Ils commencèrent par l'ingratitude. Après le triomphe, ils n'eurent
rien de plus pressé que de se tourner contre l'honnête Washington; ils
le ruinèrent, le persécutèrent jusqu'à la prison pour dettes ouverte
devant lui; ils le calomnièrent jusqu'à l'accuser de concussions
ignominieuses, et, si quelques braves compagnons d'armes ne s'étaient
pas cotisés pour lui conserver Mont-Vernon, son misérable patrimoine, il
n'aurait pas même eu, comme Scipion, six pieds de terre américaine pour
recouvrir ses os!--_Ne ossa quidem habebis!_
Depuis ce temps, auquel nous touchons encore, la jalousie et la défiance
populaires, ces seules vertus de la démocratie américaine, qui la
rendent stupide quand elles ne la rendent pas féroce, n'ont pas permis à
une seule grande nature de citoyen d'arriver à la présidence de la
république américaine; ils ont craint que leur premier magistrat n'eût
des pensées plus élevées qu'eux; ils n'ont pardonné qu'à une certaine
médiocrité du parti bourgeoisement probe et intellectuellement incapable
de prévaloir dans les élections et d'exercer pour la forme une autorité
centrale sans pouvoir, un certain rôle de grand ressort neutre de leur
anarchie réelle, ressort qui obéit au doigt de la constitution
démagogique, mais qui n'imprime ni halte ni mouvement. Cette horreur du
pouvoir capable, cette folie de l'envie, cette médiocrité des
présidents, cette vulgarité des élus dans le congrès et dans les
chambres, jointes à une ambition de grandir sans morale et à une vanité
de supériorité sans fondement, faisaient prévoir depuis longtemps aux
esprits sains de l'Europe et même à Jefferson une catastrophe telle que
Rome elle-même n'en avait pas présenté au monde dans ses craquements,
une leçon aux peuples trop démocratiques, donnée par Dieu lui-même pour
leur apprendre qu'il n'y a point d'avenir pour les nations qui croient à
la seule force du nombre et à la brutalité de la conquête!