Quant à la religion positive, il en parle avec une odieuse légèreté.
«Ces mystères incompréhensibles sont beaucoup trop au-dessus de nous
pour être un sujet d'observations quotidiennes et de spéculations
funestes à l'esprit. Que celui qui a la foi en une durée future jouisse
de son bonheur en silence, et qu'il ne se trace pas déjà des tableaux de
cet avenir. À l'occasion de _l'Uranie_ de Tiedge, j'ai remarqué que les
personnes pieuses forment une espèce d'aristocratie comme les personnes
nobles. J'ai trouvé de sottes femmes, et j'ai été obligé de supporter de
la part de plusieurs d'entre elles une espèce d'examen à mots couverts
sur ce point. Je les indignais en leur disant:
«Je serai très-satisfait, si, après cette vie, je suis encore favorisé
d'une autre, mais je demande seulement à ne rencontrer là-haut aucun de
ceux qui ici-bas ont eu la foi à la vie future, car je serais alors bien
malheureux! Toutes ces âmes pieuses viendraient toutes m'entourer en me
disant: Eh bien! n'avions-nous pas raison? Ne vous l'avions-nous pas
dit? N'est-ce pas arrivé?... Et je serais, même là-haut, condamné à un
ennui sans fin. S'occuper des idées sur l'immortalité, cela convient aux
classes élégantes et surtout aux femmes qui n'ont rien à faire. Mais un
homme d'esprit solide, qui pense à être déjà ici-bas quelque chose de
sérieux, et qui par conséquent a chaque jour à travailler, à lutter, à
agir, cet homme laisse tranquille le monde futur et s'occupe à être
actif et utile dans celui-ci. Les idées sur l'immortalité sont bonnes
aussi pour ceux qui n'ont pas été très-bien partagés ici-bas pour le
bonheur, et je parierais que, si le bon Tiedge avait eu un meilleur
sort, il aurait eu aussi de meilleures idées.»
L'insensé! Si les malheureux et les pauvres n'avaient pas le droit de
compter sur l'immortalité, où serait leur consolation ou leur vengeance?
Goethe rectifie lui-même ailleurs ces assertions téméraires. Le temps
lui enseigne l'immortalité!