DISTINCTION DES GAULOIS ET DES CELTES.--L'ÂGE DE FER CHEZ LES GAULOIS.

L'ordre dans lequel sont disposés les nombreux articles qui composent le

volume de M. Bertrand n'est pas celui de leur composition successive,

mais bien celui des temps auxquels ils se rapportent[4]. Pour une

lecture suivie, cet ordre est sans doute le meilleur; mais pour un

compte-rendu critique, fondé sur la méthode que je viens de rappeler, je

crois devoir adopter l'ordre inverse. Il conviendra d'aborder en premier

lieu une question qui paraît, au premier aspect, étrangère aux temps

préhistoriques, mais qui correspond au titre du volume, et que nous

verrons bientôt être d'une importance considérable pour l'archéologie

préhistorique elle-même. Qu'étaient-ce que les Gaulois? Étaient-ils

distincts des Celtes? L'auteur n'a publié dans son livre qu'un compte

rendu analytique de sa dissertation sur cette matière; mais on la trouve

tout entière dans la _Revue Archéologique_ de janvier, février et mars

1876, et il a joint au _tiré à part_ la reproduction _in extenso_, en

original, de plus de cinquante des textes anciens auxquels il renvoie.

C'est là que nous trouverons le point de départ des présentes études sur

la race celtique.

M. Bertrand établit que Polybe reconnaissait parfaitement la différence

des deux appellations [Grec: Keltoi] et [Grec: Galatai][5], comme

correspondant à une distinction réelle. Il connaissait la répartition

géographique des tribus qu'il comprenait sous ces désignations et la

différence de leurs habitudes. Les mots Celtes, Celtique, Celtie,

Galates, Galatie se trouvent, dit M. Bertrand, deux cent vingt-sept fois

dans ce que nous possédons de cet historien, le plus savant critique de

l'ancienne Grèce; toutes ces mentions ont été, l'une après l'autre,

examinées par notre compatriote, et _pas une seule_ n'indique que

l'auteur ait confondu les deux peuples. Les Celtes sont pour lui les

peuples du bassin du Pô et ceux du Sud-Est de notre Gaule, sauf les

Boïens parmi les premiers et les Allobroges parmi les seconds, qu'il

range au nombre des Galates. Au contraire, tous les peuples appelés

Gaulois, comme les premiers, par les traducteurs, et qui habitaient le

bassin du Danube, ainsi que les tribus ou bandes établies en Orient,

sont _constamment_ nommés Galates par Polybe, dans les _très-nombreux

passages_ où il a occasion d'en parler[6]. C'est aux bassins de la Saône

et de la Marne que, selon M. Bertrand[7], on peut porter l'extrême

limite Nord-Ouest des Galates ou Galli, dans le sens où l'entendait

Polybe, l'archéologie comparée permettant d'étendre leur domination à

des contrées que Polybe ne leur attribuait pas encore, et sur la

topographie desquelles il se déclarait incompétent. Cette conclusion,

l'auteur français la tire de _milliers_ de résultats partiels, fournis

par plus de _trois cents_ correspondants, isolément consultés pour la

carte des antiquités de la Gaule[8]. La répartition des antiquités qui

caractérisent les pays gaulois comme distincts des pays celtes, dans le

sens le plus restreint de ce dernier mot, n'est pas moins accentuée dans

les autres contrées de l'Europe[9]. L'auteur constate en outre[10] que

le druidisme, dont l'organisation puissante et la profonde influence

prouvent certainement l'origine très-ancienne dans la race celtique,

paraît avoir été, sinon toujours inconnu des tribus galates, ou, comme

il les appelle, des tribus _gauloises_, du moins totalement oublié chez

elles, sans doute à cause de leur caractère moins sédentaire et bien

plus exclusivement belliqueux.

Il est vrai, M. Bertrand signale quelques exceptions apparentes au

classement qu'il a fait d'après les textes de Polybe concernant ces

peuples, pour l'époque la plus ancienne, celle qui nous intéresse le

plus en ce moment. Le nom de Galates est quelquefois donné à tous les

Celtes de la Cisalpine, et particulièrement à l'armée qui prit la ville

de Rome vers 390. Mais l'auteur français explique cette anomalie, en

faisant observer que certaines tribus ou bandes de véritables Gaulois

avaient pris à cette guerre une part considérable, dominante même, et

que leur caractère essentiellement guerrier, leur armure distincte

avaient spécialement attiré l'attention des Romains[11]. Les Boïens

d'ailleurs, nous l'avons vu, étaient, selon lui, de véritables Gaulois;

et ce furent eux qui, en Cisalpine, firent aux Romains la résistance la

plus acharnée: elle dura jusqu'à la douzième année après la bataille de

Zama, et elle contribua peut-être à faire donner le nom _administratif_

de Gaule à la Cisalpine tout entière, quand elle fut réduite en province

romaine, autre cause d'équivoque et d'erreur, quand on ne regarde pas de

près à l'usage fait de ce terme dans chacun des cas où il est employé

par l'historien grec; il l'emploie également toujours quand il rappelle

les _coutumes militaires_ ou les armures importées au-delà des monts par

ces hardis aventuriers[12]. Mais leur venue dans cette région n'était

pas fort ancienne, tandis que bien auparavant, nous le verrons, des

populations celtiques avaient disputé victorieusement le bassin du Pô à

des colonies étrusques. Peut-être même, du moins M. Bertrand incline à

le croire[13], faut-il rattacher au même groupe les Ombriens, qui

s'étendaient le long de l'Étrurie, jusqu'à une faible distance de Rome,

et auxquels les Étrusques avaient disputé le bassin du Pô. Strabon

affirme que, même après la conquête romaine, on pouvait distinguer, dans

cette contrée, des Ombriens et des Étrusques, comme des Ligures et des

Celtes[14].

La distinction des Galates et des Celtes, énoncée aussi par Diodore de

Sicile, ne doit pas d'ailleurs, M. Bertrand le reconnaît, empêcher

d'admettre leur commune origine affirmée par Plutarque, apparemment

d'après une tradition ancienne. Quelque peu avancés que les anciens

fussent en ethnographie, ils ont parfois, comme les modernes, donné le

nom de Celtes à la race tout entière; et la linguistique a proclamé de

nos jours la très-étroite parenté de presque tous les peuples anciens de

notre Gaule aussi bien que des Iles Britanniques, bien que l'archéologie

seule la confirme en ce qui concerne le bassin du Danube. Je reviendrai,

avant de terminer ce travail, sur la question ethnographique dans ses

rapports avec celle de l'âge de la pierre. Je me borne pour le moment à

signaler la question historique éclaircie par le savant directeur du

Musée de Saint-Germain, comme étant la clef de toute l'histoire des

régions qui s'étendent de la mer Noire au golfe de Gascogne, durant

plusieurs siècles avant la conquête romaine, et des questions que doit

se poser la science, si elle veut rattacher par des liens solides

l'archéologie préhistorique à l'histoire elle-même. Comment l'auteur de

l'_Archéologie celtique et gauloise_ est parvenu à rejoindre les termes

extrêmes de la série, c'est ce qu'il faut lire dans son ouvrage. Je ne

prétends ici qu'en donner une idée exacte mais sommaire, et la confirmer

par un ensemble de faits empruntés à d'autres travaux.

Rappelons-nous d'abord que les tribus _gauloises_ se trouvaient en

général, d'après Polybe, fixées en Europe plus à l'Est que les peuples

celtes proprement dits. Or, ce sont elles qui, selon M. Bertrand, ont

_apporté_ dans l'Europe centrale et occidentale, sinon la première

connaissance, du moins l'usage habituel du fer, et particulièrement des

armes en fer. C'est ce qui résulte des observations innombrables faites

en France et ailleurs et brièvement signalées plus haut; c'est ce que

l'auteur met directement en lumière dans les paragraphes I, II et V de

la IIIe partie de son livre. Dans le premier[15] de ces morceaux, il se

borne à constater en peu de mots les caractères distincts, limités, dans

notre Gaule, à la _région orientale_, qui déterminent l'âge dit

préhistorique du fer; 1° Prédominance de ce métal, qui fait disparaître

l'épée de bronze; 2° inhumation sous tumulus ou en pleine terre,

remplaçant l'inhumation sous les dolmens; 3° première apparition de la

_fibule_ ou agrafe; 4° changement dans le style de la céramique; 5°

première apparition d'une monnaie plus ou moins nationale[16].

Les détails sur les types de cet âge gaulois du fer abondent dans le

Mémoire de M. Bertrand sur les _Tumulus gaulois de la commune de

Magny-Lambert_[17] (Côte-d'Or), situés précisément à la limite de la

région gauloise proprement dite. On voit nettement résulter de cette

étude, non-seulement le caractère distinct de ces nombreuses antiquités,

si on les compare à celles de la Gaule occidentale, mais les analogies

fréquentes qu'elles offrent avec celles de contrées plus orientales et

même de certains peuples appartenant à l'histoire classique.

«Nous avons devant nous, dit l'auteur[18], à côté de l'épée, du bracelet

et du vase en argile gaulois, une ciste ou seau et une coupe de bronze,

pour ne parler que de ces objets, d'une industrie et d'un art qui

forcent immédiatement à tourner les regards du côté de la vallée du

Danube ou de la Haute-Italie. La mince feuille d'or repoussé du tumulus

de la Combe-Bernard et la perle émaillée nous rappellent les îles de la

Grèce, Chypre, Rhodes ou la Crimée. L'anneau de jambe à enroulements

trouve ses analogues en Hongrie, en Mecklembourg et en Danemark. La

Gaule, à l'époque où nos tertres ont été élevés, était donc en relation

avec des contrées très-diverses, et particulièrement avec le monde grec

et étrusque, c'est-à-dire avec une civilisation qui n'est pas

enveloppée, comme celle de la Gaule, d'un voile épais, mais qui au

contraire est de bonne heure, et plus de cinq cents ans avant notre

pays, en pleine lumière.»

Les épées de Magny-Lambert ne doivent pas être signalées seulement pour

la matière qui les compose, le fer, matière qu'on ne rencontre pas dans

les sépultures très-anciennes de la Gaule occidentale, non plus que du

Nord de l'Europe[19], mais aussi pour leur longueur et pour les

_détails_ de leur forme[20], détails qui se retrouvent dans d'autres

tumulus du même département[21], neuf en tout, sans parler de quelques

autres épées provenant d'autres contrées, mais appartenant presque

toutes à la _Gaule orientale_[22]; les rares exceptions peuvent

s'expliquer aisément par des imitations, des exportations ou des

voyages. Les analogies, ou plutôt les ressemblances, ce n'est presque

jamais en France qu'il faut les chercher; c'est dans les États

autrichiens, dans le bassin du Danube et aussi en Suisse[23]; en un mot,

c'est dans les régions indiquées par Polybe comme habitées par des

Galates ou Gaulois que se retrouve le type des épées gauloises et non

pas proprement celtiques. Les tumulus de Magny-Lambert ont aussi fourni

des rasoirs presque tous de bronze, ceux de fer étant faciles à détruire

par l'oxydation, puisque la lame de ces instruments ne peut être que

fort mince. Ils sont nombreux, quoique _non universellement répandus_,

dans les tombes de caractère gaulois; ce qui, comme le fait observer M.

Bertrand[24], rappelle un passage où Diodore signale l'usage de cet

instrument comme appartenant, dans la race gauloise, à la seule

aristocratie.

Parmi les nombreux objets d'archéologie galate trouvés dans la France

orientale, le casque ne figure que par un spécimen unique, le _casque de

Berru_, à la forme très-allongée, qui a été découvert dans le

département de la Marne. On connaît d'ailleurs, dans le même

département, un certain nombre de cimetières gaulois, d'époque

comparativement récente, puisque la longue épée à pointe mousse avait

alors disparu pour faire place à une autre épée, également en fer aussi

bien que les lances, mais de forme différente et de dimension beaucoup

moindre[25]. Le casque de Berru, formant exception, ne peut servir par

lui-même à caractériser le monument funéraire où il a été découvert;

mais il n'en offre pas moins un intérêt très-réel, non-seulement parce

qu'il a été fabriqué au _martelage_, ainsi que des centaines de vases

métalliques fournis par les cimetières gaulois dans les vallées du

Danube et du Rhin[26], non-seulement aussi parce que son ornementation

nous reporte dans la même direction[27], mais encore et surtout, parce

qu'il ressemble aux _casques assyriens_ sculptés à Khorsabad, et usités

encore aujourd'hui dans le Kourdistan[28].

Or ceci concorde, accessoirement, j'en conviens, avec un fait capital,

celui de l'importation tardive du fer, en dehors du bassin de la

Méditerranée, par un peuple _arrivé de l'Orient, longtemps après_ le

gros de la race celtique, et communiquant à _ses frères de l'Europe

centrale et occidentale l'usage de ce précieux métal_. Ce moyen de

progrès dans la civilisation matérielle a donc été dû, chez les Celtes,

à une colonisation nouvelle, et non à l'action spontanée d'un progrès

indigène. Ceci ne veut pas dire que les Celtes, déjà en possession du

bronze, et _qui n'étaient point des sauvages_, n'auraient _pu_ accomplir

ce progrès par leurs propres efforts; mais qu'_en fait_, dans les

contrées qui fournissent à l'archéologie préhistorique la plupart des

objets de ses recherches[29], la succession des deux âges du bronze et

du fer ne s'est pas opérée de la façon qu'on l'avait conçue, quand on a

formulé les principes hypothétiques de cette science. Tel est le fait

que nous avons maintenant à étudier dans ses détails et sa chronologie,

en nous rendant un compte aussi exact que possible de la distribution et

de l'âge, relatif ou absolu, des stations dans lesquelles on reconnaît

la substitution graduelle du fer au bronze; seulement, ne perdons jamais

de vue cette loi physique trop souvent oubliée et que M. de Longpérier a

si nettement rappelée au Congrès de Paris[30], que, si quelques

localités de l'Europe ont _conservé parfaitement_ des _armes_ ou des

_ustensiles en fer_, «elles doivent ce _privilège_ à la nature de leur

sol. Mais il ne serait pas prudent, ajoute-t-il, de croire que ce métal

n'a pas été employé du tout dans les contrées où l'on n'a pas constaté

sa présence d'une manière aussi satisfaisante... Le fer se détruit

très-rapidement; en certains terrains, il ne peut pas résister un

demi-siècle.» Les dépôts oxydés ont été négligés longtemps, et, parmi

ceux qu'on a enfin recueillis, «il en est qui sont de beaucoup

antérieurs à ce qu'on est _convenu_ d'appeler l'âge du fer.» C'est donc

l'ensemble seulement que j'ai ici en vue, sans nier des importations

partielles, d'autre origine que celle des Gaulois.

Observations critiques sur l'archélogie dite préhistorique, spécialement en ce qui concerne la race celtique (1879) · 第 9 / 18 题