PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE[1]

[Note 1: Cette préface a paru en tête du catalogue des œuvres de Marie

Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a

bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et

difficiles à retrouver.]

L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à

Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la

rue Ampère.

Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et

des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu

d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait

quelle gracieuse mollesse.

L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout

respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse

de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand

portrait, celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une

ressemblance parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de

pinceau d'un maître.

«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de

sa cousine.»

J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre

toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient

une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,--les

murs du salon en étaient couverts--et, à chacune de mes exclamations

d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans

la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil:

«C'est de ma fille Marie... c'est de ma fille...»

En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois,

je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais.

À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais

de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les

cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des

yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et

rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle

Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'œil, cette sensation si

rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette

adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin,

on sentait une puissance de fer, vraiment virile;--et l'on songeait au

présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des

parures de femme.

À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans

fausse modestie, avouant ses belles ambitions et--pauvre être marqué déjà

pour la mort!--son impatience de la gloire.

Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est

là que l'étrange fille se comprenait tout à fait.

Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit,

où le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait

encombré de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là, elle

lisait.

D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'œuvre, à ce «Meeting» qui

sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins

de Paris causant gravement entre eux--de quelque espièglerie sans doute,

--devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un

chef-d'œuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des

enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume la

tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant

tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle

Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict

n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était

étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle

souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en

redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées,

cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue,

des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes

vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de

paysage notamment,--la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à

demi dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;--enfin,

toute une œuvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque

toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le

talent le plus personnel.

Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier,

où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des

rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les

titres. C'étaient ceux des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Ils étaient

tous là, dans leur langue originale, les français, les italiens, les

anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce

n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins,

des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus

et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime.

Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse

et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie,

me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros

cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient

déchiffré toutes les musiques.

Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune

artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était

temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague

malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant

cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire

fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de

moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!»

Hélas! C'était trop en effet.

Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris,

je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle

Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un

refroidissement pris en faisant une étude de plein air.

J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur

haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième

fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé

longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce cœur

que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses

sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de

fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant.

Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être

exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface,

et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes.

Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des œuvres

de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par

le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi

poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices

écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol,

que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore.

Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur?

À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses

regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses

lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune

fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile.

François Coppée.

_Paris, 9 février 1885._

Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée · 第 6 / 31 题