IV.

Voici comment, en homme supérieur, il se jugeait lui-même:

«Le style d'un écrivain est la contre-épreuve de son caractère; si

quelqu'un veut écrire clairement, il faut d'abord qu'il fasse clair dans

son esprit, et si quelqu'un veut avoir un style grandiose, il faut

d'abord qu'il ait une grande âme.»

«Goethe a parlé ensuite de ses adversaires, disant que cette race est

immortelle.

«Leur nombre est Légion, a-t-il dit, cependant il n'est pas impossible

de les classer à peu près. Il y a d'abord ceux qui sont mes adversaires

par sottise; ce sont ceux qui ne m'ont pas compris et qui m'ont blâmé

sans me connaître. Cette foule considérable m'a causé dans ma vie

beaucoup d'ennuis, mais cependant il faut leur pardonner; ils ne

savaient pas ce qu'ils faisaient.

«Une seconde classe très-nombreuse se compose ensuite de mes envieux.

Ceux-là ne m'accordent pas volontiers la fortune et la position

honorable que j'ai su acquérir par mon talent. Ils s'occupent à harceler

ma réputation et auraient bien voulu m'annihiler. Si j'avais été

malheureux et pauvre, ils auraient cessé.

«Puis arrivent, en grand nombre encore, ceux qui sont devenus mes

adversaires parce qu'ils n'ont pas réussi eux-mêmes. Il y a parmi eux de

vrais talents, mais ils ne peuvent me pardonner l'ombre que je jette sur

eux.

«En quatrième lieu, je nommerai mes adversaires raisonnés. Je suis un

homme, comme tel j'ai les défauts et les faiblesses de l'homme, et mes

écrits peuvent les avoir comme moi-même. Mais comme mon développement

était pour moi une affaire sérieuse, comme j'ai travaillé sans relâche à

faire de moi une plus noble créature, j'ai sans cesse marché en avant,

et il est arrivé souvent que l'on m'a blâmé pour un défaut dont je

m'étais débarrassé depuis longtemps. Ces bons adversaires ne m'ont pas

du tout blessé; ils tiraient sur moi, quand j'étais déjà éloigné d'eux

de plusieurs lieues. Et puis en général un ouvrage fini m'était assez

indifférent; je ne m'en occupais plus et je pensais à quelque chose de

nouveau.

«Une quantité considérable d'adversaires se compose aussi de ceux qui

ont une manière de penser autre que la mienne et un point de vue

différent. On dit des feuilles d'un arbre que l'on n'en trouverait pas

deux absolument semblables; de même dans un millier d'hommes on n'en

trouverait pas deux entre lesquels il y eût harmonie complète pour la

pensée et les opinions. Cela posé, il me semble que, si j'ai à

m'étonner, c'est, non pas d'avoir tant de contradicteurs, mais au

contraire tant d'amis et de partisans. Mon siècle tout entier différait

de moi, car l'esprit humain, de mon temps, s'est surtout occupé de

lui-même, tandis que mes travaux, à moi, étaient tournés surtout vers la

nature extérieure; j'avais ainsi le désavantage de me trouver

entièrement seul. À ce point de vue, Schiller avait sur moi de grands

avantages. Aussi, un général plein de bonnes intentions m'a un jour

assez clairement fait entendre que je devrais faire comme Schiller. Je

me contentai de lui développer tous les mérites qui distinguaient

Schiller, mérites que je connaissais à coup sûr mieux que lui; mais je

continuai à marcher tranquillement sur ma route, sans plus m'inquiéter

du succès, et je me suis occupé de mes adversaires le moins possible.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 167 / 182 题