Voici comment, en homme supérieur, il se jugeait lui-même:
«Le style d'un écrivain est la contre-épreuve de son caractère; si
quelqu'un veut écrire clairement, il faut d'abord qu'il fasse clair dans
son esprit, et si quelqu'un veut avoir un style grandiose, il faut
d'abord qu'il ait une grande âme.»
«Goethe a parlé ensuite de ses adversaires, disant que cette race est
immortelle.
«Leur nombre est Légion, a-t-il dit, cependant il n'est pas impossible
de les classer à peu près. Il y a d'abord ceux qui sont mes adversaires
par sottise; ce sont ceux qui ne m'ont pas compris et qui m'ont blâmé
sans me connaître. Cette foule considérable m'a causé dans ma vie
beaucoup d'ennuis, mais cependant il faut leur pardonner; ils ne
savaient pas ce qu'ils faisaient.
«Une seconde classe très-nombreuse se compose ensuite de mes envieux.
Ceux-là ne m'accordent pas volontiers la fortune et la position
honorable que j'ai su acquérir par mon talent. Ils s'occupent à harceler
ma réputation et auraient bien voulu m'annihiler. Si j'avais été
malheureux et pauvre, ils auraient cessé.
«Puis arrivent, en grand nombre encore, ceux qui sont devenus mes
adversaires parce qu'ils n'ont pas réussi eux-mêmes. Il y a parmi eux de
vrais talents, mais ils ne peuvent me pardonner l'ombre que je jette sur
eux.
«En quatrième lieu, je nommerai mes adversaires raisonnés. Je suis un
homme, comme tel j'ai les défauts et les faiblesses de l'homme, et mes
écrits peuvent les avoir comme moi-même. Mais comme mon développement
était pour moi une affaire sérieuse, comme j'ai travaillé sans relâche à
faire de moi une plus noble créature, j'ai sans cesse marché en avant,
et il est arrivé souvent que l'on m'a blâmé pour un défaut dont je
m'étais débarrassé depuis longtemps. Ces bons adversaires ne m'ont pas
du tout blessé; ils tiraient sur moi, quand j'étais déjà éloigné d'eux
de plusieurs lieues. Et puis en général un ouvrage fini m'était assez
indifférent; je ne m'en occupais plus et je pensais à quelque chose de
nouveau.
«Une quantité considérable d'adversaires se compose aussi de ceux qui
ont une manière de penser autre que la mienne et un point de vue
différent. On dit des feuilles d'un arbre que l'on n'en trouverait pas
deux absolument semblables; de même dans un millier d'hommes on n'en
trouverait pas deux entre lesquels il y eût harmonie complète pour la
pensée et les opinions. Cela posé, il me semble que, si j'ai à
m'étonner, c'est, non pas d'avoir tant de contradicteurs, mais au
contraire tant d'amis et de partisans. Mon siècle tout entier différait
de moi, car l'esprit humain, de mon temps, s'est surtout occupé de
lui-même, tandis que mes travaux, à moi, étaient tournés surtout vers la
nature extérieure; j'avais ainsi le désavantage de me trouver
entièrement seul. À ce point de vue, Schiller avait sur moi de grands
avantages. Aussi, un général plein de bonnes intentions m'a un jour
assez clairement fait entendre que je devrais faire comme Schiller. Je
me contentai de lui développer tous les mérites qui distinguaient
Schiller, mérites que je connaissais à coup sûr mieux que lui; mais je
continuai à marcher tranquillement sur ma route, sans plus m'inquiéter
du succès, et je me suis occupé de mes adversaires le moins possible.»