LE LÉPREUX.

«Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette époque de ma vie

je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime; mais je ne veux

pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-être

en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de

quitter cette vie volontairement s'était présentée à moi: cependant la

crainte de Dieu me l'avait toujours fait repousser, lorsque la

circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me

troubler pensa me perdre pour l'éternité. Je venais d'éprouver un

nouveau chagrin. Depuis quelques années un petit chien s'était donné à

nous: ma soeur l'avait aimé, et je vous avoue que depuis qu'elle

n'existait plus ce pauvre animal était une véritable consolation pour

moi.

«Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'il avait fait de

notre demeure pour son refuge. Il avait été rebuté par tout le monde;

mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En

reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée en nous donnant

cet ami, ma soeur l'avait appelé _Miracle_; et son nom, qui contrastait

avec sa laideur, ainsi que sa gaieté continuelle, nous avait souvent

distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais, il s'échappait

quelquefois, et je n'avais jamais pensé que cela pût être nuisible à

personne. Cependant quelques habitants de la ville s'en alarmèrent, et

crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie; ils se

déterminèrent à porter des plaintes au commandant, qui ordonna que mon

chien fût tué sur-le-champ. Des soldats, accompagnés de quelques

habitants, vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre cruel. Ils

lui passèrent une corde au cou en ma présence, et l'entraînèrent.

Lorsqu'il fut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcher de le regarder

encore une fois: je le vis tourner ses yeux vers moi pour me demander un

secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans la Doire;

mais la populace, qui l'attendait en dehors, l'assomma à coups de

pierres. J'entendis ses cris, et je rentrai dans ma tour plus mort que

vif; mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir: je me jetai sur mon

lit dans un état impossible à décrire. Ma douleur ne me permit de voir

dans cet ordre juste, mais sévère, qu'une barbarie aussi atroce

qu'inutile; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment qui

m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid. Je passai

toute la journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être

vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi, et ce nouveau coup avait

rouvert toutes les plaies de mon coeur.

«Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du

soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis

maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort,

lorsque là-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis

paraître deux jeunes époux qui venaient de s'unir depuis peu. Ils

s'avancèrent le long du sentier, à travers la prairie, et passèrent près

de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était

empreinte sur leurs belles physionomies; ils marchaient lentement;

leurs bras étaient entrelacés. Tout à coup je les vis s'arrêter: la

jeune femme pencha la tête sur le sein de son époux, qui la serra dans

ses bras avec transport. Je sentis mon coeur se serrer. Vous

l'avouerai-je? l'envie se glissa pour la première fois dans mon coeur:

jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant de force.

Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les

perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris d'allégresse vinrent

frapper mon oreille: c'étaient leurs familles réunies qui venaient à

leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des enfants, les

entouraient; j'entendais le murmure confus de la joie; je voyais entre

les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et ce groupe

entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pus supporter ce

spectacle; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon coeur: je

détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu!

qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable! C'est donc ici, me dis-je,

que ma demeure est fixée pour toujours; c'est donc ici où, traînant une

vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours! L'Éternel a

répandu le bonheur, il l'a répandu à torrents sur tout ce qui respire;

et moi, moi seul! sans aide, sans amis, sans compagne... Quelle affreuse

destinée!

«Plein de ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est un être consolateur,

je m'oubliai moi-même. Pourquoi, me disais-je, la lumière me fut-elle

accordée? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi?

Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine

de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non,

m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour

toi sur la terre; meurs, infortuné, meurs! assez longtemps tu as souillé

la terre par ta présence; puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser

aucune trace de ton odieuse existence! Ma fureur insensée s'augmentant

par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi, et fixa toutes mes

pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de

m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir

de moi. Agité, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque

temps dans l'ombre autour de mon habitation; des hurlements

involontaires sortaient de ma poitrine oppressée, et m'effrayaient

moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma

demeure, en criant: Malheur à toi, Lépreux! malheur à toi! Et comme si

tout avait dû contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du milieu

des ruines du château de Bramafan, répéta distinctement: Malheur à toi!

Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la porte de la tour, et l'écho faible

de la montagne répéta longtemps après: Malheur à toi!

«Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je

descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments

et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma soeur, et

je n'y étais plus rentré depuis sa mort: son fauteuil était encore placé

comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois; je sentis un

frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de ses

vêtements épars dans la chambre: les dernières paroles qu'elle avait

prononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée: «Je ne

t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle; souviens-toi que je serai

présente dans tes angoisses.» En posant la lampe sur la table,

j'aperçus le cordon de la croix qu'elle portait à son cou, et qu'elle

avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. À cet aspect,

je reculai plein d'un saint effroi. La profondeur de l'abîme où j'allais

me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés; je

m'approchai en tremblant du livre sacré: Voilà, voilà, m'écriai-je, le

secours qu'elle m'a promis! Et comme je retirai la croix du livre, j'y

trouvai un écrit cacheté, que ma bonne soeur y avait laissé pour moi.

Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en

torrents: tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je

pressai longtemps cette lettre précieuse sur mon coeur avant de pouvoir

la lire; et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde divine, je

l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles qui seront éternellement

gravées dans mon coeur: «_Mon frère, je vais bientôt te quitter; mais je

ne t'abandonnerai pas. Du ciel, où j'espère aller, je veillerai sur toi;

je prierai Dieu qu'il te donne le courage de supporter la vie avec

résignation, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous réunir dans un autre

monde: alors je pourrai te montrer toute mon affection; rien ne

m'empêchera plus de t'approcher, et rien ne pourra nous séparer. Je te

laisse la petite croix que j'ai portée toute ma vie; elle m'a souvent

consolée dans mes peines, et mes larmes n'eurent jamais d'autres témoins

qu'elle. Rappelle-toi, lorsque tu la verras, que mon dernier voeu fut

que tu pusses vivre ou mourir en bon chrétien._» Lettre chérie! elle ne

me quittera jamais: je l'emporterai avec moi dans la tombe; c'est elle

qui m'ouvrira les portes du ciel, que mon crime devait me fermer à

jamais. En achevant de la lire, je me sentis défaillir, épuisé par tout

ce que je venais d'éprouver. Je vis un nuage se répandre sur ma vue, et

pendant quelque temps je perdis à la fois le souvenir de mes maux et le

sentiment de mon existence. Lorsque je revins à moi, la nuit était

avancée. À mesure que mes idées s'éclaircissaient, j'éprouvais un

sentiment de paix indéfinissable. Tout ce qui s'était passé dans la

soirée me paraissait un rêve. Mon premier mouvement fut de lever les

yeux vers le ciel pour le remercier de m'avoir préservé du plus grand

des malheurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau:

une étoile brillait devant ma fenêtre; je la contemplai longtemps avec

un plaisir inexprimable, en remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait

encore le plaisir de la voir, et j'éprouvais une secrète consolation à

penser qu'un de ses rayons était cependant destiné pour la triste

cellule du Lépreux.

«Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à

lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon

âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient

obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma

soeur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus

calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi

suffisait pour me consoler et me donner du courage.

«Compatissant étranger! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre

seul! Ma soeur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la

force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je

l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon coeur.

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 87 / 182 题