THÈBES

Du Caire à Louqsor, bourgade de sept mille habitants, dont les

maisons carrées s'élèvent sur la rive droite du Nil, près des ruines

de Thèbes, on compte, à vol d'oiseau, environ six cent cinquante

kilomètres: à peu près la distance de Paris à Marseille. Les

touristes qui ont le temps remontent le Nil en bateau. C'est très

amusant. Mais il faut sept ou huit jours. Nous avons pris le train.

On va plus vite et c'est moins cher. Quatorze heures d'express.

Juste le temps de dîner et de bavarder en fumant un cigare, puis de

dormir une bonne nuit. Les couchettes des wagons-lits sont tout à

fait confortables. On se lève au petit jour, quand l'aurore tire

doucement les rideaux devant le soleil. On voit s'éveiller, le long

de la voie ferrée, les villages indigènes. Les champs s'animent, le

soleil monte; les collines qui courent, à droite et à gauche, au

seuil des deux déserts, se teintent d'une jolie couleur rose, et les

scènes bibliques du Delta reparaissent devant nos yeux. Huit heures

et demie: on arrive à Louqsor.

Nous y avons passé cinq jours, et c'est trop peu. Les ruines de

Thèbes, de la Thèbes aux cent portes, sont éparpillées sur une

surface immense. Le monde antique ne connut guère de plus grande

ville, ni de plus somptueuse. Quand les rois de Thèbes régnaient sur

toute l'Égypte, l'Égypte régnait sur cent peuples, sujets ou

tributaires. Quand elle commença de décliner, la splendeur de Thèbes

durait depuis vingt et un siècles. C'est entre le XXXIIe et le XIe

siècle avant Jésus-Christ que la ville fut au sommet de sa gloire.

Il est certain qu'elle existait dès le XLIe. À Karnac, sous les

ruines du grand temple d'Amon, dieu de la ville et de l'empire, on a

trouvé des vestiges: silex et poteries--je les ai vus--d'une Thèbes

préhistorique, antérieure donc au XLVe siècle. Additionnez, faites

le compte, descendez au fond du gouffre. Il y a plus de 6,500 ans

que des hommes vivent, aiment, se querellent et meurent, sous la

voûte ardente de ce ciel sans nuages, dans ce cadre immuable et

charmant. Mesurée à cette échelle, l'histoire de notre Occident fait

vraiment piètre figure. Moïse tira Israël de la servitude égyptienne

dans la moitié du XIVe siècle avant notre ère. Entre les premiers

temps de Thèbes et l'instant où nous sommes, l'Exode occuperait donc

le milieu de la chaîne. Trente-trois siècles de chaque côté. Plus de

six mille cinq cents ans! Ces pauvres petites minutes, finies

aussitôt que commencées et qui meurent si vite sur le cadran de la

montre, ce sont elles qui ont comblé, en tombant une à une, cet

abîme, infime portion du Temps, abîme sans fin ...

Memphis est de beaucoup plus ancienne. La vieille capitale des

premières dynasties était peuplée, florissante et célèbre dès le

XLIIe siècle avant Jésus-Christ: le fait est sûr. Thèbes n'était

alors qu'une bourgade naissante. Mais, sauf la nécropole, qui se

développe, le long du désert de Lybie, sur un ruban de plus de

trente kilomètres, et deux colosses mutilés étendus sur le sable, il

ne reste rien de Memphis. Rien: ni un obélisque, ni une colonne; à

peine, çà et là, un informe amoncellement de pierres dégradées qui

marquent l'emplacement d'un palais ou d'un temple. Pendant des

siècles, les ruines de Memphis furent exploitées, comme une

carrière, pour bâtir et rebâtir le Caire, dont les Arabes vainqueurs

avaient fait, à trois ou quatre lieues de la ville morte, la

capitale de leur empire égyptien. Victimes des invasions, des

assauts, des tremblements de terre et du temps, qui finit par

achever, dans toutes les villes déchues, les ravages des hommes, les

monuments de Thèbes, heureusement éloignés de toutes les grandes

villes de l'Égypte moderne, ont échappé à un pillage aussi

systématique et aussi continu. Leurs ruines dressent encore dans la

pure et éclatante lumière le squelette colossal d'une architecture

de géants.

Il y a moins de trente ans, elles étaient ensevelies sous le sable

et les constructions parasitaires. À force de patience et de

travail, les savants, presque tous Français, du service des

antiquités égyptiennes, les ont ressuscitées. Elles sont vivantes

aujourd'hui. Leurs pylônes, leurs portiques, leurs statues énormes

et souriantes donnent la mesure de Thèbes à son zénith. Roses dans

la douce lumière du matin; dorées et flamboyantes dans la gloire des

midis; enveloppées, au crépuscule, comme d'une poussière violette;

peuplées d'ombres immenses sous la clarté de la lune: il faut leur

donner plusieurs jours si l'on veut avoir une idée de leur

changeante figure et des aspects divers de leur beauté. Plaignons le

voyageur qui les traverse en courant!...

Le fleuve séparait la ville des vivants, bâtie sur la rive droite,

de la cité des morts. Des édifices de la première, il ne reste que

les temples de Louqsor et de Karnak, les plus imposantes reliques

de toute l'Égypte ancienne. Sur la rive gauche, à trois quarts de

lieue du Nil, au milieu des champs cultivés, sur une ligne parallèle

au fleuve et longue de cinq kilomètres, s'espacent les débris d'une

multitude d'édifices. L'enceinte du plus grand de ceux qui

subsistent encore formait un rectangle de deux kilomètres et demi

sur neuf cent vingt-sept mètres. Dans un autre, monument funéraire

de Ramsès II, la statue en granit du souverain, dont les débris

remplissent toute une cour, mesurait, en hauteur, un peu plus de

dix-sept mètres; et l'on a calculé qu'elle devait peser plus d'un

million de kilogrammes. Sur cette terre où passe aujourd'hui la

charrue, on ne peut faire un pas sans que le pied heurte une ruine.

Près des colosses dits de Memnon, qui commandaient l'entrée d'un

édifice dont il ne reste plus d'autre trace--statues royales, hautes

de dix-huit mètres environ, dégradées et formidables encore--un

buffle, quand nous mettons pied à terre, traîne un soc identique aux

charrues d'il y a six mille ans, un enfant nu à califourchon sur le

dos.

La vallée des Rois et la vallée des Reines s'ouvrent un peu plus

loin, dans les gorges d'une montagne qui est le type parfait de

l'aridité et de la désolation. On part à huit heures du matin.

Girgis Morgan, notre drogman, attend sur le seuil de l'hôtel.

Baedeker recommande ce brave homme. Je me permets de joindre ma

modeste voix à ce trombone illustre. Girgis Morgan nous a protégés,

tout le temps de notre séjour, contre la rascaille enturbannée qui

assaille le voyageur à chaque pas. Sans lui, Julius payait dix

francs un oiseau momifié, puant et laid, qu'il a fini par avoir pour

cinq piastres: 1 fr. 25. Il parle couramment, outre l'arabe, le

français, l'anglais et l'italien. Ce sont les Pères Franciscains de

Louqsor qui l'ont muni de ce bagage, dont il retire, en hiver, un

bon profit. Il a une tête d'Égyptien de l'Ancien Empire. Sérieux,

discret, point bavard, il connaît parfaitement son métier. Avec

cela, quoique hérétique, fervent chrétien. Après une chevauchée de

quatre heures dans la vallée des Rois, par vingt-cinq degrés de

chaleur, il fit maigre, par respect pour l'abstinence de l'Avent,

dans la cantine installée par l'agence Cook au milieu du désert. Le

roastbeef et le jambon étaient pourtant de première qualité. Et le

vin du Rhin aussi ...

On part donc à huit heures. Les ânes nous attendent de l'autre côté

du fleuve. Des nuées de vautours tourbillonnent dans l'air pur. Les

collines, en face de nous, baignent dans une vapeur rose. Notre

barque approche de la rive. Les robes des âniers et les housses,

noires, jaunes et rouges des baudets, composent un ravissant

tableau. «C'est joli, joli! fait à côté de nous un touriste

écossais; quel délicieux Fromentin! Comme c'est heureux que ce

peuple ait gardé ses coutumes séculaires.» Je pense en dedans de

moi: «Heureux pour nous, sir; mais pour eux, cela n'est pas si sûr.»

Houp! en selle. Le premier moment est un peu dur. Les baudets

prennent le trot. Leurs sabots, sur le chemin de terre battue, font

un bruit de castagnettes. Les âniers courent derrière, un pan de

leur tunique entre les dents.--Doucement, vilaine bête, la selle

tourne, et nous allons longer un ravin, va doucement.--Mais les ânes

de Louqsor n'entendent pas le français. Heureusement, l'ânier a vu

le péril. Il crie à pleins poumons: «Ouch! Ramsès II, Ouch!»

Ramsès II, c'est le nom du bourricot, _Ouch_ veut dire doucement.

Ramsès II a régné sur Thèbes, sur l'Égypte, sur cent peuples divers;

il a bâti des temples, fondé des villes, peuplé de son effigie tous

les monuments d'un des plus puissants empires que le monde ait

connus; il est mort à cent ans. Et un âne, aujourd'hui, se

reconnaît à son nom, qui fit trembler l'Orient ... Soyez donc

députés!...

C'est dans cet équipage que nous avons visité, en deux jours, les

ruines de la rive gauche, ainsi que les tombeaux de la vallée des

Rois et de la vallée des Reines.

La route monte dans une gorge étroite, entre deux murailles de

rochers nus. Pas une plante, pas un brin d'herbe, pas un oiseau: le

désert est plus animé, moins morne et moins tragique. Il fait chaud,

chaud ... Le guide déclare vingt-cinq degrés. Ramsès II commence à

renâcler. Allons, un peu de courage. Nous ne sommes pas au bout.

Tout à l'heure, sur le coup de midi, il faudra gravir, à pied, les

baudets menés en laisse derrière nous, la pente raide de cet éperon,

déjà embrasé par la lumière ardente, et dont le sommet semble

grandir à chaque pas que nous faisons. Si nous voulons voir

Deir-el-Bahari aujourd'hui, il n'y a pas d'autre chemin, à moins de

faire un détour et de perdre ainsi deux heures. Un peu de courage.

L'entrée de la première tombe royale bâille à quelques pas de nous.

Nous avons visité douze tombeaux, les plus grands, les plus beaux,

les plus célèbres. Des millions de morts dorment dans les flancs de

la montagne, qui servait de cimetière aux Thébains. On fourrait les

gens du commun, momifiés au plus bas prix, dans les fentes des

rochers. Les gens de qualité se faisaient construire des caveaux.

Pour les rois, les reines et les princes du sang, ce n'était pas

trop de palais souterrains. Nous voici chez Aménophis II, roi de la

XVIIIe dynastie, mort en 1600, ou à peu près, avant Jésus-Christ. La

dernière demeure de Sa Majesté est maintenant éclairée à la lumière

électrique. On entre par un couloir large de trois ou quatre mètres,

en pente rapide, sur lequel s'embranchent, à droite et à gauche, des

salles funéraires supportées par des piliers. Toutes les parois sont

couvertes de fresques. Dieux à tête de chacal, de vautour ou de

chouette; le roi, la reine, leurs ancêtres, leurs enfants, leurs

serviteurs; personnages agenouillés devant les dieux; cortèges

religieux escortant la barque sacrée; serpents déroulés et

sifflants, vautours aux ailes éployées: des centaines d'images,

souriantes, grotesques ou terribles se mêlent dans des processions

fantastiques. M. Jean Capart dit que c'est le «Baedeker» de l'enfer

égyptien.

Les couleurs, simples et franches, ont gardé leur éclat. On dirait

que les décorateurs viennent de finir leur tâche. Le dessin, ferme,

vigoureux, mais conventionnel et monotone, ne manque pas de

noblesse. Dans les figures, dessinées de profil, l'oeil regarde en

face. Il est rare que l'artiste ait travaillé la muraille même.

Presque toujours, c'est dans un enduit de plâtre appliqué sur le mur

qu'il a gravé, en relief, ses personnages, livrés ensuite au

peintre. Le plafond: étoiles d'or sur fond bleu, figure la voûte du

ciel. Tout cela fait un ensemble animé et impressionnant. Le tableau

a grande allure. Quelle somme de labeur il représente, on peut

facilement l'imaginer en songeant à ceci: le sarcophage repose à

trois cents mètres de profondeur; couloir, salles et caveau sont

creusés dans le roc.

Un dernier escalier, et, dans une espèce de basse fosse encadrée

d'un treillis, apparaît le seigneur de céans. Le sarcophage,

magnifiquement décoré, est ouvert: une plaque de verre remplace le

couvercle, volé par les pillards du désert. Le voilà, entouré de

bandelettes, et tel qu'il fut enseveli il y a trois mille cinq cents

ans, après que les embaumeurs eurent assuré son corps contre la

corruption. La figure, longue et osseuse, offre un contour précis.

De longues mèches descendent sur les tempes; la bouche entr'ouverte

laisse voir de fortes dents; une chauve-souris volète, éperdue,

au-dessus du cercueil. Du bout de la canne, en allongeant le bras,

nous pourrions la toucher. Il y a pourtant trente-cinq siècles entre

nous. Trente-cinq siècles! Et ce n'est qu'une goutte d'eau dans

l'océan infini ...

L'histoire de la ville et de l'empire est extraite, lambeau par

lambeau, de la nécropole thébaine. Les deux vallées n'ont pas livré,

loin de là, tous leurs secrets. Bien que la plupart des tombes,

découvertes dès le moyen âge, par l'avidité des Arabes, aient été

pillées, depuis lors, plusieurs fois, on a enrichi de leurs

dépouilles tous les grands musées du monde, à commencer par cet

admirable Musée du Caire, bondé de momies royales, de sarcophages

aux effigies colorées ou revêtues d'or fin, de statues, de bijoux,

des plus précieux objets du mobilier entassé dans les demeures des

morts.

On y voit, hauts comme de grands joujoux, des esclaves, hommes et

femmes, qui pétrissent le pain, cisèlent des métaux, font leur

office de domestiques ou d'ouvriers; et des bataillons de soldats,

infanterie légère ou hoplites, qui défilaient comme à la parade pour

l'orgueil et la joie du souverain défunt. Les heures passent comme

l'éclair au milieu de ces merveilles. Ne vous étonnez pas qu'on ait

vidé de leurs richesses, pour ranger et étiqueter celles-ci comme

des cadavres dans une morgue, les palais souterrains des rois de

l'ancienne Égypte. Certainement, elles perdent à être vues hors de

leurs cadres. Mais il faut bien compter avec les pirates du désert,

organisés en bandes, aventureux, hardis, et soudoyés par des

industriels qui s'enrichissent en revendant à prix d'or, aux musées

et aux collectionneurs, les rois, les reines et les dieux égyptiens,

toutes les curiosités des tombes et des temples. Tous les tombeaux

ont des gardiens armés. Aménophis II fut néanmoins volé, une nuit, à

la barbe de sa garnison, surprise et garrottée; volé de sa barque

sacrée et du couvercle de son sarcophage. Des chevaux et des

chameaux attendaient sur le seuil. Avant le lever du jour, les

voleurs avaient mis plusieurs lieues de désert entre eux et les

«chawichs». Quelle joie, pour l'amateur qui inspira ce raid et en

paya les frais, de se rappeler cette aventure en contemplant son

butin! Il paraît qu'un grand nombre de gentlemen anglais et

américains donneraient, pour l'éprouver, plusieurs années de leur

vie. Entre nous, je donnerais la barque et le sarcophage

d'Aménophis--mais ne le dites jamais à Capart--pour avoir écrit, sur

l'Égypte souterraine, ce morceau-ci, qui est de Paul de

Saint-Victor:

«L'Égypte n'est que la façade d'un sépulcre immense; ses pyramides

sont des mausolées, ses montagnes des ruches de tombeaux; le terrain

sonne creux dans ses plaines, épiderme de vie drapé sur un charnier

gigantesque. Pour loger ses cadavres, elle s'est convertie elle-même

en cimetière; elle s'est dédiée, en quelque sorte, à la Mort.

»J'ai vu, dans le cimetière de Nuremberg, une tombe plus grande à

mon sens que tous les hypogées de l'Égypte, avec les colosses qui

les gardent et les panégyriques en lettres de dix coudées gravés sur

leurs parois. C'est une simple dalle sur laquelle est écrit ce seul

mot: _Resurgam!_ «Je me relèverai!» Cri sublime poussé par une

pierre nue, par un cercueil en lambeaux, par des ossements en

poussière, mais qui affirme plus haut l'immortalité que les

pyramides, les sarcophages et les momies indélébiles de l'antique

Égypte.»

Quinze Jours en Égypte · 第 11 / 15 题