«Vous m'encouragez à vous expliquer à mon tour ce qui se passe en moi.
J'aime véritablement les objets qui sont, pour ainsi dire, mes
compagnons de vie, et que je vois chaque jour: aussi, tous les soirs,
avant de me retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers de
Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres
qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi
visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers
entier, le grand spectacle des montagnes en impose cependant davantage à
mes sens: je ne puis voir ces masses énormes, recouvertes de glaces
éternelles, sans éprouver un étonnement religieux; mais, dans ce vaste
tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris et que j'aime de
préférence; de ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la
sommité de la montagne de Chaveuse. Isolé au milieu des bois, auprès
d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant.
Quoique je n'y aie jamais été, j'éprouve un plaisir singulier à le voir.
Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur
cet ermitage solitaire, et mon imagination s'y repose. Il est devenu
pour moi une espèce de propriété; il me semble qu'une réminiscence
confuse m'apprend que j'ai vécu là jadis dans des temps plus heureux, et
dont la mémoire s'est effacée en moi. J'aime surtout à contempler les
montagnes éloignées qui se confondent avec le ciel dans l'horizon. Ainsi
que l'avenir, l'éloignement fait naître en moi le sentiment de
l'espérance, mon coeur opprimé croit qu'il existe peut-être une terre
bien éloignée, où, à une époque de l'avenir, je pourrai goûter enfin ce
bonheur pour lequel je soupire, et qu'un instinct secret me présente
sans cesse comme possible.