
palafittes de ce lac datent d'une époque où l'étain pur et même le fer
étaient quelquefois employés, où l'on connaissait, en Savoie, une
verroterie perfectionnée[109], où la fonderie des métaux était pratiquée
sur place, comme l'attestent des moules en grès et en terre réfractaire
trouvés dans quatre stations différentes, sans parler des preuves d'une
agriculture très-variée et de l'emploi de nombreux animaux
domestiques[110], avec une vannerie très-imparfaite[111] et une
céramique diverse de forme, de composition et de mérite[112]. Cet
ensemble de faits ne permet pas de prendre à la lettre l'opinion de M.
Chantre, quand il reportait au-delà de l'introduction du fer en Savoie
les habitations lacustres de ce pays; mais la valeur de cette opinion
était déjà bien compromise par le principe qui vient d'être rappelé,
savoir qu'il est extrêmement difficile de donner une date _maximum_ à
l'introduction partielle du fer dans une contrée humide. Ce qui est fort
intéressant, au contraire, c'est la multiplication des preuves d'une
civilisation relativement avancée dans des établissements lacustres;
c'est, par exemple, l'usage que leurs habitants faisaient des animaux
domestiques, et plus spécialement du cheval de selle, ou du moins du
cheval de main, usage attesté par des _mors de bronze_ trouvés, l'un
dans la station de Moeringen (lac de Bienne), l'autre dans celle de
Vandrevanges[113]. La première de ces stations a également fourni deux
épées, l'une de bronze, l'autre de fer, fabriquées _exactement sur le
même modèle_[114], et par conséquent fixant la date de la fabrication à
une _époque de transition_ où le fer, quoique bien connu, était encore
d'un usage exceptionnel, réservé sans doute à l'aristocratie locale,
peut-être même à une sorte de féodalité _gauloise_, au milieu d'une
population _celtique_, antérieurement établie dans cette région. Disons,
pour terminer et pour réduire à ses véritables termes la classification
discutée, que l'industrie la moins avancée a pu et dû subsister pour
l'usage commun à côté d'une industrie plus parfaite, réservée à ceux qui
pouvaient en payer les produits; mais qu'on doit pourtant considérer
comme antérieures sinon les stations où les produits grossiers se
rencontrent seuls, du moins celles où l'absence d'indices d'une
industrie locale permettrait de reconnaître l'usage _exclusif_
d'importations étrangères, modèles et mobiles des progrès que fera
ensuite la population du pays. Ajoutons enfin, avec M. Desor[115], que
les moules trouvés dans les palafittes de Suisse et de France ne
constituent pas une civilisation perfectionnée; ils dénotent, au
contraire, ou les premiers essais d'imitation, ou les efforts imparfaits
de populations indigentes.