OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

La science de l'antiquité a certainement accompli, au XIXe siècle, des

progrès que personne, en Europe, n'eût osé seulement rêver, il y a cent

ans. Elle a reconstitué, dans une assez large mesure et sur des

documents parfaitement authentiques, l'histoire politique des Pharaons

et celle des vieux rois de Ninive et de Babylone. Elle a fait plus et

mieux encore, en abordant, sur pièces originales, l'histoire des

croyances, des coutumes et des arts de ces vieilles populations, et

même, en ce qui concerne l'Égypte, l'histoire des lettres dans ces temps

reculés. Elle a pu aussi aborder, dans les conditions d'une critique

sérieuse, à l'aide surtout de documents archéologiques, l'histoire des

premiers rapports établis par voie maritime entre l'Asie occidentale et

l'Europe méridionale.

Mais, en même temps, on a voulu faire autre chose. On a voulu rechercher

l'histoire de l'état social des diverses contrées européennes, dans des

temps pour lesquels il n'existe ni document écrit, ni tradition,

concernant les peuples qui les habitaient. On l'a tenté, en se fondant

uniquement sur les vestiges de leur industrie. L'entreprise était

hardie, audacieuse même; pourtant, il serait téméraire de soutenir

qu'elle était impraticable. Mais _plus_ elle _sortait des données

communes_ de la critique historique, _plus_ elle devait _s'attacher

scrupuleusement_ aux lois de la logique, dans l'établissement des

principes critiques qui allaient être les siens; or, malheureusement,

elle s'est dispensée de le faire. Elle a débuté, comme avaient débuté

presque toutes les sciences d'observation, la physique, la chimie, la

géologie, la linguistique elle-même, par des assertions hypothétiques

posées en principes indiscutables; elle s'est lancée à l'aventure, au

risque de dérailler grandement et pour longtemps.

Les doctrines de la nouvelle science, dite _archéologie préhistorique_,

se référaient implicitement à une hypothèse première, bien étrangère aux

données de l'archéologie et de l'histoire, et sur laquelle il convient

de s'expliquer avant tout. La pensée de beaucoup d'adeptes de ces

nouvelles études était celle-ci: Le genre humain est parti de cette

condition, décrite par Lucrèce et résumée par quelques vers d'Horace,

dans laquelle il n'aurait connu ni société, ni famille, ni pensées même,

hors celles qui résultent directement de la plus grossière impression

des sens, et par conséquent ni arts ni industrie d'aucune espèce;

seulement, la nécessité de pourvoir aux besoins matériels de chaque jour

aurait fait sentir confusément d'abord, plus distinctement ensuite, la

nécessité de perfectionner les instruments, cailloux ou branches

d'arbres, tombés d'abord sous la main de ces hommes, dont le mot ÉTAT

SAUVAGE n'exprimerait que très-imparfaitement la situation. De même

aussi, le besoin instinctif de se grouper pour trouver quelque sécurité

contre les hommes et les animaux, dont on craignait les dents et les

ongles, aurait élevé graduellement le genre humain à la condition des

castors, puis à celle des tribus australiennes d'aujourd'hui; la

puissance suprême et fatale du progrès l'ayant amené enfin de siècle en

siècle, ou de myriades de siècles en myriades de siècles, de l'état des

animaux inférieurs à celui des contemporains de Périclès.

Parmi ceux qui adoptent, en histoire, des conséquences de cette

hypothèse, tous, sans doute, ne la formulent pas expressément; tous

n'ont pas conçu nettement cet enchaînement d'idées. Et quant à ceux

mêmes qui ont admis le plus résolument cette théorie, il serait souvent

difficile de discerner les causes qui l'ont produite dans l'esprit de

chacun. Chez les uns, ce pouvait être l'influence des souvenirs

classiques, malgré l'ignorance profonde et bien démontrée des Grecs et

des Latins sur les questions d'origine, ignorance poussée à tel point,

qu'il a fallu tenir pour non avenu, quand on a connu les faits, tout

l'ensemble de l'histoire pharaonique, dans Hérodote lui-même, si exact

observateur de ce qu'il a pu connaître; dans Diodore, venu après plus de

deux siècles d'études alexandrines. Horace, que je rappelais

tout-à-l'heure, a montré la même ignorance des origines dans l'histoire

littéraire elle-même, dans celle du théâtre athénien, tel qu'il était un

siècle avant Sophocle. Les déductions implacables d'un matérialisme

formel, ou l'instinct de la haine contre la doctrine qui assigne au

genre humain une très-haute origine et par suite une très-haute

responsabilité, doivent aussi avoir été de puissantes causes

d'égarement, même dans l'ordre scientifique. Enfin, plusieurs ont pu

être dominés par le fétichisme du progrès, considéré comme une puissance

aveugle et absolue, telle que le _fatum_ antique, et dont la

souveraineté sera d'autant plus glorifiée que l'on concevra la race

humaine comme partie de plus bas, comme primitivement incapable de se

proposer à elle-même un but élevé. Certes, il y a dans cette pensée

quelque chose de bien humiliant pour qui la prend au sérieux; et

pourtant, c'est un fait incontestable que beaucoup de gens la caressent

avec orgueil, se complaisant surtout à se croire isolés de toute action

divine qui impose la loi du devoir à l'intelligence et à la volonté.

Aussi, lorsque des investigations se sont dirigées vers les temps que

l'on nomme préhistoriques, on a été dominé par la pensée d'y trouver des

traces de la condition originaire que l'on avait supposée.

Hâtons-nous d'ajouter qu'un certain degré de bonne foi dans cette

croyance a été longtemps entretenu par un certain nombre de faits, en

partie bien constatés, et par leur classement chronologique au moins

apparent. Les antiquités préhistoriques des différentes contrées

_européennes_ se composent d'instruments de pierre simplement taillée,

de pierre polie, de bronze, et enfin de fer, indiquant, en général, le

passage de nos ancêtres à travers divers degrés de culture, en partant

d'un état réellement misérable. Il est d'ailleurs certain que la faune

de l'Europe a notablement changé dans les régions de latitude moyenne,

depuis le temps où furent créés les premiers instruments de l'industrie

dans ces contrées, ainsi qu'il résulte de la nature des ossements mêlés

à ces débris dans les stations nombreuses où ils se rencontrent; en

sorte que la différence des espèces animales est un moyen de classement

pour la chronologie de ces objets, aussi bien que la situation des

terrains où ils se rencontrent, et les indices d'un changement dans le

climat.

Voici sur quelle série d'hypothèses on s'est appuyé pour déduire des

faits observés les affirmations théoriques dont j'ai parlé. Mettons

d'abord de côté (au moins pour le moment) les faits très-disputés

relatifs à l'homme de la période géologique antérieure à la nôtre, homme

n'ayant laissé nulle trace de son existence, si ce n'est des cailloux,

qu'il est extrêmement difficile, quand on en examine la reproduction

fidèle, de regarder comme ayant subi à un degré quelconque la marque

d'un travail humain. Écartons ce qui tient aux discussions géologiques,

sur lesquelles, à l'exemple d'un savant archéologue[1] dont je voudrais

ici faire connaître et apprécier le récent ouvrage, je dois me récuser

pour cause de trop faible compétence, ayant soin toutefois de faire

observer, avec le P. de Valroger[2]: 1° que certains débris de

squelettes peuvent être anatomiquement confondus avec ceux d'espèces

très-différentes; 2° que, s'il s'agit d'une période géologique

absolument différente de la nôtre, aucune raison de l'ordre moral ou

métaphysique ne nous interdit de penser qu'une race plus ou moins

intelligente a pu précéder le genre humain actuel. Tous ces faits sont

étrangers à la science historique, et ils flottent dans un ensemble

d'incertitudes qui ne permet pas de les considérer comme formant une

science. Ce que nous avons à étudier ici, c'est la condition variable de

nos ancêtres aux temps préhistoriques, les lois de son développement et

les questions de chronologie qui peuvent s'y rattacher.

Eh bien, dans cet ordre d'idées et de faits, voici ce qu'ont _supposé_

jusqu'ici un grand nombre d'archéologues et d'anthropologistes. Voici ce

qu'il faut accepter, sans preuves ni apparence de preuves, pour affirmer

la concordance des faits avec la théorie générale énoncée plus haut.

D'abord cette hypothèse, que la marche de la civilisation primitive a

été la même dans tous les pays; que la succession des âges de la pierre

éclatée, de la pierre taillée, de la pierre polie, du bronze et du fer,

est universelle et fatale. Puis, que chaque progrès est l'effet d'un

effort local, continu et spontané; que les peuples qui l'ont accompli

n'ont pas antérieurement subi une décadence et n'ont pas été relevés par

le contact d'une race plus heureuse. De plus, que ces âges se sont

trouvés séparés en périodes chronologiques tranchées, de telle sorte que

la présence d'instruments de pierre dans un gisement constate qu'à cette

époque l'usage des métaux était ignoré. Enfin, que le classement des

dépôts dans les diverses couches de terre en établit la chronologie, que

l'âge de chacun peut être mesuré par sa profondeur, et que nulle

mutation n'a été opérée par des causes naturelles ou artificielles, et

que, là où les dépôts sont intacts, l'ordre en est toujours le même.

_Toutes_ ces conditions sont _nécessaires_ (sinon suffisantes) pour que

l'on puisse conclure des faits archéologiques à la réalité d'une

transition graduelle et forcée de l'état de bestialité à celui de

civilisation parfaite, transition opérée par voie d'un progrès longtemps

inconscient et réclamant un nombre indéfini de siècles. Toutes ces

conditions seraient nécessaires, dis-je, et pourtant de récents travaux

sont venus démontrer que _toutes_ sont _en contraction avec les faits_.

Il est d'abord _une loi générale de l'histoire_ qui aurait dû être

observée depuis bien longtemps et mise en lumière par des partisans si

déclarés de la méthode d'observation, de l'induction baconienne

elle-même, s'ils étaient fidèles à leurs propres doctrines quand elles

conduisent à contredire les conséquences auxquelles ils sont résolus

d'arriver. C'est que l'histoire des siècles _accessibles à nos études_

ne présente _pas un seul exemple_ d'un peuple qui soit passé _par

lui-même_ de l'état sauvage _à l'état de civilisation_. Poser comme

universelle et indiscutable une loi _en contradiction avec tous les

faits connus_, c'est la plus étrange des témérités; et pourtant, qu'on y

regarde de près, et l'on verra clairement que c'est là ce qu'aujourd'hui

l'école anti-chrétienne appelle _la science_.

Il y a d'ailleurs une règle critique à laquelle on aurait dû songer pour

créer la science nouvelle de l'archéologie préhistorique, c'est celle

qui prescrit de passer du connu à l'inconnu. On aurait dû établir la

chronologie des traces les plus récentes de l'industrie humaine dans les

siècles antiques, et remonter de période en période avant de se

prononcer sur l'ensemble. Or, c'est ce que donne le moyen de faire le

très-intéressant volume publié en 1876 par M. Alexandre Bertrand, et

dans lequel il a réuni un grand nombre d'études détachées, soumises par

lui, pour la plupart, dans le cours des quinze années précédentes, à

l'Académie des Inscriptions, à la Société des Antiquaires, à la Société

d'Anthropologie, etc., ou insérées dans des publications scientifiques;

études rééditées avec des notes qui les mettent au niveau des plus

récentes découvertes et reliées entre elles par une excellente

préface[3]. Le compte-rendu de ce volume me servira le plus souvent de

cadre et de guide dans ma tentative pour exposer et la situation

présente de ces études, et les règles de saine critique qui doivent leur

être appliquées, spécialement en ce qui concerne l'histoire de nos

aïeux.

Observations critiques sur l'archélogie dite préhistorique, spécialement en ce qui concerne la race celtique (1879) · 第 7 / 18 题