XII.

On voit dans ces lignes de confessions quelle pouvait être la vie des

jeunes gentilshommes savoyards dans une ville de garnison. L'oisiveté,

l'ennui, quelques amours silencieux ou modestes, étaient pour ceux que

l'étude n'absorbait pas l'unique distraction à leur monotonie. Telle

était la vie de maître Xavier de Maistre. Voyez comme il la décrit:

«La partie méridionale de la cité d'Aoste est presque déserte, et paraît

n'avoir jamais été fort habitée. On y voit des champs labourés et des

prairies terminées d'un côté par les remparts antiques que les Romains

élevèrent pour lui servir d'enceinte, et de l'autre par les murailles de

quelques jardins. Cet emplacement solitaire peut cependant intéresser

les voyageurs. Auprès de la porte de la ville, on voit les ruines d'un

château, dans lequel, si l'on en croit la tradition populaire, le comte

René de Chalans, poussé par les fureurs de la jalousie, laissa mourir de

faim, dans le quinzième siècle, la princesse Marie de Bragance, son

épouse: de là le nom de _Bramafan_ (qui signifie _cri de la faim_) donné

à ce château par les gens du pays.

«Plus loin, à quelques centaines de pas, est une tour carrée, adossée au

mur antique, et construite avec le marbre dont il était jadis revêtu: on

l'appelle la _Tour de la frayeur_, parce que le peuple l'a crue

longtemps habitée par des revenants. Les vieilles femmes de la cité

d'Aoste se ressouviennent fort bien d'en avoir vu sortir, pendant les

nuits sombres, une grande femme blanche, tenant une lampe à la main.

«Il y a environ quinze ans que cette tour fut réparée par ordre du

gouvernement et entourée d'une enceinte, pour y loger un lépreux et le

séparer ainsi de la société, en lui procurant tous les agréments dont sa

triste situation était susceptible. L'hôpital de Saint-Maurice fut

chargé de pourvoir à sa subsistance, et on lui fournit quelques meubles,

ainsi que les instruments nécessaires pour cultiver un jardin. C'est là

qu'il vivait depuis longtemps, livré à lui-même, ne voyant jamais

personne, excepté le prêtre qui de temps en temps allait lui porter les

secours de la religion, et l'homme qui chaque semaine lui apportait ses

provisions de l'hôpital.--Pendant la guerre des Alpes, en l'année 1797,

un militaire, se trouvant à la cité d'Aoste, passa un jour, par hasard,

auprès du jardin du lépreux, dont la porte était entr'ouverte, et il eut

la curiosité d'y entrer. Il y trouva un homme vêtu simplement, appuyé

contre un arbre et plongé dans une profonde méditation. Au bruit que fit

l'officier en entrant, le solitaire, sans se retourner et sans regarder,

s'écria d'une voix triste: _Qui est là, et que me veut-on?_ Excusez un

étranger, répondit le militaire, auquel l'aspect agréable de votre

jardin a peut-être fait commettre une indiscrétion, mais qui ne veut

nullement vous troubler. _N'avancez pas_, répondit l'habitant de la tour

en lui faisant signe de la main, _n'avancez pas; vous êtes auprès d'un

malheureux attaqué de la lèpre_. Quelle que soit votre infortune,

répliqua le voyageur, je ne m'éloignerai point; je n'ai jamais fui les

malheureux; cependant, si ma présence vous importune, je suis prêt à me

retirer.

«_Soyez le bienvenu_, dit alors le lépreux en se retournant tout à coup,

_et restez, si vous l'osez, après m'avoir regardé_. Le militaire fut

quelque temps immobile d'étonnement et d'effroi à l'aspect de cet

infortuné, que la lèpre avait totalement défiguré. Je resterai

volontiers, lui dit-il, si vous agréez la visite d'un homme que le

hasard conduit ici, mais qu'un vif intérêt y retient.

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 18 / 182 题