Ampère, le cosmopolite d'idées, arrive à Weimar. Goethe lui donne à
dîner et s'exalte dans son entretien. Mérimée revient dans la
conversation, de Vigny et d'autres talents. On a aussi beaucoup causé
sur Béranger, dont Goethe a chaque jour dans la pensée les incomparables
chansons. On discuta la question de savoir si les chansons joyeuses
d'amour étaient préférables aux chansons politiques. Goethe dit qu'en
général un sujet purement poétique était aussi préférable à un sujet
politique que l'éternelle vérité de la nature l'est à une opinion de
parti.
«Les Bourbons ne paraissent pas lui convenir: il est vrai que c'est
maintenant une race affaiblie! Et le Français de nos jours veut sur le
trône de grandes qualités, quoiqu'il aime à partager le gouvernement
avec son chef et à dire aussi son mot à son tour.»
«Après dîner, la société se répandit dans le jardin; Goethe me fit un
signe, et nous partîmes en voiture pour faire le tour du bois par la
route de Tiefurt. Il fut, pendant la promenade, très-affectueux et
très-aimable. Il était content d'avoir noué d'aussi heureuses relations
avec Ampère, et il s'en promettait les plus heureuses suites pour la
diffusion et la juste appréciation de la littérature allemande en
France.
«Ampère, dit-il, a placé son esprit si haut qu'il a bien loin au-dessous
de lui tous les préjugés nationaux, toutes les appréhensions, toutes les
idées bornées de beaucoup de ses compatriotes; par l'esprit, c'est bien
plutôt un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris. Je vois venir le
temps où il y aura en France des milliers d'hommes qui penseront comme
lui.»