«Mais du moins je n'étais pas seul alors; la présence de ma soeur
rendait cette retraite vivante. J'entendais le bruit de ses pas dans ma
solitude. Quand je revenais à l'aube du jour prier Dieu sous ces arbres,
la porte de la tour s'ouvrait doucement, et la voix de ma soeur se
mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon
jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au même
endroit où je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur
mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des
traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur
mon chemin une fleur effeuillée, ou quelques branches d'arbrisseau
qu'elle y laissait tomber en passant; je suis seul: il n'y a plus ni
mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à son
bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans paraître s'occuper de
moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque
je rentrais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y trouver des
vases de fleurs nouvelles, ou quelque beau fruit qu'elle avait soigné
elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et je l'avais
même priée de ne jamais entrer dans ma chambre; mais qui peut mettre des
bornes à l'affection d'une soeur? Un seul trait pourra vous donner une
idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands pas dans ma
cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la nuit, m'étant
assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit léger à l'entrée
de ma chambre. J'approche, je prête l'oreille: jugez de mon étonnement!
c'était ma soeur qui priait Dieu en dehors sur le seuil de ma porte.
Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait fait craindre de
me troubler; mais elle venait pour être à portée de me secourir au
besoin. Je l'entendis qui récitait à voix basse le _Miserere_. Je me mis
à genoux près de la porte, et, sans l'interrompre, je suivis mentalement
ses paroles. Mes yeux étaient pleins de larmes: qui n'eût été touché
d'une telle affection? Lorsque je crus que sa prière était terminée:
«Adieu, ma soeur, adieu, retire-toi, je me sens un peu mieux; que Dieu
te bénisse et te récompense de ta piété!» Elle se retira en silence, et
sans doute sa prière fut exaucée, car je dormis enfin quelques heures
d'un sommeil tranquille.