LE TROGLODYTE D'HIVER.

«La grande étendue de pays que parcourt dans ses migrations ce petit

oiseau est certainement le fait le plus remarquable de son histoire. À

l'approche de l'hiver, il abandonne les lieux où il s'est retiré, bien

loin au Nord, peut-être jusqu'au Labrador ou à Terre-Neuve, traverse,

sur ses ailes concaves et qui semblent si frêles, les détroits du golfe

Saint-Laurent, et gagne de plus chaudes régions, pour y demeurer

jusqu'au retour du printemps. C'est comme en se jouant qu'il accomplit

ce long voyage; il s'en va, sautillant d'une racine ou d'une souche à

l'autre, voltigeant de branche en branche, hasardant une courte échappée

de droite et de gauche; et cela, sans cesser de chercher sa nourriture,

mais toujours sémillant et toujours gai, comme s'il n'avait souci ni du

temps ni de la distance. Il arrive au bord de quelque large fleuve; qui

ne connaîtrait ses habitudes pourrait craindre que ce ne fût là pour lui

un obstacle insurmontable: point du tout, il déploie ses ailes, s'élance

et glisse comme un trait au-dessus du redoutable courant.

«J'ai trouvé le troglodyte d'hiver dans les basses parties de la

Louisiane et dans les Florides, en décembre et janvier; mais jamais plus

tard que la fin de ce dernier mois. Leur séjour dans ces contrées

dépasse rarement trois mois; ils en emploient deux autres, tant à bâtir

leur nid qu'à élever leur couvée; et, comme ils quittent le Labrador

vers le milieu d'août, au plus tard, ils passent probablement plus de la

moitié de l'année à voyager. Il serait intéressant de savoir si ceux qui

nichent au long de la rivière Colombie, près l'océan Pacifique, visitent

nos rivages de l'Atlantique. Mon ami T. Nuttall m'a dit en avoir vu

élever leurs petits dans les bois qui bordent nos côtes du Nord-Ouest.

«En passant à East-Port dans le Maine, lors de mon voyage au Labrador,

j'y trouvai ces oiseaux extrêmement abondants, et en plein chant, bien

que l'air fût toujours très-froid, et même que des glaçons pendissent

encore à chaque rocher (on était au 9 mai). Le 11 juin, ils se

montrèrent non moins nombreux sur les îles de la Madeleine, et je ne me

rendais pas trop compte de quelle manière ils avaient pu venir

jusque-là; mais les habitants me dirent qu'il n'y en paraissait aucun de

tout l'hiver. Le 20 juillet enfin, je les retrouvai au Labrador, en me

demandant de nouveau comment ils avaient fait pour atteindre ces rivages

perdus et d'un si difficile accès. Était-ce en suivant le cours du

Saint-Laurent, ou bien en volant d'une île à l'autre au travers du

golfe? Je les ai rencontrés dans presque tous les États de l'Union, où

cependant je n'ai trouvé leur nid que deux fois: l'une près de la

rivière Mohauk, dans l'État de New-York; l'autre dans le grand marais de

pins, en Pensylvanie. Mais ils nichent en grand nombre dans le Maine, et

probablement dans le Massachusetts, quoiqu'il y en ait peu qui passent

l'hiver, même dans ce dernier État.

«Je ne connais aucun oiseau de si petite taille, dont le chant ne le

cède à celui du troglodyte d'hiver. Il est vraiment musical, souple,

cadencé, énergique, plein de mélodie; et l'on s'étonne qu'un son si

bien soutenu puisse sortir d'un aussi faible organe. Quelle oreille y

resterait insensible? Lorsqu'il se fait entendre, ainsi qu'il arrive

souvent, dans la sombre profondeur de quelque funeste marécage, l'âme se

laisse aller à son charme puissant, et, par l'effet même du contraste,

en éprouve d'autant plus de ravissement et de surprise. Pour moi, j'ai

toujours mieux senti, en l'écoutant, la bonté de l'auteur de toutes

choses, qui, dans chaque lieu sur la terre, a su placer quelque cause de

jouissance et de bien-être pour ses créatures.

«Une fois, je traversais la partie la plus obscure et la plus

inextricable d'un bois, dans la grande forêt de pins, non loin de

Maunchunk, en Pensylvanie; et je n'étais attentif qu'à me garantir des

reptiles venimeux dont je craignais la rencontre en cet endroit, lorsque

soudain les douces notes du troglodyte parvinrent à mon oreille, et

produisirent en moi une émotion si délicieuse, qu'oubliant tout danger,

je me lançai bravement au plus épais des broussailles, à la poursuite de

l'oiseau dont le nid, je l'espérais, ne devait pas être loin. Mais lui,

comme pour mieux me narguer, s'en allait tranquillement devant moi,

choisissant les buissons les plus épineux, s'y glissant avec une

prestesse étonnante, s'arrêtant pour pousser sa petite chanson près de

moi, et l'instant d'après dans une direction tout opposée. Je commençais

à en avoir assez de ce fatigant exercice, lorsqu'enfin je le vis se

poser au pied d'un gros arbre, presque sur les racines, et l'entendis

gazouiller quelques notes plus harmonieuses encore que toutes celles

qu'il avait jusqu'alors modulées. Tout à coup, un autre troglodyte

surgit comme de terre, à ses côtés, et disparut non moins subitement,

avec celui que je poursuivais. Je courus à la place où ils venaient de

se montrer, sans la perdre une minute de vue, et remarquai une

protubérance couverte de mousse et de lichen, assez semblable à ces

excroissances qui poussent sur les arbres de nos forêts, sauf cette

différence qu'elle présentait une ouverture parfaitement ronde, propre

et tout à fait lisse. J'introduisis un doigt dedans et ressentis bientôt

quelques coups de bec, accompagnés de cris plaintifs. Plus de doute:

j'avais, pour la première fois de ma vie, trouvé le nid de notre

troglodyte d'hiver! Je fis doucement sortir le gentil habitant de sa

demeure, et en retirai les oeufs à l'aide d'une sorte d'écope que

j'avais façonnée pour cela. Je m'attendais à en trouver beaucoup, mais

il n'y en avait que six; et c'est le même nombre encore que je comptai

dans l'autre nid de troglodyte sur lequel, plus tard, je parvins à

mettre la main. Cependant le pauvre oiseau avait appelé son camarade,

et, par leurs clameurs réunies, ils semblaient me supplier de ne pas

ravir leur trésor. Plein de compassion, j'allais m'éloigner, lorsqu'une

idée me frappa: c'est que je devais avant tout donner une exacte

description du nid, et que pareille occasion ne me serait peut-être plus

offerte. Croyez-moi, lecteur, quand je me résolus à sacrifier ce nid,

c'était autant pour vous que pour moi.--Extérieurement, il mesurait sept

pouces de haut sur quatre et demi de large; l'épaisseur de ses

murailles, composées de mousses et de lichen, était de près de deux

pouces, de façon qu'à l'extérieur il offrait l'apparence d'une poche

étroite dont la paroi était réduite à quelques lignes, du côté où elle

se trouvait en contact avec l'écorce de l'arbre. Le bas de la cavité,

jusqu'à moitié du nid, était garni de poil de lièvre, et sur le fond,

ou _nichette_, avaient été étendues une demi-douzaine de ces larges

plumes duveteuses que notre tétrao commun porte sous le ventre. Les

oeufs, d'un rouge tendre, rappelant la teinte pâlissante d'une rose dont

la corolle commence à se flétrir, étaient marqués de points d'un brun

rougeâtre et plus nombreux vers le gros bout.

«Quant au second nid, je le trouvai près de Mohauk, et par un pur

hasard. Un jour, au commencement de juin, vers midi, me sentant fatigué,

je m'étais assis sur un rocher qui surplombait les eaux, et m'amusais,

en me reposant, à voir se jouer des troupes de poissons. Le lieu était

humide, et bientôt, la fraîcheur me portant au cerveau, je fus pris d'un

violent éternuement dont le bruit fit partit un troglodyte de dessous

mes pieds. Le nid, que je n'eus pas de peine à découvrir, était collé

contre la partie inférieure du roc, et présentait les mêmes

particularités de forme et de structure que le précédent; mais il était

plus petit, et les oeufs, au nombre de six, renfermaient des foetus déjà

bien développés.

«Les mouvements de cet intéressant oiseau sont vifs et décidés.

Observez-le quand il cherche sa nourriture, comme il sautille, rampe et

se glisse furtivement d'une place à l'autre, semblant indiquer que tout

cet exercice n'est pour lui qu'un plaisir. À chaque instant il

s'incline, la gorge en bas, de manière à toucher presque l'objet sur

lequel il se tient; puis, étendant tout d'un coup son pied nerveux que

seconde l'action de ses ailes concaves et à moitié tombantes, il se

redresse et s'élance, en portant sa petite queue constamment retroussée.

Tantôt, par le creux d'une souche, il se faufile comme une souris;

tantôt, il s'accroche à la surface avec une singulière mobilité

d'attitudes; puis soudain il a disparu, pour se remontrer, la minute

d'après, à côté de vous. Par moments, il prolonge son ramage sur un ton

langoureux; ou bien, une seule note brève et claire éclate en un

_tshick-tshick_ sonore, et pour quelques instants il garde le silence;

volontiers il se poste sur la plus haute branche d'un arbrisseau, ou

d'un buisson qu'il atteint en sautant légèrement d'un rameau à l'autre;

pendant qu'il monte, il change vingt fois de position et de côté, il se

tourne et se retourne sans cesse, et, lorsqu'enfin il a gagné le sommet,

il vous salue de sa plus délicate mélodie; mais une nouvelle fantaisie

lui passe par la tête, et sans que vous vous en doutiez, en un clin

d'oeil, il s'est évanoui. Tel vous le voyez, toujours alerte et se

trémoussant, mais surtout dans la saison des amours. En tout temps,

néanmoins, lorsqu'il chante, il tient sa queue baissée. En hiver, quand

il prend possession de sa pile de bois sur la ferme, non loin de la

maisonnette du laboureur, il provoque le chat par ses notes dolentes; et

montrant sa fine tête par le bout des bûches au milieu desquelles il

gambade en toute sûreté, le rusé met à l'épreuve la patience de

Grimalkin.

«Ce troglodyte se nourrit principalement d'araignées, de chenilles, de

petits papillons et de larves. En automne, il se contente de baies

molles et juteuses.

«Ayant, dans ces dernières années, passé un hiver à Charleston, en

compagnie de mon digne ami Bachman, je remarquai que ce charmant oiseau

faisait son apparition dans cette ville et les faubourgs, au mois de

décembre. Le 1er janvier, j'en entendis un en pleine voix, dans le

jardin de mon ami, qui me dit qu'il ne se montre pas régulièrement

chaque hiver dans ces contrées, et qu'on n'est sûr de l'y rencontrer

que durant les saisons extrêmement rigoureuses.

«Pour vous mettre mieux à même de comparer ses moeurs avec celles du

troglodyte commun d'Europe (les moeurs des oiseaux ayant toujours été,

comme vous le savez, le sujet de prédilection de mes études), je vous

présente ici les observations que mon savant ami W. Mac Gillivray a

faites sur ce dernier, en Angleterre.

«Chez nous, dit-il, le troglodyte n'émigre pas, et se trouve en hiver

dans les parties les plus septentrionales de l'île, aussi bien que dans

les Hébrides. Son vol consiste en un battement d'ailes rapide et

continu, et, par suite, n'est pas onduleux, mais s'effectue en droite

ligne. Il n'est pas non plus soutenu, d'ordinaire l'oiseau se contentant

de voltiger d'un buisson ou d'une pierre à l'autre. Il se plaît surtout

à côtoyer les murailles, parmi les fragments de rochers, au milieu des

touffes d'ajoncs et le long des haies où il attire l'attention par la

gentillesse de ses mouvements et la bruyante gaieté de son ramage. Quand

il veut demeurer en place, il porte sa queue presque droite, et tout

son corps s'agite par brusques secousses; mais bientôt il repart en

faisant de petits sauts, s'aidant en même temps des ailes, et

s'accompagnant de son rapide et continuel _chit_, _chit_. Au printemps

et en été, le gazouillement du mâle, qu'il répète par intervalles, est

plein, riche et mélodieux. Même en automne et dans les beaux jours

d'hiver, on peut souvent l'entendre précipiter les notes de sa chanson,

si claires, si retentissantes et qui, toutes familières qu'elles sont,

surprennent toujours, étant produites par un instrument aussi fragile.

«Durant la saison des oeufs, les troglodytes se tiennent par couples,

habituellement dans des lieux retirés, tels que les vallons couverts de

broussailles, les bois moussus, le lit des ruisseaux, et les endroits

rocailleux qu'ombragent et défendent des ronces, des épines ou d'autres

buissons. Mais ils recherchent aussi les vergers, les jardins et les

haies dans le voisinage immédiat de nos habitations dont même les plus

sauvages s'approchent en hiver. Ils ne sont pas, à proprement parler,

farouches, puisqu'ils se croient en sûreté à la distance de vingt ou

trente mètres de l'homme; néanmoins, lorsqu'ils voient quelqu'un

s'avancer trop près, ils se cachent dans des trous, parmi des pierres ou

des racines.

«Rien n'est plaisant à voir comme ce petit oiseau. Il est d'une humeur

si charmante et si gaie! Dans les jours sombres, les autres oiseaux

paraissent tout mélancoliques; quand il pleut, les moineaux et les

pinsons restent silencieux sur la branche, les ailes pendantes et les

plumes hérissées; mais tous les temps sont bons pour le troglodyte; les

larges gouttes d'une pluie d'orage ne le mouillent pas davantage qu'une

légère bruine venant de l'est; et quand il regarde de dessous le

buisson, ou qu'il présente sa tête par le creux du mur, ne semble-t-il

pas aussi mignon, aussi propret que le jeune chat qui fait gros dos sur

les tapis du parloir?

«C'est vraiment un spectacle amusant que d'observer une famille de

troglodytes qui vient de sortir du nid. En marchant à travers des

ajoncs, des genêts ou des genévriers, vous êtes attiré vers quelque

hallier d'où vous avez entendu s'élever un son doux, assez semblable à

la syllabe _chit_ plusieurs fois répétée; le père et la mère troglodyte

voltigent autour des jeunes rameaux; et bientôt vous voyez un petit

qui, d'une aile faible encore, mais en toute hâte, rentre sous le

buisson, en poussant un cri étouffé. D'autres le suivent à la file;

tandis que les parents s'agitent, pleins d'alarme, aux environs, et font

retentir leur bruyant _chit_, _chit_, dont les diverses intonations

indiquent le degré de passion qui les anime.--En rase campagne, on peut

facilement prendre un jeune troglodyte à la course; et j'ai aussi

entendu dire qu'un vieux ne tarde pas à être fatigué, par un temps de

neige, alors qu'il ne trouve rien pour se cacher. Toutefois, même en

pareil cas, il n'est pas aisé de ne jamais le perdre de vue, car au pied

d'un monticule, le long d'une muraille ou dans une touffée, qu'il se

rencontre le moindre trou, il s'y glisse à l'improviste, et, cheminant

par-dessous la neige, ne reparaît qu'à une grande distance.

«Les troglodytes s'accouplent vers le milieu du printemps, et, dès les

premiers jours d'avril, commencent à bâtir leur nid, dont la forme et

les matériaux varient suivant la localité. Mon fils m'en a apporté un

qui m'a paru d'un volume étonnant, comparé à la taille de l'architecte:

il n'a pas moins de sept pouces de diamètre sur une hauteur de huit.

Ayant été placé sur une surface plate, en dessous d'un banc, sa base en

a pris naturellement la forme, et se compose de fougère sèche et

d'autres plantes, mêlées à des feuilles d'herbe et à des végétaux

ligneux. Les parois, à l'extérieur, sont construites des mêmes

matériaux; et l'intérieur, d'un diamètre de trois pouces, est

parfaitement sphérique. Plus en dedans, la paroi ne présente que des

mousses encore toutes vertes, et se trouve arc-boutée avec des feuilles

de fougère et des brins de paille. Les mousses s'y entrelacent

curieusement à des racines fibreuses ainsi qu'à du poil de différents

animaux. Enfin, la surface tout à fait interne est lisse et compacte,

comme du feutre très-serré. Jusqu'à la hauteur de deux pouces, on y

remarque une ample garniture de plumes larges et soyeuses, appartenant

les unes, et pour la plupart, au pigeon sauvage, d'autres, au faisan, au

canard domestique et même au merle. L'entrée, adroitement ménagée vers

le haut, sur le côté, a la forme d'une arche surbaissée. Sa largeur, à

la base, est de deux pouces; sa hauteur, d'un pouce et demi. Le seuil,

si je puis dire, se compose de brindilles très-flexibles, de fortes

tiges d'herbe et jeunes pousses, le reste étant feutré de la manière

ordinaire. Il contenait cinq oeufs, d'une forme ovale allongée, ayant

huit lignes de long sur six de large; le fond en était d'un blanc pur,

avec quelques raies ou taches vers le gros bout, et d'un rouge clair.

«On trouve ces nids en différents endroits: très-souvent dans un

enfoncement, sous le rebord de quelque rive; parfois dans une crevasse

parmi des pierres, dans le trou d'un mur ou d'un vieux tronc, sous le

toit de chaume d'un cottage ou d'un hangar, sur le faîte d'une grange,

sur une branche d'arbre, soit qu'elle s'étende au long d'une muraille,

ou croisse seule et sans appui; enfin, parmi le lierre, les

chèvrefeuilles, la clématite et autres plantes grimpantes. Quand le nid

repose par terre, sa base et souvent tout l'extérieur se composent de

feuilles et de brins de paille; mais, lorsqu'il est autrement placé, le

dehors est d'ordinaire plus lisse, mieux soigné, et principalement formé

de mousse.

«Quant au nombre d'oeufs qu'il contient, les auteurs ne sont pas

d'accord. M. Weir dit que d'habitude il est de sept ou huit, mais qu'il

peut monter jusqu'à seize ou dix-sept; Robert Smith, un tisserand de

Bathgate, m'a raconté qu'il y a quelques années, il trouva un de ces

nids sur le bord d'un petit ruisseau, qui en contenait dix-sept; et je

tiens de James Baillie Esq., qu'en juin dernier, il en a retiré seize

d'un autre qui était sur une sapinette.

«Permettez-moi maintenant, et toujours à propos du troglodyte d'Europe,

de vous présenter une petite scène dont je dois la description à

l'obligeance de mon ami, M. Thomas M'Culloch de Picton.

«Une après-midi, pendant ma résidence à _Springvale_, non loin de

_Hammersmith_, je m'amusais à suivre de l'oeil les évolutions d'un

couple de poules d'eau qui prenaient leurs ébats, au bord de ces grands

roseaux si communs dans les environs, lorsque mon attention se porta sur

un troglodyte qui, un fétu dans le bec, s'était enfoncé tout à coup au

milieu d'une petite haie, précisément au-dessous de la fenêtre où je me

tenais en observation. Au bout de quelques minutes, l'oiseau reparut,

et, prenant son vol vers un champ voisin où du vieux chaume avait été

abandonné, il s'empara d'une seconde paille qu'il apporta juste à la

même place où la première avait été déposée. Pendant deux heures à peu

près, cette opération fut continuée avec la plus grande diligence;

puis, voulant se donner un peu de bon temps, il se posa sur la plus

haute branche de la haie où il modula sa douce et joyeuse chanson

qu'interrompit une personne qui vint à passer par là. De tout le reste

de la soirée je n'aperçus plus mon petit architecte; mais, dès le

lendemain, son ramage m'attira de bonne heure à la fenêtre, et je le

vis, quittant sa perche accoutumée, reprendre avec une nouvelle ardeur

son travail de la veille. Dans l'après-midi, je n'eus pas le temps de

m'occuper de ses allées et venues; mais, d'un coup d'oeil en passant, je

pus m'assurer que, sauf les quelques minutes de relâche où son

gazouillement frappait mon oreille, la construction avançait avec un

degré d'activité en rapport avec l'importance de l'ouvrage. À la fin du

deuxième jour, j'examinai l'état des choses, et reconnus que l'extérieur

d'un vaste nid sphérique s'en allait terminé, et que tous les matériaux

provenaient du vieux chaume, quoiqu'il fût tout noir et à moitié pourri.

Dans l'après-midi du jour suivant, ses visites au chaume cessèrent; il

ne fit plus que voltiger et fredonner autour de son ouvrage, et, par ses

chants prolongés et continuels, semblait plutôt se féliciter de ses

progrès, que songer, pour le moment, à les pousser plus loin. Au soir,

je trouvai l'extérieur du nid complétement achevé; j'introduisis avec

précaution mon doigt dedans: la doublure n'était point encore commencée,

probablement à cause de l'humidité qu'avait conservée le chaume. J'y

revins encore une demi-heure après, avec un de mes cousins:

non-seulement l'oiseau s'était aperçu que son nid avait été envahi,

mais, à ma grande surprise, je reconnus que, dans sa colère, il en avait

bouché l'entrée, pour en pratiquer une nouvelle du côté opposé de la

haie. L'ouverture était fermée avec de la vieille paille, et le travail

si proprement exécuté, qu'il ne restait plus de trace de l'ancienne

porte. Tout cela, pourtant, était l'ouvrage d'un seul oiseau; et durant

tout le temps qu'il mit à bâtir, nous ne remarquâmes jamais d'autre

troglodyte en sa compagnie. Dans le choix des matériaux aussi bien que

dans l'emplacement du nid, il y avait quelque chose de vraiment curieux.

Ainsi, bien qu'au fond et sur les côtés, le jardin fût bordé d'une haie

épaisse dans laquelle il eût pu s'établir en parfaite sûreté, et que

tout auprès fussent les étables avec une ample provision de paille

fraîche, cependant il avait préféré le vieux chaume et la clôture du

haut du jardin. Cette partie de la haie était jeune, maigre et séparée

des bâtiments par un étroit sentier où passaient et repassaient sans

cesse les domestiques; mais les interruptions venant de ce côté lui

étaient, je m'imagine, indifférentes, car, dérangé de ses occupations à

chaque instant, je l'y voyais revenir de suite, et tout aussi confiant

que s'il n'avait pas été troublé. Malheureusement tout son travail fut

détruit par un étranger sans pitié; mais il ne déserta pas pour cela la

place, et se remit à charrier du vieux chaume avec autant de zèle et

d'activité qu'auparavant. Cette fois, néanmoins, il prit si bien ses

précautions et fit tant et tant de détours, que je ne pus jamais savoir

où il avait caché son second nid.

«Le troglodyte d'hiver ressemble tellement au troglodyte d'Europe, que

j'ai cru longtemps à leur identité; mais des comparaisons faites avec

soin sur un grand nombre d'individus m'ont appris qu'il existe entre eux

certaines diversités constantes de coloration; toutefois j'hésite

encore, et n'oserais dire, avec une entière certitude, qu'ils sont

spécifiquement différents.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 133 / 182 题