«Jamais je n'oublierai l'impression produite sur mon esprit par la
rencontre qui fait le sujet de cet article, et je ne doute pas que la
relation que j'en vais donner n'excite dans celui de mon lecteur des
émotions de plus d'un genre.
«C'était dans l'après-midi d'une de ces journées étouffantes où
l'atmosphère des marécages de la Louisiane se charge d'émanations
délétères; il se faisait tard et je regagnais ma maison encore éloignée,
ployant sous la charge de cinq ou six ibis des bois, et de mon lourd
fusil dont le poids, même en ce temps où mes forces étaient encore
entières, m'empêchait d'avancer bien rapidement. J'arrivai sur les
bords d'un _bayou_ qui n'avait guère que quelques pas de large; mais ses
eaux étaient si bourbeuses que je n'en pouvais distinguer la profondeur,
et je ne jugeai pas prudent de m'y aventurer avec mon fardeau. En
conséquence, saisissant chacun de mes gros oiseaux, je les lançai l'un
après l'autre sur la rive opposée, puis mon fusil, ma poire à poudre et
mon carnier, et, tirant du fourreau mon couteau de chasse pour me
défendre, s'il en était besoin, contre les alligators, j'entrai dans
l'eau, suivi de mon chien fidèle. Je marchais avec précaution et
lentement, _Platon_ nageait auprès de moi, épuisé de chaleur et
profitant de la fraîcheur du liquide élément qui calmait sa fatigue.
L'eau devenait plus profonde en même temps que la fange de son lit; je
redoublai de prudence, et je pus enfin atteindre le bord.
«À peine commençais-je à m'y raffermir sur mes pieds que mon chien
accourut vers moi, avec toutes les apparences de la terreur. Ses yeux
semblaient vouloir sortir de leurs orbites, il grinçait des dents avec
une expression de haine, et ses intentions se manifestaient par un sourd
grognement. Je crus que tout cela provenait simplement de ce qu'il
avait éventé la trace d'un ours ou de quelque loup; et déjà j'apprêtais
mon fusil, lorsque j'entendis une voix de stentor me crier: «Halte-là,
ou la mort!» Un tel qui-vive au milieu de ces bois était bien fait pour
surprendre. Du même coup je relevai et j'armai mon fusil; je
n'apercevais point encore l'individu qui m'avait intimé un ordre si
péremptoire, mais j'étais déterminé à combattre avec lui pour mon libre
passage sur notre libre terre.
«Tout à coup un grand nègre solidement bâti s'élança des épaisses
broussailles où jusques alors il s'était tenu caché, et, renforçant
encore sa grosse voix, me répéta sa formidable injonction. Que mon doigt
eût pressé la détente, et c'était fait de sa vie; mais, m'étant aperçu
que ce qu'il dirigeait sur ma poitrine n'était qu'une espèce de mauvais
fusil qui ne pourrait jamais faire feu, je me sentis au fond assez peu
effrayé de ses menaces et ne crus pas nécessaire d'en venir aux
extrémités. Je remis mon fusil à côté de moi, fis doucement signe à mon
chien de rester tranquille, et demandai à cet homme ce qu'il voulait.
«Ma condescendance et l'habitude de la soumission qu'avait ce
malheureux produisirent leur effet: «Maître, dit-il, je suis un
_fugitif_; je pourrais peut-être vous tuer! mais Dieu m'en garde! car il
me semble le voir lui-même en ce moment, prêt à prononcer son jugement
contre moi, pour un tel forfait. C'est moi maintenant qui implore votre
merci; pour l'amour de Dieu, maître, ne me tuez pas.--Et pourquoi, lui
répondis-je, avez-vous déserté vos quartiers où vous seriez certainement
plus à l'aise que dans ces affreux marais?--Maître, mon histoire est
courte, mais elle est triste. Mon camp ne se trouve pas loin d'ici; et
comme je sais que vous ne pouvez regagner votre demeure, ce soir, si
vous consentez à me suivre, je vous donne _ma parole d'honneur_ que vous
serez en parfaite sûreté jusqu'à demain matin. Alors, si vous le
permettez, je me chargerai de vos oiseaux et vous remettrai dans votre
route.»
«Les grands yeux intelligents du nègre, ses manières franches et polies,
le ton de sa voix, m'invitaient, toute réflexion faite, à tenter
l'aventure. Et comme j'avais conscience de le valoir tout au moins, et
d'avoir en plus mon chien pour me seconder, je lui répondis que je
_voulais bien le suivre_. Il remarqua l'emphase avec laquelle je
prononçai ces derniers mots, et parut en comprendre si profondément la
portée que, se tournant vers moi, il me dit: «Voici, maître, prenez mon
grand couteau; tandis que, vous le voyez, moi je jette l'amorce et la
pierre de mon fusil.» Lecteur, je restai confondu! c'en était trop: je
refusai de prendre son couteau, et lui dis de garder son fusil en état,
pour le cas où nous rencontrerions un couguar ou un ours.
«La générosité se retrouve partout. Le plus grand monarque reconnaît son
empire, et tous, autour de lui, depuis ses plus humbles serviteurs
jusqu'aux nobles orgueilleux qui environnent son trône, subissent à
certains moments la toute-puissance de ce sentiment. Je tendis
cordialement ma main au fugitif. «Merci, maître,» me dit-il, et il me la
serra de façon à me convaincre de la bonté de son coeur, et aussi de la
force de son poignet. À partir de ce moment, nous fîmes tranquillement
route ensemble à travers les bois. Mon chien vint le flairer à plusieurs
reprises; mais, entendant que je lui parlais de mon ton de voix
ordinaire, il nous quitta, et se mit à faire ses tours non loin de
nous, prêt à revenir au premier coup de sifflet. Tout en marchant,
j'observais que le nègre me guidait vers le soleil couchant, dans une
direction tout opposée à celle qui conduisait chez moi. Je lui en fis la
remarque; et lui, avec la plus grande simplicité, me répondit: «C'est
uniquement pour notre sûreté.»
«Après quelques heures d'une course pénible, où nous eûmes à traverser
plusieurs autres petites rivières au bord desquelles il s'arrêtait
toujours, pour jeter de l'autre côté son fusil et son couteau, attendant
que je fusse passé le premier, nous arrivâmes sur la limite d'un immense
champ de cannes, où j'avais tué auparavant bon nombre de daims. Nous y
entrâmes, comme je l'avais fait souvent moi-même, tantôt debout, tantôt
marchant à quatre pieds; mais il allait toujours devant moi, écartant de
côté et d'autre les tiges entrelacées; et chaque fois que nous
rencontrions quelque tronc d'arbre, il m'aidait à passer par-dessus avec
le plus grand soin. À sa manière de connaître le bois, je fus bientôt
convaincu que j'avais affaire à un véritable Indien; car il se dirigeait
aussi juste en droite ligne qu'aucun Peau-rouge avec lequel j'eusse
jamais fait route.
«Tout à coup il poussa un cri fort et perçant, assez semblable à celui
d'un hibou; et j'en fus tellement surpris, qu'à l'instant même mon fusil
se releva. «Ce n'est rien, maître, je donne seulement le signal de mon
retour à ma femme et à mes enfants.» Une réponse du même genre, mais
tremblante et plus douce, nous revint bientôt, prolongée entre les cimes
des arbres. Les lèvres du fugitif s'entr'ouvrirent avec une expression
de joie et d'amour; l'éclatante rangée de ses dents d'ivoire semblaient
envoyer un sourire à travers l'obscurité du soir qui s'épaississait
autour de nous. «Maître, me dit-il, ma femme, bien que noire, est aussi
belle, pour moi, que la femme du président l'est à ses yeux; c'est ma
reine, et je regarde mes enfants comme autant de princes. Mais vous
allez les voir, car ils ne sont pas loin, Dieu merci!»
«Là, au beau milieu du champ de cannes, je trouvai un camp régulier. On
avait allumé un petit feu, et sur les braises grillaient quelques larges
tranches de venaison. Un garçon de neuf à dix ans soufflait les cendres
qui recouvraient des pommes de terre de bonne mine; divers articles de
ménage étaient disposés soigneusement à l'entour, et un grand tapis de
peaux d'ours et de daim semblait indiquer le lieu de repos pour toute la
famille. La femme ne leva point ses yeux vers les miens, et les petits,
il y en avait trois, se retirèrent dans un coin, comme autant de jeunes
ratons qu'on vient de prendre. Mais le fugitif, plus hardi et paraissant
heureux, leur adressa des paroles si rassurantes, que bientôt les uns et
les autres semblèrent me regarder comme envoyé par la Providence pour
les retirer de toutes leurs tribulations. On s'empara de mes hardes que
l'on suspendit pour les faire sécher; le nègre me demanda si je voulais
qu'il nettoyât et graissât mon fusil, je le lui permis, et pendant ce
temps la femme coupait une large tranche de venaison pour mon chien que
les enfants s'amusaient déjà à caresser.
«Lecteur, réfléchissez à ma situation. J'étais à dix milles, au moins,
de chez moi, à quatre ou cinq de la plantation la plus rapprochée, dans
un camp d'esclaves fugitifs, et entièrement à leur discrétion!
Involontairement mes yeux suivaient leurs mouvements; mais, croyant
reconnaître en eux un profond désir de faire de moi leur confident et
leur ami, je me relâchai peu à peu de ma défiance, et finis par mettre
de côté tout soupçon. La venaison et les pommes de terre avaient un air
bien tentant, et j'étais dans une position à trouver excellent un
ordinaire beaucoup moins savoureux. Aussi, lorsqu'ils m'invitèrent
humblement à faire honneur aux mets qui étaient devant nous, j'en pris
ma part d'aussi bon coeur que je l'aie jamais fait de ma vie.
«Le souper fini, le feu fut complétement éteint, et l'on plaça une
petite lumière de pommes de pin dans une calebasse qu'on avait creusée.
Je m'apercevais bien que le mari et la femme avait grande envie de me
communiquer quelque chose; moi de même, désormais libre de tout crainte,
je désirais les voir se décharger le coeur. Enfin le fugitif me raconta
l'histoire dont voici la substance:
«Il y avait environ huit mois qu'un planteur des environs, ayant éprouvé
quelques pertes, avait été obligé de vendre ses esclaves aux enchères.
On connaissait la valeur de ses nègres; et, au jour dit, le crieur les
avait exposés soit par petits lots, soit un à un, suivant qu'il le
jugeait plus avantageux à leur propriétaire. Le fugitif, qu'on savait
avoir le plus de valeur, après sa femme, fut mis en vente à part, et
poussé à un prix excessif. Pour la femme, qui vint ensuite et seule
aussi, on en demanda huit cents dollars qui furent sur-le-champ comptés.
Enfin arriva le tour des enfants, et à cause de leur race on les porta à
de hauts prix. Le reste des esclaves fut vendu, chacun en raison de sa
propre valeur.
«Le fugitif eut la chance d'être adjugé à l'intendant de la plantation;
la femme fut achetée par un individu demeurant à environ cent milles de
là; et les enfants se virent dispersés en différents endroits, le long
de la rivière. Le coeur de l'époux et du père défaillit sous cette dure
calamité. Quelque temps il souffrit d'un désespoir profond, sous son
nouveau maître; mais, ayant retenu dans sa mémoire le nom des diverses
personnes qui avaient acheté chacune une partie de sa chère famille, il
feignit une maladie, si l'on peut appeler feint l'état d'un homme dont
les affections avaient été si cruellement brisées, et refusa de se
nourrir pendant plusieurs jours, regardé de mauvais oeil par
l'intendant, qui lui-même se trouvait frustré dans ce qu'il avait
considéré comme un bon marché.
«Une nuit d'orage, pendant que les éléments se déchaînaient dans toute
la fureur d'une véritable tourmente, le pauvre nègre s'échappa. Il
connaissait parfaitement tous les marécages des environs, et se dirigea
en droite ligne vers la cannaie au centre de laquelle j'avais trouvé son
camp. L'une des nuits suivantes, il gagna la résidence où l'on retenait
sa femme, et la nuit d'après il l'emmenait; puis, l'un après l'autre, il
réussit à dérober ses enfants, jusqu'à ce qu'enfin furent réunis sous sa
protection tous les objets de son amour.
«Pourvoir aux besoins de cinq personnes n'était pas tâche facile dans
ces lieux sauvages: d'autant plus qu'au premier signal de l'étonnante
disparition de cette famille extraordinaire, ils se virent traqués de
tous côtés, et sans relâche. La nécessité, comme on dit, fait sortir le
loup du bois. Le fugitif semblait avoir bien compris ce proverbe, car
pendant la nuit il s'approchait de la plantation de son premier maître,
où il avait toujours été traité avec une grande bonté. Les serviteurs de
la maison le connaissaient trop bien pour ne pas l'aider par tous les
moyens en leur pouvoir, et chaque matin il s'en revenait à son camp
avec d'amples provisions. Un jour qu'il était à la recherche de fruits
sauvages, il trouva un ours mort devant le canon d'un fusil qu'on avait
mis là tout exprès en affût. Il ramassa l'arme et le gibier et les
emporta chez lui. Ses amis de la plantation s'y prirent de manière à lui
procurer quelques munitions, et dans les jours sombres et humides il
s'aventura d'abord à chasser autour de son camp. Actif et courageux, il
devint peu à peu plus hardi et se hasarda plus au large en quête de
gibier. C'était dans une de ces excursions que je venais de le
rencontrer. Il m'assura que le bruit que j'avais fait en traversant le
bayou l'avait empêché de tuer un beau daim. «Il est vrai, ajouta-t-il,
que mon vieux mousquet rate bien souvent.»
«Les fugitifs, quand ils m'eurent confié leur secret, se levèrent tous
deux de leur siége, et les yeux pleins de larmes: «Bon maître, au nom de
Dieu, faites quelque chose pour nous et nos enfants!» me dirent-ils en
sanglotant. Et pendant ce temps, leurs pauvres petits dormaient d'un
profond sommeil, dans la douce paix de leur innocence! Qui donc aurait
pu entendre un pareil récit sans émotion? Je leur promis de tout mon
coeur de les aider. Tous deux passèrent la nuit debout pour veiller sur
mon repos; et moi, je dormis serré contre leurs marmots, comme sur un
lit du plus moelleux duvet.
«Le jour éclata si beau, si pur, si joyeux, que je leur dis que le ciel
même souriait à leur espérance, et que je ne doutais pas de leur obtenir
un plein pardon. Je leur conseillai de prendre leurs enfants avec eux,
et leur promis de les accompagner à la plantation de leur premier
maître. Ils obéirent avec empressement; mes ibis furent accrochés autour
du camp, et, comme un _memento_ de la nuit que j'y avais passée, je fis
une entaille à plusieurs arbres; après quoi je dis adieu, peut-être pour
la dernière fois, à ce champ de cannes, et bientôt nous arrivâmes à la
plantation. Le propriétaire, que je connaissais très-bien, me reçut avec
cette généreuse bonté qui distingue les planteurs de la Louisiane. Une
heure ne s'était pas écoulée, que le fugitif et sa famille se voyaient
réintégrés chez lui; peu de temps après, il les racheta de leurs
propriétaires, et les traita avec la même bonté qu'auparavant. Ils
purent donc encore être heureux, comme le sont généralement les esclaves
dans cette contrée, et continuer à nourrir l'un pour l'autre ce tendre
attachement, source de leurs infortunes, mais aussi en définitive de
leur bonheur. J'ai su que, depuis, la loi avait défendu de séparer ainsi
les esclaves d'une même famille sans leur consentement.»