Il aimait Klopstock, mais il n'exaltait que son lyrisme.
Les Français, disait-il, ont de l'intelligence et de l'esprit, mais ils
n'ont pas de fond et pas de piété, ce qui leur sert.
«Il pensait comme moi sur le poëme de Dante. On parlait de l'obscurité
de ses poésies, qui est telle que ses compatriotes eux-mêmes ne
l'entendent pas. Les Français de ce temps ont prétendu les remettre à la
mode, mais ils n'oseront pas les remettre en lecture. Ils ont prétendu
en faire un _guelfe_ pendant qu'il cherchait à ramener un empereur
étranger pour posséder l'Italie. Il m'en parla d'ailleurs avec une
profonde admiration; il ne l'appelait pas un _talent_, mais une
_nature_.»
Il estimait peu le talent des femmes poëtes.
«Mardi, 18 janvier 1825.
«Je suis allé aujourd'hui, à cinq heures, chez Goethe, que je n'avais
pas vu depuis plusieurs jours, et j'ai passé une belle soirée. Je l'ai
trouvé dans son cabinet de travail, causant sans lumière avec son fils
et le conseiller aulique Rehbein, son médecin. Je me plaçai avec eux
près de la table. On apporta bientôt de la lumière, et j'eus le bonheur
de voir Goethe devant moi plein de vivacité et de gaieté. Comme
d'habitude, il s'informa avec intérêt de ce que j'avais vu de neuf ces
jours-ci, et je lui racontai que j'avais fait connaissance avec une
femme poëte. Je pus en même temps vanter son talent, qui n'est pas
ordinaire, et Goethe, qui connaît quelques-unes de ses oeuvres, la loua
comme moi.»
«Une de ses poésies, dit-il, dans laquelle elle décrit un site de son
pays, a un caractère très-original. Elle obéit à un penchant heureux
pour les peintures de la nature visible, et elle a aussi au fond
d'elle-même de belles facultés. Il y aurait bien à critiquer en elle,
mais laissons-la aller et ne l'inquiétons pas sur la route que son
talent lui montrera.»
Nous parlâmes alors des femmes poëtes en général, et le conseiller
aulique Rehbein dit que le talent poétique des femmes lui faisait
souvent l'effet d'un besoin intellectuel de reproduction.»
«--L'entendez-vous? me dit Goethe en riant; un besoin intellectuel de
reproduction! comme le médecin arrange cela!»
«--Je ne sais pas, dit Rehbein, si je m'exprime bien, mais il y a
quelque chose comme cela. Ordinairement ces personnes n'ont pas joui du
bonheur de l'amour, et elles cherchent un dédommagement du côté de
l'esprit. Si elles avaient été mariées quand il le fallait, et si elles
avaient eu des enfants, elles n'auraient pas pensé à leurs productions
poétiques.»
«--Je ne veux pas chercher, dit Goethe, jusqu'à quel point vous avez
raison; mais pour les autres genres de talent chez les femmes, j'ai
toujours vu qu'ils cessaient avec le mariage. J'ai connu des jeunes
filles qui dessinaient parfaitement, mais dès qu'elles devenaient
épouses et mères, c'était fini, elles s'occupaient de leurs enfants, et
leur main ne touchait plus le crayon.--Cependant, reprit-il avec une
grande vivacité, les femmes pourraient continuer autant qu'elles le
veulent leurs poésies et leurs écrits, mais les hommes devraient bien ne
pas écrire comme des femmes! Voilà ce qui ne me plaît pas.»